Chapitre 2-28

2.2.1

24 décembre 2391

Mars, Syrtis Major, quartier résidentiel de Nili Patera, résidence de Gregor Mac Callen. Une petite chambre, intimiste et épurée, où le décor sobre laisse place à une atmosphère calme, presque suspendue. Ève est assise sur le côté d’un fauteuil aux larges accoudoirs, devant une baie vitrée à la vue large et dégagée.

Sa nuisette bleu canard, fluide et légère, contraste avec la lumière douce du matin. Le ciel, teinté d’une lueur orangée, s’étend comme une mer calme, presque irréelle, alors que le jour commence à poindre, comme un souffle discret qui effleure la surface de la planète.

Ève

« Sarah ! Enregistrement… Ça s’est passé le 16 mars 94, la veille des trois ans de Thomas. Nous étions tous les quatre sur la plage nord, il devait être aux alentours de 18 heures. Maman, assise en tailleur sur le sable sec, rêvassait, un sourire léger flottant sur son visage. Mon petit frère, fidèle à lui-même, barbotait dans les vagues avec un enthousiasme désarmant. Je le surveillais d’un œil attentif, craignant qu’il ne s’approche trop près de l’œuvre que Papa et moi étions en train de construire : un château de sable complexe, presque une citadelle miniature.

Je l’imaginais déjà arriver à pas feutrés, sa tête inclinée d’un air malicieux, avant de tout démolir d’un coup de pied sauvage. Il aurait éclaté de rire, triomphant, avant de s’enfuir en courant vers l’eau, me laissant furieuse et désarmée.

Soudain, une sensation étrange interrompit mes pensées. Une sorte de picotement au bout des doigts, comme de petites décharges électriques. Accroupie, les mains encore pleines de sable, je me relevai pour aller les rincer, mais un détail me glaça : mes doigts étaient d’un blanc cadavérique, presque translucides. Une vague de frissons parcourut mon échine, et la pâleur gagna rapidement mes paumes, mes bras.

Je regardais, incrédule, ma peau perdre ses couleurs, tandis que mes veines se teintaient de violet profond. La sensation de fourmillement s’intensifiait, dévorant mes jambes, mes pieds. Le froid semblait s’insinuer en moi, implacable, tandis qu’un champ électrique invisible m’enveloppait.

Papa remarqua enfin mon trouble. Sans hésiter, il prit une serviette pour m’enrouler dedans, pensant me réchauffer. Mais le contact entre le tissu et ma peau fut insupportable. Une douleur fulgurante me traversa, et je poussai un cri instinctif, repoussant violemment Papa. Lui et sa serviette s’effondrèrent sur notre château, le réduisant à un amas informe…

Et c’est alors que tout changea. Le froid intense se mua en une chaleur brûlante, presque insupportable. Un courant d’énergie descendit le long de ma colonne vertébrale, embrasant tout mon corps. Mes bras et mes jambes devinrent rouge vif, comme si je m’étais transformée en une écrevisse géante.

Maman et Papa m’observaient à distance, figés, trop sidérés pour intervenir. Thomas, quant à lui, continuait à patauger dans les vagues, totalement indifférent à la scène. Mon cri, visiblement, ne l’avait pas troublé.

J’étais debout sur le sable mouillé, bras et jambes écartés, les mains grandes ouvertes, attendant que la douleur fonde comme neige au soleil… Et lentement, les décharges diminuèrent, pour bientôt se réduire en fourmillements. Ma peau reprit ses pâles couleurs, mais je savais que quelque chose avait irrémédiablement changé. Je me sentais… différente, plus forte, plus puissante.

Mes sens, aiguisés, me renvoyaient une nouvelle dimension de mon espace environnant. Une perception subtile et fascinante. Je découvrais l’énergie autour de moi, comme un flux vibrant, flottant et tourbillonnant en turbulences d’ondes, palpable, indépendant des courants d’air et de la brise !

La crise passée, je m’excusai auprès de Papa de l’avoir si injustement bousculé. Il ne m’en tenait pas rigueur, tellement rassuré que tout soit, apparemment, rentré dans l’ordre…

Un sentiment de malaise diffus m’étreignit sur le chemin du retour. Je percevais une présence. Quelqu’un errait quelque part, dans les ténèbres. Je compris qu’il s’agissait de Jade ; elle était, depuis quelques jours, le principal sujet de conversation des parents.

Après le dîner, prétextant une grosse fatigue, je priai Papa et Maman de ne pas me déranger, et me retirai dans ma chambre. Habitués aux excentricités d’une gamine très spéciale, ils ne firent aucune objection. Ils m’embrassèrent et me laissèrent aller me coucher. Ils n’étaient pas dupes de ce qui se tramait, mais qu’auraient-ils bien pu faire ? Impuissants, ils se contentaient de n’être que spectateurs.

Quant à moi, je me devais de jouer le rôle de guide qui m’avait été confié. Une fois seule, je montai sur le lit, m’assis en tailleur, contrôlai ma respiration, et fermai les paupières… Je fus surprise de constater que le nouveau flux d’énergie était toujours visible. Je n’avais pas besoin des yeux pour percevoir le fluide visqueux, jaune verdâtre, qui flottait autour de moi, presque tangible. Et je compris que je pouvais aisément le manipuler, que mon esprit pouvait le façonner… mais ce n’était pas le moment de me perdre dans cette découverte, de dériver !

Jade, sans le savoir, m’attendait. Je me concentrai sur un seul objectif, me mettre au diapason du malaise diffus, pour me projeter dans sa dimension…

Je trouvai Jade, qui cherchait son chemin à tâtons dans l’obscurité. Je l’appelai. Elle entendit ma voix, releva la tête et se mit à chercher de tous côtés. Elle ne me voyait pas.

‹ Qui c’est ? demanda-t-elle, perdue.

 C’est moi, Ève. Je te connais.

 J’te connais pas, moi. Et j’te vois pas.

 Tu es la sœur d’Adam. Je connais bien ton frère. Je suis ta nouvelle amie. Je suis ta guide.

 C’est quoi une guide ?

 C’est quelqu’un qui vient t’aider, te guider. ›

Je pris sa main, et sentis, sous un claquement bruyant, une violente décharge électrique qui m’aveugla un instant. Lorsque ma vision revint, je vis Jade qui, la tête levée, me fixait de ses yeux marron malicieux.

‹ Bonjour, toi ! lança-t-elle, espiègle.

 Bonjour Jade. Et bienvenue parmi nous. Je suis Ève. Nous sommes trois, il y a ton frère, Adam, et notre ami, Mel.

 Tu bouges pas ta bouche ?

 C’est normal. Toi aussi, tu parles sans bouger les lèvres.

 Je suis où ? demanda-t-elle, sa main libre contre ses lèvres.

 Tu es dans un ailleurs où nous pouvons nous rencontrer.

 Je pourrai plus rentrer à la maison ?

 Ben si ! Justement ! Je suis là pour ça.

 Ah ? Et par où je vais, alors ?

 Tu ne vas nulle part. Tu dois juste penser.

 Penser ? Penser à quoi ?

 Si t’as envie de rentrer à la maison, tu penses à ta maison, et tu te dis que t’as envie de rentrer. C’est tout. ›

Et Jade dut penser à Taranis, car elle devint transparente, sa main perdit toute consistance, et elle disparut.

Ma mission était accomplie, le malaise était dissipé. Je pouvais à mon tour rentrer à la maison. Notre équipe venait de s’enrichir d’une nouvelle recrue. Nous étions quatre désormais. »