Akid Farouk – Tanacé 2
Assibir et moi, nous sommes à bord d’un Marstroller, en approche lente de Tanacé 2. J’ai revêtu une combinaison emnos, une condition nécessaire pour pouvoir entrer dans un vaisseau mère sans alarmer l’équipage. Je suis surpris d’apercevoir l’immense vaisseau tous feux éteints…
« Nous économisons l’énergie, m’explique Assibir. La centrale électrique a explosé… Le temps d’en construire une nouvelle.
— Assibir ! intervient Hidris.
— Hidris ?
— Je reçois les codes d’identification du quatarsis.
— Ah !… Alors ?
— Je n’peux rien dire.
— C’est si grave que ça ?
— Je vous retrouve devant les ascenseurs. » Il coupe la communication.
Plus nous avançons, et plus je prends la mesure du gigantisme de Tanacé 2… Nous frôlons l’incroyable système d’anneaux… Il gravite lentement, engendrant de fugaces évanescences colorées. À quelques centaines de mètres, une lueur clignotante orangée attire mon attention. Il y a une ouverture rectangulaire dans la coque. Elle semble insignifiante… mais c’est par ce passage que nous entrons dans le vaisseau… Le Marstroller se pose aux côtés d’appareils emnos…
« Mets ton casque ! » me prie Assibir. Je m’exécute. Assibir m’aide à enclencher la pressurisation… J’entends un sifflement… et sens que la combinaison se gonfle, elle s’allège, s’assouplit… Un air odorant monte aux narines. Un mélange assez désagréable d’odeurs de produits d’entretien, d’eau de Javel… Je vois la vie en bleu ! Un bleu pétant, électrique. La visière affiche un tas d’informations qui suivent les mouvements des pupilles. Alors que l’intégralité de ma vision était bleutée, je vois soudain Assibir changer de couleur !
« Te voilà emnos !
— Tu m’entends ?
— Oui ! Les traducteurs fonctionnent.
— Je te vois… rouge-orangé.
— Tu as déclenché la vision thermique. Il y a plusieurs options.
— Le reste est bleuté.
— Il va te falloir un temps d’adaptation… Allez ! Suis-moi ! Et pas un mot avant de retirer ton casque !
— O.K. »
Nous sortons du Marstroller… Je suis surpris de découvrir que la pesanteur, à l’intérieur du vaisseau, est supérieure à la gravité martienne. Assibir s’avance vers un sas à diaphragme qui s’ouvre… sur un long tunnel éclairé par une rampe lumineuse. Sa teinte est indéfinissable, on dirait une lumière noire… Je jette un regard vers Assibir… et tout redevient bleu ! Les couleurs semblent aléatoires…
À la suite d’Assibir, je franchis le seuil du sas… La membrane se referme derrière nous. Nous marchons jusqu’au fond de la coursive… Assibir retire son casque. La paroi sombre glisse devant nous… Un jeune Emnos nous attend. Grand, mince, le visage carré, les traits contrariés.
« Hidris ! », annonce Assibir. Nous empruntons une suite de couloirs jusqu’à une cage d’ascenseur. Assibir me fait signe d’entrer. Les deux Emnos me suivent. Nous montons, et les portes s’ouvrent sur une salle circulaire spacieuse. Entièrement cerclée de puissants blindages, elle ne comprend qu’une table ronde massive entourée de sept fauteuils imposants. Un Emnos, seul, se lève en nous voyant arriver. Il ne respire pas la joie de vivre… Il a les pommettes saillantes, les joues creuses, les mâchoires serrées…
Assibir me fait face, elle dépressurise ma combinaison, et provoque le désengagement du casque que je retire…
« Ici, nous pouvons parler librement, dit Assibir. Hidris… et Uzat… de Tanacé 7.
— Nous nous sommes déjà croisés, annonce Uzat.
— Je suis Akid Farouk… Accessoirement administrateur de Ma’adim.
— Je sais qui vous êtes, réplique Uzat.
— L’usage veut que nous nous serrions la main ! » J’avance la main droite.
« Je connais vos usages. » Il saisit ma main et la serre… fort… Je serre aussitôt de toutes mes forces et ne le lâche pas des yeux…
« Alors ? s’impatiente Assibir. Hidris ? »
Uzat et moi stoppons conjointement notre petit jeu…
« Le quatarsis dépend effectivement d’Alak Palaïd.
— Aaahh ! lâche Assibir.
— À bord, ils sont cinq.
— Tu as leurs identités ?
— Oui… Cinq émissaires d’Abakan.
— Dabakane ?
— Abakan c’est le surnom d’Acer Bar Kantari, m’explique Hidris, l’un de nos trois Hauts Commandants Suprêmes, l’un des bras armés de Cherfa !
— Leurs identités ? reprend Assibir.
— Oui… »
Hidris hésite, rongé par une forte contrariété.
« Vargo Car Borax… Asmoné Edn Cabrax… Ephrèn Giz Otrax… Usul Sol Yarax… et… Azhyilis.
— Assoyons-nous », lâche Assibir. Livide, la mine abattue, Assibir se laisse choir comme si toute son énergie venait de la quitter.
« C’est si grave que ça ?
— Oui… Je connais les quatre premiers… Des Nonces de l’Apophtegme ! Ils sont nés sur la même île que moi… Leur réputation les précède… Ils sont sans pitié… dévoués corps et âme… s’ils en ont une… à Cherfa…
— Mais toi tu l’étais bien ? On pourrait… les retourner ?
— Pas eux, réplique Uzat.
— On peut toujours essayer. Et qui est le dernier ?
— La dernière ! rectifie Uzat. Azhyilis ! Une Éminence Noire !… Comment la décrire… Une légende vivante… Son évocation à elle seule suffit à terroriser les peuples que nous dominons… Certains la surnomment “l’Ange de la Mort”.
— Si Abakan les envoie, c’est qu’il a eu vent de ce qui se passe ici, réfléchit Hidris.
— Les représailles ! » grimace Assibir. Je saisis une lueur fugitive dans son regard, comme si elle regrettait les erreurs du passé.
« Ils sont cinq… Nous sommes quatre… Permettez-moi d’inviter un humain à notre petite confrontation.
— Vous êtes trois ! rectifie Hidris. Ils ne toléreront pas la présence d’un second.
— Ni celle d’un Humain ! complète Assibir. Akid, tu dois t’en aller !
— Pas question ! Quand les humains s’unissent… c’est pour le meilleur… comme pour le pire ! Alors j’invite deux humains !
— Au point où nous en sommes, lâche Uzat.
— Alors ? Comment puis-je faire ?
— Atar ! » lance Assibir. Le visage holographique d’un Emnos apparaît au-dessus de la table.
« Leader Assibir…
— Je veux une liaison avec le système martien de communication.
— Vous l’avez.
— Merci ! Akid ? À toi… » Je m’éclaircis la voix.
« Liaison avec Bortsch Ovlag ! De la part d’Akid Farouk.
— Localisation… Gigas Sulci… Demande en cours… Code d’identification ? demande une voix masculine.
— Alpha 21 49, Fox-trot 177 20 ! » J’ai quand même une pointe de regret… Donner un code d’identification en plein vaisseau mère ennemi !… Ex-ennemi… mais quand même ! Bon ! À circonstance exceptionnelle…
— Identification confirmée… Spectre vocal reconnu… Établissement de la liaison. »
Le buste de Bortsch apparaît…
« Akid ! Qu’est-ce qui s’passe ? T’es où ?
— Regarde autour de moi… Je suis à bord de Tanacé 2… Et nous avons besoin de toi.
— Oh !… Qu’est-ce que j’peux faire ?
— Je voudrais que tu contactes Iosni, que vous vous réunissiez, que vous demandiez à des Emnos… Des Emnos en qui vous avez toute confiance, j’insiste… toute confiance, qu’ils vous prêtent des combinaisons… emnos… Que vous les enfiliez… et que vous leur demandiez de vous conduire ici même ! Sur Tanacé 2 !
— Oh !… Tu blagues ?
— Eh non, Bortsch… Je n’blague pas… Hélas ! C’est pour une confrontation… délicate… Avec cinq durs à cuire… Je n’te cache pas qu’il y a des risques…
— Aaahh ! Là, tu m’intéresses ! Et c’est pour quand ?
— Hm hm… Tout de suite !… Nous vous attendons.
— Oh ! Ben alors ?… Qu’est-ce qu’on fait là à papoter ?… On arrive ! »
