Mel – Vaisseau solène
Aller de l’avant… Toujours aller de l’avant ! Quoi qu’il advienne. Nous avons finalement choisi de nous rendre à San Diego, chez les Taylor, les grands-parents paternels d’Adam et Jade.
Nous étions en approche du continent américain, lorsque nous avons constaté la dislocation de la nouvelle escadre emnos. Cinq vaisseaux ont quitté le groupe, en orbite au-dessus de l’Atlantique, pour prendre, chacun, une direction différente…
Éoïah a aussitôt stoppé la soucoupe.
Et nous en avons deux en visuel. Le premier a survolé le Brésil, et se trouve en ce moment même au-dessus de la Bolivie… Le second a mis le cap sur Porto Rico, avant d’entamer une longue courbe. Il est passé au-dessus des îles Turques et Caïques, des Bahamas, de la Floride, et remonte vers le Canada…
Nous les voyons atteindre les basses couches de l’atmosphère, faisant naître, autour d’eux, un voile nuageux… Ils ralentissent et les nuages s’épaississent…
C’est au-dessus d’un grand lac salé d’Amérique du Sud que l’un des vaisseaux s’immobilise… La masse nuageuse qui le dissimule s’illumine soudain… Le second vaisseau stoppe à son tour au cœur de l’Amérique du Nord, et la même bizarrerie apparaît…
« Cinq vaisseaux, grimace Éoïah. Ils ne seraient pas… en train de forer cinq puits d’understrup ? » Elle formule tout haut ce que je pense tout bas.
« Ça s’pourrait bien…
— Mince ! Qu’est-ce qu’on fait ? demande Jade. On continue vers San Diego ? » Elle plisse le nez pour montrer qu’elle le suggère sans conviction.
« Mmm, mmm… » Adam secoue négativement la tête. « On doit d’abord avertir les autorités de la Confédération. Il ne faudrait surtout pas qu’ils fassent une bêtise. Ils ne doivent pas intervenir, c’est encore beaucoup trop tôt ! »
Jade et Thomas opinent du chef.
« Éoïah ! » Je hoche la tête, l’air entendu. « Changement d’programme ! Tu mets l’cap sur l’Europe ! Direction… Genève ! »
Aidés par les indications holographiques qui se dessinent devant le paysage, nous nous dirigeons vers l’Europe…
Il fait nuit lorsque nous arrivons au sud du lac Léman. Les nuages bas sont nombreux, mais de rares trouées nous permettent d’entrevoir une ville aux rues illuminées avec un grand jet d’eau. Les façades des monuments sont éclairées de lueurs colorées et les arbres, le long des avenues, des boulevards, sont habillés de lueurs scintillantes. Des décorations de Noël qui donnent un air de fête à cette ville lumière. Nous repérons le site, et nous décidons d’atterrir avec la plate-forme près du jet d’eau, pour ensuite longer le lac pendant environ un kilomètre et demi, avant de monter jusqu’au siège de la Confédération…
Imprégnés de notre futur itinéraire, nous nous éloignons vers l’est d’une bonne quinzaine de kilomètres… Éoïah stoppe la soucoupe près d’un massif montagneux forestier. Enneigé, il semble désert. Fébriles, surexcités par le moment que nous nous apprêtons à vivre, nous nous changeons pour passer inaperçus. Chemise, pull, pantalon, bottes, système de camouflage, pèlerine à capuche et sac à dos pour tous. Éoïah met ses lentilles de contact colorées pour cacher ses iris flamboyants. Adam prend les commandes de la plate-forme centrale… Depuis le temps que nous attendons ce moment !
La plate-forme se désolidarise de la soucoupe, laissant un air glacial envahir le vaisseau solène…
« Waouh ! Ça caille ! » s’exclame Jade qui plisse le nez.
Adam abaisse notre engin jusqu’aux cimes enneigées, il repère une piste et la suit… avant de la quitter pour bifurquer vers le lac. Il met le cap vers le jet d’eau…
« Bonne idée ! lance Thomas. On a besoin d’une bonne douche ! » Thomas pense vraiment se laver sous le jet d’eau !
« Le jet d’eau ? Pas question ! Qu’on ait besoin d’se laver… J’chuis d’accord… On pue le fauve… » J’adresse une grimace comique à Thomas : « D’ailleurs surtout toi !
— Hein, hein ! C’est ça…
— Mais qu’on empeste le fauve mouillé… non merci ! J’veux bien une douche… mais dans d’autres conditions. Y a bien des douches dans les piscines… Des douches avec de l’eau chaude… »
Adam acquiesce d’un hochement de tête. Il dépasse le jet d’eau et s’approche du parc que nous avons repéré… Il stoppe au-dessus d’une fontaine au bassin circulaire. Nous activons notre camouflage, et Adam nous aide à mettre pied à… Terre !
Nous sommes environnés d’odeurs et de bruits inconnus, mais cette partie du parc est déserte… Je ne ressens même pas de réactions animales. Nous allons nous cacher derrière un bosquet, avant de désactiver le camouflage… Quelques rares véhicules vont et viennent sur l’avenue qui longe le jardin. Nous avançons de front vers l’esplanade arborée qui borde le lac… et nous la remontons en veillant à ne pas attirer l’attention des personnes réunies à l’intérieur d’un pavillon vitré tout proche… Les gens sont joyeux, insouciants, ils s’apprêtent à faire la fête…
Un monument représente deux femmes enlacées par la taille. Leurs regards tournés vers le lac, elles portent chacune épée et bouclier. Je m’avance à découvert et me rapproche pour lire les inscriptions sur la stèle : “En mémoire de la réunion du Canton de Genève à la Confédération suisse, le peuple genevois a élevé ce monument”.
Vêtus de longs manteaux, un couple de trentenaires marchent d’un pas soutenu. Bras dessus, bras dessous, ils plaisantent et échangent des regards complices. La femme est coiffée d’une toque en fourrure. Son teint pâle fait ressortir ses cheveux blonds et ses yeux bleus. Elle porte des bottines noires à talon haut. L’homme, châtain, les cheveux en brosse, a relevé le haut col de son manteau. Un manteau noir, croisé, ajusté, à doublure grise. Il porte une large ceinture de cuir brune, le même coloris que ses bottines à bout pointu. Ils se dirigent vers le pavillon vitré…
« Pardon ! » Jade les interpelle. Ils se détournent instantanément et s’arrêtent. Je comprends tout de suite que quelque chose en nous ne va pas… L’inquiétude les gagne, notre allure les surprend.
« Nous cherchons… une piscine ! » précise Jade, un large sourire au visage. La question ne leur plaît pas, ils la trouvent absurde, incongrue, fausse.
« Bonsoir, répond l’homme, avec méfiance, mais bienveillance.
— Oui, bonsoir, ajoute Jade.
— Bonsoir… Nous cherchons une piscine, reprend Thomas.
— J’ai bien compris, réplique l’homme avec un drôle d’accent. Une piscine ?… À c’t’heure ? » Il grimace. « J’ai bien peur qu’elles soient toutes fermées.
— Pâquis-Centre ?… Varembé ? » propose la jeune femme. Son parfum est puissant, capiteux, intense, avec des notes épicées enivrantes.
« Euh ?… Ça veut dire quoi ? » réplique Thomas. Ses yeux bleus écarquillés affichent une incompréhension flagrante.
« Vous n’êtes pas d’ici, vous, rétorque l’homme, un sourire en coin.
— Euh, non… répond Jade qui imite l’expression de Thomas.
— Ça s’voit bien ! » Il a, cette fois, un sourire franc. Il sort un petit boîtier noir de sa poche et demande :
« Y a-t-il une piscine ouverte ? »
Le regard sur son appareil, il grimace.
« Elles sont toutes fermées.
— Aaahh ! » Thomas grimace tristement.
« Bon… Ben tant pis, se résigne Jade. Merci quand même… Bonne soirée !
— Bonne soirée à vous de même ! Et tout de bon pour les fêtes. » Ils s’éloignent…
« On a quéqu’chose qui cloche ? s’étonne à voix basse Thomas.
— Apparemment. » Je m’adresse à Jade : « Ils ont même eu peur quand tu les as interpellés. Notre accent ? Le code vestimentaire ? Notre tronche ? Je n’sais pas.
— Bon, qu’est-ce qu’on fait ? On laisse tomber la piscine ? On va directement au siège de la Confédération ?
— On y va ! » décide Adam. Nous prenons le premier pont, le pont du Mont-Blanc comme l’indique la pancarte lumineuse, ensuite les quais Mont-Blanc et Wilson, avant de prendre l’avenue de France… Nous sommes assaillis par des sollicitations de toutes sortes, de toutes provenances, des bruits disparates, des odeurs alléchantes, enivrantes, des lumières, des animations… Je me sens étourdi, grisé par l’ambiance. Nous restons discrets, mais tous les passants nous remarquent. En fait, c’est la pèlerine noire à capuche qui choque, qui inquiète. Elle est pourtant bien pratique… Je m’approche d’une vitrine animée dans laquelle défilent des mannequins sans pensée ni raison, des hologrammes ou des robots, lorsqu’une voix synthétique féminine très sensuelle m’interpelle :
« Bonsoir, Mel… Pour les fêtes de fin d’année, je te propose…
— Regarde ! s’exclame Thomas. C’est toi ! »
L’un des mannequins a pris mes traits, ma carrure ! Il défile en présentant différentes combinaisons de vêtements !
« … Tu aurais tort de ne pas en profiter…
— Bonsoir, Thomas, commence une deuxième voix.
— Elle est pas mal, celle-là ! » s’étonne Thomas.
Il n’est pas le seul à être stupéfié. Jade s’approche, puis Adam et Éoïah… Nous sommes tous reconnus grâce aux puces que Maman nous a implantées. L’identification fonctionne !
Arrivés place des Nations, devant le siège de la Confédération, nous nous dirigeons vers le poste de sécurité qui affiche “Entrée des visiteurs”.
« Le siège du Consortium est fermé au public, annonce une voix.
— Consortium ? » La voix nous indique les horaires d’ouverture… et termine sur un : « Revenez demain matin.
— Aaahh ! Merci ! C’est sympa… mais c’est maintenant qu’on souhaite entrer ! Et on va devoir forcer l’entrée si tu n’nous laisses pas passer !
— On y va ? » demande Jade, décidée à foncer. Je sens de l’agitation derrière les vitres fumées.
« Attends ! » Nous venons de déclencher l’intervention de deux gardes armés.
« Que voulez-vous ? demande une voix grave.
— Nous venons voir les responsables ! » Ma voix est forte et claire.
« Y sont malades, ceux-là ? Les jeunes ! Vous allez être bien gentils… et me faire le plaisir… de déguerpir ! Et j’vais pas vous l’répéter !
— Nous voulons parler… à Lisbeth Henning !
— Ben tiens ! Pourquoi pas l’pape, tant qu’vous y êtes ?
— Le pape ?… Non. Pourquoi ? s’étonne Thomas.
— Thomas, c’est une plaisanterie, le prévient Adam.
— Y s’fout d’moi, c’lui-là ! pense l’un d’eux.
— Écoutez les gars… c’est pas la peine d’être désagréables. Vous prévenez juste votre patron. Nous… on l’attend ici.
— Pas question d’le déranger ! Il a aut’chose à faire !
— Mmm, grommelle Thomas. Ça m’plaît pas… Qu’est-ce qu’on fait ?
— On doit rester discrets. Les Emnos ne doivent pas être alertés. Rappelez-vous ! Aucune démonstration d’un quelconque pouvoir ! On attend juste. Je pense qu’ils sont en train d’enquêter sur nous. » J’inspire à fond avant de reprendre.
« Les gars… écoutez bien !… Et vous allez répéter tout ça… à vot’ chef. Nous sommes tous… présentement… espionnés. Je n’peux rien vous révéler… pour notre sécurité… mais surtout pour la vôtre… Sachez simplement que les évènements… se bousculent… Vous n’êtes plus à barboter dans une mare tranquille… Vous êtes en pleine tempête ! Perdus au cœur d’un océan déchaîné… et nous sommes… votre bouée de sauvetage ! Je vous dis juste… que cinq coups de théâtre… viennent de se produire sur Terre… Des phénomènes qui changent totalement la donne…
— N’importe quoi… » Ces deux-là, je ne les ai pas convaincus.
« Ici David Eichman ! lance une voix au ton autoritaire. Laissez-les entrer ! J’arrive ! » Le message les laisse sans voix. Ils s’observent un instant… avant de réagir. L’un d’eux s’approche d’une console… Il déclenche l’ouverture des portes vitrées.
« Ben vous voyez ! » leur lance Thomas, l’air ironique. Une odeur artificielle, synthétique, empeste l’air ambiant, une odeur de produits d’entretien, de désinfectant. C’est un véritable brouhaha silencieux qui règne dans le bâtiment. Des ronflements de ventilation, des bips, légers, mais agressifs, et toutes sortes de petits bruits…
Après quelques instants d’attente, je sens l’arrivée, au pas de course, d’un homme aux idées confuses. Ses idées partent dans tous les sens… Nous avons été identifiés, et l’homme a fait le lien, comme je l’espérais, avec l’équipage d’Alpha Cent. L’image d’Ève, associée à celle de Perthie, obsède son esprit. Il pense à la teneur de son message. Un message qui a donc été transmis.
C’est un grand blond, d’une quarantaine d’années, qui apparaît. Il porte le même blazer gris-vert que ses deux adjoints. Ses acolytes qui nous toisent, l’air suspicieux. Leurs tenues arborent le logo de la Confédération, le griffon aux cinq étoiles. Le grand blond porte une arme de poing à la hanche droite. Une alarme se déclenche lors de son passage sous un portique de verre. Un portique qui rougit, ce qui ne le dérange pas le moins du monde.
Le visage carré, les cheveux rasés, les yeux bleus, il affiche un air sérieux, déterminé.
« Bonsoir… » Il nous dévisage… « Je me nomme David Eichman. Je suis le responsable de la sécurité du HCC. » Sa voix, hachée, a un accent prononcé. « J’ai entendu c’que vous avez dit… Et d’où tenez-vous vos informations ? »
Adam me fait signe de prendre la parole. Je prends une profonde inspiration…
« C’est une longue histoire… Nous devons… d’urgence, informer les autorités de la Confédération.
— Mais avant… me coupe Thomas, serait-il possible de prendre une douche ? »
Sa question, fort déplacée, nous surprend tous.
« Thomas… Je poursuis… si tu le permets. »
Il se contente de hausser les épaules.
« La Terre est sérieusement menacée… et nous sommes là pour vous aider.
— Venez ! Suivez-moi ! se décide le responsable. Vous m’expliquerez en chemin. »
Le portique de sécurité rougit à nouveau lors du passage de David Eichman… mais il ne réagit pas lorsque nous le franchissons. Ce qui surprend notre accompagnateur.
« Votre système a été piraté. Nous avons besoin d’un environnement sécurisé… en dehors du système. » Son sourire complice me rassure.
« Nous avons ça », me dit-il à voix basse, avec une moue confiante et un clin d’œil appuyé. Même s’il reste méfiant, d’ailleurs à juste titre, quelque chose en lui a envie de nous faire confiance… Une espèce de sixième sens qui lui souffle que nous sommes le coup de pouce qui tombe à pic… Il imagine même une providence céleste ! Il n’a pas tort… et il conjecture que nous allons peut-être éclaircir le mystère du retour d’Alpha Cent…
Il nous conduit vers une longue galerie vitrée… Une galerie aux murs couverts de tableaux. Des tableaux éclairés de spots directionnels. Il pousse les doubles battants d’un accès sur la droite qui porte l’inscription “Entrée interdite”.
Nous descendons un escalier de béton… Escalier à double volée et palier de repos, avant d’arriver devant un long corridor désert. Ce qui me surprend en premier lieu, c’est l’abondance des indications dans l’immeuble. Des pancartes, ACCES RESERVE, ENTREE INTERDITE, PRIVE, SALON, ATTENTION, des fléchages à outrance, TOILETTES, ESCALIER, ASCENSEURS, des plans… Quel contraste avec les immeubles de la Communauté !
Nous franchissons un sas de sécurité, gardé par un agent, pour déboucher dans un nouveau couloir. Nous sommes attendus par un autre grand blond d’une trentaine d’années. Un jeune aux longs cheveux tirés en arrière et noués en queue de cheval. Son visage, carré, possède un front large et une mâchoire anguleuse puissante.
« Vous êtes au Q.G. de sécurité du HCC, nous informe notre guide. Je vous présente Lukas Graber, mon second.
— Bonsoir, dit Lukas en nous observant d’un regard appuyé.
— Nous n’avons pas l’habitude d’accueillir des visiteurs dans ces locaux, poursuit David Eichman qui nous invite à entrer dans une petite pièce vitrée. Vous comprenez que nous devons être prudents. »
Un simple coup d’œil me permet de voir qu’il s’agit de son bureau personnel. Il n’y a qu’un seul fauteuil, devant une table basse en verre fumé, et la traditionnelle photo de famille trône en bonne place aux côtés de dessins d’enfants. David Eichman est avec une femme brune et deux enfants d’une dizaine d’années, un garçon et une fille.
« Cette pièce est-elle sécurisée ?
— Non ! répond David Eichman. Donnez-moi un indice pour que je vous introduise auprès de Madame Henning.
— Elle est dans une pièce… tout près, m’informe Éoïah.
— Je sais.
— Écris-lui quelque chose sur un bout de papier, me précise Éoïah.
— Vous avez… un papier… un crayon ? »
Il hoche la tête, ouvre un tiroir, en sort une feuille de papier à en-tête du HCC, et décapuchonne un stylo-plume. Il me les tend après m’avoir discrètement indiqué les positions des deux caméras qui surveillent le bureau. Je tourne le dos à l’une d’elles et entrouvre ma pèlerine pour me mettre à l’aise…
« Le collier ! Le même collier que portait l’inconnue de Mars !
— Ils ont reconnu le collier ! s’exclame Éoïah.
— N’ayons l’air de rien », conseille Adam.
Je me mets à genoux devant la table vitrée, attends que la seconde caméra soit masquée par David et Lukas… et écris ces quelques lignes : “Les Emnos forent cinq puits sur la planète. Nous savons pourquoi, et quels sont les risques pour la Terre.”
« Ça… vous suffit ? » Je suis certain d’avoir marqué le point.
« Amplement ! » Il s’empare de la feuille et la déchire en menus morceaux qu’il fourre dans une poche. « Suivez-moi… »
Nous sortons du bureau et nous l’accompagnons jusqu’à une porte blindée qui s’ouvre latéralement… David entre le premier.
Une femme élégante d’une cinquantaine d’années, vêtue d’une longue robe bleue, nous attend, debout, immobile, près d’une petite table ronde au plateau de verre noir. Elle porte un chignon blond cendré maintenu par une large pince. Quatre écrans translucides sont répartis autour de ce petit bureau.
« Et notre douche ? murmure Thomas en entrant dans la pièce.
— Thomas ! » Jade le raisonne à voix basse et lui prend la main.
Lukas entre le dernier et la porte se referme.
« Bonsoir, jeunes gens ! » Elle nous dévisage de ses yeux bleu électrique. « Jade Kim… une jeune cousine d’Anna Zeed… Thomas Rémond… un neveu d’Yves Rémond… Mel Paniandy… un neveu d’Éria Paniandy… Adam Louie… un petit-neveu de la mère de Lewis Taylor… Et Éoïah, une nièce de Mathias Hayden… Il ne manque plus qu’une parente de Perthie Anderson… la jeune rousse qui nous a transmis le message du Q.G. de Syrtis Major… Un double de l’équipage d’Alpha Cent !… À en croire mes informations, vous êtes… Mel Paniandy ?… Adam et Éoïah Louie ?… Thomas Rémond ?… Jade Kim ?… C’est bien ça ? » Elle est sceptique.
« Tout à fait, Madame Henning. »
Elle ne me croit pas.
« Vous imaginez bien que nous avons repéré vos liens de parenté avec l’équipage d’Alpha Cent. » Elle me fixe droit dans les yeux. « Le vaisseau devait aborder Mars ces jours-ci… et vous débarquez de nulle part pour venir me voir… Le jour même où nous recevons un message de Mars… transmis par une inconnue… au portrait craché de Perthie Anderson !… Je suppose que vous savez de qui il s’agit ?
— On lui dit ? me demande Adam.
— On peut lui faire confiance, précise Éoïah. Elle a rencontré un Emnos… Son mari est pris en otage. Elle ne nous trahira pas.
— Oui, Madame. Elle se prénomme Ève.
— Ève ! Adam !… Mais qui êtes-vous vraiment ? »
J’hésite à répondre et grimace, mon regard allant de David à Lukas… Elle saisit les raisons de mon balancement, de mon embarras.
« David, Lukas… laissez-nous. » Sa phrase plonge les deux officiers de sécurité dans l’embarras.
« Ne vous inquiétez pas. Madame Henning est bien plus en sécurité avec nous… qu’avec n’importe qui d’autre.
— Ils sont au courant des derniers évènements, Madame, intervient David Eichman.
— Les derniers ?… Les tous derniers ?
— Oui, Madame.
— Comment pouvez-vous savoir ce que nous venons tout juste d’apprendre par nos canaux sécurisés ?
— Bon… » Je m’adresse à David et Lukas : « Vous pouvez rester si vous le souhaitez, mais vous ne devrez répéter à quiconque ce que je m’apprête à vous révéler… parce que l’avenir de la Terre en dépend !… Madame Henning… Vous souhaitez vraiment savoir qui nous sommes ?… Eh bien, je vais vous le dire… Je me prénomme effectivement Mel. C’est le prénom que mes parents ont choisi. Mon père, c’est Mathias Hayden… et ma mère, Éria Paniandy. »
Lisbeth Henning, plongée dans un abîme d’incompréhension, en reste bouche bée.
« La jeune femme qui vous a transmis le message est la fille d’Yves Rémond et de Perthie Anderson, Ève… Et je vous présente Thomas, son frère cadet.
— Enchanté ! répond Thomas qui fait une courbette. Et excusez les odeurs… » Il hausse les épaules d’impuissance. « … le trajet a été long… et on n’a pas eu la possibilité de se laver. Je rêve d’une bonne douche…
— Thomas ! » Jade sourit, l’air faussement excédé.
« Jade… la fille de Lewis Taylor et d’Anna Zeed… et Adam, son frère aîné. Adam, je te laisse présenter Éoïah.
— Éoïah… le soleil de ma vie, l’étoile de mes nuits. Fille d’Alohéa Raorana et d’Éhoé Ataoréa.
— Éoyahh yaaorohhé yhatéohhéa ayaronyhaéa ataoyohharé, dit Éoïah qui retire ses lentilles.
— Éoïah vous dit qu’elle n’est pas humaine, mais Ligure », traduit Adam. Ses iris flamboyants inquiètent instantanément nos trois interlocuteurs.
« Ayaatahé raohayawé ayahoané. » Elle se rapproche d’Adam et lui prend la main.
« Éoïah vous assure qu’elle est solidaire avec les humains », traduit Adam. Éoïah l’embrasse tendrement.
« Mais comment ?… Comment tout cela est-ce possible ? balbutie Lisbeth Henning.
— Ce serait trop long à vous expliquer. Sachez seulement que vous ne devez pas vous fier… à notre apparente innocence.
— Ni à notre odeur, complète Thomas.
— Nous avons été éduqués… et formés ! par plusieurs peuples extraterrestres… Plusieurs peuples, dont le peuple éthaïre, celui à l’origine des messages émis du voisinage de PXA 5760. Je vous précise… et que ce soit bien clair, que ce ne sont pas les Emnos. C’est d’ailleurs en prévision de la menace emnos qu’ils vous ont contactés. Nous sommes porteurs d’une technologie… » J’hésite un instant. « … et de pouvoirs, qui vous sont… pour l’instant, inconnus. Nous sommes à l’aube de grands bouleversements… mais ce qui nous préoccupe fortement aujourd’hui, et c’est la raison de notre présence à vos côtés, ce sont les cinq forages que les Emnos viennent de réaliser… C’est une opération qu’ils effectuent lorsqu’ils débarquent sur une planète civilisée… Ils choisissent des zones désertiques, et y forent de profonds puits au fond desquels ils déposent un minerai nommé understrup… Ils ajoutent un catalyseur avant de reboucher le puits… Ils peuvent ainsi… à tout moment, déclencher une réaction en chaîne qui ionise les gaz atmosphériques en plasma, puis les métamorphose en oxydes d’azote nocifs et en dioxyde de carbone… Ce qui entraîne un gigantesque effet de serre quasi immédiat… Toute vie, animale, végétale, est alors condamnée et peut disparaître en quelques minutes ! Ce sont de véritables bombes à retardement qui constituent d’excellents moyens de pression… Je vous vois sceptiques… C’est, hélas, la terrible réalité ! Nous avons visité une planète, nommée Orka, qui a connu cette tragique destinée. Les habitants n’avaient pas cru à la menace Emnos…
— Mais alors ? que peut-on faire ? demande David Eichman. Y a-t-il moyen d’agir, d’intervenir ?
— Avant toute tentative d’intervention, vous devez reprendre la main sur le système.
— Mais comment ? s’inquiète Lukas Graber.
— Le message d’Ève était porteur d’un ver informatique qui va infecter l’ensemble du système… Pas de panique ! c’est Maman, Éria Paniandy, qui l’a créé. Il va nous permettre de reprendre la main aux dépens des Emnos… Mais il ne s’activera pas tout de suite… Il est en deux parties… et la seconde n’arrivera qu’avec une navette qui doit quitter Mars ces jours-ci.
— Ces jours-ci ! reprend David Eichman. Mais elle n’atteindra pas la Terre avant la fin janvier !
— Hélas oui ! D’ici là, vous allez devoir faire profil bas et céder aux exigences des Emnos. Essayez de gagner du temps, mais ne jouez surtout pas avec eux ! Le risque est trop grand.
— Mais les Emnos ont déjà un moyen de pression contre nous, déclare Lisbeth Henning.
— Les otages… Oui, nous sommes au courant. Mais la donne a changé. Les forces adverses viennent de s’intensifier.
— Comment ça ? s’inquiète David Eichman.
— Les Emnos parcourent l’espace à l’aide de sept vaisseaux. Une quantité nécessaire et suffisante pour effectuer des sauts gravitationnels… La première escadre est arrivée aux abords de Mars…
— Le 26 septembre, me coupe Lukas Graber.
— Tout à fait… Ils se sont séparés, deux vaisseaux sont restés en orbite martienne, et les cinq autres ont atteint la Terre… Mais une nouvelle escadre de sept vaisseaux vient de débarquer… et je devine, à la vue de leur première action, les forages, que leurs intentions ne sont pas pacifiques… Nous allons essayer d’en savoir davantage et libérer les otages. Et vous allez mettre vos ingénieurs, vos spécialistes du déminage, sur le problème des puits d’understrup. Des personnes sûres, discrètes. Les Emnos ne doivent pas se douter que vous êtes au courant et que vous travaillez sur le sujet.
— Je m’en charge ! Personnellement ! m’assure David Eichman, l’air plus que déterminé.
— Je réunis mes collègues du HCC, réagit Lisbeth Henning. Le Haut Conseil… du Consortium.
— Consortium ? répète Adam. Nous avons entendu le terme à l’entrée.
— Eh oui ! » Lisbeth Henning soupire. « L’ex-Confédération… Et dire qu’il nous a fallu plus de deux siècles pour concrétiser ce vieux rêve de l’Humanité… Deux siècles pour harmoniser les différentes législations, opérer des fusions transfrontalières d’entreprises, de services… Et tout ça dans un seul but ! Le bien-être de l’Humanité, la paix, la sécurité… pour tous ! Un but utopiste… c’est vrai, mais nous y étions ! Et voilà que les Emnos nous font faire marche arrière… En octobre, nous avons perdu le département d’Astrophysique. En novembre, les départements des Transports et des Communications. Ce mois-ci, le département des Énergies et de l’Armement ! Tous les secteurs clés nous échappent les uns après les autres.
Ils sont maintenant gérés par des personnes à la solde des Emnos… À la solde de l’ennemi… mais ce ne sont pas des traîtres. On ne le leur laisse pas le choix ! Leurs familles ont été prises en otage, comme Yan, mon mari… Les membres du HCC n’auront bientôt plus aucun pouvoir… Nous ne serons plus que des potiches, des fantoches…
Les médias ont déjà commencé à en faire leurs choux gras.
— Mais tout ça ne durera pas ! Vous regagnerez vos prérogatives ! Et je vous le promets !
— Puissiez-vous dire vrai.
— Et préparez vos forces d’ici février. Qu’elles soient prêtes pour mener une bataille… ou une guerre, si nous sommes débordés.
— Mais… dites-moi que vous n’êtes pas seuls ? réagit Lisbeth. Vous avez… des troupes, des bataillons, une armée, une armada ?
— Pour l’instant… il n’y a que nous cinq. Nous cinq et notre petit vaisseau. Un vaisseau de technologie solène… un peuple ami. Mais je vous le répète… ne vous fiez surtout pas aux apparences.
— Et que s’passe-t-il sur Mars ? Vous avez des nouvelles ?
— Non. C’est Ève, notre aînée, qui se charge de Mars. Et vous pouvez lui faire confiance.
— Bien… reprend Thomas. On va pouvoir prendre une douche ?
— Je vous invite dans ma résidence, lance spontanément Lisbeth.
— Pardon, Madame Henning, intervient David Eichman, mais je pense que ce n’est pas très judicieux. Cet Adar Hil Matori est venu vous voir en personne dans vos appartements. Et quelqu’un d’autre pourrait venir cette nuit. Je vais renforcer la garde. Nous allons tous passer la nuit dans le Q.G. de sécurité. Ici même !
— Vous avez des douches ? questionne Thomas.
— Oui, répond Lukas. Je vous y conduis… et je vous apporte des vêtements… plus adaptés. »
