Chapitre 4-25

Éoïah

Plusieurs semaines ont passé depuis notre première chasse. Nous avons libéré la région d’Okozbek de la domination des ibarps, et nous ne ressentons plus l’oppression malsaine qui montait de la jungle. La faune solène ne se cache plus. Les animaux ont repris possession d’Okozbek qui n’est plus une bulle isolée du monde extérieur. Je me suis attachée aux chekoris, des espèces de tortues, insatiables de caresses, qui viennent, en caquetant, se frotter contre nous. Elles nous implorent de leurs grands yeux ronds noirs, des yeux soulignés de cernes jaune violacé, et nous remercient de puissants ronronnements.

Cela fait maintenant vingt-huit jours que les Kylèniens sont parties. Les Opiriens sont encore là, mais leur présence sur Soléna n’est plus qu’une question de semaine. Le temps de répandre un virus mis au point par les biologistes éthaïres. Une arme biologique qui stérilise les ibarps survivants, et provoque des dégénérescences qui les font vieillir prématurément.

Nous sommes tous les six, en compagnie de Lepte, notre pilote du jour, et nous voguons sous un ciel laiteux orangé… Nous portons nos robes éthaïres et les dispositifs de camouflage. Ètèkot désire nous voir, sans nos armes et sans nos boucliers, pour une ultime épreuve avant notre départ de Soléna. Nous avons contourné la cordillère de Tokosho, pour nous diriger vers un rempart rocheux que nous avons franchi… pour découvrir une vallée désertique située entre deux chaînes de pics acérés. Au cœur d’un massif dunaire brun ocre, de gros blocs rocheux tabulaires gris sombre s’étalent à perte de vue…

« Voici… Akoz’Stek ! Notre destination », annonce Lepte qui dirige la plate-forme vers une roche plate, en léger surplomb de la vallée. Ici, l’air est sec, le silence absolu… irréel. Je ne ressens aucune présence.

« Mais qu’est-ce qu’on vient faire ici ? demande Mel. C’est désert !

Pas autant que vous ne le pensez ! » Ètèkot apparaît ! Il se hisse sur la plate-forme en s’aidant de ses pattes antérieures.

« Bonjour à tous ! Regardez attentivement devant vous… » Il manipule un bracelet camouflé dans la peau moussue de sa patte avant gauche… J’ai beau scruter la vallée, je ne distingue aucun changement.

« Et ? Qu’est-ce qu’on est censé voir ? » demande Adam. Ètèkot touche à nouveau le bracelet… Un enchevêtrement de lignes rouges, mouvantes, apparaît… ainsi qu’un édifice complexe ! Le bâtiment principal est en forme de croix, les autres structures, plus petites, sont polygonales. D’étonnantes gerbes de cristaux sont accolées aux constructions.

« Votre destination ! Un laboratoire à l’accès protégé par un système automatisé. À vous de franchir la barrière… sans vous faire repérer ! avant de pénétrer à l’intérieur du laboratoire. Lepte et moi, nous vous y attendrons. Descendez de la plate-forme… À vous de jouer !

Kabal ! » Lepte hoche la tête, l’air confiant. Adam écarquille les yeux, et hausse les épaules en signe d’impuissance. Ève et Mel sont déjà descendus, ils tendent leurs bras à Jade et Thomas. Main dans la main avec Adam, je saute pour me dégager de l’emprise magnétique de la plate-forme… Lepte reprend les commandes… et l’engin prend la direction du laboratoire…

« C’que j’vous propose est simple, annonce Adam. On active le camouflage… on s’tient les mains… et j’vous emporte jusqu’au labo. »

La plate-forme plane au-dessus des lignes rouges, des lignes qui tanguent sans rythme apparent. Mais les rayons s’éteignent subitement ! La plate-forme et le laboratoire s’évanouissent…

« Oh ! s’exclame Jade. Ça a disparu !

— Mince ! lâche Thomas, l’air contrarié.

— J’les sens toujours, assure Ève.

— Moi aussi, ajoute Jade.

— Adam, tu nous fais planer… et j’dirige, propose Ève.

— Et comment tu sauras quand on sera près du labo ? s’inquiète Thomas.

— D’ici là… j’verrai. On y va ? »

Les camarades disparaissent un à un… J’effleure à mon tour le disque noir… qui s’illumine aussitôt. J’écarte les bras à la recherche de contact… et ma main gauche frôle celle de Mel qui m’empoigne et apparaît avec Ève qu’il tient de son autre main. Adam trouve ma main droite et réapparaît… Il tend le bras droit… trouve la main de Jade qui se manifeste, tout sourire, avec Thomas. Ève hoche la tête à l’attention d’Adam… et la pesanteur s’efface… Comme des ballons dirigeables, nous nous élevons lentement… et Ève nous entraîne au-dessus de la vallée… Je me laisse emporter…

Nous planons sans apercevoir âme qui vive… Aucun animal, aucun oiseau, aucun insecte, aucun être vivant. Je ne ressens aucune présence, notre solitude semble totale, surnaturelle.

Les pensées au ralenti, je m’enfonce dans une douce léthargie…

« On y est », murmure Jade qui me sort de mon hébétude. Sous mes pieds, je ne vois que des rochers. En me concentrant, j’arrive à sentir des odeurs suspectes, des relents chimiques. Ève confirme en hochant la tête, et Adam entame une prudente descente… Ma vision se brouille, j’entends les ronflements saccadés de ventilateurs… et le toit du laboratoire apparaît sous nos pieds : une terrasse, revêtue d’un matériau granuleux, avec des ouvertures renfermant des batteries d’hélices tronconiques. Notre camouflage vient de se désactiver ! À peine avons-nous atterri… que nous le réactivons !

« Bon ! Y a plus qu’à rentrer, murmure Mel.

Ne bougez pas, nous transmet Ève. Je descends repérer les lieux. » Elle ferme les paupières, reste immobile quelques instants, avant de les rouvrir en grimaçant : « Ça n’va pas être facile. J’ai repéré trois entrées au rez-de-chaussée, deux niveaux sous not’ terrasse. Le reste du labo est souterrain. Les trois entrées sont fermées… et sûrement protégées… mais j’ai une idée… Je propose qu’on se rende à proximité de l’entrée qui donne sur la vallée… et qu’on détourne l’attention.

Et comment ? demande Thomas.

Adam ? reprend Ève, Tu pourrais ? déclencher une fausse alerte dans la vallée ?

Avec du sable ? des cailloux ?

Par exemple. Je compte sur le fait qu’ils sortent, et qu’ils aillent voir c’qui s’passe.

Et dès qu’l’entrée s’ra ouverte, poursuit Mel, on en profite !

Euh… » Ève hésite. « Tous les six… ça m’paraît risqué. Je propose qu’on rentre chacun not’ tour.

Chacun pour soi ? interroge Mel.

Oui. Dès qu’ça bouge… c’est chacun pour soi, répond Ève.

Et après ?

Lepte est dans une espèce de p’tit amphithéâtre. Alors, attendez… L’entrée… Le sas… Après le sas, il faut prendre le couloir de gauche… Sur la droite, il y a une porte… un couloir… une nouvelle porte… et un second couloir qu’il faut prendre. Maintenant… sur la gauche, il y a une première porte… une seconde, juste avant des escaliers. C’est cette seconde porte qui mène à la salle. Mais nous allons descendre l’escalier… et prendre la porte suivante. Comme ça, nous déboucherons dans le bas de la salle. Ça lui fera une surprise. Ça vous va ?

Euh… hésite Thomas. Tu peux répéter ?

O.K. Alors… Le sas… à gauche… deuxième couloir de droite… tout droit… les escaliers… et première porte à gauche ! Une fois dans la pièce, nous désactiverons le camouflage. O.K. ?

Ça marche, répond Adam. J’vous emmène près d’l’entrée. »

Mains dans la main, nous nous rapprochons du rebord du toit… Je fais le vide… Adam nous délivre de la pesanteur… puis Ève nous dirige vers l’entrée qu’elle a repérée… Les façades du bâtiment sont composées de polygones miroirs qui reflètent le paysage… sans nous ! Nous nous voyons, mais nous ne projetons aucun reflet ! aucune ombre ! Notre présence semble immatérielle, comme lors d’un déplacement extracorporel.

Le sable, autour de l’édifice, est vitrifié. Une surface ambre, moirée, épouse les contours des roches alentour. Ève nous dépose devant un miroir triangulaire. La pointe en bas, il semble tombé du ciel.

« Adam ? » demande Ève. Il hoche la tête, regarde la vallée, et ferme les paupières… qu’il rouvre l’instant d’après.

« C’est fait. » Il hausse les épaules. L’attente est brève, j’entends un souffle sur notre droite. L’un des miroirs vient de s’escamoter. Deux Solènes jaillissent de l’ouverture et s’envolent vers le plateau rocheux…

« Chacun pour soi », lance Ève. Elle disparaît, puis Mel, Jade et Thomas. Je lâche la main d’Adam… et me retrouve seule. Je m’approche de l’ouverture, et découvre un couloir sombre, aux parois noires, luisantes, sans éclairage apparent. J’entre… L’autre paroi est parcourue d’étonnants signes lumineux colorés. Ils apparaissent au cœur du mur, s’y déplacent… dans toutes les directions… puis sortent de la cloison avant de s’évanouir… Leurs trois couleurs, rose vif, mauve et indigo, doivent avoir une signification. Je me remémore les indications d’Ève, me dirige sur la gauche, et, blottie contre la paroi de droite, commence le parcours… Le couloir est heureusement large, et les Solènes, vêtus d’une combinaison intégrale brun-roux, rares. Je ne peux empêcher mon rythme cardiaque de s’emballer lorsqu’ils me frôlent… mais ils ne semblent pas s’en apercevoir. En tout cas, ils ne le montrent pas. Je m’engage dans le second couloir, plus étroit, plus sombre et désert… J’avance jusqu’à l’escalier, un escalator à l’arrêt. La porte, en bas, s’ouvre ! Je me fige… mais il ne se passe rien. L’un des camarades a dû entrer. Collée contre la cloison, je descends les marches, et me faufile dans l’ouverture. La pièce est longue, étroite, et la partie gauche est constituée par une suite de séparations disjointes qui laissent filtrer des lueurs. Lepte se trouve de l’autre côté ! Thomas et Jade apparaissent. Je m’apprête à désactiver mon camouflage, lorsque deux mains se posent sur mes épaules. Le contact se fait pressant, je reconnais la touche d’Adam. Je recule les bras pour l’enserrer, avant de relâcher la pression et désactiver le camouflage. Adam est suivi par Mel. Un large sourire illumine le visage d’Ève qui apparaît.

« Je vous attends ! » fuse la pensée de Lepte.

Avec une mimique de surprise, qui se transforme en moue de doute, Jade pousse une séparation… qui pivote sur un axe vertical. Ève appuie contre le rebord de la séparation voisine, et je découvre une salle sombre, avec cinq rangées de grands sièges articulés adaptés à la morphologie solène. Lepte est assise sur la partie inférieure de l’un d’eux, au centre de la première rangée, juste devant nous !

« Tu savais qu’on était arrivés ? s’étonne Thomas, tandis que quatre Solènes apparaissent autour d’elle.

Nous avons suivi votre parcours, réplique l’un des Solènes.

Mince ! On a foiré, alors ? demande Mel.

Nous préférons considérer que vous avez réussi votre challenge, déclare l’un d’eux.

— Waouh ! s’étonne Thomas, les yeux grands ouverts, l’air ravi.

Mais ne vous surestimez pas !

Ça… On nous l’a déjà dit, accorde Jade.

J’ai trouvé plaisant… que vous pensiez nous surprendre, poursuit un autre Solène. Votre ingénuité est touchante, mais elle ne doit pas devenir un handicap pour votre future mission. Je compte sur l’œuvre du temps pour pallier votre manque de maturité. En vous infiltrant de cette manière, vous auriez pu tomber dans une embuscade…

Nous nous serions défendus ! rétorque Ève.

Bec et ongles ! ajoute Thomas.

Vous avez pensé au gaz ? reprend le Solène. Soporifique, toxique… ou mortel ?

— Ah ! Bonne remarque, admet Mel.

Ne vous précipitez pas dans vos quêtes, poursuit le Solène. Au lieu de foncer tête baissée… prenez le temps de réfléchir… et essayez d’envisager toutes les éventualités.

D’accord, admet Ève, l’air pensif. Leçon retenue ! Et pour la suite ?

Votre formation sur Soléna vient de s’achever. Lepte rentre avec vous à Okozbek… et je vous laisse quelques heures pour vous préparer et faire vos bagages. Demain, nous partons pour Fèch. Vous allez vous familiariser avec les méthodes emnos, apprendre leurs tactiques, leurs ruses, leurs stratégies. Vous devez trouver leurs points faibles pour mieux les contrer. »

C’est dans une atmosphère bien plus détendue, que nous quittons le laboratoire. Lepte reprend le contrôle de la plate-forme pour le trajet retour. Les compagnons sont si exaltés de découvrir Fèch, l’univers de leurs origines, qu’ils assaillent Lepte de multiples questions… Mais Lepte conserve son flegme, sa sérénité, et reste évasive sur les détails. Nous apprenons simplement que le trou de ver qui sera généré sera, par souci de discrétion, éloigné des colonies de Kriemn, et que, du coup, le voyage sera long… Lepte nous rappelle également que nous aurons droit au traitement anticontamination avant de débarquer.

Je réalise que nous allons quitter Soléna sans avoir rencontré un jeune Solène…