Chapitre 5-56

5.3.3 MARS

Assibir Kat Orfax

Je n’ai pas le temps de faire un détour pour me donner un avant-goût de ma balade du jour. Je laisse le pilote automatique m’amener directement au mont Cherfa…

Éclairé par le soleil, le sommet est en vue. Majestueux, il semble flotter au-dessus d’une mer de nuages, tel un atoll rocheux perdu au cœur d’un océan de coton.

La rentrée atmosphérique est à peine terminée qu’une voix m’interpelle :

« Bonjour, leader Assibir. Vous êtes attendue en salle des opérations.

Bonjour. J’arrive. »

Je rassemble mes longs cheveux blancs vers l’arrière, et positionne le casque sans attendre l’amarsissage.

L’engin se pose au milieu d’une escadrille d’intercepteurs apsilos et de deux vaisseaux de reconnaissance de classe Garanta.

Je détache le harnais et me lève dès que l’appareil touche le sol. Le dos courbé, je déclenche l’ouverture du sas, et descends les quelques marches après avoir observé les environs.

Malgré la visière, je suis éblouie par la forte luminosité et les profonds contrastes. À l’horizon, les rebords noirs de la caldeira se détachent d’un ciel bleu violacé sans nuages.

Je suis au centre d’une zone d’amarsissage circulaire noire, au cœur d’un paysage désertique et rocailleux, écrasé par une lumière du jour blanche, implacable, aveuglante !

Les chaos de roches violet sombre contrastent avec la teinte rouille, flamboyante, des sables qui recouvrent les alentours.

Le rituel est bien huilé, deux emnos en combinaison de rigueur m’accueillent, ils me souhaitent le bonjour et me prient de les suivre…

Nous remontons la ligne discontinue jaune qui partage en deux une piste de bitume noir.

L’entrée de la base, une zone tampon, n’est qu’à une vingtaine d’exis. Nous entrons dans un large sas…

La porte blindée se referme… et nous retirons les casques. Je reconnais l’un des deux mâles, un technicien, membre de l’équipage de Tanacé 2. Ils m’escortent jusqu’en salle des opérations…

L’équipe matinale habituelle a l’air soucieuse, pensive. L’équipe se compose, de deux mâles de mon équipage, Atar Gil Aïtax et Obel Qat Morab, et d’une femelle de Tanacé 7 : Undri… Kod… je ne sais plus comment.

Élégi, courbée, les mains derrière le dos, tourne comme un animal en cage. Il s’est passé quelque chose… Je m’apprête à leur souhaiter le bonjour, malgré les circonstances, lorsqu’Élégi m’aperçoit. Elle me foudroie d’un regard mauvais !

« Ah ! Te voilà ! Je t’attendais ! » Le ton est agressif.

« Je vois… Quelque chose ne va pas ?

Ah !?… Quelque chose ne va pas !?… Plutôt ! Racontez-lui ! » Elle hoche la tête. Atar et Obel s’observent pour savoir qui commence, Undri prend la parole.

« Bonjour, leader Assibir. Nous avons… un imprévu.

C’est-à-dire ? »

Elle réfléchit un instant, avant de s’adresser à Atar, mon spécialiste des systèmes de communication et d’information.

« Atar, un petit rappel historique ?

Bonjour, leader Assibir », commence Atar qui incline légèrement la tête. Élégi, agacée, inspire aussitôt bruyamment.

« Les Humains… il y a de cela 29 révolutions terrestres… ont reçu un message provenant d’une autre espèce intelligente…

Ils ont d’ailleurs cru que nous étions cette espèce, intervient Undri.

Certains le pensent encore, reprend Atar. Enfin bref… Neuf révolutions plus tard, ils recevaient un deuxième message… puis un troisième, encore neuf révolutions plus tard… Et depuis, plus rien… Entre-temps, ils ont construit un vaisseau…

Alpha Cent.

Tout à fait, leader Assibir, réplique Atar.

Et où en est ce vaisseau ?

Justement, leader Assibir. Il poursuit sa décélération pour arriver en orbite… d’ici… 241 grefs.

Venez-en au fait ! lance Élégi.

Le vaisseau Alpha Cent est à portée des scanners…

Oui… Et ?

Les six membres de l’équipage semblent sains et saufs. Nous recevons leur identification et leurs signes vitaux.

Alors comment se fait-il qu’ils ne répondent pas aux messages ?

Le passage de la distorsion a pu endommager leurs systèmes, propose Atar.

Ou ils ne veulent pas répondre ! ajoute Élégi.

Vous avez essayé d’infiltrer leur système de communication pour accéder à leurs bases de données ?

Oui, leader, me répond Atar. Nous avons éprouvé ses défenses… mais sa topologie est complexe, et singulièrement différente d’Appia et du système de cette planète.

Eh bien… poursuivez les essais !

Renouveler plusieurs tentatives à la suite présente un risque.

Un risque ? Et lequel ?

Le risque que le système d’Alpha Cent… prenne le dessus sur Appia.

Ah ! Ah ! Ah ! » Élégi se moque.

« Et ce n’est pas tout, reprend Atar.

Comment ça ?

Ils ne sont pas seuls à bord, répond Atar.

Pas seuls à bord ?

Nous décelons… autre chose…

Autre chose ?

Nous avons recalibré les détecteurs, repris les analyses, mais les rapports sont formels ! un autre être… les accompagne.

Un autre être ?… Ils ont eu un enfant ?

C’est ce que nous avons pensé, au début… Mais il s’agit d’une femelle adulte… et enceinte de surcroît !

Une femelle ? enceinte ? Une humaine ? une alien ?

Nous ne saurions l’affirmer avec certitude.

Ils sont partis à six ! s’interpose Élégi. Ils ont survécu à une distorsion ! Et maintenant ils reviennent avec une femelle enceinte ! Une reine ! C’est une invasion ! La menace est évidente ! Nous devons absolument détruire le vaisseau avant qu’il ne soit en orbite !

Comme tu y vas ! Nous pouvons contraindre le vaisseau à stationner en orbite, établir un blocus, imposer une quarantaine ! » Je doute… « Ai-je raison ?

Le vaisseau ralentit… comme s’il souhaitait se positionner sur une orbite martienne, répond Atar, mais rien ne nous assure qu’il stoppera effectivement. Le contraindre me paraît… aléatoire. Et s’il s’écrase sur la planète… nous devons envisager la possibilité d’une contamination. Nous ne savons pas ce qu’il cache… Et s’il se place en orbite, ses occupants pourraient tenter de forcer le blocus.

Et après ? s’enquiert Élégi. Qu’est-ce qu’on fera ? » Elle me jette un regard de défiance.

« S’il n’interrompt pas sa course… alors nous n’aurons pas le choix. Nous le détruirons avant qu’il ne fasse de dégât… Mais avant d’en arriver là, nous devons tout mettre en œuvre pour le maîtriser… Je pense… qu’apprendre ce qui s’est passé… sera très instructif. Nous devons savoir QUI est ce septième passager, et découvrir si… il ou elle… représente véritablement une menace. Surtout s’il s’agit d’un individu de l’espèce capable de déclencher la distorsion aperçue sur les enregistrements… Si c’est le cas, cet être est bien plus avancé technologiquement que les Humains… Le raccourci généré à travers l’espace-temps… était beaucoup plus puissant que nos sauts dimensionnels… Ces êtres peuvent venir de très loin… Au-delà même d’Amal Tyrh… Ce sont eux ! le véritable danger ! Notre responsabilité, notre devoir, c’est de les identifier ! et d’évaluer les risques pour assurer notre sécurité et notre légitimité !

Ça… c’est vrai ! » acquiesce Élégi. À la lueur malsaine de ses pupilles dilatées, je devine qu’elle vient de se rallier à mon opinion. « Nous pourrions associer les Humains, propose Élégi.

C’est-à-dire ?

Nos deux Tanacés ne sont pas équipés pour imposer une quarantaine à un tel vaisseau, juge Élégi. Notre flottille d’apsilos est bien trop restreinte… Et je ne me vois pas la jeter entière dans cette mission. Nous n’aurions plus de vaisseaux en réserve si l’abordage tournait au vinaigre… Je pensais à une collaboration avec les Humains… Associer Carol Destees et ses défenses martiennes… Enfin… Défenses martiennes ! Si je puis dire… Après tout, ils sont aussi concernés que nous… Ils contraignent le vaisseau à une quarantaine en orbite… et nous y faisons monter des Humains équipés de moyens de communication. Et nous verrons la réaction de cette reine… Les Humains prennent les risques… et nous les suivons à distance… »

Une reine ? Je n’y crois pas un instant, mais je ne souhaite pas polémiquer. « Y aurait-il des Humains… volontaires pour monter à bord d’Alpha Cent ?

Obel ? demande Undri.

J’ai étudié plusieurs enregistrements de conversations associées à l’équipage d’Alpha Cent, commence doucement Obel, la tête baissée devant son pupitre. Quelques Humains semblent intimement liés à l’équipage.

Un ou deux suffiraient, signifie Élégi. À qui pensez-vous ? »

Obel déplace la main gauche au-dessus d’un pupitre de commandes, avant de lever lentement la tête pour répondre, le regard froid braqué sur Élégi.

« Brady O’Hara, un pilote, et Gregor Mac Callen, un astrophysicien. Les deux noms reviennent à maintes reprises.

Bien ! réplique Élégi, l’air satisfait. Vous me les localisez, vous les surveillez, et je les veux ici même pour le 2 Phanis au matin ! Assibir, tu leur laisseras ta p’tite navette martienne… et nous les enverrons aborder le vaisseau Alpha Cent.

Comme tu veux. » Je l’accorde… à vrai dire… à contrecœur.

« Ah ! Il me tarde d’y être, réplique Élégi qui se frotte les mains.

Je les ai localisés, reprend Obel. Brady O’Hara pilote une navette entre Nepenthes et Nili Fossae… et Gregor Mac Callen se trouve au département d’Astrophysique, en secteur deux de Syrtis Major.

Bien ! Bien ! réagit Élégi. Surveillez-les… et suivez la course d’Alpha Cent avec tous les moyens à notre disposition ! Et préparez un plan d’urgence ! Nous devons parer à toute éventualité !

Et comment ça se passe… sur Syrtis Major ?

J’ai la situation bien en main ! réplique Élégi qui serre le poing droit déformé par une arthrose digitale.

Les rebelles ?

Point de rebelle à Syrtis Major ! » Elle me lance un nouveau regard de défiance.

« Et les captifs ? Toujours à bord de Tanacé 7 ?

Oui, répond Undri. Ils sont sous sondes, sous état hypnagogique… Mais la liste de captifs s’allonge… et l’équipe médicale qui les suit… n’est pas extensible… Les exobiologistes sont confrontés à de nombreux défis ! Beaucoup d’Humains suivent des traitements médicamenteux… et leurs régimes alimentaires sont complexes ! Ils n’ont pas tous une même tolérance…

Ah !… Quelle espèce fragile ! » ajoute Élégi avec une grimace dédaigneuse.