Chapitre 4-15

Adam

Le plancher de la plate-forme est quadrillé, antidérapant et magnétique. Les semelles adhèrent au revêtement, ce qui nous donne une démarche saccadée. Ce qui amuse Jade qui ajoute des mouvements hachés des bras pour imiter la marche d’un robot.

« Au moins… on n’risque pas d’glisser ! » remarque Mel. Le pupitre de commande est sommaire : la rambarde est accessoirisée d’un rectangle noir et d’un bandeau gris. Des symboles noirs sont incrustés sur le bandeau. Le symbole de gauche est un losange formé par la jonction de deux triangles, les pointes vers le haut et le bas. Le symbole suivant est un carré prolongé sur ses côtés, gauche comme droit, par un triangle, les pointes vers l’extérieur. Le troisième symbole est un même carré, prolongé cette fois, en haut et en bas.

« Comment ça marche ? » Je suis décidé à prendre les commandes.

« Le démarrage de l’engin est soumis à un ordre vocal. Tu dois annoncer notre destination.

— Okozbek ? C’est ça ?

Tout à fait. »

Je m’éclaircis la voix.

« Okozbek ! Okozbek !

— Ça marche pas ? s’étonne Thomas.

Essayez de prendre… l’accent solène, sourit Lepte.

— ÔÔKH ! KHÔZ ! BÈKK ! » La plate-forme émet un léger bourdonnement, les triangles s’éclairent d’une lueur jaune, et deux points verts apparaissent dans le rectangle noir.

« Waouh ! Ça marche ! lance Jade, l’air surpris.

— Et ensuite ?

Les deux points verts représentent… la plate-forme… et la destination. Tant qu’ils ne clignotent pas, c’est que tu ne t’éloignes pas de ta destination. Le trajet est libre. Le losange de gauche permet le demi-tour. Le carré du milieu sert au déplacement latéral, et celui de droite au déplacement vertical.

— O.K. ! Et j’avance comment ?

La plate-forme avance avec un contact simultané sur les deux carrés.

— Bon ! » Je me frotte les mains. « J’me lance ! Tenez-vous bien. » Je pose les index sur les carrés noirs… et la plate-forme commence à avancer. Je déplace l’index gauche… et l’engin obéit, obliquant doucement, sans à-coup, d’un côté… comme de l’autre. À chaque changement de direction, le triangle correspondant s’illumine. J’avance l’index droit… et nous prenons de l’altitude. Je le recule… nous redescendons. De la même manière, les triangles du dessus, ou du dessous, s’éclairent.

« O.K. ! Pigé ! Et on accélère comment ?

Ah ! Je suis désolée, Adam… mais l’accélération n’est pas prévue.

— Tant pis ! » Je hausse les épaules.

« C’est dommage, on n’voit rien, regrette Éoïah.

— Mmh ! La conduite dans le brouillard… c’est pas c’que j’préfère.

Le système n’est pas entièrement automatisé, mais il est sécurisé. Il n’y a aucun risque de collision.

— Aahh ! Fallait l’dire plus tôt ! »

À la faveur d’une trouée dans les nuages, je découvre une partie du paysage… et suis surpris de constater mon altitude ! Je suis loin de la surface de l’océan, un océan bleu nuit, bien plus haut que je ne me l’étais imaginé.

« Wouah ! s’exclame Jade. J’pensais qu’on était plus près du sol.

— Moi aussi.

— Tu peux descendre ? me demande Thomas.

— O.K. ! » Je glisse l’index droit vers le bas, et la plate-forme descend… Nous sortons des nuages et tout l’espace se dégage : sous un plafond très bas, menaçant, nous découvrons un panorama sombre sur 360 °. Nous glissons au-dessus d’une mer calme, dans un air humide et lourd, en direction d’une côte voilée qui se devine à l’horizon lointain. Sur notre droite, le ciel, noir d’orage, s’éclaire de lueurs jaune-orangé.

« Mais ? On vient d’où ? s’étonne Thomas. Y a rien derrière. » Sans bouger les index, je jette un regard furtif vers l’arrière et ne vois qu’une étendue d’eau sombre… aucune côte, aucun navire, rien.

« Nous sommes sur Soléna… Alors, ne soyez pas surpris que notre lieu d’atterrissage soit adapté aux Solènes.

— Bonne remarque, répond Mel. Un port flottant ? Dans les nuages ?

L’image est correcte. »

Notre engin se traîne à environ deux mètres des crêtes des vagues, je ne peux descendre plus bas. Comme je trouve frustrant d’avancer si lentement en terrain dégagé !

« Lepte ? Et si c’est moi qui accélérais ? T’en penses quoi ?

Je t’en prie. » Elle hoche la tête.

« Ah ? Merci ! » J’inspire profondément, expire lentement, et pousse la plate-forme à accélérer…

« Aaahh ! C’est pas trop tôt ! lance Thomas.

— Un peu d’air ! Ça fait du bien », ajoute Jade. Je n’ai que faiblement impulsé l’appareil qui file maintenant à vive allure.

« Quelqu’un m’aide ? » Les réponses sont négatives. L’engin se pilote avec une facilité… déconcertante !

La côte se rapproche, mais l’écart entre les points verts n’a pas l’air de diminuer.

« On est encore loin ?

Assez. Quelques heures de trajet.

— Ah ? Quand même ! »

Nous découvrons une côte sauvage, inhospitalière, une suite de caps tourmentés, de promontoires déchiquetés ; une véritable forteresse rocheuse qui défend l’accès au continent. Je ralentis pour zigzaguer entre de petits îlots rocheux battus par le ressac… avant d’entamer l’ascension de la falaise… Et j’oblique sur la droite pour me rapprocher d’une cascade argentée, lumineuse, qui tranche avec le décor sombre.

Le plateau que nous découvrons me rappelle certains paysages chaotiques de Kylèn. Les gouffres, les crevasses, les moindres dépressions, révèlent des miroirs d’eau encerclés par une étrange forêt obscure. Ils ponctuent un paysage à l’atmosphère surnaturelle de décombres de forteresses, de pagodes du vertige en ruine, de tours délabrées, de ponts branlants, qui s’exhibent, ou s’éclipsent, derrière les lambeaux de brume. De sombres collines ondoient à l’horizon.

Lepte nous apprend qu’une journée sur Soléna dure un peu moins de 23 heures terrestres, une année 303 ou 304 jours. Elle nous confirme que le sens de rotation de Soléna est classique, avec un soleil qui se lève à l’est et se couche à l’ouest. L’inverse de Kylèn.

Les feux du couchant déclinent… donc à l’ouest, lorsque nous arrivons en vue d’Okozbek, une petite cité bâtie à flanc de coteau, couronnée par un château de pierres blanches éclairé de lueurs jaunes. Un édifice majestueux avec des tourelles et des dômes élancés vert de chrome. Un grand escalier descend vers un labyrinthe de ruelles pentues, d’escaliers tortueux, de porches et de placettes dérobées. Je compte quelques dizaines de maisons basses, blanches, aux toits en dôme vert sombre. Éclairées de lueurs jaunes, les façades donnent au village un aspect accueillant, chaleureux.

« Okozbek ! s’exclame Éoïah. Ça y est ! Ça me revient ! Ce nom me disait bien quelque chose. En voyant la cité, je me souviens de sa description. Papa est déjà venu ici !

Le contraire m’aurait étonnée », répond Lepte.

La cité d’Okozbek semble déserte, mais je sens la présence de créatures, et de la musique monte du village.

« Nous ne serons pas seuls.

— Tu n’seras pas la seule Éthaïre, précise Ève. Je sens trois Kylèniens… cinq Opiriens… et quatre des tiens. Ils sont réunis, ils dînent ensemble. Apparemment… il n’y a aucun Solène aux alentours. Ça fait peu de monde dans les parages ! »

Sur les conseils de Lepte, je remonte pour atterrir en haut de la colline. La citadelle abrite une large esplanade rectangulaire. À chaque angle est érigée une tour coiffée d’un dôme au sommet pointu très élancé. L’édifice central est surmonté d’un grand dôme entouré de quatre petits dômes. Un théâtre en gradins est creusé dans la partie droite du parvis.

« Tu te gares sur l’esplanade… là ! À côté des trois plates-formes. Nous allons rejoindre les autres visiteurs.

— O.K. !

— Merci chauffeur ! » lance Éoïah. Elle m’embrasse vivement… sur la bouche… Je lui rends son baiser, et nous descendons de l’engin, main dans la main, pour faire ensemble nos premiers pas sur la terre ferme de Soléna.

La nuit est tombée, une nuit sans lune ni étoiles, où les lueurs jaunes de l’éclairage d’Okozbek se réverbèrent sur un plafond de nuages opaques. Des senteurs végétales puissantes, épicées, sucrées, enivrantes, emplissent un air immobile, moite, presque étouffant. Dans les crissements et les stridulations des insectes, des cris d’animaux… hurlements sinistres, montent de la forêt toute proche. Sur un sol pavé de grandes dalles de pierres blanches, nous avançons vers l’escalier… Du village, qui se présente en contrebas, monte une musique instrumentale mélodieuse. Éoïah se fige… à l’écoute. Elle tourne lentement la tête et me lance l’un de ses regards qui me font fondre…

Une quarantaine de marches larges sont bordées de balustrades en pierres sculptées d’entrelacs circulaires. Elles mènent sur une petite place où trône une curieuse fontaine. La sculpture représente trois sphères de différents diamètres, empilées, de la plus grande dans le bassin, à la plus petite sur le dessus. Elles sont encerclées par quatre lames incurvées qui se rejoignent au sommet. Nous nous rapprochons du bassin. Nous déposons les casques et paquetages, et nous brassons l’eau des deux mains pour nous asperger le visage. Sans la régulation thermique de la combinaison, la chaleur serait insupportable.

Quatre rues descendent vers le village. À la suite de Lepte, nous prenons la deuxième à gauche… Toutes les maisons, éclairées par des spots discrets qui diffusent une lumière jaune, sont recouvertes d’un enduit blanc. Leur façade présente une porte plein cintre fermée, pleine, comportant une simple moulure, sans poignée ni serrure, peinte d’une résine satinée vert impérial. Les toitures, à courbe et contre-courbe, vert de chrome brillant, débordent sur des avant-toits décorés de motifs géométriques différents. Après un premier passage sous un porche aux corniches et aux moulures soulignées par l’éclairage, Lepte prend la première ruelle sur la droite… Un escalier étroit mène à une petite placette surmontée de deux arches croisées. Elle choisit la ruelle de gauche qui dévale la pente, oblique sur la droite, avant de déboucher sur un nouvel escalier étroit que nous descendons…

Les étrangers se sont aperçus de notre arrivée. Dans un mélange confus de pensées positives, ils nous souhaitent la bienvenue. Ève a déjà entamé la discussion. La musique couvre maintenant les bruits de nos pas.

Nous passons sous un autre porche, et nous arrivons sur une nouvelle placette. Trois grandes tables sont alignées sur la gauche. Les bancs sont occupés par les habitants des lieux, tous réunis. Les portes des deux premières bâtisses sont ouvertes. Deux maisons sur les onze que compte la place.