Le robot d’approvisionnement est passé pendant notre absence. Un carton rempli d’aliments nous attend sur la table. Nous déjeunons léger, et nous nous changeons, avant de commencer l’expérience d’un rendez-vous commun dans un ailleurs… Vêtus de la robe éthaïre, nous nous assoyons chacun sur le rebord de notre lit, le dos bien droit, les pieds nus sur un oreiller au plancher, les mains sur les genoux… Je n’ai jamais véritablement réfléchi au processus énergétique mis en œuvre lors des déplacements extracorporels. Je trouve ça si simple, si naturel. L’exercice d’aujourd’hui a un arrière-goût de déjà-vu, peut-être fort lointain, mais déjà vécu. Je me concentre sur ce qui m’entoure… avant de me laisser monter lentement… comme s’élève une volute de fumée un jour sans vent. La montée en spirale prend de la puissance, de la vitesse, je suis emportée par un flux d’énergie… qui ralentit… et s’arrête.
Me voici… en apesanteur, quelque part au-dessus d’une galaxie elliptique… au cœur d’un amas globulaire illuminé comme une immense ville satellite entourée d’innombrables nébuleuses et galaxies. C’est le calme… la sérénité, qui se dégagent de cet endroit. Je suis même surprise de ressentir une telle paix intérieure, un tel bien-être…
Mel ! Mel n’est pas loin, je devine sa présence. Il m’a repérée. Je sens la formation d’un lien psychique entre nous. Tel un élastique trop tendu qui se relâche instantanément, le lien m’emporte vivement ! Nous nous retrouvons face à face.
« Ève ! Je te vois !
— Moi aussi, Mel.
— Et comment c’est possible ?
— Ah ? Je n’me suis pas posé la question. Et c’est bizarre… j’te vois en combinaison… » Prise d’un doute, j’observe Mel attentivement et remarque que sa combinaison se métamorphose ! Elle perd sa brillance, pour devenir blanche, les détails s’estompent, un pli apparaît à l’encolure, les manches s’élargissent, et le bas se transforme en tissu ample. Mel porte maintenant la robe éthaïre !
« Wouah ! Maintenant j’te vois habillé de ta robe éthaïre. Et toi ? Tu m’vois comment ?
— Euh… J’te vois nue.
— Ah ? Alors c’qu’on voit n’est qu’une image virtuelle, une projection. » Et la robe de Mel s’efface. Il est nu devant moi.
« Je pense que nous nous reconnaissons par les fréquences des ondes cérébrales. Tout le reste n’est qu’artifice, me dit-il en s’approchant. Donne-moi ta main. » Je lève la main droite et vois la manche de ma robe se dissoudre… La robe entière s’évapore ! Le contact de nos deux mains, paume contre paume, produit une onde de plaisir qui me submerge !
« Waouh ! T’as senti ?
— Oui… Et je sens encore. » Je ressens une étrange satisfaction, un puissant bonheur intérieur.
« J’ai l’impression que nous ne faisons plus qu’un !
— Je sens ta force, ton énergie ! J’ai l’impression qu’un raz-de-marée a tout balayé ! Et c’est bon ! » Je sens soudain quelque chose de lointain. Un appel… un double appel !
« T’as entendu ?
— Oui, c’est Adam.
— Et Éoïah ! Ils nous cherchent. On y va ?
— Ne me lâche pas ! » Nous sommes emportés par un tourbillon qui nous entraîne vivement vers Adam et Éoïah… que nous retrouvons vêtus de leurs robes éthaïres.
« Ah ! Vous voilà ! dit Adam.
— Vous êtes tous les deux ? s’étonne Mel.
— Ben oui. On s’est retrouvés, sourit Éoïah. Comme vous deux ?
— Exactement. Et Jade ? Et Thomas ? s’inquiète Mel.
— Thomas n’est pas loin. J’le sens… il est seul.
— Je sens la présence de Jade, poursuit Adam. Peut-être le lien de fraternité. Je vais la chercher.
— Non ! Attends ! Notre but, c’est de nous réunir tous les six. C’est à eux de nous rejoindre. Tu essaies de faire venir Jade, je m’occupe de Thomas.
— O.K. ! »
Le Thomas que je perçois est calme, tranquille. Il semble même avoir oublié le but de notre expérience. Décidée à ne pas me déplacer, je lance un appel diffus pour créer un lien… Jade nous rejoint… mais Thomas ne réagit pas. Je renouvelle mon appel en précisant que Jade l’attend… Ce qui éveille sa curiosité et crée le lien.
« Thomas ! Viens nous rejoindre !
— Et pourquoi ? J’chuis bien ici…
— J’veux bien t’croire, mais nous sommes tous les cinq, et nous t’attendons pour former l’équipe.
— Bon… O.K. J’arrive. » Thomas nous rejoint en un éclair.
« Mission accomplie ! On pourrait s’retrouver ici ? Ça vous va comme lieu de rencontre ?
— Et mon p’tit coin ? demande Thomas.
— Ton p’tit coin ? Eh ben tu le transfères ici.
— Et comment on repère l’endroit ? s’inquiète Jade.
— Ah ! Chais pas.
— Chaque secteur de l’espace possède sa propre résonance. En fonction des corps célestes qui l’entourent, explique Éoïah. Tu repères la fréquence naturelle… et tu la retiens.
— Comment tu sais ça ? s’étonne Adam.
— J’ai entendu Papa parler de ça.
— Alors on retient ce qu’on perçoit… et on rentre. D’accord ? »
Devant l’accord unanime, je me laisse aspirer… et réintègre mon carcan corporel quasi instantanément. Apparemment l’exercice creuse l’estomac. Nous goûtons avant de renouveler l’expérience.
Et nous nous retrouvons naturellement tous les six. Volontaire pour passer à l’étape suivante, je demande aux camarades d’aller m’attendre près du vaisseau. Assise sur mon lit, je vais les rejoindre en déplacement extracorporel, et tenter de me matérialiser devant eux…
Je visualise les énergies qui m’entourent… et tente de les aspirer : un frisson me parcourt aussitôt l’échine. Je me déplace vers les compagnons, et les retrouve assis à l’intérieur du Moyo Ziène. Ils regardent dans ma direction, mais je ne distingue pas leurs visages, camouflés derrière la visière de leurs casques.
« Je vous vois ! Et vous ?
— Waouh ! T’as réussi ! répond Mel.
— On te voit, ajoute Thomas, mais si on t’reconnaît, c’est parce qu’on sait qu’c’est toi. Tu trembles, ta silhouette est déformée, incomplète.
— Rentrez à l’appart, je vais voir les Sipséis.
— Fais gaffe ! me prévient Mel.
— T’inquiète. » Je quitte le vaisseau pour reprendre le couloir, traverse l’appartement, poursuis vers la faille, et retrouve la caverne des Sipséis… dans une atmosphère totalement différente. Plus lumineuse, plus contrastée, plus vivante. Elle est animée par un brouhaha de rires, et par des mélis-mélos de va-et-vient de formes fantomatiques.
« Ève ? Déjà ! s’étonne un Sipséis venu à ma rencontre.
— Mon premier essai. Ma silhouette tremble, et je sens des frissons, et des picotements.
— L’amélioration de la stabilité viendra avec la pratique. Et n’oublie pas : ton dos ! Bien droit !
— Merci encore ! »
Je réintègre mon corps avant l’arrivée des camarades.
« Alors ? T’as été les voir ? demande Mel.
— Oui ! J’en reviens.
— Et qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?
— Qu’il faut pratiquer ! L’idée de projeter notre image est excellente, mais je n’arrive pas à me percevoir. Je n’vais quand même pas projeter l’image du voisin… ou de la voisine ?
— On devrait essayer entourés de miroirs.
— Oh ! Excellente idée ! On n’a pas ça ici, mais on essaiera dès notre retour sur Kylèn. En attendant… c’est à vous d’vous y coller. »
*
Les jours suivants, je perfectionne mon contrôle de l’énergie, ce qui améliore la silhouette générée. Les frissons et les picotements se transforment en fourmillements, que je calme en me redressant. Ensuite, je conseille et accompagne les camarades. Éoïah est la première à relever le défi. Elle est suivie par Mel, Jade, puis Adam. Thomas, bon dernier, rechigne aux efforts de concentration nécessaires. Lors de chaque exercice, nous nous retrouvons dans notre lieu de rencontre. Un endroit que nous avons baptisé Jèmaté. Jèmaté pour Jade-Ève-Mel-Adam-Thomas-Éoïah. Nous nous matérialisons, nous commentons le résultat, et nous rentrons par la grotte des Sipséis. Des Sipséis qui, trop heureux de recevoir nos visites répétées, ne sont jamais avares de conseils.
Le simple contact de nos mains, entre Mel et moi, nous avait surpris par la puissance du contrecoup, et le plaisir procuré, pourtant ce n’était rien à côté de ce que nous éprouvons lorsque nous formons le cercle ! Nous toucher n’additionne pas notre puissance, cela la multiplie ! Cela nous procure une même sensation, jouissive, de grandeur. Un sentiment d’invincibilité, pratiquement de puissance divine. À tel point que je sens bien qu’il serait facile de devenir accro et de tomber dans l’addiction…
Kalept suit nos progrès au jour le jour. Au soir du huitième jour, nous nous sentons prêts pour tenter la rencontre. Il fait nuit sur Kylèn, et Kalept dort. Mel a l’idée de lui faire une farce. Nous allons la surprendre dans son sommeil, et nous matérialiser autour d’elle, avec, non pas notre propre image, mais celle de notre voisin d’en face ! Ainsi, je me retrouverai avec le physique d’Adam, Mel avec celui d’Éoïah, Thomas avec celui de Jade, et réciproquement.
Au bord du lit, j’observe Adam, mon face-à-face, qui me sourit d’un air complice. Nous nous rendons sur Jèmaté… et nous formons le cercle… avant de remonter le fil des ondes cérébrales de Kalept…
Devant sa porte, nous nous lâchons les mains, et nous entrons à la suite pour nous matérialiser en silhouettes lumineuses autour du lit. Elle dort paisiblement sur le côté, les mains, qui retiennent le drap, pelotonnées contre le menton.
« Kalept ! apostrophe, d’une pensée caverneuse, Mel qui a pris les traits d’Éoïah. Kalept ! » Elle ouvre un œil vitreux, et sursaute en nous apercevant. Elle se redresse et tire le drap jusqu’aux épaules.
« Ah ! Vous m’avez fait peur ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six. Vous êtes tous là ! Vous avez réussi ! Et je vous reconnais même parfaitement ! Bravo ! Vous allez pouvoir rentrer sur Kylèn. »
Je réplique avec les traits d’Adam : « Nous irons remercier les Sipséis avant de rentrer. » Kalept tressaille sous l’effet de surprise.
« On a eu un p’tit problème, chuchote Mel sous les traits d’Éoïah.
— Comment ça, un p’tit problème ?
— On est entrés dans une telle osmose… qu’on s’est mélangés. À tel point qu’on ne sait plus… qui on est… ni qui est qui. » Kalept est figée, abasourdie, elle ne sait que penser. Jade, sous les traits de Thomas, pouffe de rire ! Elle nous communique son fou rire, ce qui nous ramène instantanément sur Éssip Ésséis.
« Vous êtes… là ? demande Kalept.
— Oui, oui. Tout va bien. C’était une blague.
— Une idée de Mel, je parie.
— T’as deviné, réplique Mel. Mais c’était pas une mauvaise idée, c’était plutôt un exemple.
— C’est-à-dire ?
— Lorsqu’on se matérialise, poursuit Mel, soit on forme une vague silhouette, comme les Sipséis, soit on essaie de le faire correctement, un peu comme tu l’as aperçu.
— Oui, et ?
— Pour former une image potable, on doit la visualiser. Et comme on ne peut pas se voir entièrement, on se concentre sur la personne en face, et on recrée son image.
— D’accord.
— Alors Éoïah a eu une super idée : s’entourer de miroirs et faire l’expérience.
— Excellente idée ! Je vais préparer ça pour votre retour.
— Merci. On se voit en chair et en os dans quelques heures.
— Je vous attends. Bon retour ! »
Cette fois, c’est avec les combinaisons, et à pied, que nous retrouvons les Sipséis. Nous les remercions, et je leur pose la question qui me taraude. Une question de vulnérabilité.
« Quelque chose me tracasse. Lorsque l’esprit quitte le corps, qu’adviendrait-il si l’une des parties, le corps ou l’esprit, était menacée ?
— Le corps, seul, ne peut se défendre. S’il est détruit, l’esprit va rejoindre et se fondre dans l’esprit de Zand. Si l’esprit a le temps d’intervenir, soit il réintègre le corps, et vous vous défendez naturellement, soit il le protège par tous les moyens à sa disposition. La seconde option sera certainement plus efficiente. Si l’esprit est menacé, c’est à lui de se débrouiller, seul, ou avec l’aide d’autres esprits. S’il est détruit, le corps restera dans un état végétatif. Vous qui avez le privilège de pouvoir vous déplacer, choisissez, avec soin, un endroit sécurisé pour votre corps avant d’entreprendre un voyage extracorporel ! C’est à ce moment précis que vous êtes vulnérables.
— Ça aussi, on nous l’a déjà dit ! » remarque Thomas.
Après des adieux sincères, nous rentrons déjeuner, et nous retrouvons notre place dans les fauteuils instables du Moyo Ziène. Le retour à l’astroport d’Ayet Arès est direct. Kalept est présente pour nous accueillir et nous féliciter.
