Atteint par un missile de drone, mon apsilos a explosé, et je suis tombé en mer ! Entre Sahardi et Kylab. Dans mon malheur, j’ai eu la chance de chuter sous les yeux d’un pêcheur venu aussitôt à mon secours. Il m’a récupéré, et m’a spontanément dirigé vers la cale de son navire pour me cacher avant l’arrivée des drones. Je n’en menais pas large, il aurait pu jouer double jeu, mais c’était un brave type qui soutenait notre cause. À ma demande, il s’est dérouté pour accoster au port de Kreftinh, au nord d’Aboria…
Je lui ai donné une adresse et le nom d’une personne à contacter, une certaine Arouda. Elle s’est déplacée pour me rencontrer dans mon abri de fortune, et c’est ainsi que j’ai eu des nouvelles de la Confrérie, et de ce qui s’était passé pendant notre absence. Tout allait de mal en pis depuis notre départ. La Confrérie avait subi de très lourdes pertes, Cherfa ne faisait plus de quartier. Les prisonniers avaient bien été dirigés vers les geôles d’Alaktor, mais ce n’était que pour les laisser crever de faim et de soif ! Arouda m’a également fait part de la nouvelle menace, celle qui a causé notre perte, les Éminences Blanches ! Un ordre fondé par Treïn sur les capacités des mondanhgârs à prédire l’avenir !
Notre nouvel objectif prioritaire devenait la neutralisation de cet ordre des Éminences Blanches !
Arouda m’a confié à nos passeurs. Ils m’ont transféré à Orh Cérat… De la péninsule, j’ai embarqué pour l’île d’Istkya, sur Iscari. J’ai attendu plusieurs jours avant d’être rapatrié sur Tchévesk. Sur mon île d’origine, je pensais être plus à même d’organiser nos intrigues et interventions futures.
J’ai rapidement appris que les Éminences Blanches avaient un sérieux point faible. Les dons de leurs mondanhgârs s’effilochent avec le temps ! Pour prédire l’avenir, ils ont besoin de boire un certain liquide, liquide présent uniquement sur leur planète, et liquide dont les propriétés s’estompent rapidement ! J’ai justement été informé du fait que les Éminences Blanches avaient quitté Kriemn pour Hell Ap Nudd. Ils ne devraient pas rentrer avant la fin de l’année. Ce qui nous laisse le temps de localiser leurs mondanhgârs, et de les enlever avant leur retour !
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Les mondanhgârs ! Il nous a fallu du temps pour les retrouver ! Ils avaient quitté le site vulnérable de Kapar Itax pour la place forte d’Azkar Malia, une île volcanique de Bakorost.
Je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux Sumériens lorsque j’ai appris que j’étais devenu un numéro. Je suis Numéro 9 sur la liste de Treïn. Numéro 9 ! 9 sur 13 ! J’aurais aimé être mieux placé… En attendant, nous ne sommes plus que cinq en liberté. Les trois premiers numéros, Ecklèn, Oysin, Fionn, Andérof et moi. Nous n’avons plus de nouvelle des huit autres. Adria et Licori ont été les derniers à disparaître.
Numéro 12, Andérof, un natif d’Olev, tout comme moi, participe à ma cellule de résistance. Une cellule très active qui recrute des combattants qui ne craignent pas les basses températures. Et nos effectifs augmentent de jour en jour… Des membres de la Confrérie, des sympathisants et des Palaïds ! Les ennemis d’hier qui se réunissent pour une cause commune ! Ça me fait vraiment chaud au cœur !
Cette fois nous envisageons une opération de grande envergure. Nous mettrons le cap plein nord aux commandes d’albadros. Des petits vaisseaux conçus pour des survols en rase-mottes. Des appareils adaptés aux températures extrêmes et aux vents violents. Nous passerons par le pôle, avant de redescendre plein sud pour tomber directement sur Azkar Malia. À cette époque de l’année, l’île est prise par les glaces. Prévue en renfort, une seconde équipe viendra d’An Ornia.
L’attaque de la place forte, avec la capture des mondanhgârs, est une action vitale. Nous n’avons pas le droit d’échouer, aussi nous allons jouer le tout pour le tout. Tous les moyens techniques, aériens et logistiques de la Confrérie sont mis à contribution…
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Fortement secoués par de violentes turbulences, nous naviguons au radar… La visibilité est nulle. Nous avons passé le pôle et nous filons maintenant vers le sud… Je suis avec mon fidèle bras droit, Numéro 12, Andérof, Uathach d’A P 1, Expralèn, un confrère de longue date, et Dublán, un technicien d’A P 5.
Nous portons tous des exosquelettes rouges pour nous différencier de nos ennemis.
Nous sommes une escadrille de seize albadros. Dans chaque appareil se trouvent quatre guerriers qui iront au combat, j’en suis un, et celui qui restera en retrait pour servir de liaison et piloter le vaisseau.
Nous avons longuement étudié le plan de la forteresse et nous nous sommes réparti les zones à explorer. Quel que soit l’endroit où les mondanhgârs sont planqués, nous les trouverons.
Inaccessible par voie terrestre, la forteresse est bâtie sur un éperon rocheux et protégée par une double enceinte. Elle se compose de trois donjons bordés par quatre plates-formes circulaires. Défiant la pesanteur, les plates-formes sont situées à des niveaux différents. Sur chacune d’entre elles se poseront simultanément quatre albadros. Groupés, nous investirons notre niveau, avant de nous séparer en deux groupes. Il y aura ceux qui montent et ceux qui descendent… Nous, nous monterons. Nous sommes le groupe 15. En compagnie du groupe 16, nous explorerons les derniers niveaux de la forteresse… Les mondanhgârs repérés, nous serons aussitôt avertis. Ceux qui seront proches iront prêter main-forte. Et sans contrordre, les autres déguerpiront.
Pour réussir l’exploit avant l’arrivée des renforts de Treïn, des renforts que notre équipe d’An Ornia doit ralentir, nous n’avons aucun rend à perdre. Alors nous ne ferons pas de prisonniers. Nous éliminerons tous ceux qui se trouveront sur notre passage, sans état d’âme. D’autant que nos armes, des spadaris, seront réglées pour être incapacitantes et non létales.
« Nous allons sortir du blizzard ! nous prévient Dublán. Je lance l’impulsion ! » Destinée à court-circuiter les drones et couper les communications, l’impulsion nous fera gagner quelques précieux nèmes.
Le brouillard se morcelle et le glacier apparaît, craquelé de fissures, sillonné de crevasses. Nous ne sommes pas les premiers, j’entraperçois six albadros. À l’horizon, la banquise disparaît sous un ciel sombre et menaçant… D’obscurs nuages de cendres se précisent, les volcans d’Azkar Malia… Leurs dômes noirs contrastent avec la blancheur étincelante de la glace. L’albadros contourne le volcan, et la forteresse apparaît ! Menaçante, hostile, arrogante ! Avec ses hauts murs d’enceinte et ses remparts de pierres volcaniques hérissés de défenses. Ses énormes donjons flanqués des quatre plates-formes. Ses tours, tourelles, dômes, pinacles…
Notre appareil remonte vers la plate-forme supérieure… Trois étendards flottent au vent, ils portent fièrement le Wyg’nmat…
« Nous y voilà ! lance Uathach. Préparez-vous ! » Il vérifie le maintien de ses deux psellions garnis de ban’dos, les explosifs, secoue sèchement son spadari pour faire ressortir les deux extrémités du tube, règle la bague à la limite létale, et se lève. Nous en faisons de même, tandis que Dublán pose l’albadros sur notre cible…
C’est juste ! Très juste ! Sur notre droite, le vide… Je saute au sol avant même l’atterrissage, et cours rejoindre le groupe de combattants en formation… Ils se couchent. « Au sol ! » Je plonge ! Le souffle de l’explosion me frôle l’échine. Inquiet, je jette un regard sur les quatre albadros : ils n’ont pas bronché. « Allons-y ! » Je me relève pour courir vers l’orifice creusé par l’explosif… La lourde porte a disparu… Et nous fonçons sans rencontrer de réelle résistance…
Notre niveau est sous contrôle en moins de deux nèmes. Expralèn, Andérof et moi suivons Uathach. Ou plutôt… tentons de le suivre. En bon Palaïd, il semble tout à fait dans son élément, rapide, imperturbable, terriblement efficace… C’est très bien de l’avoir de notre côté ! Sous les bruits sourds des déflagrations, les crépitements incessants, nous prenons notre étroite cage d’escalier et montons les uns derrière les autres… Les murs tremblent… Il y a un bref échange de tirs ! Un corridor, trois Vesphéris au sol ! Une salle au fond, les flashes des tirs du groupe allié… Les quatre chambres sont vides, nous retrouvons l’autre groupe… Nous enjambons cinq Vesphéris au sol… Et nous montons au niveau suivant par l’unique cage d’escalier…
Un couloir, des portes fermées sur lesquelles les premiers d’entre nous déposent des ban’dos… « Andérof ! À toi ! » lance Uathach. Poignets levés, il désigne ses deux psellions vides.
Andérof prend le relais. « Demi-tour ! À couvert ! » crie Fedlim, un combattant de l’autre groupe, compagnon d’Uathach, Palaïd d’A P 1. Nous nous pressons dans l’escalier… Explosions en cascade ! Je suis le mouvement et fonce tête baissée dans le nuage de poussière… Ceux en tête se précipitent dans les premières pièces, je poursuis pour m’engouffrer dans une cellule… vide ! « Rien ! On poursuit ! » rugit Fedlim. La cage d’escalier suivante est plus étroite, les marches sont plus hautes.
« À tous ! crie une voix. Groupe 2 ! Objectif découvert ! Je répète ! Objectif découvert !
— Combien ?
— Quatre !
— O.K. ! Groupes 1, 3 et 4 en renfort !
— Groupe 15 ! la voix de Dublán. Repli ! »
Nous faisons aussitôt demi-tour ! Nous redescendons les marches, le couloir, les escaliers, la salle aux cinq Vesphéris…
« Objectifs maîtrisés ! Endormis ! On les embarque ! »
Nous empruntons la cage d’escalier du groupe 16 pour retrouver les deux autres groupes au niveau d’origine.
« Groupe 2 ! Prêt au départ !
— Groupe 3 ! Prêt au départ !
— Groupe 1 ! Prêt au départ !
— Groupe 4 ! Départ ! »
Des hochements de tête ! Nous fonçons vers nos albadros respectifs… Et les appareils décollent ! La mission éclair est un franc succès ! Le vent tourne ! Enfin ! Quel soulagement !
« Du gâteau ! lance Expralèn, la visière relevée.
— Peut-être ? » Uathach a l’air sombre. « Peut-être trop… »
Je ne veux pas partager son pessimisme. Je préfère penser que cette mission est l’épilogue de la série noire, la sortie du tunnel, la fin de nos échecs successifs, de nos revers. Une preuve, s’il en est, qu’unis, nous pouvons réussir ! Je suis certain que le moral de nos troupes va remonter !
Notre albadros ferme la course, nous sommes les derniers à contourner le volcan. Dublán abaisse les commandes pour descendre au niveau de la banquise, et enclenche le pilote automatique. Il se recule contre le dossier de son fauteuil et lève les bras, lorsque des “Toot !””Toot !””Toot !” retentissent. L’alarme ! Le scanner vient de détecter six appareils ! Sur l’écran, nous les voyons provenir du sud-sud-ouest et se rapprocher ! Alors que nous fonçons à pleine vitesse, plein nord ! Droit vers le mur opaque de brouillard qui dissimule le glacier…
« Hm ! C’était trop beau », grimace Expralèn. L’éventualité d’une prise en chasse a été envisagée. Dans ce cas de figure, l’escadrille doit se séparer pour ralentir la course de nos poursuivants.
Dublán, immobile, les bras toujours levés, soupire avant de reprendre sa position aux commandes. Il se frotte le nez et allume l’écran radar… Les courbes de niveau du glacier apparaissent… L’albadros sitôt noyé dans le brouillard, Dublán reprend les commandes pour obliquer sur la droite… Sur l’autre écran, nos appareils s’éparpillent… Nos poursuivants en font de même…
Dublán commence à slalomer à l’aveugle… lorsqu’un point lumineux se forme sur l’écran du scanner. Il provient de l’appareil ennemi qui nous piste, il vient sur nous !
« Visière ! » crie Uathach en abaissant la sienne.
“Tuuuut !”, rugit une nouvelle alarme.
« Missile ! hurle Uathach.
— Accrochez-vous ! » lance Dublán.
Une lueur éblouissante ! Une terrible détonation ! L’albadros bondit brutalement ! Nous sommes projetés dans un tourbillon… et brusquement stoppés ! Dans un fracas assourdissant, l’appareil se disloque… Je retombe durement sur de la glace !
Sonné, j’essaie de me relever, mais retombe. Je n’arrive pas à reprendre ma respiration. J’entends de forts grésillements. J’essaie d’appeler… de dire quelque chose, n’importe quoi… Mais aucun son ne sort de ma bouche ! J’entrevois trois lueurs dans le brouillard. En triangle, elles se rapprochent ! Une lumière éblouissante explose ! Et je suis violemment projeté… pour être brutalement stoppé !
De la glace… tout autour de moi ! L’explosion a creusé une excavation, je suis piégé ! Je prends appui sur mes mains pour me relever… Mais mon corps ne bouge pas ! Du sang sur la glace… Mes jambes ! Elles ont disparu !
