Chapitre 7-63

Acer Bar Kantari

La double porte miroir s’est à peine refermée derrière Ilias, qu’un gaptan apparaît à l’horizon.

Le gaptan est un moyen de transport aérien constitué d’une plate-forme centrale circulaire reliée à trois plates-formes périphériques également circulaires. Un engin aperçu la première fois sur Nayasis, tout près du village de Carwal.

L’appareil, inoccupé, se pose près de nos Abat Garanta. Supposant qu’il se présente pour moi, je monte à bord et me positionne sur la plate-forme centrale…

Le tableau de bord est muet, les commandes sont désactivées, ce qui n’empêche pas l’engin de décoller… Il s’élève, et prend la direction du centre névralgique de l’île. Si je me dirige, comme je le suppose, vers l’Éden, comment vais-je faire, seul contre tous ? Tenir mon discours préparé devant Cherfa serait pure folie ! Sa réaction serait immédiate, violente ! Elle pourrait même se révéler fatale pour notre escadre. Avec le retard que je viens de prendre, Cherfa est peut-être déjà au courant de nos opérations sur Atari et Alaktor. S’il en a été averti… je suis cuit, nous sommes cuits…

Que vais-je donc pouvoir inventer ?… Ferg ! C’est là que tu me manques… Avoir une conversation avec Cherfa m’apparaît maintenant insensé. Je vais devoir gagner du temps, faire profil bas, rester humble, sobre dans mes déclarations. Je vais lui laisser une part de doute, de mystère, pour qu’il ne soit pas tenté de m’éliminer dès qu’il en aura l’occasion…

L’après-midi risque d’être long, trop long… ou trop court. Tout dépendra des variables temporelles de l’Éden.

Le temps s’écoule différemment sur l’Éden. L’Éden se situe dans une autre combinaison de dimensions, dans un autre espace-temps.

Voici l’arène ! Majestueuse avec ses quatre arches en demi-ellipse. Chaque arche est un gigantesque anneau elliptique à demi enterré. Des anneaux qui d’ailleurs me rappellent la structure des ellipses des atertex éthaïres… Le gaptan ralentit. J’entends les harmoniques, chant lancinant qui résonne comme une complainte monotone, palpitante, tragique.

Sous les regards de nombreux Palaïds lourdement armés, l’engin se positionne au cœur de l’enceinte. Mes oreilles bourdonnent, je ne discerne plus les harmoniques. Un son puissant, au timbre rauque et sombre, me parvient tout à coup, la première arche entre en action ! Une deuxième vibration vient s’ajouter, plus aiguë, plus sèche… Puis une troisième, retentissante, farouche…

Lorsque l’harmonie de la quatrième et dernière arche s’élève, l’arène et ses arches, le paysage alentour, se mettent à onduler comme sous l’effet de turbulences dues à la chaleur d’un sol brûlant. Ce n’est pas un mirage, c’est le processus habituel.

La cinquième vibration, première du dispositif souterrain, monte, impérieuse, dominatrice… Elle pénètre en moi, emplit toutes les parcelles de mon corps, prend possession de mes sens…

Le dispositif souterrain est constitué principalement d’une superposition de trois anneaux fantastiques. Des anneaux tournants, elliptiques, horizontaux.

Le composé harmonique fluctue, oscille, il s’approfondit, s’assourdit. Cherfax s’éloigne, s’amoindrit, se ratatine, tandis qu’une brume blanchâtre luminescente s’élève. Elle s’épaissit, s’entortille en boucles éphémères, m’encercle, me flaire, m’enlace, me happe. Et voici les sentinelles, les gardiens du passage, ces mystérieuses ombres éthérées qui hantent cet espace interdimensionnel… Leurs silhouettes aux épaules voûtées, leurs bras pendants… m’évoquent… les mondanhgârs ! Étrange…

Une nouvelle harmonie jaillit, joyeuse, festive, allégorique. La pesanteur s’estompe, comme le brouillard luminescent… Cherfax a disparu, la plate-forme tangue, je lève la tête pour distinguer de vagues taches mouvantes colorées, et la septième et dernière vibration se lance ! La plate-forme pivote sur elle-même sous l’inversion du champ de pesanteur… Et l’Éden m’apparaît enfin ! Merveilleux, radieux, céleste ! Dans toute la splendeur de son palais baroque, de ses temples aux dômes éclatants ! De ses jardins aux perspectives surprenantes, savamment aménagées. De son lacis géométrique de digues, de canaux, de bassins ! De ses interminables rangées de sculptures et de statues monumentales…

Cherfa et son goût immodéré pour la démesure, le kitsch, le baroque, le trop ! Tant de sacrifices, de peines, de souffrances, de discipline, de persévérance, pour surmonter les obstacles techniques, s’élever vers une telle excellence, tutoyer la perfection du divin… Un poste avancé hors du monde, prodigieusement perdu, magistralement préservé, secrètement convoité depuis ma première venue, ici même, il y a trente-huit ans… À quoi lui servent toutes ces richesses, lui qui ne quitte plus sa sphère depuis 1248… Une soudaine bacillophobie devenue incontrôlable, véritable aliénation mentale…

Ici, la lumière est étrange, irréelle. Les teintes, les couleurs, ne sont jamais les mêmes. Elles varient avec un ciel voilé, laiteux, changeant, mais éternellement lumineux et désert. Il n’y a aucun oiseau, aucun insecte. Artificielle, la gravité à la surface est la même que sur Kriemn, mais elle diminue très rapidement dès que l’on s’enfonce dans les profondeurs, insondables, surnaturelles, de cette énorme sphère édifiée dans une autre dimension. La température, constante, est assurée par un générateur à radio-isotope fonctionnant à la Lissine 238. Il ne pleut jamais, des conditions auxquelles doivent s’adapter les plantes qui proviennent, pour la majorité d’entre elles, d’Assiopée, la lune désertique au jour éternel de Koruhl, la planète géante d’Itarh. Mais les filles de l’air, les filantes iniansis au feuillage argenté, les usianas étoilées, les égnorias tourbillonnantes, poussent également sur le sol artificiel de l’Éden.

La plate-forme se pose entre le bassin d’Aguéranh et la rotonde de Cynionh, l’oracle qui a fondé l’ordre des Éminences Noires… Deux sinistres silhouettes noires, immobiles, Éminences à n’en pas douter, semblent m’attendre sous l’une des suspensions dorées à lumière rouge qui pendent entre les colonnes de marbre vert du monument circulaire. J’entre dans le vif du sujet… Je dois gagner du temps, gagner du temps ! Que je puisse au moins servir de monnaie d’échange quand les hostilités seront déclenchées…

Les deux Éminences descendent les quelques marches, elles s’avancent vers moi d’un pas lent et mesuré.

« Acer… nous t’attendions.

J’ai été retardé. » L’une d’elles me tend une main pour m’aider à descendre du gaptan. Elle porte l’anneau des Djaïls à l’index ! L’anneau au serpent doré et aux deux udres, les pierres rouges d’Ogma. C’est Djaïlinh.

« Merci, Djaïlinh ! » Je saisis la paume osseuse et sèche, mais ferme, de l’Éminence. À son contact, un claquement sec accompagne la décharge électrostatique. Je ne fais aucune remarque.

« Nous sommes contrariés, Acer, me dit-il d’une voix lasse, triste, nostalgique.

Contrariés ? Par quoi ?

Par ton attitude », réplique la seconde Éminence. Cette voix enrouée, rauque, âgée ! Il ne peut s’agir que de Tombro, l’aîné des Éminences, leur mentor, le conseiller le plus proche de Cherfa. Le plus influent, le plus écouté… J’ai peut-être une carte à jouer !

« Par mon attitude !? » Je hausse le ton, décidé à jouer les offensés, les outrés. « Mais que sais-tu de mon attitude, Tombro ? Que sais-tu de ma situation, de la réalité des faits, de mes aspirations, de mes espérances ?

Bien plus que tu ne l’imagines, répond Djaïlinh.

Je te connais pour t’avoir fait, Acer, poursuit Tombro. T’avoir dégrossi, pétri, modelé, façonné, dressé. Je lis en toi comme dans les entrailles de Cridné, comme dans le bassin aux cristaux de Lux, comme sur les fresques du temple d’Adaéné. Ton ambition démesurée a été attisée, développée, pour mieux nous servir… Tant que tu ne franchissais pas les limites que nous jugions… acceptables, tolérables. Mais cette fois… tu les as outrepassées ! Tu t’es aventuré bien au-delà des frontières de l’admissible. Ton retour effronté n’est qu’une offense, un affront, une injure ! Et pour ça…

Mais que devient notre Azhyilis ? intervient Djaïlinh qui coupe court à la conversation.

Elle va bien.

Mais elle n’est pas avec toi. » Il penche la tête.

« Non. Elle est restée sur… l’une des planètes d’où nous venons. Une planète d’Ourou Uppardi, une naine jaune de la constellation des Ébrides.

Garde tes mensonges pour notre bien-aimé, me coupe Djaïlinh, il est impatient d’écouter ton histoire.

Mais c’est la vérité !

Hhöömm… » Djaïlinh grommelle. « À deux sauts de Kriemn ? » Le ton est suspicieux. Deux sauts ! Totalement pris au dépourvu, j’ai l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds. Ils savent que nous n’avons effectué que deux sauts ! Bon sang ! Comment ont-ils pu savoir ? Dois-je leur dire la vérité ?… Ils ne me croiront pas.

« Je te vois troublé, Acer », me nargue Tombro. Je dois à tout prix gagner du temps !

« Oui !… Deux sauts ! Deux sauts dimensionnels ! Mais après avoir franchi… deux distorsions spatiotemporelles !

Deux distorsions, Acer ? répète Djaïlinh.

Vous voulez la vérité ?… La réalité dépasse tout entendement. Vous faites fausse route ! Prévenez Dâharh, Wouzhou, Olwaïn et Treïn, je vais vous dire c’qui s’est passé ! »

Je baisse la voix et m’approche d’eux avant de poursuivre.

« Ce n’est pas l’avenir de Cherfa qui est en jeu. Cherfa appartient au passé. C’est l’avenir de nous tous, de notre peuple, de Kriemn, de nos colonies !

Te rends-tu compte de ce que tu dis ? » me coupe Tombro. J’acquiesce de la tête.

« Dâharh, Wouzhou et Treïn sont absents », ajoute Djaïlinh. Trois durs à cuire en moins à convaincre !

« Alors tous les trois, allons voir Olwaïn. Je vous promets… » Je lève une main. «  d’incroyables révélations. Ce que nous avons découvert dépasse tout ce que nous imaginions.

Si je ne lisais pas en toi, reprend Tombro, je penserais à une fourberie… Mais pour une fois… je te sens sincère.

Tu sais si bien aiguiser notre insatiable curiosité, complète Djaïlinh. Tu connais le chemin…

Cherfa est-il toujours dans sa… sphère ?

Toujours, Acer. Depuis maintenant sept années, trois mois et onze jours. »

Escorté par les deux Éminences, je prends la direction du temple de Béhaïma Fer Zaghori, siège de notre Haut Commandement Suprême. Je connais les jardins comme ma poche, et je choisis délibérément de ne pas prendre le chemin le plus court. Je souhaite gagner du temps, mais surtout ne pas m’approcher trop près du palais… Des fois que mes deux chaperons noirs changeraient d’avis. Évidemment, Tombro et Djaïlinh s’en aperçoivent, mais je fais fi de leurs remontrances. J’ai presque l’impression d’être revenu trois années en arrière. Avant le départ d’Alak Palaïd, lorsque j’arpentais ces mêmes allées avec Ferg et Azhyilis… Les jardins respirent la paix, la sérénité… On pourrait penser que la vie va reprendre son cours normal de long fleuve tranquille… Que tout va se renouer, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes… Si ce n’est le nombre inhabituel de sentinelles sur le pied de guerre qui vont, viennent, et montent la garde autour, et devant le temple de Béhaïma… Des soldats d’élite triés sur le volet que je dois bien connaître, que j’ai peut-être moi-même enrôlés, mais rendus méconnaissables par leurs casques intégraux. Je contourne l’apartikka, la représentation d’un satikka d’or géant, penché, auréolé d’une sphère armillaire, pour me diriger vers l’allée principale qui mène droit au temple. L’un des gardes vient à notre rencontre. Djaïlinh hoche la tête, le garde stoppe, il nous salue, se fige au garde-à-vous. C’est sous une véritable haie d’honneur que nous remontons l’allée… Ce n’est pas le moment de prendre la poudre d’escampette… Je passe la colonnade des sept Arches d’Outre-Monde pour pénétrer dans le grand hall silencieux… Je prends le grand escalier à double volée qui mène vers les appartements des commandants suprêmes… Mes quartiers sont tout près…

Une option me vient à l’esprit, foncer vers mes appartements, dégoter une arme, maîtriser Djaïlinh, Tombro et Olwaïn…

« Acer… pas de bêtise », chuchote Djaïlinh. Sur le palier, Hofheln, un officier de garde, vient respectueusement me demander de patienter un instant. Le regard fixé sur le couloir de mes anciens appartements, je vois la porte de mon bureau s’ouvrir… et Olwaïn en sortir ! Un fauve massif aux crocs acérés, de neuf ans mon cadet. Un gaillard aux longs cheveux bouclés, au cou puissant, au crâne large à front bas, au visage osseux. Aux poings énormes… C’est à moi qu’il doit sa place !

« Tiens, tiens… Mais qui voilà donc ? lance-t-il avec arrogance. Acer ! T’as un sacré cran de venir nous narguer jusqu’ici !

Olwaïn ! J’ai à peine tourné l’dos que tu prends ma place !?

Loin des yeux, loin de la lumière… On te croyait perdu, Acer… Et ce n’est pas ta venue inopinée qui me fera changer d’avis !

Acer a des révélations à nous faire, annonce Djaïlinh.

Des aveux ! rétorque Olwaïn, cynique, le regard méprisant.

Tais-toi ! Tu n’sais même pas de quoi il s’agit ! Pauvre idiot ! »

Ses muscles se tendent, les veines de son cou se gonflent, ses yeux me foudroient, ses mâchoires se crispent, ses membres se raidissent. La tension intérieure est à son comble, il est prêt à se jeter sur moi ! Une rage primitive, intense, de la haine pure et dure se lisent sur son visage.

« Sshhh… siffle Djaïlinh. Allons en salle de commandement. »

Olwaïn souffle de rage, mais ravale sa haine en prenant une profonde inspiration. Il baisse le regard, acquiesce, à contrecœur visiblement, me frôle, et prend la tête du groupe sans un mot.

Nous longeons la balustrade de métal forgé, finement sculptée de créatures fantasmagoriques, et nous prenons la cage d’ascenseur pour nous retrouver deux étages plus bas… Nous voyant débarquer, les deux gardes de faction poussent les heurtoirs d’azachite pour nous ouvrir le passage… Le décor n’a pas changé… ni les trois occupants du lieu, Orig, Echtan et Arholt. Ils se lèvent en nous apercevant… L’embarras se lit sur leurs visages.

« Laissez-nous ! ordonne Olwaïn.

Et éteignez vos instruments, fermez vos machines, ajoute Djaïlinh.

Mais… hésite Arholt, visiblement très mal à l’aise. Commandant Suprême… nous devons vous parler… en privé… C’est extrêmement urgent… de la plus haute importance.

Je vous écoute, lâche Olwaïn.

Mais… Commandant Suprême… il s’agit de…

T’es sourd ? Je t’écoute !

Nous venons de décoder les informations du… gaptan.

Oui ?

Le rapport de la Sécurité Intérieure, précise Echtan.

Bien ! » répond Olwaïn, l’air satisfait. Il me jette un regard sadique.

« Et celui des Éminences Blanches, ajoute Orig.

Éminences Blanches ? » Je me tourne vers Tombro et Djaïlinh.

« Tu n’peux pas les connaître Acer, leur ordre n’a que onze mois, répond Djaïlinh. Il a été institué en début d’année, le premier Curmès.

Les jeunes que j’ai aperçus sur Kapar Itax ! Ceux qui étaient accompagnés… de mondanhgârs !

Exactement. Nous les avons délégués pour vous accueillir, précise Djaïlinh.

Ce sont deux rapports à charges, Commandant Suprême. Accablants, ajoute Arholt en m’adressant une mimique désolée.

Ils ont débarqué sur Iscari, reprend Echtan. Atari… comme prévu. L’okiando a détruit leurs unités… et ce qui restait de la ville félonne. Le commandant Adar a été fait prisonnier.

Trop prévisible, se moque Olwaïn. Beaucoup trop prévisible. Quel manque de finesse ! Consternant…

Et ce n’est pas tout, poursuit Echtan. Doriev… Les geôles d’Alaktor… Ils ont investi la forteresse-prison.

Elle sera leur tombeau, soupire Olwaïn.

Que veux-tu dire ?

Nous vous attendions, répond Olwaïn.

Mais ? Comment pouviez-vous ?

Nous avons été prévenus, m’informe Djaïlinh.

Par qui ? Qui ?

Mais par nos chères Éminences Blanches, annonce Tombro.

Leur rapport ? questionne Olwaïn.

Assibir Kat Orfax et Ilias Rat Paraxos étaient chargés de paralyser les Éminences Noires », déclare Orig. Je n’en crois pas mes oreilles !

« Rien de moins ?! s’étonne Tombro.

Galam Tot Amonrax… à lui seul, devait neutraliser notre Haut Commandement Suprême… Et… Acer Bar Kantari… allait porter l’estocade en s’opposant à notre guide bien-aimé.

C’est tout, Commandant Suprême, termine Arholt.

Bien… Merci ! Vous pouvez disposer. » Ils quittent la salle sans se faire prier.

« Alors, mon cher Acer ? Te voilà bien silencieux… Aviez-vous décidé… de vous suicider ?

Assois-toi ! » m’ordonne Tombro.

Assommé par les révélations, je me laisse tomber dans un fauteuil. Tombro s’installe à ma droite, Djaïlinh à ma gauche, Olwaïn déplace un fauteuil pour me faire face.

« Eh bien Acer ? Qu’attends-tu ? lâche Olwaïn. Les deux Éminences Noires du palais à tes côtés, moi devant toi… Tu touches du bout des doigts les objectifs de ta mission.

Mais tu n’y es pas, Olwaïn !… Pas du tout ! Je n’ai qu’un seul objectif ! Sauver notre planète ! Notre peuple ! Nos intérêts ! » Je m’adresse à Djaïlinh : « Mais qui sont les Éminences Blanches ? Comment ont-elles pu lire nos pensées ?

Elles n’ont pas lu vos pensées, répond Djaïlinh, elles ont interprété ce que les mondanhgârs leur ont appris.

Elles comprennent les mondanhgârs ? Et d’ailleurs… comment avez-vous réussi à les capturer ?

Tu as manqué un épisode, ironise Olwaïn. Une mission que Treïn a organisée l’année dernière.

Il a réussi… là où j’ai échoué ?

J’te l’accorde, réplique Olwaïn.

Les Éminences Blanches sont les cinq individus que Treïn a dépêchés sur Hell Ap Nudd, poursuit Djaïlinh. Ils n’ont pas capturé les mondanhgârs, ce sont les mondanhgârs qui sont venus à eux. » La révélation me laisse sans voix.

« Dans les brumes colorées des monts Anshee… là où les arbres murmurent… il y a une grotte creusée par la résurgence d’une rivière souterraine aux eaux laiteuses… Une eau aux propriétés extraordinaires… La consommation de cette eau, par les nôtres, a produit un effet imprévu… Une espèce de connexion avec les mondanhgârs… Une forme de télépathie. »

Télépathie ! Encore et encore !

« Les mondanhgârs sont télépathes ?

En quelque sorte.

C’est-à-dire ?

Cette eau étrange procure une forme de télépathie… Ainsi qu’une aptitude à la prémonition. Mais les pouvoirs disparaissent rapidement. Dès qu’ils arrêtent de la consommer.

Alors vous avez ramené cette eau sur Kriemn !

Oui… Et nous l’avons analysée… sans parvenir à appréhender le phénomène, sans percer le mystère… Les propriétés de cette eau s’épuisent rapidement… Elles s’estompent dès que l’eau s’éloigne d’Hell Ap Nudd. L’origine du prodige se trouve sur la planète forestière.

Puisqu’on est dans le roman, intervient Olwaïn qui bout d’impatience, qu’as-tu à nous raconter pour ta défense ? » J’opine de la tête, prends une profonde inspiration, et me lance…

« J’ai donc suivi le sillage de Tanacé… et j’ai débarqué dans le système d’Ourou Uppardi. Après pas moins de soixante-quinze sauts ! À mon arrivée, je n’ai trouvé que cinq Tanacés. Adar avait dû diviser son escadre. Le peuple d’Ourou Uppardi, les Humains, est issu de la troisième planète du système, une planète qu’ils nomment “La Terre”. Ils ont colonisé la quatrième planète, “Mars”. Adar avait choisi de débarquer sur Mars, le maillon faible des Humains, et d’asservir la planète, avant de se rendre sur Terre… Il avait triomphé, du moins c’est ce qu’il pensait, laissant deux Tanacés en orbite martienne. À peine arrivé, j’ai donc dépêché une mission de reconnaissance sur Mars, Azhyilis et ses Nonces, et j’ai piégé la Terre avec l’orakunderstrup… Mais les Humains sont loin d’être aussi stupides que je le pensais.

Acer ! s’exclame Olwaïn. Sous-estimer son adversaire, c’est faire preuve d’un orgueil stupide, condamnable !

Je sais… La vanité la plus coupable… c’est moi-même qui te l’ai enseigné… Les choses ont mal tourné… alors j’ai déclenché l’orakunderstrup.

Öööhh ! La planète a été détruite ? demande Djaïlinh.

Non… Les Humains avaient la parade.

La parade ? s’étonne Olwaïn. Mais ? » Il s’interrompt, interloqué.

« Les Humains ne sont pas des piouls, Olwaïn ! Ils ne se laissent pas écorcer sans réagir ! Ils sont pacifiques… mais déterminés ! Solidaires… Aussi fiers, aussi intrépides, aussi indomptables… que nous ! Les rôles allaient s’inverser. De prédateurs, nous allions devenir les proies… Adar l’a compris avant moi… Il a corrigé… à juste titre, sa stratégie, en tissant des liens d’amitié entre nos deux espèces. Il faut dire que nous partageons les mêmes préoccupations, les mêmes valeurs, les mêmes plaisirs… Des couples se sont même formés ! Oui ! Des couples mixtes hors du commun, emnos-Humains… Nous sommes proches, très proches… bien plus proches que vous ne puissiez l’imaginer !… Même si la fécondation interespèce est impossible. Et les Humains ne sont pas seuls…

Comment ça ?! » Olwaïn s’approche, l’air surpris.

« Ils ont le soutien de plusieurs peuples…

Mmh ? » Olwaïn se tasse sur lui-même.

« Des peuples tout-puissants… qui nous observent… Oui, en ce moment même ! Nous jugent… et s’apprêtent à nous sanctionner si j’échoue dans la mission qu’ils m’ont confiée !

Éliminer Cherfa ! avance Olwaïn.

Le neutraliser, l’empêcher de nuire. Je ne trahis pas mon peuple, je le sauve d’une mort assurée. Nous n’avons pas d’autre option, nous rallier… ou périr !

Et que deviendront nos institutions ? demande Tombro.

Ce sera à nous d’en décider. Ce n’est pas une aliénation qui nous attend, c’est une alliance !

Öh !

Et qu’avons-nous à perdre ?… Cherfa ! Lui seul ! Cherfa contre nous tous. Qu’est-ce qu’il représente, seul, comme en ce moment ?… Ne peut-on pas gouverner sans lui ?… Cherfa n’est qu’un parasite ! Un parasite qui est en train de tuer son hôte ! À nous de réagir ! C’est notre devoir !

Quels peuples sont avec les Humains ? demande Olwaïn. Et d’où viennent-ils ? Les anges de la prophétie Orak sont-ils parmi eux ?

Ils viennent de différents univers… Ils franchissent aisément l’espace interbranaire qui les sépare… en générant des distorsions spatiotemporelles. Comme celles que nous avons traversées pour rentrer sur Kriemn ! Et oui, les anges de Zand sont à leurs côtés !

Zand Er Oprah ! grommelle Tombro.

Vous… êtes au courant ?

Les mondanhgârs, répond distraitement Djaïlinh. Ils ont vu votre arrivée… et le maelström d’évènements qui s’en est suivi… Votre débarquement sur Atari, sur Alaktor, ta venue ici même…

Djaïlinh ! » lance Tombro. Un rappel à l’ordre, au silence.

« Et quoi d’autre ? Quoi d’autre ? Qu’ont-ils vu d’autre ?

Des prévisions que nous tenons secrètes, répond Djaïlinh.

Ce ne sont que des conjectures, des probabilités, des présomptions, des supputations, avance Olwaïn. Je refuse de croire que le futur est déjà écrit ! La preuve : tu es ici, avec nous, et non… avec qui tu sais !

Les voies du destin sont multiples, tortueuses, changeantes, chaotiques… Nul ne peut se prévaloir de prédire l’avenir avec exactitude, assure Tombro.

Et c’est tant mieux ! » répond Olwaïn. “Bang ! Bang ! Bang !” Les heurtoirs d’azachite résonnent. Quelqu’un frappe à la porte.

« Entrez ! » répond Olwaïn. La porte de droite s’ouvre. Un Palaïd entre en baissant respectueusement la tête.

« Commandant Suprême… Le lien avec l’arène vient d’être rompu. Le ciel…

Quoi ?

Il change de couleur.

Les hostilités ont débuté ! »