Chapitre 3-22

Ève

Blottie tout contre Mel, je me sens bien, vraiment bien… pourtant je n’arrive pas à m’endormir ! Je me sens… gagnée par quelque chose de puissant… qui monte, qui monte, qui monte… Comme une vague qui s’élève, se dresse, avant de déferler et d’engloutir le monde ! Un grand bouleversement, que je pressens inévitable, est en marche ! J’ai l’impression d’être une chenille, coincée dans son cocon, prête pour sa métamorphose… Les sensations sont plus vives, plus nettes. Les bruits sont plus clairs, plus distincts. La respiration de Mel, son cœur qui bat, le sang qui afflue dans ses veines… Nous six… Le monde invisible et grouillant des insectes, minuscules, qui nous entourent et œuvrent dans le silence tout relatif de l’obscurité. La brise nocturne qui me paraît souffler en violentes rafales, les vaguelettes qui viennent se briser sur la plage de galets… Les odeurs sont fortes, presque agressives… et plus nuancées. Et mon acuité visuelle est nettement renforcée. Chaque détail est plus lumineux, plus contrasté, plus net, et ce malgré la nuit ! J’avais perdu toutes ces sensations qui me reviennent ! Je me suis endormie trop longtemps ! Je sais, maintenant, que l’heure est venue ! Je dois me réveiller ! Je sens l’énergie, non seulement de ce qui m’entoure, mais de tout l’espace… J’ai l’impression d’être cette énergie… et de pouvoir la contrôler ! L’impression, grisante, d’être toute-puissante, que rien ne peut me résister !

Mon esprit vagabonde dans cette dimension retrouvée… et monte vers l’espace… Je découvre le continent, la forêt que nous avons traversée, les marais, les fjords, le détroit aux îles volcaniques, le désert au cœur duquel nous avons atterri… Ayet Arès ? Ayet Arès ? Notre destination m’apparaît… évidente ! Nous ne sommes plus très loin. Il nous reste à atteindre un golfe étendu d’une mer intérieure, avant de remonter un grand fleuve. Mais quelque chose d’étrange, de dérangeant, trouble l’harmonie… Les spectres ! Les apparitions glacées ! Elles se préparent… quelque part… Dans un ailleurs, trouble, indéfinissable… Elles ne sont pas sur Kylèn ! Elles sont nombreuses, elles bougent, elles viennent vers nous ! Elles arrivent ! Je réintègre mon corps, me redresse et réveille Mel en secouant doucement son épaule.

« Mel ! Réveille-toi ! Elles arrivent !

— Hein ? Qui ?

— Les spectres ! Les fantômes du marais ! Éoïah ! Jade ! Réveillez-vous ! J’ai besoin d’vous !

— Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qui s’passe ?

— Adam ! Thomas ! Secouez-vous ! Jade ! Les fantômes du marais arrivent, ils viennent vers nous ! Si tu pouvais essayer d’ioniser l’air autour d’eux ! Éoïah ! Si ça tourne mal, tu cries ! On verra c’que ça donne. O.K. ? Regardez ! Les voilà ! »

Comme des étoiles filantes, cinq lueurs convergent pour fusionner en une sphère lumineuse qui se positionne au-dessus du lac. Je me lève, les bras tendus, légèrement relevés, les paumes grandes ouvertes et les doigts écartés. J’avance jusqu’au bord de l’esplanade… et hurle : « Qui… êtes-vous ? » Ma voix est si puissante, qu’elle me surprend. La sphère se fragmente en cinq nébulosités blanchâtres qui se précipitent sur moi. Elles me frôlent, me dépassent. Je fais volte-face pour les suivre du regard. Les lueurs fantomatiques se mettent à déambuler dans les ruelles de la cité. Je les vois accélérer, ralentir, changer d’allure sans raison.

« Je fais quoi ? me demande Jade à mi-voix.

— Rien. Attends. Venez ! Venez, vous autres ! Je vous attends ! »

Elles reviennent m’entourer et prennent la forme de cinq troncs humains surmontés d’un crâne aux orbites vides. Elles semblent m’observer, me jauger, indécises, comme désarçonnées par mon aplomb. Je plonge un regard insolent dans chacune d’elles… et ajoute : « Ben alors ? Vous vous dégonflez ? Venez, bon sang ! »

Elles s’approchent et tentent de me traverser, comme elles l’ont déjà fait… Mais cette fois je les retiens… et contrecarre leur froid sidéral par un champ d’énergie ! Leurs visages hurlants sont déformés par la surprise. Elles crient, tentent de s’échapper, sanglotent, pleurent, s’agitent comme des forcenés, mais je les retiens ! Elles se sont moquées de nous, pas question de les lâcher !

En osmose avec leurs pensées, je me retrouve projetée dans l’espace… Je m’éloigne de Kylèn, remonte vers la source, toute proche. Une petite planète bleue striée de bandes concentriques sombres. Je traverse une atmosphère dense où règne une intense activité électrique. Sous un ciel sombre, jaune verdâtre, chargé d’épais nuages mauves et gris cendré, des pluies torrentielles s’abattent sur un plateau déchiqueté de profondes fissures. Il est recouvert d’une étrange forêt bleu pétrole mi-minérale, mi-végétale. Les arbres, à la silhouette dégingandée, ont un long feuillage lancéolé qui scintille sous les gouttes. Les racines s’enfoncent dans les fissures et rejoignent une nappe phréatique pleine de filaments blanchâtres. Un mycélium luminescent qui se faufile à travers les roches, et tapisse un vaste réseau de cavernes. L’esprit de Zand est partout ! Cette atmosphère particulière me rappelle un labo de Baïamé. Un labo que j’avais exploré avec Maman, Tchéa et Korda.

Je me retrouve dans une immense grotte entièrement tapissée de cette substance. Du sol, couvert d’un épais magma vitreux, déliquescent, blanc ivoire, émergent d’étonnantes créatures reliées les unes aux autres. Sans membres, elles ne sont constituées que d’un buste lisse surmonté d’une tête. Leur fine peau d’albâtre laisse transparaître un unique tronc sanguin violet sombre qui monte vers le crâne. Elles n’ont ni poil, ni cheveu, ni nez, ni oreille. Leurs yeux, vides, tristes, d’un blanc crème vitreux, sont opalescents. Leurs bouches se tordent de douleur, elles grimacent de souffrance. Ces êtres, des enfants de Zand, s’évadent de leur corps par la pensée.

« Ève ! Pitié ! Laisse-nous réintégrer nos corps !

— Vous me connaissez ?

— Bien évidemment ! Nous sommes des enfants de Zand.

— Alors pourquoi venez-vous nous inquiéter ?

— Nous voulions juste te faire, vous faire, une démonstration.

— Une démonstration ?

— Nous avons une technique à vous apprendre.

— Une technique ?

— Kalept vous donnera les détails.

— Vous connaissez Kalept ?

— Oui ! Nous sommes appelés à nous revoir, mais laisse-nous en paix ! Nous ne vous importunerons plus.

— Je ne vous veux aucun mal… Mais pourquoi les ricanements ?

Simple effet théâtral. Ève ! Pitié ! »

Je choisis de revenir sur Kylèn, et refais le chemin en sens inverse. Je relâche mon emprise sur les cinq spectres qui se dégagent… ils me tirent leur révérence… avant de s’enfuir vers le lac. Ils le frôlent, s’envolent vers les cieux et disparaissent…

« Wouah ! lancent de concert Jade et Thomas, l’air ébahi.

— Qu’est-ce que c’était ? me demande Mel.

— Des enfants de Zand. Des êtres d’une planète voisine qui se déplacent par la pensée. Ils ne nous dérangeront plus.

— Mais qu’est-ce qu’ils voulaient ? questionne Adam.

— Faire une démonstration ! C’est un coup de Kalept. Kalept ! Tiens, tiens ! Kalept… J’la sens… elle dort ! Elle n’est pas très loin. Elle se terre. Kalept ! Réveille-toi ! Tu te caches, mais c’est plus la peine… je t’ai trouvée !

Ève ! Ma chérie ! Tu en as mis du temps ! Ah ! Je suis soulagée de vous retrouver. Je vous attends.

Tu ne veux pas venir nous chercher ?

Vous n’êtes plus très loin. Et vous êtes déjà bien en avance. Alors… terminez votre voyage tranquillement. Je vous embrasse tous !

— Hmm ! Bon. On n’a plus qu’à s’rendormir. On ne nous dérangera plus. »

Nous reprenons nos places côte à côte et je m’allonge la tête contre l’épaule de Mel. C’est une véritable tempête hormonale qui gronde en moi. Mon corps poursuit sa mutation. Je ne dormirai pas cette nuit.

Les compagnons s’éveillent à l’aube, sous un ciel gris teinté de rose et de bleu pâle, tandis qu’Abdès apparaît dans sa robe de vermeil.

« Éoïah ? Tu n’es plus seule.

Seule ? Pourquoi ?

— Je saigne. J’ai mes règles.

— Ah ! » Elle sourit. « Bienvenue dans le grand monde, ou le monde des grands, Mademoiselle Ève ! »

Nous allons reprendre la route vers le sud-ouest pour longer le lac, puis grimper un col invisible de notre position. De là-haut, nous découvrirons des collines en terrasses, et des cours d’eau qui cascadent. Plus de doute, plus d’hésitation. Je n’ai plus à deviner, maintenant je sais ! Le périple m’apparaît du coup beaucoup moins intéressant.

« Bon ! Vous êtes prêts ? Allez ! Suivez-moi ! On y va !

— Ton œuf ? me demande Thomas.

— L’œuf ? On le garde en souvenir, mais j’n’en ai plus besoin. Maintenant j’peux vous indiquer le chemin toute seule, comme une grande fille ! » J’adresse un clin d’œil à Éoïah.