Chapitre 6-43

Iosni Abdarak – Tanacé 2

Avec la collaboration des ingénieurs emnos et de leurs machines, nous avons reconstruit et réaménagé la résidence Margov en un temps record ! Leurs technologies, combinées aux nôtres, font des merveilles… Nous fêtions l’inauguration du nouveau palais… devant un buffet gargantuesque dressé autour du bassin de l’atrium… J’échangeais mes impressions à la dégustation de nectar d’ambie, une boisson alcoolisée emnos assez forte, âpre, astringente, lorsque Bortsch m’a appelé…

Et nous voici, Akid, Bortsch et moi, assis en compagnie d’Assibir et d’Uzat, en salle du Conseil de Tanacé 2 ! Tous les cinq vêtus de combinaisons emnos ! Je crois rêver !… Et j’espère bien que tout ça ne va pas virer au cauchemar…

Nous attendons l’arrivée imminente de cinq Emnos qu’Assibir et Uzat nous ont décrits comme des démons ! Des espèces de gorgones qu’il ne faut surtout pas regarder dans les yeux ! Uzat et Assibir ont bien insisté sur ce fait. Et il paraît que nous allons devoir les raisonner !… Ces Emnos auraient des pouvoirs parapsychiques… Ils ne portent pas de combinaison, mais une simple robe noire qui les recouvre de la tête aux pieds. Et pourtant, personne n’ose porter la main sur eux… Leur seule protection, c’est leur réputation. J’attends de voir…

Il y a quelques instants, Hidris, le second d’Assibir, celui qui gère Tanacé 2 depuis qu’elle fricote avec Akid, nous a prévenus de l’amarrage imminent de leur vaisseau… Et nous avons assisté, en direct, à l’incrustation de leur engin spatial sur la coque de Tanacé 2… Ils appellent ce vaisseau, un quatarsis. C’est comme une espèce de parasite, d’étoile de mer à six branches, ou plutôt un double triskelion… sans tête de gorgone. Les gorgones sont à l’intérieur…

« Baissez les yeux… et ne les regardez surtout pas ! » nous rappelle à voix basse Assibir, lorsqu’une porte d’ascenseur s’ouvre… Je sens aussitôt un courant d’air glacial envahir la salle… La température de la pièce s’abaisse terriblement, comme si une brutale décompression venait de se produire ! Malgré la combinaison, j’en ai la chair de poule… Sans lever la tête, je devine l’entrée d’une silhouette noire… Elle s’avance vers nous… Une deuxième ombre noire s’approche… Une troisième… Une quatrième… Une cinquième…

« Assibir, lance une voix féminine à demi chuchotée, soufflée. Ma petite… Tu nous offres un cadeau de bienvenue ? » Le ton est sarcastique. « Trois Humains servis sur un plateau d’airain.

— Regarde-moi… Moi… Moi… Moi… Non, moi ! Regarde-moi !… Regarde-moi ! » résonnent en écho leurs voix méphitiques, sifflantes. Des voix de serpents… Des serpents venimeux… Leurs voiles, luisants, moirés, me frôlent… Je dois rester humble, déférent… ne pas me montrer curieux, arrogant… rester calme…

« Azhyilis ! Ephrèn ! Asmoné ! Usul ! Vargo ! lance Assibir. Vous ici ! Quelle surprise ! Que venez-vous faire à bord de mon vaisseau ?

Une traduction simultanée… lance une autre voix plus masculine au débit très lent. Comme c’est amusant.

Tu les as bien dressés… ma petite Assibir… De beaux esclaves mâles. » Les voix pressantes, insistantes, morbides, récitent leur litanie hypnotique…

« Regarde-moi… Regarde-moi… Regarde-moi…

Voici Uzat Tol Kech, leader de Tanacé 7, reprend Assibir. Akid Farouk… Bortsch Ovlag… Iosni Abdarak…

Uzat Tol Kech ? répète la première voix entendue. Qu’est devenue ma chère Élégi ?

Elle… commence Assibir.

Tais-toi ! la coupe sèchement la voix. Laisse-le répondre.

Élégi a succombé à une crise cardiaque, répond Uzat. En ma qualité de second, j’ai dû prendre sa place…

Une crise cardiaque !… Ben voyons…

Et que font trois Humains en salle du Conseil de ton vaisseau, Assibir ?

Ces trois Humains sont invités pour représenter leur espèce, répond Assibir.

— Bienvenue à vous », lâche Akid. Je l’entends se lever.

« Je suis un administrateur de cette planète.

Tais-toi ! Ignoble créature ! » réplique la voix féminine.

Akid n’insiste pas, il se rassoit. Je relève insensiblement la tête dans sa direction, et croise son regard : les yeux baissés, Akid m’adresse une grimace de doute.

« Vous ne connaissez pas les Humains, reprend Assibir. Vous ne pouvez pas les juger.

Mais que s’passe-t-il ici ? s’étonne une autre voix.

Égarement… aveuglement, ajoute l’une des voix.

Emnos ! lance Assibir. Humains !… Mais regardez-les ! Observez-les ! Nous sommes si proches, si complémentaires, qu’ensemble, main dans la main, nous pourrons réaliser des merveilles !

Stupéfaction !

Effarement !

Une guerre entre emnos et Humains, poursuit Assibir, serait une grave erreur, une lutte fratricide ! Nous y perdrions tous deux. N’a-t-on pas d’autres soucis, d’autres tracas ?

Cherfa ne tolère aucun compromis ! rétorque la première voix.

Je sais… accorde Assibir. Mais ne pourrions-nous pas saisir l’opportunité d’un changement de politique ? Pour le bien de tous ?

C’est le discours d’une traîtresse ! lance la voix masculine.

Tu t’es fourvoyée, ma petite Assibir !

Oui, j’ai changé mon jugement, accorde Assibir. Oui, j’ai changé ma façon de voir les choses… Mais je ne me suis pas fourvoyée ! Akid, cet Humain… je l’aime… »

Des éclats de rire déments accueillent la révélation.

« Débauche ! Délire ! Perversion !

Elle l’aime ! éructe la voix masculine.

Elle l’aime ! répète la première voix. Je suis contente d’avoir fait tout ce chemin pour entendre ça ! Elle l’aime !… Vous avez entendu, mes chéris ? Elle l’aime ! » Le ton est de plus en plus menaçant. « Il t’a corrompue, ma petite Assibir.

— Nous nous aimons ! lance Akid.

— Laisse, murmure Bortsch. Ils ne sont pas prêts.

— Nous n’avons pas peur de vous ! » s’élance Akid, le ton provocateur. Il se relève en s’appuyant sur les accoudoirs du fauteuil. Je le suis du regard, prêt à intervenir… Un claquement sec retentit ! Les lumières se sont éteintes, les voix se sont tues…

« Akid ? Bortsch ? Assibir ? Uzat ? » Un silence surnaturel fait écho à ma requête… Une requête que je renouvelle… sans résultat ! Les ténèbres se sont abattues sur moi ! Je perçois un lointain grondement métallique sourd… Il fait froid ? Non ! Il fait chaud !… Très chaud… J’entends aussi un léger ronronnement… Un bruit de ventilation… des bruits métalliques d’ascenseurs… Et cette odeur pestilentielle, malsaine… cette puanteur de renfermé, de moisi… L’odeur de la mine de Mangala ! À l’aveugle, les bras écartés, j’avance prudemment de quelques pas… et rencontre un obstacle… aux rebords lisses et droits : un rail que j’enjambe pour découvrir le second… Je m’aventure à tâtons… mes yeux s’habituent à l’obscurité… Le tunnel s’enfonce vers une lueur. J’accours et tombe sur une pièce éclairée… Ils sont tous là ! Assis autour d’une table, les bustes en avant : Adel, Cluse, Svetlana, Naranti, Charles, Phoria, Akid, Bortsch ! Mes amis discutent à voix basse… Ils ne m’ont pas vu… Je les sens malsains, agressifs, sinistres. Ils complotent dans mon dos ? Qu’est-ce qu’ils manigancent ?

« Iosni ? » demande une voix sèche, autoritaire, dans mon dos. La voix de Carol Destees ! Je fais volte-face et me retrouve devant l’administrateur général et trois de ses collaborateurs. Carol Destees a posé ses mains osseuses sur les frêles épaules retombantes de la petite Élya Kad’Orh… Willim Brandon est à sa droite, Zéa Benwal à sa gauche. Tous les quatre me fixent étrangement. Ils ont l’air surpris, méfiants, contrits, déçus… Cette salle ne se situe pas dans la mine de Mangala… Mais dans la centrale du Kaiser ! Notre Q.G. de Syrtis Major ! La pièce tangue ! Les murs se dilatent… J’entends des voix déformées, les silhouettes de mes compagnons s’effacent… remplacées par deux étranges lueurs bleu pâle… Un regard hypnotique, fixe, qui s’éteint, vacille… Je réussis à m’en détacher et découvre des larmes de sang qui s’écoulent sur une figure féminine très âgée, livide, ridée, osseuse, aux lèvres noires. La scène est hallucinante ! Je suis de retour dans la salle du Conseil de Tanacé 2 ! Debout aux côtés d’Akid, de Bortsch, d’Assibir et d’Uzat. Ils sont immobiles, atterrés, tandis que quatre silhouettes noires, allongées sur le sol, se tordent de douleur… Mon regard revient sur la vieille femme en noir… Elle me fixe toujours, le visage penché sur le côté droit, d’un regard mauvais, haineux…

« Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Aucune idée, réplique Akid. Assibir ?

Je… je n’comprends pas…

— La situation s’envenimait, ça tournait au vinaigre, ils devenaient menaçants… et ils sont tombés… les uns après les autres ! répond Bortsch. Comme ça !… Toi… t’étais bizarre… T’avais l’air absent.

— Cette vieille folle m’a hypnotisé.

Azhyilis… la vieille folle », précise Assibir. Azhyilis qui résiste, qui lutte pour ne pas tomber… Ses yeux injectés de sang se révulsent, elle tombe en arrière… et s’étale sur l’un de ses congénères qui pousse un cri étouffé. Ils sont en train de s’asphyxier… J’inspire de brèves goulées d’air à la recherche d’une odeur suspecte, mais ne sens rien… La tête ne me tourne plus, je n’ai pas l’impression de m’étouffer.

« Vous sentez ? s’étonne Uzat.

Quoi ? réplique Assibir, sur le qui-vive.

Rien, répond Uzat. Et vous ?

— Non… assure Akid, l’air perplexe, les bras écartés, les mains tendues. C’est pas nous !

— Bizarre, lance Bortsch, les mains sur les hanches, le visage suspicieux.

— Hé hé ! reprend Akid. Le climat martien… faut s’y habituer !

Qu’est-ce qu’on fait ? demande Uzat.

— On les embarque ! répond Bortsch. Discrètement… ni vu ni connu… jusqu’à Syrtis Major. On va voir c’qu’ils ont.

Veillez à ce qu’ils soient séparés… et qu’ils gardent un bandeau ! précise Assibir. Qu’ils soient au contact d’Humains… et qu’ils apprennent à vous connaître. Qu’ils puissent réfléchir, comme je l’ai fait…

Je doute que ce soit possible, grimace Uzat.

Ça peut prendre du temps… mais j’ai bon espoir, ils ne sont pas stupides. »