Chapitre 5-54

5.3.1 ALPHA CENT

Mel

Nous sommes le 10 décembre 2391. Alpha Cent a entamé la décélération. Le vaisseau retrouvera une orbite martienne dans onze jours… et il sera à la portée des scanners martiens, puis terriens, d’ici une petite vingtaine d’heures… Nous ne pourrons donc plus cacher notre présence ! Ils découvriront que leurs six scientifiques sont en vie… et qu’ils ne sont pas seuls !

Notre stratégie repose sur le faux-semblant d’une attaque de front. Une attaque menée par Ève, la seule à s’exposer directement. Ève est censée faire diversion pendant que nous nous rendons sur Terre. Nous devons donc, Ève et moi, nous séparer physiquement ! Ève reste sur Alpha Cent. Jade, Thomas, Adam et moi, nous prenons la soucoupe pilotée par Éoïah. Bien que physiquement séparés, nous restons en contact et nous pourrons toujours nous retrouver sur notre Jèmaté.

La soucoupe est opérationnelle, garnie à ras bord d’eau, de nourriture et de nos affaires, réduites au minimum. Nous portons nos combinaisons spatiales… spéciales… et nos sacs à dos “magiques”. Ces sacs anodins, offerts par les Kylèniens, prévus pour protéger et rendre indétectable notre équipement : la ceinture et les dispositifs, le yortalk, les épaulettes, les bracelets, le collier et le némadou. Nous avons rajouté quelques sous-vêtements, la robe éthaïre, la pèlerine à capuche, et un nécessaire de toilette.

Nous avons de quoi tenir trois bonnes semaines, un temps largement suffisant pour atteindre la Terre. Trois semaines sans prendre de douche… avec des toilettes de fortune aménagées par Maman…

Maman qui nous a implantés, à chacun, une puce contenant de quoi berner le système. Une fausse identité, un patrimoine génétique édulcoré, une adresse bidon, un dossier médical fantaisiste. Et des comptes autoalimentables crédités d’une quantité suffisante de Confors, l’unité monétaire utilisée sur Terre. Perthie a synthétisé plusieurs paires de lentilles colorées pour que les iris flamboyants d’Éoïah passent inaperçus.

Je m’appelle Mel Paniandy ! Je suis un fils illégitime de Fanilo, le frère aîné de Maman ! Je ris sous cape rien que de penser à la tête qu’il fera lorsqu’il apprendra ça… Je suis né le 25 juin 2370, et j’habite la ville de Belon’i Tsiribihina, dans la région de Menabe, à Madagascar. Au bord du canal de Mozambique, près de l’embouchure du fleuve Tsiribihina. J’aurais pu être Indien comme Bandhu, mon grand-père maternel, ou allemand comme Papa, ou son père avant lui, Friedrich Hayden, ou encore Polonais comme Emilia, ma grand-mère maternelle… De par mon physique, il paraît que je passe mieux Malgache qu’Allemand ou Polonais…

Maman a décidé de marier Éoïah et Adam. Madame et Monsieur Louie, du nom de naissance de la maman de Lewis, Sakari Louie, habitent à Snoqualmie Falls, dans l’état de Washington, en aval de la chute d’eau. Éoïah est originaire, paraît-il, de Nebel, sur l’île d’Amrum, en Allemagne, près de l’ancienne frontière avec le Danemark. Maman a choisi le lieu de villégiature de mes grands-parents paternels. Tous deux, Éoïah et Adam, seraient nés le 21 juin 2370.

Jade Kim, née le 14 mai 2372, est la fille de Chin-Ho, un jeune frère de Chung-Ae Kim, la maman d’Anna. Chung-Ae et Maarten Zeed habitent dans un petit immeuble niché au cœur des dunes, au sud de Zandvoort… L’adresse des parents d’Anna depuis qu’ils ont quitté Amsterdam. Étrange coïncidence… dans Zandvoort… il y a Zand…

Et Thomas Rémond, le fils unique de Sylvie, mère célibataire et jeune sœur d’Yves, est né le 27 mai 2372. Son adresse est celle d’une maison familiale de vacances de la famille Rémond, au Portuais, sur la commune d’Erquy, en France.

Nous avons appris notre leçon par cœur, et nous avons étudié les lieux maintes et maintes fois. Nos parents nous ont même donné de nombreuses anecdotes pour, si besoin, convaincre nos grands-parents. Ils seront certainement surpris, à juste titre, de découvrir qu’ils ont de si grands petits-enfants…

Les vaisseaux emnos se sont, eux aussi, séparés. Ève n’aura affaire qu’à deux d’entre eux, du gâteau !

Éoïah est déjà à son poste, adossée au bandeau circulaire de la soucoupe aux côtés d’Adam. Jade et Thomas en sont aux embrassades. Nous nous mettons en retrait, Ève et moi. Mon visage blotti dans ses longs cheveux… je respire son parfum, la serre dans mes bras… Je m’imprègne d’elle… Autant que je m’en souvienne, nous n’avons jamais été séparés plus d’une journée depuis notre départ d’Ir’ Dan ! Je l’embrasse délicatement dans le creux de son cou… Je voudrais l’embrasser fougueusement… déchaîner ma passion ! La bousculer ! La plaquer contre la cloison ! La déshabiller précipitamment ! Sentir mes mains sur son corps ! Sentir la chaleur de sa peau ! Ôter toutes les barrières entre nous ! Me retrouver nu contre elle ! Lui faire l’amour, laisser nos corps exulter…

« Tu vas tant me manquer… Je t’aime.

Moi aussi je t’aime… »

Ève recule le visage et plonge son regard dans mes yeux… Je la fixe, cherchant à graver l’instant dans ma mémoire, à le figer pour l’éternité… Son doux sourire, son clin d’œil complice, me font comprendre qu’il est temps… Je relâche mon étreinte, et, ma main dans celle d’Ève, vais faire mes adieux à Lewis, Anna, Perthie, Yves, Papa, puis Maman qui ne manquent pas de m’encourager… Le rendez-vous est pris, nous nous retrouverons sur Terre…

Quel déchirement de voir le sas se refermer… de devoir laisser derrière soi ses parents et l’amour de sa vie…

« Je me sens si vide sans toi, si triste, si seul…

Tu n’es pas seul, mon amour, je reste à tes côtés. »