Les communications rompues, j’ai dû, procédure oblige, quitter mon poste en salle de navigation d’A P 6. Je suis descendu prévenir mon leader, Anwin Wat Danax, avant de monter à bord d’un apsilos manœuvré par Eberfèn, l’un de nos meilleurs pilotes. Nous avons quitté le ciel nocturne et nuageux de Genève pour rejoindre A P 1. Accueilli par trois Palaïds en armes, le vaisseau étant en alerte maximale, j’ai été conduit dans la salle de réunion.
Galam préside la réunion. Galam le taciturne, au vu de son air sombre, concentré. Il est assis en bout de table, à la droite de Ferg Alt Ïeysès, le chef tactique de notre expédition. Un vieux routard des opérations en zones de conflit. Les cinq autres présents sont mes homologues. Du côté gauche, près de Galam, se tient Deirb Rom Gaïax, d’A P 4, Amtan Wen Duibnax, d’A P 7 et Dayan Kès Ogmax, d’A P 5. Du côté droit, près de Ferg, sont assis Anegus Kom Echtax, d’A P 2 et Mohol Gor Derdax, d’A P 3. À sa gauche, un fauteuil vide m’attend.
Tous m’observent, silencieux, l’air crispé, les traits des visages tendus. La tension est palpable. J’ai l’impression qu’un rien peut, à tout instant, déclencher le chaos ! Comme des bêtes tapies au fond de leur tanière, ils peuvent rugir ! se déchaîner ! et s’entredéchirer à la moindre alerte !
« Fionn ! nous t’attendions, lance Galam.
— Me voici ! » Je déplace le fauteuil pour m’asseoir face à Dayan.
« Vous êtes tous présents, commence Ferg, ce qui signifie donc que nous avons tous le même souci.
— Nous avons cru… pendant un bon moment… qu’Alak Palaïd 6 avait été épargné ! » me lance Anegus. Son ton est ironique, je lis le reproche dans son regard. Je ne vais pas me laisser faire.
« Dis tout de suite que je suis en retard ! Il me semble que c’est moi, ici, qui ai dû effectuer le plus long trajet !
— Fionn ! Anegus ! intervient Galam. On n’est pas là pour se quereller.
— Je reprends… si vous le permettez… » poursuit Ferg. Il fusille Anegus du regard, ce qui n’est pas pour me déplaire.
« Je représente ici notre commandant suprême, Acer Bar Kantari. En son nom, je délègue tout pouvoir décisionnaire à Galam Tot Amonrax ici présent. Voici la situation : à 17 grefs 32 nèmes, un vaisseau non identifié, provenant de l’espace et se dirigeant vers une orbite terrestre, est apparu sur nos écrans. Une navette assurant les trajets aller-retour entre Mars et la Terre. Première question : comment se fait-il que nous ne l’ayons pas repéré avant ? Deuxième question : pourquoi les scanners étaient-ils incapables de nous préciser s’il y avait… ou non de la vie à bord ?
— Nous avons immédiatement dépêché deux apsilos sur place, indique Anegus, et nous avons perdu le contact.
— Les apsilos ont dû se mettre en liaison avec la navette, reprend Ferg, ce qui a aussitôt déclenché une véritable réaction en chaîne !
— Nous n’avons jamais, que je sache, intervient Deirb, subi une telle attaque.
— Nous n’avons jamais été confrontés à une civilisation aussi technologiquement avancée, répond Galam.
— À mon avis, poursuit Ferg, je doute que les Humains puissent paralyser notre système…
— Alors si ce ne sont pas les Humains ? questionne Mohol. Une autre espèce serait derrière tout ça ?
— C’est une éventualité à envisager, précise Ferg. Quelque chose nous échappe… Et ça ne date pas d’aujourd’hui.
— Tu veux parler des émeutes de Torakis ? demande Mohol.
— Torakis, Nayasis, Thulia, Conlaï… pour ne citer qu’elles ! répond Ferg. Les révoltes se sont propagées comme une traînée de poudre… Avec toujours les mêmes indices troublants d’étranges apparitions lumineuses…
— Identifiées par certains comme “Les Anges de Zand” ! précise Galam. Tanacé en a consigné l’observation lors de leur arrivée dans ce système.
— Ce qui se serait produit sur Mars ? avance Dayan.
— Des nouvelles ?
— Justement, reprend Ferg. Le quatarsis est bien arrivé sur Tanacé 2.
— Et ? questionne Amtan.
— Et depuis… aucune nouvelle, répond Ferg. Mars est injoignable.
— Bon sang ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? lance Mohol.
— Ça veut dire que nous devons redoubler de prudence, répond Ferg. Emnos contre Humains… La situation est probablement beaucoup plus complexe. L’ennemi n’est peut-être pas celui qu’on pense.
— Mais comment combattre un ennemi invisible ? demande Anegus.
— En l’obligeant à se montrer, à se mettre au jour, répond Galam.
— Alors que fait-on ?
— Nous sommes attaqués, réplique Dayan, il faut répondre à l’offensive !
— Oui ! » Anegus tape du poing sur la table. « Nous devons organiser des représailles !
— Dois-je vous rappeler qu’Appia est hors service ? reprend Ferg. Nous ne pouvons plus compter sur les Vesphéris.
— Nous n’avons pas besoin de ces stupides créatures, réplique Deirb. Ils ont même trouvé le moyen, Appia en service ! de se télescoper au-dessus de Rangoun !
— Comme au-dessus de Canberra, soupire Mohol.
— Nos pilotes sont assez expérimentés pour engager la riposte, ajoute Deirb.
— En vol manuel, grimace Ferg. Si les Humains ont repris la main sur leur système, nous tomberons comme de vulgaires insectes.
— Alors ? lâche Dayan.
— Nous devrions amorcer un repli stratégique. Le temps de résoudre notre souci avec Appia, indique Ferg, regrouper nos forces et enquêter sur la véritable nature de nos adversaires.
— Mais comment cela va-t-il être interprété ? demande Anegus.
— Comme de la faiblesse ! réplique Deirb.
— Qu’ils l’interprètent comme ils le souhaitent, reprend Ferg. S’ils se sentent plus forts, ça peut les inciter à se découvrir, à commettre des imprudences.
— Et qu’est devenue la navette ?
— Nous avons perdu sa trace, répond Anegus. D’après sa trajectoire, elle se rendait sur l’une des stations orbitales.
— Eh bien, détruisons toutes les stations ! lance Deirb.
— Alors Galam ? demande Mohol. Qu’est-ce qu’on fait ?… On attaque, on se replie ?… Toi qui as tout pouvoir décisionnaire, précise-t-il sur un ton sarcastique. À toi le dernier mot.
— Nous n’avons pas de réelle légitimité pour prendre la décision d’une attaque. Aucun d’entre nous ! Alors je vous ordonne… à tous les cinq ! de vous replier ! Et prévenez vos leaders respectifs. Je veux, dès que l’escadre sera à nouveau réunie, qu’ils se déplacent pour venir ici même pour une réunion au sommet avec Abakan. »
