Hani Farouk
Anca, de dix mois mon aînée, partage mon existence depuis maintenant six ans. Six années faites de compromis, d’horaires improbables, de projets repoussés et de rêves mis en attente. Et cela va bientôt faire deux ans que nous essayons, sans succès, d’avoir un enfant. Deux ans de déceptions silencieuses, de faux espoirs, de discussions avortées au moment de se coucher. On nous a appris que nous étions « incompatibles », un mot froid, clinique, presque absurde pour parler d’un couple qui s’aime. Mais on nous a aussi expliqué qu’il nous suffisait d’envisager la PMA. Il suffirait. Comme si c’était si simple.
Nous n’arrivons pas à sauter le pas. Nous avons trop d’incertitudes sur notre avenir. Trop de zones floues pour accueillir une vie nouvelle. Nous travaillons en horaires décalés dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, pris dans un rythme qui n’appartient qu’à nous, ou plutôt qui ne nous appartient plus vraiment. Nous avons l’impression de vivre à contre-courant, comme suspendus, entre parenthèses.
Comme en ce moment, où je travaille le jour et Anca la nuit. Nous nous croisons plus que nous ne vivons ensemble. Des messages laissés sur la table, des silences dans l’ascenseur, des baisers écourtés. On ne peut raisonnablement pas se satisfaire de cette vie. Pas durablement. Pas quand on commence à penser à demain.
Surtout depuis que nous avons décidé, il y a plus de six mois maintenant, de voler de nos propres ailes. Quitter Rome. Quitter les chaînes, les établissements impersonnels, les plannings imposés. Reprendre un complexe hôtelier à nous. Quelque chose de concret, de vivant. Un lieu à faire grandir.
Consulter les nouvelles offres de reprise, c’est devenu l’un des premiers réflexes lorsque je rentre. Presque un rituel. Une habitude fébrile, parfois pleine d’espoir, souvent décevante. Mais les bonnes places ne se libèrent pas à la demande. La bonne affaire est difficile à dénicher. Et le moral prend un sacré coup lorsqu’on croit avoir trouvé la perle rare… et qu’elle nous file entre les doigts au tout dernier moment.
Comme le mois dernier, avec le complexe de Dörtyol, en Turquie. On s’y voyait déjà. Vraiment. La mer et la montagne à proximité, des bâtiments typiques en parfait état, une équipe soudée, une ambiance presque familiale. Tout semblait aligné, évident. À tel point que le responsable s’est rétracté au moment de la signature. Sans véritable explication. Le coup dur. Brutal. Injuste.
Depuis, ici, à Rome, je me sens à l’étroit. Les rues me paraissent trop étroites, les immeubles trop proches les uns des autres. J’étouffe. J’ai besoin de grands espaces, d’horizons dégagés, de respirer autrement.
« Du nouveau, Alia ?
— Trois annonces, Hani… Mais elles ne te plairont pas.
— Oh… Montre quand même… »
L’hologramme s’anime et présente trois nouvelles offres de reprise. La première près de Split, sur la côte croate. La deuxième à Saint-Pétersbourg. La dernière près de Portland, sur la côte est américaine. Saint-Pétersbourg et Portland : deux zones urbaines denses, sans âme, que je disqualifie d’emblée. Ce n’est pas ce que je cherche. Plus maintenant.
« Élimine Saint-Pétersbourg et Portland. Montre-moi le premier complexe. »
La visite virtuelle commence par une vue aérienne de la côte dalmate. La mer est magnifique, presque irréelle, d’un bleu profond. Mais très vite, la déception s’installe. Les bâtiments, pourtant pittoresques, ne sont pas en front de mer. Pire encore, ils souffrent d’un cruel manque d’entretien. Façades ternies, structures fatiguées, promesses trop vagues. Depuis l’occasion manquée de Dörtyol, j’ai remarqué que je suis devenu plus difficile. Plus catégorique. Il n’est plus question de passer tout notre temps libre à bourlinguer de par le monde pour des prunes.
« Ouais… Bof… Autre chose ?
— Ce sera tout pour ce soir, Hani.
— Bon… Tant pis, merci. »
L’hologramme se dissipe.
Le salon retrouve son calme artificiel.
Et moi, je reste là, avec cette impression tenace d’avancer sans bouger.
