Quitter le mont Olympus… qu’ils nomment mont Cherfa, pour le vaisseau d’Élégi, Tanacé 7, n’a pas été simple. J’ai certainement dû laisser passer ma chance plusieurs fois. Les Emnos étant tous casqués sur le tarmac, il m’était impossible de prédire leur destination.
Prenant le risque de me faire repérer, j’ai dû épier les conversations de plusieurs groupes. Ce qui m’a permis d’apprendre plusieurs choses intéressantes… Alors qu’Assibir est respectée, perçue comme un leader efficace, Élégi ne doit son autorité qu’à la crainte qu’elle inspire. Ultra fanatique, radicale, persécutrice, elle semble se caractériser par son goût pour les positions extrêmes.
Quant à Cherfa, qu’ils n’osent pas nommer, comme s’il les espionnait en permanence, sa politique est loin de faire l’unanimité. Aucun de ces Emnos ne s’est porté volontaire pour cette mission. Il y a peu de guerriers parmi eux. Pour la majorité d’entre eux, il s’agit de personnel d’intendance et scientifique. Ce qui leur pèse le plus, c’est qu’ils ignorent la durée de leur mission. Ils n’ont pas la moindre idée de ce qui les attend, ils ne savent pas quand ils pourront rentrer chez eux… Je suis à peine en apesanteur, que les rétrofusées entrent en action… Un léger choc, un bruit sourd, m’apprennent que nous venons d’accoster. Surprise par ce laps de temps trop court, je décide de faire un extra…
Le vaisseau, un appareil comme ceux qui ont abordé Alpha Cent, s’est arrimé à une petite station orbitale. Elle se compose d’un cylindre, d’environ quatre-vingts mètres de longueur, terminé par deux énormes sphères couvertes d’espèces d’antennes, comme des pelotes hérissées d’épingles. Autour du corps cylindrique de la station gravitent deux séries de trois tubes massifs perforés, rayés et tronqués. Je les vois s’orienter vers deux directions précises… les deux Tanacés ! Avec leurs gueules béantes noires, ces espèces de tuyères me font penser à des canons… Je perçois des mouvements à bord de notre appareil… Nous venons d’embarquer trois Emnos… Ils se trouvaient à l’intérieur de cette étrange station. Notre appareil s’en détache silencieusement… et reprend sa route…
Tanacé 7 est proche. Je ne vais pas tarder à poser le pied dans ce vaisseau que j’ai déjà visité en extra. En plus de mon camouflage et de ma protection, j’enfile le némadou…
Une pesanteur artificielle s’établit, et les rétrofusées s’actionnent. Les propulseurs rugissent… avant que deux ébranlements signalent notre arrivée. L’appareil vient de se poser. Camouflée à l’arrière, j’attends que le remue-ménage du débarquement cesse… avant de m’avancer prudemment… Je découvre le flanc droit ouvert sur un hangar éclairé de lumières bleues. L’aile en forme de losange creux s’est inclinée, et son cœur s’est refermé, formant ainsi un hayon qui permet l’accès au vaisseau mère. Les Emnos, toujours casqués, se sont regroupés ; ils attendent devant une cloison noire, un sas très probablement. Ils sont nombreux, je ne vais pas pouvoir m’introduire dans le vaisseau en même temps qu’eux.
Le passage s’écarte à partir du centre, comme un diaphragme optique. Je découvre un tunnel illuminé de rampes rouges. Il est assez large pour que je puisse rester inaperçue. Je pique aussitôt un sprint, saute et plonge, juste à temps, avant que cette étrange membrane noire ne se referme… J’atterris en roulé-boulé, amorti par le bouclier, et me relève avec l’impression d’avoir fait un de ces bazars ! Apparemment, ils n’ont rien entendu, rien senti. Ils poursuivent leur marche vers le fond de la galerie où une cloison noire est en train de s’ouvrir… Un puissant flot de pensées m’envahit aussitôt ! Des Emnos… et des humains !
Alors que je perçois des raisonnements spontanés, des argumentations, des réflexions structurées, des préoccupations, des observations, des méditations, chez les Emnos, les pensées humaines, incohérentes et totalement décousues, ne sont qu’un amas d’hallucinations et d’extravagances ! Ils rêvent…
Au bout du tunnel, les Emnos qui me précèdent tournent à droite. Tant mieux… Je prends à gauche pour me rapprocher de la soute arrière de Tanacé, la soute dans laquelle sont confinés les otages. J’ai prévu un premier temps d’observation. Je compte repérer les lieux et étudier l’organisation des Emnos. Je n’interviendrai qu’ensuite… Mon premier étonnement, c’est ma facilité de cheminement dans ce vaisseau plutôt désert. Je ne croise que quelques individus seuls et sans défense. C’est au détour d’une étroite coursive que je tombe sur deux personnages en grande discussion. Leur désaccord est flagrant. Un Emnos âgé, le visage émacié, creusé de rides profondes, se tient dans l’embrasure d’une porte comme s’il cherchait à empêcher son interlocuteur d’entrer. Il porte une inhabituelle combinaison synthétique rouge amarante. Le second, plus jeune, vêtu de la combinaison bronze et d’un exosquelette classique, affiche un air embarrassé.
« … Non, non, répète le plus âgé. Avec tout le respect que je lui dois, il serait temps qu’elle envisage une autre solution. Cette situation ne devait être que transitoire… elle n’a que trop duré ! Le vaisseau n’est pas extensible !
— Huit, juste huit ! propose le jeune.
— Huit de plus ! réplique l’ancien. Et ensuite ? Combien ?… Non ! C’n’est plus possible ! Mon équipe est à bout ! On va droit dans le mur ! On ne peut prolonger indéfiniment leur état hypnagogique. On va les perdre les uns après les autres… Les arrêts cardiaques se multiplient !
— Je suis désolé… Je ne fais qu’obéir aux ordres.
— Ah ! Bien sûr ! Trop facile ! Il est grand temps de lui dire les choses en face. Même si elle n’apprécie pas ! Puisqu’elle ne vient plus ici, j’irai la voir à Syrtis Major ! » Il claque la porte au nez du jeune qui ne réagit pas.
« … Alors j’en fais quoi, moi ? Qu’il soit d’accord ou pas, j’ai pas le choix. Je les confie à son équipe. » Il s’éloigne…
Changement de programme, j’ai une carte à jouer. Je vérifie que personne ne s’approche, retire le casque, arrange ma chevelure rebelle, inspire à fond… et désactive le camouflage !
« Sarah !… Coupe les communications de Tanacé 7 ! Et ouvre-moi cette porte… s’il te plaît. » Le claquement bref du déverrouillage retentit. « Merci, Sarah. »
Je pousse doucement la porte entrebâillée… et découvre une modeste cabine. L’Emnos est de dos, assis dans un fauteuil, les mains sur les tempes. Il souffle de fatigue, il ne s’est pas aperçu de ma présence. Je pose délicatement mon casque au plancher, et tends la main qui porte le némadou vers lui… Je vais lui parler et lui retransmettre mes paroles par télépathie. De l’autre main, je pousse et referme la porte ! Le claquement le fait sursauter. Il se retourne et se lève d’un bond !
« Qui ? Une femelle humaine ! Comment a-t-elle pu entrer ? Que faites-vous ici ? Elle ne me comprend pas ! L’alarme !
— N’y pense même pas !
— Que ?… Je vous comprends ? Qui êtes-vous ?
— Je me prénomme, Ève !
— Je la comprends ! Sa voix ? Dans ma tête ? Vous êtes… Humaine ?
— On le dirait bien…
— Comment fait-elle ?
—… mais les apparences sont parfois trompeuses… Cet appareil…
— Le triangle dans sa main ?
—… me permet de communiquer avec toi.
— Cette technologie… n’est pas humaine. Que me voulez-vous ? Le regard ! Un prédateur ! Et si c’était elle, le septième passager ? Les otages ! Elle vient les libérer ! Mon arme ! » Il se déplace en douce sur la gauche. Je tente de l’en dissuader de claquements de langue et de hochements de tête négatifs. Mais il glisse deux doigts de la main gauche dans une poignée perforée d’une console murale qu’il tire pour dégager une arme de poing ! Je me concentre pour figer son geste… et sa main commence à trembloter ! Il fixe la main flageolante, avec une panique mêlée de terreur !
« Je suis perdu !
— Non… Je ne te veux aucun mal… Je viens t’aider… Mais j’ai besoin de ta collaboration… Tu dois libérer les otages !
— Mais je ne suis pas tout seul ! Ce n’est pas moi qui décide.
— Tu dois déjà t’assurer de la collaboration de tes collègues… Tu as l’avenir de Tanacé 7 entre tes mains ! » Je lui projette des images mentales de scènes de combats et d’hystérie collective à bord du vaisseau… Je termine par l’adaptation à ma sauce personnelle d’une scène spatiale de “La Ceinture d’Opale”, l’un de mes films préférés. Un film vu et revu maintes et maintes fois à bord d’Alpha Cent. Dans le silence de l’espace, de violentes explosions se propagent le long du Tanacé… jusqu’à la coupole bulbeuse de l’avant qui éclate en un gigantesque feu d’artifice muet ! Les anneaux se désolidarisent et viennent disloquer le vaisseau…
« Il ne tient qu’à vous… de définir votre futur.
— Je ne suis pas un guerrier… je suis médecin.
— Ce qui m’importe… c’est la liberté… de tous comme de chacun. Vous aurez besoin de tous les vaisseaux pour rentrer chez vous… Si un seul manque à l’appel…
— Elle sait !
—… vous resterez coincés ici.
— Elle… seule contre nous tous ? Non, elle n’a aucune chance.
— Je m’apprête à faire ce que tu souhaitais. J’en prends la responsabilité. Tu n’auras pas besoin d’aller voir Élégi…
— Comment le sait-elle ? Elle a surpris notre conversation !
— J’irai la voir à ta place.
— Elle ne fera qu’une bouchée de toi.
— Qu’as-tu à perdre ?
— Après tout… Alors ? On fait comment ?
— Conduis-moi aux otages.
— Vous n’y arriverez pas. Les gardes ne vous laisseront pas passer.
— Ça… c’est mon problème. Je te suis. » Je m’écarte pour le laisser passer, attends qu’il s’avance, avant de demander à voix basse : « Sarah… Brouillage de toutes les communications. Et qu’aucun vaisseau ne quitte le bord ! »
Mon guide hésite à la première bifurcation. Doit-il coopérer, doit-il me livrer ? Il se résigne et choisit le bon chemin. Une porte s’ouvre quelques mètres plus loin, une Emnos vêtue d’une même combinaison synthétique rouge amarante fait irruption dans le corridor. Le sourire qu’elle porte à mon guide se fige dès qu’elle m’aperçoit ! Son regard bleu se glace ! elle ouvre la bouche pour donner l’alerte, mais c’est l’ancien, lui-même, qui la stoppe et la rassure sans que j’intervienne. Elle accepte même, malgré de méchants coups d’œil suspicieux, de nous accompagner.
Nous arrivons au rez-de-chaussée d’un vaste espace de distribution, un atrium de quatre niveaux au centre duquel se trouvent quatre cages d’ascenseurs. En tête, l’Emnos âgé s’arrête et se retourne : « Êtes-vous toujours d’accord ? » Son air est ironique. « Nous devons passer de l’autre côté. »
Je jette un bref regard sur les environs et compte une vingtaine d’individus avec combinaison et exosquelette. Ils vont et viennent de tous côtés. S’il pense que je vais me dégonfler…
« Je vous suis. » Je lui fais signe d’avancer. Avec la désagréable sensation de me jeter pour la première fois dans le grand bain, je m’aventure, tous les sens aux aguets, à découvert…
Celui qui m’aperçoit le premier est accoudé au bastingage du deuxième étage. C’est ma chevelure flamboyante qui le surprend. Il appelle aussitôt mes deux accompagnateurs. Sa voix puissante résonne en un tel écho que le temps semble s’arrêter. Tous les regards se posent sur moi…
Ils sont vingt et un… vingt-deux… plus sept en rouge amarante. Je les analyse, les sonde, évalue la menace, épiant le moindre mouvement, prête à intervenir à la moindre alerte ! La voix de mon guide me parvient lente, grave, distordue.
« Elle… vient… chercher… les… otages. Le ralenti cesse. Techniquement, nous ne pouvons plus les garder.
— Osgar ! » l’interpelle une voix puissante au ton autoritaire.
Un personnage entre deux âges, au port altier, arrive du fond de l’atrium. Tous les regards convergent sur lui, le silence se fait. Les Emnos, immobiles, semblent suspendus à ses lèvres. Un supérieur très certainement. Il presse le pas d’une démarche assurée, les pommettes hautes, l’air austère, un satikka dans la main droite.
« Que s’passe-t-il ?
— Nous allons libérer les otages ! répond Osgar sans se démonter.
— Pardon ? Et comment se fait-il que je ne sois pas au courant ? » Il me désigne de son satikka. « Que fait là cette… Humaine ? » Son ton est dédaigneux. L’index tendu, je lève lentement une main vers lui. Il n’est plus qu’à quatre mètres…
« Je me prénomme… Ève ! » Je parle, à voix haute, dans sa propre langue ! ce qui ne manque pas de le surprendre, même s’il n’en montre rien. « Et toi ! Toi ! Qui es-tu ? »
Il stoppe et tressaillit avant de se ressaisir.
« Je suis Uzat Tol Kech, impudente Humaine ! Celui qui commande ce navire en l’absence d’Élégi Rès Alifax, notre leader ! Emparez-vous d’elle ! » Il me menace de son satikka fermement tenu des deux mains.
Comme brusquement réveillé, l’essaim d’Emnos aux reflets bronze se regroupe pour fondre sur moi ! Les combinaisons amarante ne bougent pas. Je prends cet Uzat de vitesse et le foudroie d’un regard mauvais ! tout en produisant un léger champ électrique au niveau de son plexus brachial. Il sursaute et s’agite comme une poupée de chiffon ! Je lis de l’incompréhension dans ses yeux. Son satikka lui échappe ! Je l’envoie, d’un regard, voltiger vers les hauteurs de l’atrium…
« Ne pas les blesser ! Tu ne dois pas les blesser ! Tu dois te maîtriser ! » La pensée m’assaille alors que tout mon être puise l’énergie environnante… Gonflée à bloc, avec l’assurance, certainement trompeuse, d’être invincible, je me focalise sur leurs muscles respiratoires, les contracte et les bloque…
Sous les regards atterrés des Emnos en combinaison amarante, Emnos que j’épargne, ceux qui accouraient vers moi ralentissent, s’arrêtent les uns après les autres. Pris de panique, les yeux exorbités, la bouche ouverte, sans un mot, ils portent les mains à la poitrine… leurs regards éperdus font le va-et-vient entre leur chef… et moi !
« Qu’est-ce que… » commence Uzat. Je bloque ses muscles respiratoires et le fais décoller d’un bon mètre !
Au même instant, je sens l’arrivée, dans mon dos, d’un nouveau personnage menaçant vêtu d’un exosquelette ! Il se trouve devant le bastingage du premier étage. Il pointe son arme sur moi ! Je le sens, le devine, il croit que je ne l’ai pas vu, pense à saisir sa chance… et tire ! catapultant une sphère énergétique que je stoppe sans me retourner ! laissant les témoins stupéfaits…
Mon regard, imperturbable, toujours plongé dans le regard abasourdi d’Uzat, je déplace la sphère d’énergie pour la positionner au-dessus de sa tête… Deux autres gardes viennent d’arriver… Ils ont vu la scène, ils se figent, indécis… tandis que l’un des Emnos en apnée forcée tombe en syncope.
« Emnos ! Ne sous-estimez pas les forces en présence ! »
Je leur fais forte impression… pourtant ils n’ont pas vu grand-chose… Le regard toujours fixé sur Uzat, j’entreprends de m’occuper de leurs armes. J’expédie celles qui sont au plancher devant les cages d’ascenseurs… Sors méthodiquement celles encore portées… Sans que les gardes n’opposent de résistance… Et les envoie rejoindre les autres.
« Éloignez-vous ! » Sous les exclamations de surprise des porteurs de combinaisons amarante, le tas d’armes commence à vibrer… Des étincelles jaillissent, des volutes de fumée s’élèvent, et les matériaux se tordent, fondent, bouillonnent… et endommagent le plancher de l’atrium. Nombreux parmi eux voient en moi le septième passager d’Alpha Cent ! Je ne suis plus une humaine à leurs yeux, je suis une entité inconnue qu’ils craignent, redoutent… Je vais leur donner du grain à moudre…
« Amal Tyrh ! n’est pas votre terrain de jeux ! Des forces invisibles… dont vous ne soupçonnez même pas la puissance… règnent sur l’univers ! L’empire de Cherfa, sa domination, son hégémonie, sont voués à l’échec… comme votre stratégie… Mais je ne suis pas votre ennemie ! Mon souhait, notre souhait, c’est une liberté… pleine et entière ! pour chaque peuple ! Chaque peuple ! Dont le vôtre ! Alors, réfléchissez… Ne vous trompez pas de cible… Combattez vos despotes ! Je ne vous laisse qu’une solution, celle de la dernière chance… Collaborez avec les humains… Le jour viendra… où vous serez alliés… Emnos et humains ! Alors allez en paix ! » Je repose Uzat, le laisse respirer, et ajoute, à l’attention du personnel en combinaisons amarante : « Occupez-vous d’eux ! »
Ils n’osent pas bouger, alors que leurs compagnons, inertes, sont recroquevillés à leurs pieds.
« Ranimez-les ! Alors, Uzat ? Nous allons les libérer, ces otages ? »
Accroupi, un genou au sol, Uzat reprend sa respiration.
« Ai-je le choix ?
— Je n’crois pas. »
Je me détourne pour voir comment se passent les réanimations… et attends que le dernier reprenne conscience… Osgar, une moue confiante au visage, hoche la tête et se rapproche :
« Bien joué ! » me glisse-t-il discrètement.
Nous franchissons l’atrium pour nous retrouver devant une cloison noire… Elle s’ouvre à nouveau comme un diaphragme, libérant un passage éclairé, comme le précédent, par des rampes rouges. Osgar lève les mains et se positionne face au groupe :
« Je vous rappelle que vous ne devez pas franchir ce sas.
— Je vais pouvoir prévenir Élégi et Assibir, pense aussitôt Uzat.
— Au fait… Uzat... Tanacé 7 n’a plus de communication. Et aucun vaisseau ne peut quitter le bord sans ma permission. Mais ne t’inquiète pas… j’irai porter le message à Assibir et Élégi. »
Il ne répond pas. Il reste avec ses compagnons, tandis que je franchis le passage à la suite d’Osgar et de ses collaborateurs… Le sas refermé, Osgar me remercie ! Le sas s’ouvre sur le secteur transformé pour assurer la garde et les traitements des otages humains. Nous traversons un laboratoire médical, et Osgar m’invite à découvrir le sanctuaire… Sanctuaire que j’ai déjà visité en extra.
Une double porte s’ouvre sur l’allée centrale d’une grande pièce obscure. Il règne une chaleur étouffante, moite, et de puissantes odeurs chimiques. Des flashes stroboscopiques, blanc bleuté, me permettent d’apercevoir une partie des humains.
Ils sont harnachés sur des sièges assis-debout, disposés sur trois niveaux en rangées de huit. Vingt-quatre humains face à vingt-quatre autres. 48 humains nus, appareillés, qui portent un masque respiratoire et une culotte de protection. Des adultes, pour la plupart, martiens comme terriens. Tous ont les cheveux longs, les hommes portent la barbe. Ils ne sont pas inertes, ils s’agitent, les yeux révulsés, les corps raidis animés de mouvements saccadés, de soubresauts ! Ils vivent leurs hallucinations ! leurs cauchemars…
Au fond de la pièce, une nouvelle double porte s’ouvre sur une autre salle… identique, qui renferme autant d’humains ! Après cette deuxième chambre, une troisième… une quatrième… puis une cinquième !
« Voilà… m’informe Osgar. Ils sont tous là… 237 Humains.
— Vous allez pouvoir les réveiller.
— Retournons à l’arrière. Je vais lancer le processus. »
C’est dans une salle attenante que j’attends, seule, qu’ils reviennent à eux… Les Emnos n’ont pas conservé les vêtements des humains. J’ai convenu, avec l’assistant d’Osgar qui passe régulièrement me donner des nouvelles, de leur proposer des combinaisons amarante. J’ai également demandé qu’ils mettent à ma disposition un local suffisamment grand pour que je puisse parler à tous les humains… L’atrium a été choisi.
Quelques heures plus tard, Osgar vient m’annoncer que les humains… sont prêts ! Étrangement barbouillée, je me lève et m’éclaircis la voix, tenaillée par un trac inhabituel… Un trac dû au fait que je vais rencontrer les miens… et cette fois réellement ! Suivie par Osgar et ses collaborateurs, j’entre la première dans l’arène…
Des “Aaahh !”, des “Ooohh !”, parcourent l’assemblée dès qu’ils m’aperçoivent. Les humains, perdus dans des combinaisons amarante bien trop grandes, sont répartis sur les niveaux 1 et 2. Seuls les Martiens semblent avoir trouvé leur taille. Uzat et ses troupes occupent le niveau 3. Sous les chuchotements, je m’avance de quelques pas et me tourne et me retourne pour considérer tout le monde…
« Bonjour à tous ! » Je les salue de brefs hochements de tête et souris. « Vous vous en posez des questions ! Elles sont légitimes… et je suis ici pour vous apporter quelques éclaircissements…
— Non, non… j’t’en prie… vas-y », murmure un grand blond debout devant le bastingage du niveau 1. Il a une quarantaine d’années, le visage allongé au teint blafard, la peau ridée constellée de taches de rousseur, les yeux bleus. Il s’adresse à une petite femme plus âgée, rondouillarde, aux joues rouges, aux cheveux attachés sur le côté en énorme chignon banane. Il recule d’un pas. Elle prend sa place, vérifie son chignon d’un geste bref, et s’accoude au bastingage.
« Madame… » Je l’invite à prendre la parole… sans quitter Uzat des yeux. Équipé d’un traducteur, il va suivre notre conversation.
« Bonjour… » Sa voix est fatiguée. Elle se gratte la gorge avant de poursuivre.
« Je me nomme… Élya Kad’Orh… Je suis… administratrice de Daga.
— Bonjour Élya. » Elle a du mal à rassembler ses pensées. « Je me prénomme… Ève.
— Bonjour, Ève… Où sommes-nous ?
— Vous êtes à bord d’un vaisseau spatial… »
Les exclamations de surprise sont mêlées à des “Tu vois !”, “J’te l’avais bien dit”…
« Ce vaisseau n’a pas une origine terrestre… ni martienne… Il provient d’un système planétaire situé à plus de 400 années-lumière du système solaire.
— Mais alors ! s’exclame sa voisine, une très grande brune aux yeux verts. Où sommes-nous en ce moment même ?… Pardon ! Je suis Zéa Benwal, administratrice de Marikh.
— Nous sommes sur une orbite basse… autour de Mars. »
Des rumeurs de soulagement traversent l’assemblée…
« Mais vous… Ève, reprend Élya, qui êtes-vous ?
— Contentez-vous de mon prénom.
— Et d’où venez-vous ? demande Zéa.
— Cette question n’est pas d’actualité. » Je souris. « Ce qui compte, c’est que je suis ici pour vous libérer.
— Vous ? questionne Zéa, l’air sceptique. Où sont vos… compagnons… camarades, partenaires ?
— Je suis seule.
— Seule ? » Elle ne me croit pas.
« Oui.
— Comment avez-vous fait… seule… pour nous libérer ?
— Encore une question qui n’est pas d’actualité. Je m’attendais à plus de sympathie de votre part.
— Pardon…
— Quel jour sommes-nous ? demande Élya.
— Le… 23 décembre 2391. »
Certains sont atterrés.
« C’est donc vrai ! Presque trois mois ! » murmure Élya, les yeux écarquillés. Le grand blond s’avance.
« Je me nomme Willim Brandon, je suis administrateur de Nepenthes.
— Bonjour Willim… Administrateur également ? Y a-t-il… d’autres administrateurs parmi vous ?
— Non, répond Willim. Nous trois simplement. Nous avons été enlevés le 30 septembre. Mais que s’est-il passé depuis ?
— Une escadre de sept vaisseaux, comme celui sur lequel nous sommes en ce moment même, a débarqué dans le système solaire le 26 septembre. Ils sont arrivés en orbite martienne deux jours plus tard… et ils ont pris le contrôle de Mars… Comme beaucoup d’entre vous le savent… Le 12 octobre, cinq des sept vaisseaux ont pris la direction de la Terre… Oui, ils ne sont plus que deux en orbite martienne. Et je n’apprendrai rien à plusieurs d’entre vous en annonçant qu’une certaine Élégi, celle qui commande ce vaisseau, a pris possession de Syrtis Major… Et je ne vous apprendrai toujours rien en vous informant que la rébellion s’organise… et qu’un retournement de situation est proche.
— Mais qu’allons-nous devenir ? demande un jeune brun aux yeux bleus de mon âge. Très grand, très maigre, le visage pâle et osseux, il dégage une impression de grande fragilité.
— Vous êtes libres de rentrer chez vous.
— Mais comment ? » questionne une jeune femme brune, aux yeux bridés, qui me fait penser à Anna.
« Eh bien puisque trois administrateurs sont parmi vous… » Je me tourne vers eux… « … c’est avec grand plaisir que je leur rends leurs prérogatives. Vous allez pouvoir vous séparer en trois groupes… et vos hôtes ici présents… » Je désigne Uzat… « … mettront trois vaisseaux à votre disposition… N’est-ce pas ? »
Uzat grommelle… « Je croyais qu’aucun vaisseau ne pouvait quitter Tanacé 7 ?
— Ces trois-là le pourront… Et dès qu’ils arriveront à bon port, tu me conduiras…
— Moi ?
— Oui, toi ! En personne ! Tu me conduiras sur Tanacé 2. Je veux rencontrer Assibir.
— D’accord.
— Pardonnez cet aparté. Voyez avec eux pour l’intendance.
— Vous les comprenez ? s’étonne Zéa.
— Oui… Et ils vous comprennent. Ils ont des traducteurs.
— Mais toi tu n’en as pas ! pense Zéa.
— Une fois sur Mars, vous pourrez rejoindre les rangs de la rébellion… mais vous aurez un message à faire passer ! Ne cherchez pas à combattre vos ennemis aveuglément ! Concentrez vos forces sur Syrtis Major, et battez-vous… uniquement ! en état de légitime défense ! Vous devez garder à l’esprit… le fait que le peuple devant vous… sera très bientôt votre allié ! Nous sommes à l’aube… d’un nouvel âge… Je vous laisse… Bon retour à tous.
— Mais qui es-tu ? vraiment ? mystérieuse Ève ? me demande Élya, faisant naître un surprenant silence.
— Un ange ! » Je lance un sourire énigmatique, tourne les talons, et rejoins Osgar et ses collaborateurs.
