Chapitre 3-26

3.2.0

Mel

Nous rasons la surface de cratères de la lune rouge, avant de rebondir vers les étoiles.

« Wouah ! On est passé tout près !

Regardez ! indique Ève. La bille bleu foncé qui grossit ! Droit devant ! Éssip Ésséis ! » Une sphère, qui hésite entre saphir et lapis-lazuli, s’agrandit devant nous. La couche nuageuse recouvre entièrement la planète. Des jets de plasma rose orangé se forment devant nous ! Nous entrons dans une atmosphère opaque illuminée de lueurs jaune verdâtre.

« Wow ! Maintenant j’comprends c’que tu disais ! Doit pas faire bon là-dessous !

Mmh ! Sale coin, lance Thomas.

Et… c’est toujours comme ça par ici ? demande Jade.

J’en ai bien peur, répond Ève.

Et ça ? C’est quoi ? » questionne Adam.

La vision brouillée par la pluie, je devine, à la faveur des éclairs, une étrange sphère jaune.

« Je n’sais pas », répond Ève. Le Moyo Ziène ralentit et s’en approche. La surface d’Éssip Ésséis apparaît, sauvage, tourmentée. Un conglomérat de roches acérées parcouru de rivières jaunes fluorescentes d’où émergent d’étranges silhouettes. Ce que j’ai pris pour une sphère est une énorme demi-sphère. Nous nous dirigeons vers elle.

« Ça n’vous rappelle rien ? demande Éoïah.

Les coupoles ! La cité ! Près du lac ! » répond Jade. Érigée sur une butte, cette coupole est supportée par cinq piliers cerclés d’anneaux jaunes qui clignotent par séries de deux coups brefs. Le vaisseau s’engage sous la coupole, et l’engin s’enfonce dans le sous-sol de la planète !

« Waouh ! C’est calculé pile ! » s’exclame Thomas. Éclairés par les propulseurs, nous plongeons dans un profond puits ! Le Moyo Ziène ralentit… et se pose. Avant que la coque ne reprenne son aspect initial, j’ai le temps d’entrevoir un dock aux parois circulaires. L’ossature métallique réapparaît sous l’éclairage rouge, et un chuintement pneumatique annonce l’ouverture du vaisseau !

« On est arrivés ! Mel ! À toi ! » Je remarque de suite qu’ici nous sommes bien plus légers que sur Kylèn. Nous retrouvons le plancher du Moyo Ziène, et nous descendons les deux marches…

Nous sommes au fond d’un puits, au cœur d’une salle circulaire creusée dans la roche. Je devine les entrées de trois galeries ténébreuses.

« À moi d’jouer ! » lance Ève qui retourne au vaisseau. Elle déclenche l’ouverture de la mallette encastrée… et la sphère noire entre en lévitation…

« Adam ? C’est toi qui fais ça ? s’étonne Thomas.

Moi ? J’ai rien fait ! Ève ? C’est toi ?

Non, ni moi ni personne. Ça marche tout seul. »

La sphère sort lentement du vaisseau… et s’engage dans l’une des galeries obscures où elle disparaît.

« Qu’est-ce qu’on fait ? On la suit ?

Non, non ! On garde nos distances. On reste à l’entrée de la galerie. Ici ! » précise Ève, alors qu’une lueur bleutée apparaît au cœur du tunnel.

« Des vibrations ! » crie Éoïah. Une lumière blanche, éblouissante, jaillit du tunnel, accompagnée de puissantes pulsations. Le sol se met à trembler sous un bruit infernal de crissements suraigus et de terribles grincements. Les yeux mi-clos, je me tourne vers Ève pour voir sa réaction : elle me sourit.

« Qu’est-ce qui s’passe ?

La création de notre logement.

Comment ça ? questionne Thomas.

Tu verras. »

Le vacarme, les vibrations et la lumière vive, vont se poursuivre pendant près d’une demi-heure ! Les vibrations sont les premières à s’arrêter. Le bruit redevient supportable, avant que le silence et les ténèbres ne regagnent les lieux.

« Voilà ! s’exclame Ève. C’est fait ! On peut avancer. Vous venez ? » Nous emboîtons le pas d’Ève. Je m’avance à sa hauteur, m’apprête à allumer l’éclairage au-dessus de ma visière, lorsqu’une bande verte s’illumine au plafond ! Elle court jusqu’à faire apparaître une porte fermée qui bloque le tunnel.

« C’était pas là avant ! s’écrie Jade.

Ben non ! Évidemment ! » répond Ève.

Notre approche déclenche un mécanisme. La porte s’avance légèrement, avant de glisser sur le côté. L’ouverture d’un sas éclairé d’une lumière verte. Nous entrons… et la porte se referme. La porte en face s’enfonce… et se décale sur un petit couloir qui mène à une copie conforme de notre appartement d’Ayet Arès !

« Je rêve ?

Non, non ! Tu n’rêves pas. C’est une réplique. On peut enlever le casque. »

Je fais un rapide tour d’inspection et constate qu’il y a même de l’eau ! Une eau fraîche… sans saveur.

« Et… qu’est-ce qu’on va manger ? s’inquiète Thomas.

— Ho ! T’es pressé ? répond Ève. On nous apportera à manger ; comme pendant notre… pèlerinage.

— O.K. ! Bon ! Et maintenant ? On fait quoi ?

— On va rencontrer les Sipséis, réplique Ève.

— Wouah ! Déjà ? Et tu sais où ils sont ?

— Et vous ? Alors ? Faites un effort ! » Ève souffle, l’air excédé. « Et si j’n’étais pas là ?

Ils ne sont pas loin. Quelque part derrière la porte. » Éoïah désigne le rectangle qui, à Ayet Arès, mène aux appartements de Kalept.

« T’es sûre que Kalept n’est pas derrière la porte ? » Je souris d’un sourire forcé.

« Et sans rire, poursuit Adam, l’air contrarié, on peut respirer sans casque de l’autre côté ?

— Attends, je demande, répond Ève… C’est possible. À condition de n’pas rester trop longtemps.

— Et dehors ? À l’extérieur ?

— Dehors ? Non !

— Alors ? On y va ? » Je pose une main sur la porte, qui s’avance légèrement et se décale sur un nouveau sas.

« Je pense qu’il vaut mieux remettre le casque. »

Les combinaisons étanchéifiées, nous nous faufilons dans ce sas identique au précédent. Je me sens stressé, partagé entre curiosité et appréhension de ce que nous allons découvrir. Un cliquetis, un sifflement, et la porte s’ouvre sur les ténèbres…

« Qu’est-ce qu’on fait ? demande Thomas.

— On y va ! » Je lève un pied prudent pour enjamber le seuil. Une nouvelle bande verte s’illumine au plafond. La continuité du tunnel d’origine. La sphère a créé le logement au milieu du couloir ; entre la navette… et les Sipséis… Les pieds sur le sol pierreux, me voici assailli par une foule de pensées contradictoires.

« Euh… En fait, je n’sais plus si j’ai vraiment envie d’y aller.

Mel ! Allez ! » Ève prend ma main.

« On y va tous ensemble ! » La bande verte s’éclaire au fur et à mesure de notre progression. J’entends la porte se refermer derrière nous. Je me retourne pour découvrir les visages crispés des camarades. La porte est déjà dans l’obscurité ! L’éclairage n’est qu’un segment lumineux qui se déplace au-dessus de nos têtes… Le couloir, et la bande lumineuse, se terminent sur une galerie souterraine étroite aux parois luisantes.

« Vous êtes sûrs que c’est par là ? s’inquiète Thomas.

Tu n’sens rien ? réplique Ève.

Ben si ! Justement !

On doit prendre à droite, informe Éoïah. Mais le passage est étroit.

— On va devoir avancer à la queue leu leu.

Je passe devant, précise Ève.

— J’te suis. » Je ne vais pas la contrarier, d’autant que sa proposition m’enchante. Une faible lueur, qui semble provenir des entrailles de la planète, éclaire la faille. Le sol, irrégulier, est gluant et glissant. Je dois m’aider des deux mains contre les parois pour ne pas tomber. La galerie dévie sur la gauche et se transforme en goulet. Le couloir descend en pente raide, je me retrouve presque assis sur les roches arrondies… C’est avec une curieuse impression de remonter le temps que je m’enfonce dans les entrailles de ce monstre de roche… Nous tombons sur un faux plat, le passage bifurque sur la droite et s’élargit. La galerie tourne à gauche… et se retrouve recouverte d’un enchevêtrement de filaments blancs lumineux.

« On arrive », chuchote Ève qui écarte les bras pour nous interdire d’avancer. Elle attend que nous soyons réunis.

« Vous êtes prêts ? On y va ! »

Nous découvrons un boyau ovale enseveli sous des amas de racines tentaculaires blanchâtres luminescentes. Des racines qui, par endroits, sont animées de tremblements et de soubresauts ! Ève avance à pas feutrés, nous lui emboîtons le pas… Nous arrivons dans une vaste caverne…

« Waouh, chuchote Jade.

C’est comme tu l’as décrit, murmure Thomas. Fantastique !

— C’est ici qu’t’es venue ?

Non. La caverne était plus petite. Et ils étaient moins nombreux. »

La grotte paraît immense, en largeur comme en hauteur. De grands arbres vasculaires, à sang violacé, se faufilent au travers de l’entrelacement des filaments blancs. Les branches se divisent et s’enfoncent dans un soubassement d’où émergent les bustes d’une centaine de Sipséis.

« Soyez les bienvenus, étrangers, résonne soudain une étonnante pensée rauque aux sonorités fortement aspirées. Votre visite nous honore… et nous réjouit.

Merci, répond Ève. Vous savez qui nous sommes, et ce qui nous amène…

Tout à fait. Votre challenge s’annonce des plus délicats, mais des plus importants pour votre avenir. Je vais tout d’abord répondre à la question qui vous préoccupe… à savoir… mais qui sont donc ces enfants de Zand ! Contrairement à ce que vous pensez, nous sommes, au moins sur certains aspects, assez proches de vous. Chacun de nous a ses idées, ses pensées, ses émotions… la colère, la tristesse, la surprise, la peur, la joie… Et c’est par notre corps, par ses sens, que passe notre perception du monde extérieur… tout comme vous. Mais oui… notre corps ne peut se déplacer. Nous sommes effectivement démunis face aux dangers physiques. Contrairement à vous qui pouvez choisir de fuir ou faire face. Mais tout comme vous, notre cerveau évolué élabore des idées, des pensées, qui transforment l’information pure de la sensation initiale. Non… nous n’avons pas le choix de la télépathie. C’est le meilleur moyen de communication. Celui qui interprète les sens au niveau optimum de l’intuition. La parole n’est qu’un acte élaboré d’abstraction échafaudé par la transformation des sensations en perceptions…

On nous a appris tout ça sur Zadari, intervient Thomas.

Notre cerveau nous a tout naturellement conduits vers une aspiration légitime de connaissance, et vers un désir de découverte d’ailleurs probables. Zand nous relie à d’autres dimensions qui nous permettent le déplacement par la pensée. Un déplacement qui demande une pleine conscience de notre environnement énergétique. Par notre présence physique, nous formons un champ d’énergie, tout comme vous, et c’est dans ce champ que nous puisons l’énergie pour le déplacement. L’équilibre naturel des énergies implique que cette consommation crée un déficit. Notre présence est donc marquée de ce déficit, la sensation de froid que vous avez ressentie lorsque certains d’entre nous vous sont passés au travers. Ce n’est pas notre présence que vous ressentiez, mais le déficit énergétique qui nous caractérise.

Vous apparaissez… vaguement… comme des fantômes, remarque Ève. Vous ne pouvez pas projeter votre image ?

Notre image ? Nous ne voyons pas l’intérêt.

Mmm ? Alors nous… on pourrait faire mieux, remarque Jade.

Avant de vouloir faire mieux, vous allez devoir travailler sur vous-même. Vous devez découvrir qui vous êtes. C’est la condition essentielle pour gérer, et maîtriser, votre esprit, vos émotions. Vous êtes à des niveaux de perception et de conscience très différents. Vous allez devoir harmoniser vos compétences, regrouper, et partager, vos pouvoirs sur un même niveau. Ève, tu es la colonne vertébrale de l’équipe, c’est à toi de créer un niveau commun. Vous pourrez ainsi bénéficier et puiser dans les énergies communes. C’est ensemble que vous réussirez.

Ça… on nous l’a souvent dit ! remarque Thomas.

Je n’ai pas besoin de créer un niveau commun, reprend Ève, nous l’avons déjà eu. Nous devons juste le retrouver ! Mel, Adam ? Vous vous rappelez ? Quand on était petits ? On se retrouvait tous les trois… dans une autre dimension.

C’est loin, répond Adam.

Et toi, Thomas ? J’t’ai sorti plusieurs fois d’ton univers.

Ouais. Ça m’dit quelque chose.

Et toi, Jade ?

Mmm mmm.

Et toi, Éoïah ? T’es d’accord pour tenter l’expérience ?

Qu’est-ce que t’en penses ? réplique Éoïah.

En tout cas, ce n’est pas ici que vous réussirez quoi que ce soit. Vous devez être au calme, détendus, dans une position confortable, votre dos bien droit. La colonne vertébrale doit être redressée pour favoriser la circulation des énergies. La suite… vous la connaissez. Retournez dans votre appartement, prenez le temps de méditer, relaxez-vous… Lorsque vous vous sentirez prêts, faites l’expérience… et revenez nous voir.

Merci des conseils, répond Ève. Vous serez les premiers témoins du résultat. À très bientôt. Allez ! Venez ! On rentre. »

Le trajet retour me semble bien plus court que l’aller.

Je me sens super motivé pour retrouver cette dimension perdue depuis si longtemps.