Chapitre 6-05

Laurène Nakouné – Soudan du Sud

La nuit vient de tomber. Matida et moi sommes assises sur deux fauteuils à bascule de la terrasse extérieure. Une terrasse orientée ouest, abritée par un voile d’ombrage qui ondule sous la caresse d’une brise légère.

Nous occupons la maison forestière des sources de l’Adda depuis maintenant neuf jours. Une maison de briques de terre au toit de paille située au sud du parc de Radom.

Nous plaisantons devant Joris et Samir, nos deux maîtres du feu qui, une bière à la main, préparent le barbecue. Le crépitement des brindilles vient s’ajouter aux grésillements des insectes pris aux pièges de nos deux flambeaux électriques.

Notre mission est terminée. Notre mission ? Le suivi annuel des flore et faune de la réserve de Radom. Terminée et nous quittons les lieux dans deux jours. Aujourd’hui, jour de Noël, nous nous sommes baladés sur le plateau forestier du Congo. Le 6 janvier prochain, nous reviendrons dans le parc d’en face, le parc André-Félix, pour une mission similaire.

Samir vient de faire une nouvelle plaisanterie grivoise… Voir Matida souffler de lassitude et empoigner son épaisse tignasse crépue des deux mains, l’air faussement choqué, me fait rire aux éclats ! Je lève la tête… et cesse de rire, le regard attiré par un point lumineux qui se déplace… et grossit.

Il se rapproche… Je me redresse, me lève et m’avance jusqu’à la balustrade.

« Qu’est-ce que tu regardes ? » s’étonne Matida, alors que Samir et Joris lèvent la tête pour voir ce qui m’intrigue.

« Waouh ! s’exclament mes deux collègues.

— Énorme, ce truc ! » ajoute Joris. Matida se joint à moi pour observer l’évènement.

Un engin spatial gigantesque éclipse la voûte céleste ! Un vaisseau extraordinaire, baroque, auréolé d’un système complexe d’anneaux en rotation ! Sa base lumineuse ressemble à l’optique d’un télescope cyclopéen. L’engin ralentit… il se stabilise… lorsqu’un puissant faisceau blanc jaillit sous l’espèce de lentille ! Éblouie, je recule d’instinct ! tandis qu’une violente déflagration vient secouer la terrasse !

« Ne restez pas là ! » crie Matida qui m’empoigne par le bras et m’entraîne à l’intérieur.

« Attends ! » Je me dégage de son emprise, sors les lunettes de soleil de ma poche, les chausse, et observe l’évènement, les mains en protection du visage. Le faisceau frappe le sol, ce qui provoque la formation d’un épais nuage… Un nuage en expansion qui gagne du terrain ! La maison forestière est secouée de tremblements…

« Laurène ! Rentre ! » m’ordonne Samir. L’onde sonore de l’impact nous parvient… J’entre dans la pièce de vie et Samir referme aussitôt la porte. Une porte de bois gravée de symboles ethniques.

« On dirait qu’ils forent un puits ! » crie Joris. Je me précipite vers une fenêtre… mais Matida hurle… et me stoppe dans mon élan. Les vitres sont fouettées par un déluge de poussières, de cendres, de petits débris… Elles grincent… comme l’ensemble du refuge… mais elles résistent ! Ballottés sous l’interminable séisme, des objets tombent sur les lattes du plancher qui se disloquent…

Un flash rouge vient illuminer notre intérieur… et les secousses s’arrêtent… Mais le calme n’est que provisoire : sous d’irréelles lueurs orangées, les trépidations reprennent de plus belle !

Puis les tremblements et les hurlements de tempête cessent ! d’un coup ! L’obscurité revient. Les grondements s’éloignent…

Je me précipite vers la fenêtre, mais les carreaux sont opacifiés par un voile de saletés… Malgré les recommandations et l’avis négatif de Matida, Joris et moi entrouvrons la porte… Un nuage de poussière à l’odeur âcre se répand dans la pièce… Les yeux piquent, ma gorge se serre, je suis prise d’une quinte de toux…

Ce n’est qu’une demi-heure plus tard que nous pouvons enfin sortir… Notre voile d’ombrage a été arraché, mais la maison ne semble pas avoir souffert. La voûte céleste a retrouvé son éclat, les nuages se sont dissipés, et les insectes ont repris leurs chants nocturnes !

Le calme revenu me paraît… surnaturel. Les cendres et les poussières, qui recouvrent le sol et la végétation, sont les seules traces de l’effervescence qui s’est abattue sur le secteur…