Ça y est !… Le vieux sas rouillé s’entrouvre enfin… dans un sinistre grincement métallique, un gémissement à donner la chair de poule ! De gros insectes volants jaillissent de l’entrebâillement ! Ils nous frôlent en vrombissant ! L’un d’eux tape et se colle à ma visière ! Visière que j’ai heureusement baissée ! De ma main gauche gantée, celle d’un Agaben à quatre doigts, je retire cette espèce de gros cafard gluant en laissant échapper un “beurk” dégoûté ! Un “beurk” renforcé par l’odeur fétide provenant du passage qui vient de se libérer. L’air, humide, est chargé de relents de poisson avarié, de chien crevé, de punaise écrasée.
« Par icitte, tu crois-tu ? » Je chuchote à Max d’une voix rauque et éraillée. Max… en fait Önöm. Max s’est glissé dans la peau d’un Hozzy, une espèce de yéti hirsute à poil gris-brun. Il porte une armure édrique de céramique polycristalline.
« Mmm ! » Il grommelle en opinant du chef.
Je pointe l’avant-bras droit prolongé par un FZ46, une arme lourde à ondes pulsées, et m’avance prudemment vers l’embrasure, prêt à réagir au moindre mouvement suspect…
Je découvre un long corridor courbe qui descend en pente douce. Je ne vois pas son extrémité. Le tunnel, renforcé par des arceaux en toile d’araignée, semble se resserrer. Une faible lumière, défaillante, jaune sale, verdâtre, clignote et menace de s’éteindre. Elle provient de deux malheureuses torches électriques, l’une fixée au plancher, l’autre au plafond. Tout ça ne me dit rien qui vaille… J’ai la très nette impression que la mission sera plus difficile que prévu…
J’enjambe le sas, et pénètre en douce dans le boyau qui rétrécit. Önöm me suit, je compte sur lui pour veiller sur mes arrières. Je suis désagréablement surpris de constater que le plancher est spongieux et très instable. Sa nature est étrange, duveteuse comme de la moisissure.
La galerie entière tangue sous notre poids, j’ai l’impression de marcher sur un trampoline. Je dois écarter les jambes pour garder l’équilibre. D’inquiétants craquements accompagnent nos mouvements, et plus j’avance, plus l’odeur est insoutenable…
Une dizaine de mètres plus bas, je découvre l’origine de la puanteur. Du sol au plafond, les parois sont maculées de sang séché, de chairs putréfiées et de restes indéfinissables… Je suis incapable de dire s’il s’agit de restes d’un anthropomorphe, d’un zoomorphe, ou encore de l’un de ces métamorphes qui pullulent dans la station. Perchés sur un tas informe, trois drôles d’oiseaux au plumage irisé, et à la sale face de piranha géant, se disputent le festin ! L’un d’eux nous aperçoit, il lâche un cri rauque entre ses crocs acérés, et nous charge…
« Atok ! » rugit Önöm ! Mais j’ai déjà appuyé sur la détente. Sous l’effet stroboscopique bleuté des pulsations de la porteuse en hyperfréquences, les trois bestioles éclatent… Elles viennent tapisser les cloisons… et ma belle combinaison spiritique que je viens tout juste d’améliorer…
Nous enjambons les cadavres pour poursuivre la descente… Je ne fais que quelques pas, les craquements lugubres s’intensifient, la tête me tourne, mon estomac se soulève, la pesanteur augmente à nouveau… La station spatiale doit encore pivoter ! Nous devons marcher sur les parois pour garder l’équilibre… et nous nous retrouvons bientôt à progresser au plafond ! Et au lieu de descendre, nous montons… Encore un nouveau retournement de situation !
Le bout du tunnel est en vue : une écoutille circulaire barre le passage. Je laisse Önöm l’ouvrir. De ses deux grosses pattes avant, Önöm appuie de toutes ses forces sur une espèce de volant qu’il tourne ensuite dans le sens inverse des aiguilles d’une montre… Un sifflement nous avertit de l’ouverture. Mon FZ46 pointé, je reprends ma place de leader…
Le sas débouche sur une vaste salle sphérique vitrée. À première vue je ne vois aucune créature… à moins qu’elles se cachent derrière l’une des nombreuses consoles qui occupent le cœur de la sphère. Je comprends pourquoi la pesanteur augmente depuis tout à l’heure. La station spatiale a décroché de son orbite ! Nous nous sommes rapprochés de Kom’Aliane, la monstrueuse planète géante ! Sa terrible gravité nous attire vers sa sinistre surface minérale. Je devine les taches irrégulières vert amande, ceinturées de jaune vif des lacs d’acide, de soufre, et les craquelures rougeoyantes de son écorce noirâtre !
C’est trop tard pour redresser la situation, la catastrophe est maintenant inévitable. On a dû rater quelque chose. Nous devons trouver rapidement un moyen de nous sortir de ce guêpier. Nous devons nous échapper, sinon nous allons finir écrasés…
Le sol tremble, toute la pièce vacille sous les vibrations ! Je me retourne pour apercevoir l’un des bras de la station, celui terminé par une grande roue, qui bascule lentement… Il commence à rosir sous l’échauffement du plasma généré par l’entrée atmosphérique ! La station pénètre déjà les couches supérieures de l’atmosphère ! Ça urge ! Il faut réfléchir vite et bien !…
Le bras qui se désagrège… la salle sphérique, je vois où nous sommes ! Normalement une navette nous attend de l’autre côté de la pièce… tout n’est peut-être pas perdu.
« Vite ! Suis-moi ! » J’entame un sprint en équilibre sur l’une des poutrelles métalliques qui forment l’armature des vitres blindées. Sous mes pieds, Kom’Aliane disparaît soudain ! Je suis plongé dans le noir… Plus rien…
« Ostie d’tabarnak ! » Je tape le casque de la paume droite, le tapote des deux mains… toujours rien.
« Max ?… Max ? T’es correct ? »
Aucune réponse. J’attends un instant… avant de soupirer et de dégrafer la sangle de la mentonnière. Je retire le casque, les lunettes, et demande à voix basse : « Lumière… Lumière. »
Je me gratte la gorge avant de réitérer la demande en articulant posément : « Lu… mi… ère ! »
Les spots de ma chambre ne s’allument pas… Une coupure d’énergie ? Mince, alors ! Si la sauvegarde n’a pas fonctionné, Max et moi allons devoir recommencer entièrement la mission demain soir !
Bon… je n’ai plus qu’à aller me coucher. Je me lève du fauteuil, repère à tâtons le bureau, et pose sans bruit le matériel avant de retirer la combinaison sensitive.
Dans l’obscurité totale, je n’ai aucune idée de l’heure, mais j’imagine qu’il est tard. J’ai tout intérêt à rester discret ; si je réveille les parents, je me ferai certainement disputer.
