Chapitre 2-11

Yves

14 juillet, 3 h 29.

Thomas gazouille à nouveau, et son babillage amplifié finit par me tirer du sommeil. Le petit filou joue de ses armes, espérant nous faire céder. Je soupire profondément, résigné, avant de me redresser lentement pour ne pas réveiller Perthie. Mais sa main se pose doucement sur mon bras, m’arrêtant dans mon élan.

« Attends un peu », murmure-t-elle, sa voix basse teintée de tendresse.

Je me recouche contre elle, m’abandonnant à la chaleur rassurante de ses bras. Nos lèvres se cherchent, et un moment de douceur s’installe. Mais à peine avons-nous commencé à savourer cet instant qu’un son déchirant brise notre bulle : Thomas tousse, puis pleure, sa voix brusquement étouffée.

« J’y vais. »

D’un bond, je me lève, cette fois sans hésiter. Inutile d’allumer la lumière : le couloir qui sépare notre chambre de celle de Thomas est doucement éclairé par la lueur argentée du ciel nocturne, filtrée à travers les verrières. J’entrouvre la porte de sa chambre avec précaution, mes pas feutrés glissant vers son lit. Et là, mon corps se fige une fraction de seconde, pétrifié par la scène qui s’offre à moi : un oreiller pressé contre le visage de Thomas !

Mon corps réagit avant même que ma tête ne comprenne pleinement. Je saisis l’oreiller d’un geste brusque, le projette à travers la pièce et attrape Thomas dans mes bras.

« Lumière ! »

La pièce s’illumine. Je découvre son visage strié de larmes, sa bouche ouverte, cherchant désespérément l’air, ses petits yeux à demi révulsés. Il sanglote, sa respiration saccadée, comme si le simple fait de pleurer lui coûtait une énergie vitale.

« Chérie ! »

Je me précipite hors de la chambre avec Thomas blotti contre moi. Dans le couloir, Perthie surgit, inquiète. À cet instant, une autre porte s’entrouvre dans un léger grincement. Ève apparaît dans l’embrasure, le regard endormi, ses cheveux en bataille.

Elle pointe son frère du doigt, sa moue oscillant entre culpabilité et inquiétude : « Il m’a réveillée… c’est d’sa faute. »

La douceur de Perthie prend le dessus malgré la tension palpable.

« Tout va bien, ma chérie, retourne te coucher », dit-elle calmement, son ton apaisant.

Je serre Thomas un peu plus fort. Hors de question de le laisser seul après ce qu’il vient de se passer. Je confie notre petit garçon à sa maman, le temps d’aller chercher son lit.

Je le déplace sans bruit, l’installant précautionneusement dans notre chambre. Thomas, qui semble déjà retrouver des couleurs, se laisse recoucher par Perthie avec une docilité inhabituelle. Une fois qu’il s’endort à nouveau, sa respiration redevenue paisible, nous regagnons enfin notre lit, encore troublés, mais soulagés qu’il soit en sécurité.

« Tu lui avais mis un oreiller ? » demandé-je à voix basse, le souffle court.

Perthie me dévisage, incrédule.

« Un oreiller ? À Thomas ?

 Oui.

 Non !

 Pourtant, j’l’ai retrouvé avec un oreiller. Il était plaqué contre son visage… Comme pour l’étouffer.

 Non ?

 Si ! J’l’ai enlevé tout de suite… Mais j’ai senti une pression. Une pression extérieure. »

Son visage blêmit.

« Waouh…

 Ouais. Comme tu dis. »

Un silence lourd s’installe, presque palpable. Comment ne pas penser à Ève ? La question s’impose, brutale, insidieuse. Comment même en douter ? Je ne la reconnais plus. Ma fille ! Je la sens capable de tout… et de n’importe quoi. Au point de me demander si c’est encore elle. Comme si quelque chose l’avait envahie. Comme si elle était possédée par un esprit maléfique, une entité étrangère, obscure, qui me scrute, me jauge. Une présence glaçante qui me pétrifie jusqu’au fond de l’âme…

Je devrais vraiment arrêter de lire ces foutus romans fantastiques…

Troublé, hanté par l’idée que la simple présence de ma propre fille puisse me mettre mal à l’aise, je reste allongé, les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Impossible de me rendormir. Il faut que je parle, que je partage ce poids qui m’écrase. Décidé, je me lève dès l’aube, bien avant le réveil des autres, et je patiente…

Quand Lewis et Mathias apparaissent enfin, je leur propose de m’accompagner pour la journée. Peu importe où, je ressens un besoin viscéral de m’éloigner. Une bonne heure de trajet en hydrogyre suffira à mettre de la distance entre moi et cette atmosphère oppressante. Mathias, toujours pragmatique, suggère une destination : le sud-ouest, là où les derniers plateaux rocheux plongent dans l’océan de sable. Sans un mot de plus, nous quittons la base, laissant derrière nous les enfants encore endormis.

*

Nous venons à peine de quitter la base, le paysage défilant dans un silence pesant, lorsque Lewis, aux commandes, brise la glace :

« Ça fait du bien de se retrouver tous les trois ! Ce putain d’virus, franchement, il les a sacrément changés ! Je suppose que vous avez remarqué ? »

Je hoche la tête, serrant les lèvres. « À ton avis ? Pourquoi, d’après toi, j’ai insisté pour qu’on s’éloigne aujourd’hui ? »

Lewis continue, le regard rivé sur l’horizon, comme s’il hésitait à lâcher ses pensées à voix haute. « J’les ai observés… discrètement, hein. Pendant qu’ils jouaient. Enfin, “jouaient”… façon de parler. C’est flippant, sérieux. Pas un mot entre eux, rien. On dirait des foutus zombies. Adam… vous vous rappelez ? Toujours à poser mille questions, parfois jusqu’à nous rendre fous. “C’est quoi ça ? Pourquoi ? Comment ?” Tout ça, c’est fini. Il ne dit plus rien. La paix royale, vous m’direz. Mais, pire encore… maintenant, il me regarde comme si j’étais… un abruti, un imbécile, un moins que rien ! »

Lewis marque une pause, secoue la tête avec un rictus nerveux. « Quand je lui parle, il me fixe, les sourcils haussés… J’vous jure, j’m’attends presque à ce qu’il me balance un “pauvre con” en pleine face.

 Éria les a surpris dans son atelier, reprend Mathias, la mine grave. Elle n’a aucune idée de ce qui s’est vraiment passé après. Elle dit qu’elle a perdu les pédales, mais elle était terrifiée. Elle s’est sentie menacée, comme s’ils cherchaient à lui donner un avertissement… un truc tordu. Elle jure qu’ils étaient en train de bricoler une structure énorme, de près de deux mètres de haut. Impossible à réaliser avec leur jeu de construction ! Et ça, elle en est sûre !

 Bon sang, c’est quoi leur délire… murmure Lewis, les mains crispées sur les commandes.

 En tout cas, Lewis, fais attention à Jade, dis-je en le regardant droit dans les yeux. Surveille-la de près.

 Hein ? Pourquoi tu dis ça ? »

Je serre les poings, les mâchoires tendues. « J’te dis ça à cause de ce qui s’est passé cette nuit. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase… Thomas a failli y rester.

 Quoi ?! Comment ça ? » interroge Mathias, le visage figé.

Je prends une profonde inspiration, le souvenir encore brûlant dans mon esprit. « Thomas faisait son petit cinéma habituel, vous voyez le genre, à gazouiller pour qu’on vienne le voir. J’ai attendu, histoire qu’il se calme. Mais là, il a commencé à tousser… une toux étouffée. Quand je suis entré dans sa chambre, il avait un oreiller plaqué sur le visage. J’ai pas réfléchi, j’l’ai arraché aussitôt. »

Je marque une pause, ma voix tremblante malgré moi. « Et c’est là que ça devient bizarre. Thomas n’a jamais d’oreiller dans son lit. Et cet oreiller-là, je l’ai senti… retenu. Comme si une foutue force invisible essayait de le maintenir. Une minute de plus, et… »

Je me tais, laissant le reste en suspens, incapable de prononcer les mots.

« Et tu penses que nos aînés ont quelque chose à voir là-dedans ? demande Lewis, son regard accroché au mien.

 Attends ! Ève était réveillée. Vous auriez vu sa tête… Rien que d’y repenser, j’en ai encore la chair de poule. Elle a dit que Thomas l’avait réveillée et que c’était de sa faute. Et honnêtement, je suis quasiment certain qu’c’est elle. C’est elle qui a voulu l’étouffer. »

Lewis et Mathias échangent un regard abasourdi.

« Waouh, souffle Mathias, secouant légèrement la tête. On n’peut pas laisser passer ça. Mais du coup, franchement, c’est pas super judicieux qu’on se soit éloignés comme ça.

 Qu’on soit là ou pas, grommelle Lewis en fronçant les sourcils, je ne suis pas sûr que ça change quoi que ce soit. »

Je serre les mâchoires et inspire profondément. « On y réfléchit aujourd’hui. Si aucune solution ne se dégage, alors il ne restera plus qu’une seule option.

 Laquelle ? demande Lewis en dirigeant l’hydrogyre vers un col large et rocailleux.

 Prévenir Lepte. »

Un silence tendu s’installe dans la cabine, seulement perturbé par les pales de l’hydrogyre qui ralentissent avant de s’immobiliser.

Lewis informe Anna de notre arrivée. Il est 8 h 45, les enfants dorment encore. Lorsqu’il lui recommande, d’un ton appuyé, de bien veiller sur Jade, Anna, surprise, lui demande la raison. Lewis esquive la question d’un ton évasif : « On t’expliquera au retour. »

Je descends de l’appareil, sac à dos sur les épaules, le regard rivé vers l’horizon poussiéreux.

Notre position offre une vue panoramique à couper le souffle sur un océan de dunes en croissant, étendues à perte de vue. Elles ondulent, majestueuses, avant de disparaître dans une brume jaunâtre qui voile l’horizon. Aucune trace de vie, ni végétation, ni mouvement. Un paysage de silence absolu.

Nous décidons d’avancer vers le sommet de la barkhane la plus proche, un mastodonte de sable doré qui s’élève à environ trois cents mètres. Une légère brise, douce et apaisante, caresse la surface du désert. Je m’arrête un instant, inspirant à pleins poumons cette fraîcheur éphémère, conscient qu’elle cédera bientôt la place à une chaleur écrasante.

Arrivé sur la crête, je m’assois, comme happé par l’immensité du décor. Les jeux d’ombres et de lumières qui sculptent ce désert minéral me fascinent. L’infini a quelque chose d’écrasant. Lewis et Mathias, eux, décident de continuer. Ils s’élancent vers le versant ensoleillé, convaincus qu’ils obtiendront une vue encore plus spectaculaire depuis l’autre côté.

Je me relève, mes bottes s’enfonçant profondément dans le sable, et dévale la pente à grandes enjambées. Chaque pas soulève une avalanche dorée qui me freine et m’épuise, mais je laisse mon esprit vagabonder. Je pense à Ève, à Perthie… et un souvenir, un éclat de bonheur oublié, m’envahit. Je nous revois tous les trois, riant à gorge déployée, dégringolant une dune dans un chaos de roulés-boulés, nos corps ensevelis sous une pluie de sable. Le rire cristallin d’Ève résonne dans mon esprit, mêlé aux éclats complices de Perthie… Puis tout se dissipe.

Un bruit, léger, mais inattendu, me fait sursauter. Je pivote vivement, mon cœur tambourinant. Rien. Juste le sable qui s’affaisse lentement, reprenant la forme douce et implacable que j’ai perturbée. Je ris nerveusement, conscient de mon état d’alerte exagéré.

Je souffle un bon coup et avance vers la dune voisine. Mais soudain, une rafale jaillit, brutale, comme un cri de rage de la nature. Et le désert se transforme. Les dunes vibrent, un grondement sourd emplit l’air, et avant que je ne comprenne, le sable s’anime ! Des tourbillons surgissent, furieux, et s’abattent sur moi !

Le sable, devenu une créature hostile, m’enveloppe. Il mord mes jambes, frappe mes bras, martèle mon visage. Le souffle coupé, je remonte en hâte le haut de ma combinaison, essayant de me protéger. La tempête m’engloutit, m’étouffe. Mes appels à l’aide sont avalés par un vent rugissant. Chaque inspiration me brûle la gorge, chaque tentative de bouger m’enfonce davantage dans cette obscurité granuleuse et suffocante.

Je suis seul. Désespérément seul. Une prison mouvante se referme sur moi, prête à m’aspirer dans une éternité de silence.

Lorsque la tempête s’apaise… aussi brusquement qu’elle avait surgi… Le désert retrouve son calme souverain. Les particules de sable retombent, le paysage se recompose, immuable, comme si rien ne s’était passé. Ce chaos fugace n’a été qu’une parenthèse, une respiration brève dans l’éternité du désert.

Toussant et crachant pour expulser le sable infiltré partout, je me redresse péniblement. C’est alors que j’entends mon prénom, appelé par les voix lointaines et déformées de Lewis et Mathias, leur écho rebondissant sur les reliefs. Mon bracelet vibre au même instant, relayant leurs appels. Je lève les yeux et les vois dévaler la dune à toute vitesse, me rejoignant juste au moment où Perthie me contacte.

« Yves ? Tu vas bien ? Yves ? T’es là ?

 Perthie ? Pff ! Oui, ça va ! Pff ! J’étais, pff, en pleine tempête, pff, de sable ! C’est passé. Pff ! Je suis couvert de sable, mais rien de grave ! Pff ! Et vous, à la base, tout va bien ?

 Je n’suis pas tranquille. Dépêchez-vous d’rentrer ! »

Le ton d’urgence dans sa voix me glace, mais avant que je ne puisse poser d’autres questions, Lewis et Mathias arrivent à ma hauteur. Lewis prend aussitôt la parole, haletant :

« Qu’est-ce qui s’passe ? Vous allez bien ?

 Ça va. J’vous raconterai, répond Perthie d’une voix tendue. Mais rentrez vite ! »

Lewis se tourne vers moi, l’air préoccupé :

« Ça va, toi ? On a vu la scène depuis là-haut… C’était franchement… impressionnant.

 Ben, tu sais, pff, d’en bas, c’était pas mal non plus », dis-je en essayant de plaisanter malgré mon souffle court.

Lewis échange un regard avec Mathias avant de reprendre, hésitant :

« Écoute… Mathias et moi, on s’demande si on n’a pas été victimes d’une hallucination collective.

 Une hallucination ? Pourquoi ?

 On était presque au sommet, explique-t-il, quand on a entendu un hurlement. Pas un cri humain… un hurlement, puissant et étrange. Instinctivement, on a regardé dans ta direction. Et là… on a vu le sable s’élever tout autour de toi… Et seulement autour de toi ! Rien d’autre n’était touché. Nos bracelets se sont éteints, le mien comme celui de Mathias. »

Mathias prend le relais, son visage grave :

« Et c’est pas tout. Le sable… il a pris forme.

 Pris forme ? Quelle forme ? »

Mathias hésite une seconde, comme s’il pesait ses mots :

« Un visage.

 Un visage ? répété-je, incrédule.

 Oui, confirme-t-il. Et pas n’importe lequel… C’était celui d’Ève. »

Mon cœur se serre, et un frisson glacial parcourt mon dos.

« Ève ? » murmuré-je, abasourdi.

Lewis hoche la tête avec assurance :

« Aucun doute, Yves. On n’t’en aurait pas parlé si on n’était pas sûrs. »

Le silence qui suit est oppressant, chargé de la gravité de leurs paroles. Finalement, Lewis brise l’instant :

« Il est grand temps qu’on ait une nouvelle conversation avec Lepte. »

Mathias acquiesce fermement : « Rentrons vite. On n’peut pas laisser nos compagnes seules plus longtemps. »

Nous faisons le trajet dans un silence lourd, pesant. Je suis secoué, incapable de mettre de l’ordre dans mes pensées. Ai-je vraiment été victime de représailles ? Par ma propre fille ? Mon esprit s’emballe. Serait-ce lié à mon intervention de la nuit ? Était-ce un avertissement, comme pour Éria ? Et si ce n’était pas un avertissement ? Et si… Ève avait vraiment voulu m’éliminer ? Cette idée me révulse. Non, c’est insensé ! Elle ne peut pas avoir voulu ça. Il doit y avoir une autre explication. Il le faut.

L’hydrogyre atterrit doucement devant la base. Anna, Éria et Perthie nous attendent déjà, leurs visages marqués par une tension palpable. Jade s’est blottie contre Anna, qui la maintient fermement dans ses bras comme pour la protéger de tout ce qui pourrait arriver. À côté, Thomas, silencieux et fragile, repose contre Perthie, dont l’étreinte douce semble vouloir apaiser ses tourments.

Anna s’avance à notre rencontre, son regard trahissant une urgence qu’elle tente de contenir.

« Venez, suivez-nous. On va dans la navette, déclare-t-elle d’une voix basse, mais ferme.

 Où sont les aînés ? demande Lewis, méfiant.

 Dans les serres, je suppose. Ils “jouent” ».

Le mot semble lourd de sous-entendus. Sans attendre une réponse, Anna ajuste Jade dans ses bras et se dirige vers la navette.

« Nous serons plus tranquilles là-bas, ajoute-t-elle.

 Mais qu’est-ce qui s’passe ? insiste Lewis, visiblement sur les nerfs.

 Pas ici, coupe Anna sèchement. Venez. »

Lewis obéit, verrouillant la navette comme elle le demande. L’atmosphère devient encore plus étouffante une fois à l’intérieur. Perthie se racle la gorge, visiblement nerveuse, avant de se lancer.

« Écoutez… Après ce qu’il s’est passé cette nuit, j’étais incapable de me concentrer sur quoi que ce soit. Ça me rongeait. J’ai donc décidé de suivre votre excursion sur les écrans de contrôle du labo. »

Son ton devient plus sombre, presque hanté.

« Quand la communication s’est coupée… j’ai su… instinctivement… que quelque chose n’allait pas. »

Elle fait une pause, comme pour peser ses mots ou repousser un souvenir désagréable.

« Alors j’ai laissé tout en plan et je suis partie à la recherche d’Ève. »

Son regard croise le mien, chargé d’une tension électrique, comme si elle cherchait à mesurer ce que je sais déjà… ou ce que je ne veux pas savoir.

« J’ai couru vers la terrasse sud, mais il n’y avait personne… J’ai filé dans la chambre d’Ève, toujours rien ! Alors j’ai traversé l’appart comme une folle, paniquée. Mon instinct m’a poussée vers la serre ouest. Là, j’ai trouvé Adam et Mel, occupés à jouer. Tranquilles, comme si de rien n’était. Je leur ai demandé, enfin… crié dessus, où était Ève… Mais ils n’ont pas répondu. Pas un mot, pas un regard… J’ai fait demi-tour en trombe, prête à foncer jusqu’à l’appart d’Éria et de Mathias. Et là, une idée m’est venue, un truc presque absurde : et si elle était dans notre chambre ? Je me suis précipitée. J’ai ouvert la porte d’un coup, à la volée, et… »

Perthie s’interrompt une seconde, comme si les mots eux-mêmes peinaient à sortir.

« Là, j’ai été saisie par un froid… pas un simple froid ! Un truc glacial, mordant. Comme si j’entrais dans un congélateur industriel, non, pire… un surgélateur ! Et au milieu de tout ça… elle était là ! Ève ! Debout sur une chaise, face au miroir. Elle avait les cheveux dressés sur la tête, et… et ils frissonnaient, littéralement ! Comme s’ils vibraient. Ses yeux… grands ouverts. Mais pas comme d’habitude. Ils étaient blancs. Injectés de sang. Complètement révulsés ! J’aurais dû être pétrifiée, tétanisée par la peur… mais je n’ai pas réfléchi. J’n’avais pas le luxe de réfléchir. Il fallait agir, et vite ! Alors, j’me suis précipitée sur elle. Je l’ai attrapée, j’l’ai prise dans mes bras. Et là… Waouh ! La décharge ! Une décharge monumentale ! J’ai cru que j’allais m’écrouler. Mais, bizarrement, ça l’a réveillée. Elle a cligné des yeux, et c’est comme si tout était revenu à la normale… Sous le choc, je l’ai reposée par terre, j’ai reculé… Elle me regardait, confuse, mais… pas effrayée. Pas comme quelqu’un qui vient de vivre un truc pareil. Elle m’a simplement demandé où étaient Adam et Mel. Alors, je lui ai dit. Et elle est partie les rejoindre… comme si de rien n’était. Et moi, j’vous ai contactés immédiatement… Voilà. » Perthie termine son récit, le souffle encore court.

Anna pince les lèvres, secoue légèrement la tête, le visage grave. « Cette fois, ça nous dépasse, murmure-t-elle en haussant les sourcils. Il faut qu’on retourne voir Lepte.

 Bon, on fait comment ? On s’organise comment ? Qui y va ? » demande Mathias d’un ton abrupt.

Avant que quelqu’un ne réponde, le “ding” de Sarah retentit, interrompant l’échange.

« Sarah ? demande Éria, ses sourcils froncés par une contrariété à peine voilée.

 Lepte souhaite vous parler. Je vous ouvre une liaison.

 Quand on parle du loup… » murmure Mathias, presque pour lui-même, avec une pointe d’ironie.

Au centre de la navette, une transmission holographique s’active, projetant la silhouette de Lepte. L’image se stabilise presque instantanément, révélant son visage calme, encadré par la blancheur immaculée de sa combinaison.

« Bonjour à tous, dit-elle, d’un ton neutre, empreint d’une étrange sérénité.

 Bonjour, Lepte, répond Anna, sa voix légèrement tendue.

 Vous souhaitiez me parler, reprend Lepte, comme si elle anticipait la raison de l’appel.

 Tout à fait. Tu devines pourquoi », réplique Anna, ses yeux fixant l’hologramme avec insistance.

Lepte incline légèrement la tête, comme pour accuser réception. « Oui. Et je comprends vos inquiétudes. »

Anna ne lui laisse pas le temps d’en dire plus. « Ce qui se passe avec les enfants… » Elle marque une pause, comme pour contenir son émotion. « C’est ce que tu attendais ? C’est ce que tu voulais ? »

Le regard de Lepte, bien que virtuel, semble sonder chacun d’entre nous.

« Il était certain que le virus allait leur permettre d’atteindre un nouvel état de conscience… » Elle marque à son tour une pause, comme pour peser ses mots.

« Mais ce qui s’est produit, avec Ève en particulier, est exceptionnel. Leur niveau de conscience dépasse largement nos hypothèses… même les plus optimistes.

 Hypothèses ? Optimistes ? coupe Anna, la colère perçant dans sa voix. C’est quoi cette histoire ? Tu joues à quoi, exactement ?

 Vos enfants ont atteint un niveau de conscience élargi, commence Lepte d’un ton mesuré, presque pédagogique. Ce qui, tout naturellement, les perturbe. Un nouveau champ des possibles, que vous ne pouvez même pas imaginer, leur est désormais accessible. Alors, ils expérimentent… sans toujours mesurer les conséquences. »

Ses paroles tombent comme des pierres dans un silence tendu.

« Ève, en particulier, lutte encore pour se contrôler, explique-t-elle en insistant sur chaque mot. Elle ne parvient pas à maîtriser correctement le flot de ses émotions, et cela la dépasse. D’autant qu’Adam et Mel jouent pour elle le rôle de catalyseurs. Leur proximité décuple littéralement sa puissance. »

Un frisson me parcourt l’échine. La froide logique de ses explications tranche brutalement avec l’angoisse qui m’habite.

« Et c’est précisément pour cette raison, reprend Lepte après un court silence, que je vais vous proposer une solution. Une solution nécessaire. »

Elle marque une pause, le temps de s’assurer que nous soyons tous suspendus à ses lèvres.

« Vous allez devoir vous séparer. En trois familles… distinctes. »

Un murmure d’incrédulité parcourt la pièce, mais Lepte continue, imperturbable :

« L’une des familles restera ici, sur cette base, tandis que les deux autres déménageront dans des lieux suffisamment éloignés pour limiter les interactions entre les enfants. »

Le choc de cette déclaration me laisse sans voix, mais Mathias, fidèle à lui-même, réagit avec pragmatisme :

« Oh ! Mais comment va-t-on s’organiser ? demande-t-il, le front plissé par la réflexion.

 Je vous demande simplement de choisir deux sites, répond Lepte calmement. Je me chargerai du reste. Vous aurez tout ce dont vous aurez besoin, sans avoir à vous préoccuper des détails. Dès que tout sera prêt, Sarah vous en informera. »

Un silence lourd s’installe. Mathias finit par le rompre, son regard perçant rivé sur Lepte :

« Autre chose, qui n’a peut-être rien à voir… mais j’ai cru comprendre que la Terre était menacée ?

 Tout est lié. Cette nuit, je vais passer voir Ève. Je vais la conseiller, la raisonner. À bientôt. »

L’hologramme s’éteint dans un silence pesant, nous laissant seuls face à nos doutes et nos angoisses.

« On va devoir se séparer ? grimace Perthie, sa voix brisant enfin le silence.

 Je crois qu’on n’a pas le choix, répond Mathias d’un ton résigné. Mais je suis frustré. Elle a complètement esquivé ma question.

 Nous diviser en trois familles, intervient Lewis avec une moue sceptique. J’aime pas trop ça. J’espère que c’est réellement pour notre bien. »

Anna croise les bras, son regard dur fixé sur le vide :

« Après c’qui vient de se passer, j’préfère lui faire confiance. De toute façon, on n’a pas les moyens de s’opposer. Alors, s’il faut qu’on déménage, eh bien… on déménagera. Enfin… vous déménagerez ! Vous autres ! Parce que Lewis et moi, on est coincés ici avec la navette. »

Son ton abrupt et légèrement amer laisse un goût étrange, mais personne n’ose réagir tout de suite.

« Vous vous rendez compte de la chance que vous avez ? relance-t-elle, avec un sourire en coin. Un nouvel environnement à explorer ! Et, cerise sur le gâteau, vous n’aurez même plus à nous supporter !

 Anna, commence Mathias, visiblement agacé.

 On sera en contact permanent, ajoute Éria avec douceur, comme pour apaiser la tension.

 Et tu viendras nous voir. Vous viendrez nous voir ! » insiste-t-elle, un éclat d’espoir dans la voix.

Lewis hausse les épaules, comme s’il essayait de détendre l’atmosphère :

« Bon, réfléchissez déjà à vos prochaines destinations.

 On verra ça demain, répond Mathias en soupirant. J’espère juste que la journée… et la nuit… se passeront sans encombre. »