Chapitre 8-02

Giorgi Tabidzé

Quelle mauvaise nuit.

Le sommeil m’a fui, remplacé par des cauchemars d’une violence inouïe. Le village y était assailli par des démons difformes, crachant une glace bleue qui brûlait comme un poison. J’en suis sorti tremblant, le cœur battant, avec la désagréable impression que ces visions n’étaient pas de simples fantasmagories.

Qui a décrété que l’Enfer devait être brûlant, ardent comme le cœur d’un volcan ? Dans mes songes, il se révélait tout autre : austère, âpre, implacable — un royaume de froid et de glace, où la morsure du gel remplace celle du feu.

Sitôt l’office de matines achevé, j’ai pris le chemin du monastère. Trois quarts d’heure de marche environ. J’ai refusé, poliment mais fermement, toute compagnie. J’avais besoin d’être seul, de laisser mes pensées se déployer librement… et de comprendre ce que Dieu cherchait peut-être à me révéler.

À l’approche du monastère, je constate sans peine les premiers dégâts. De vilaines lézardes balafrent les murs de pierre, traces fraîches et inquiétantes de la colère de la terre. Sur le toit, des moines s’affairent à replacer les bardeaux déplacés, leurs gestes pressés trahissant une tension inhabituelle.

Frère Jacob vient m’accueillir, visiblement bouleversé — et il y a de quoi. Sans attendre, il me conduit auprès de l’higoumène, Tedore, un ami de longue date. Celui-ci me reçoit avec une chaleur sincère, mais sitôt les salutations échangées, il se laisse aller à un flot de préoccupations : les dégâts matériels, bien sûr, mais surtout les blessures sérieuses de deux frères, qui l’inquiètent profondément.

Je l’écoute, partageant sa peine, persuadé qu’un peu de compassion peut, à défaut de réparer, au moins alléger le fardeau. Ce n’est que lorsqu’il s’enquiert des nouvelles du village que je lui raconte, à mon tour, mon aventure de la veille.

Il m’écoute sans m’interrompre, le visage impassible, peut-être incrédule. Puis ses sourcils se froncent.

« Bien. »

Il réfléchit un instant.

« Commence par interdire l’accès à l’endroit. Prétexte la sécurité. Dis que la falaise menace de s’effondrer et que nous allons nous en occuper.

 D’accord… Et vous allez… vraiment vous en occuper ?

 Nous irons d’abord sur place, tranche-t-il. Ensuite, nous aviserons.

 Mais… »

Il lève la main pour m’interrompre.

« Ne t’inquiète pas. Tu seras le premier informé de ce que nous trouverons… »

Il marque une pause, un léger pli de scepticisme au coin des lèvres.

« Si tant est que nous trouvions quelque chose. »

 

*

Trois jours ont passé.

Trois jours sans la moindre nouvelle.

Je suis en plein office de matines lorsque le grincement d’une porte du narthex me distrait. Un son incongru, presque sacrilège dans le silence recueilli de l’église.

Tedore !

Sa présence ici, à cette heure, me stupéfie. Qu’il ait quitté le monastère et abandonné son service ne peut signifier qu’une seule chose : un évènement de la plus haute importance s’est produit.

Il fait un bref signe de croix, m’adresse un discret hochement de tête, puis va s’asseoir au fond de l’église, adoptant une posture de recueillement.

L’office s’achève. Les fidèles quittent peu à peu les lieux. Tedore, lui, ne bouge pas.

Ce n’est que lorsque je me tiens devant lui qu’il relève lentement la tête. Son regard est absent, comme s’il poursuivait une pensée trop lourde pour être dite à voix haute.

« Tedore…

 Giorgi…

 Alors ? demandé-je à voix basse. Vous êtes allés voir ?

 Nous sommes allés… » Il me fixe intensément, avec une gravité inhabituelle.

« Et ? Vous avez vu quelque chose ?

 Nous sommes allés… répète-t-il, et nous avons vu…

 Et ? »

Il marque une pause, puis tranche : « Je te propose de m’accompagner.

 Pour aller où ?

 Sur place.

 Là ? Maintenant ? »

Il acquiesce sans un mot.

« Bien volontiers, dis-je après un instant. Je me change… et nous y allons. » Je m’interromps.

« Nous passons par ?

 Le Kanobili, répond-il. Si tu n’es pas contre un peu d’exercice.

 Au contraire. »

*

Ce n’est qu’une fois sortis du village, à l’abri des oreilles et des regards indiscrets, que Tedore consent à parler. Il m’apprend qu’il s’est rendu sur place dès le lendemain et que ce qu’il y a découvert l’a profondément sidéré. Les travaux de réfection du monastère ont aussitôt été relégués au second plan ; la priorité fut d’élargir la fissure afin d’en discerner l’origine et comprendre ces lueurs inquiétantes.

Mais Tedore refuse d’en dire davantage.

Lorsque nous arrivons sur place, je découvre le site gardé par frère Nikoloz et frère Bagrat. L’étrange sifflement est plus puissant encore que lors de ma première visite, presque douloureux. Tout autour, un véritable arsenal a été rassemblé : pelles, pioches, toiles épaisses, gants, pelisses… comme si l’on se préparait à affronter un ennemi invisible.

Tedore attrape une pelisse et un couvre-chef qu’il me tend.

« Tu vas en avoir besoin ! »

À son exemple, j’endosse le manteau et ajuste le couvre-chef, muni de larges rabats destinés à protéger les oreilles du froid mordant.

« Tu es prêt ? »

J’acquiesce.

Tedore s’engage dans la cavité. Je lui emboîte le pas.

La caverne est envahie par un courant d’air glacial. L’étrange lueur bleue éclaire les parois, les faisant scintiller d’un éclat irréel. Je distingue alors que la roche est entièrement recouverte d’un givre luminescent, comme si la montagne elle-même s’était figée dans une lumière froide.

Après le coude, la fissure a été élargie.

Et là… le spectacle dépasse tout ce que mon esprit pouvait concevoir.

Tedore me frappe l’épaule et me fait signe de rebrousser chemin.

« Viens ! On ne peut pas rester ! Il fait trop froid ! »

Hébété, tremblant de tout mon corps, je le suis vers la sortie. À peine à l’air libre, les jambes me lâchent. Je dois m’asseoir pour ne pas m’effondrer.

« Alors ? Qu’as-tu vu ? » me demande Tedore.

Je ne trouve rien à répondre. Je me contente de hausser les épaules.

Mon silence ne lui suffit pas.

« Et qu’en penses-tu ?

 Il faut… que je retourne voir. »

Je prends une profonde inspiration, me lève, et m’enfonce de nouveau dans la cavité.

Je m’arrête après le coude.

Alors je comprends.

Ce n’est pas une illusion. Ni une vision.

C’est une machine.

Une machine diabolique — c’est le seul mot qui me vienne. Une chose qui vibre, qui respire presque, et qui engendre le sifflement, la lumière, le froid glacial. Une machine enchâssée dans un œuf gigantesque, dont la coquille s’est brisée au cœur même de la montagne.

« Sors ! » hurle Tedore.

J’obéis machinalement, comme arraché à une transe.

« Alors ?

 C’est une machine !

 Oui !

 Une machine qui vibre ! »

Tedore hoche la tête, le visage fermé.

« En réalité, elle tourne.

 Elle… tourne ?

 Oui. » Il cherche ses mots. « Autour d’un axe qui la relie à son enveloppe. Sa coquille. Et nous pensons que c’est cette rotation qui provoque les effets : le bruit, la lumière… le froid.

 Alors… qu’allez-vous faire ? »

Il me fixe longuement.

« Tu devines bien que cela nous dépasse. » Il marque une pause. « Cette découverte est… d’une importance capitale. »

Je sens mon estomac se nouer.

« J’ai fait prévenir le Catholicos-Patriarche.

 Oh…

 Avec les détails que j’ai transmis, conclut-il gravement, je pense que son émissaire ne tardera pas. »

*

Nous avons déjeuné au monastère, puis nettoyé le parvis, dans une attente fébrile. Le temps s’étirait, lourd, comme suspendu à l’arrivée de l’émissaire.

Environ une heure et demie plus tard, une escouade à cheval apparaît enfin sur le chemin. Sept montures, six cavaliers. Deux civils, quatre soldats armés jusqu’aux dents, et un cheval de bât chargé de sacoches et d’équipements. L’ensemble impose le respect.

Avant même de descendre de selle, un homme massif, au visage ouvert, mais au regard inquisiteur et méfiant, d’une petite quarantaine d’années, se présente d’une voix assurée :

« Je suis Aram Lomadzé, émissaire de Sa Sainteté David III Gobéladzé ! » Il nous jauge tour à tour. « Et vous êtes ?

 Tedore Davitachvili, répond l’higoumène en s’inclinant légèrement, higoumène du monastère, Monseigneur.

 Giorgi Tabidzé, ajouté-je, pope de l’église Saint Aleksandre Nevski d’Abastumani.

 Le découvreur. » précise Tedore.

À ce mot, l’expression de l’émissaire se modifie. Sa rigidité se fendille, laissant place à une curiosité plus attentive.

« J’accompagne notre ami… » Aram Lomadzé hésite un instant, cherchant ses mots. « … spécialiste de l’étrange. »

Le second civil s’avance alors d’un pas tranquille. Un homme d’une cinquantaine d’années, à l’allure discrète, mais au regard perçant. Musulman, à n’en pas douter. Il esquisse un sourire.

« Bonjour, je me nomme Ali Quchtchi. » Il s’incline légèrement. « C’est un concours de circonstances qui m’amène ici. J’étais de passage dans votre pays lorsque…

 C’est loin d’ici ? l’interrompt sèchement Aram Lomadzé.

 Une bonne demi-heure de marche, Monseigneur. En amont de la rivière.

 Bien. » Il se tourne vers les soldats et leur fait signe d’un geste bref, l’index et le majeur tendus.

« Deux avec nous ! Les deux autres, vous restez ici. »

Les hommes obéissent aussitôt, mettant pied à terre.

« Souhaitez-vous une collation, Messeigneurs ? propose Tedore.

 Nous souhaitons d’abord voir votre découverte, répond Aram Lomadzé sans hésiter.

 Bien, Monseigneur. »

Tedore s’efface pour leur indiquer le chemin.

« Alors, suivez-nous. »

En compagnie des deux civils, Tedore et moi remontons le sentier qui longe la Kurtskhana. Les deux soldats ferment la marche, silencieux, attentifs.

Le musulman — un érudit cultivé, manifestement avide de comprendre — pose des questions étonnantes, d’une précision redoutable : l’intensité exacte du sifflement, la nuance du bleu, sa constance, la vibration, les composants supposés de la machine. Ses interrogations s’enchaînent, méthodiques, pertinentes.

Aram, lui, reste en retrait. Il écoute, observe, parle peu. De discrets haussements de sourcils trahissent néanmoins sa perplexité grandissante.

Frère Bagrat et frère Nikoloz, les deux gardiens du moment, se lèvent en nous voyant arriver. Tedore fait les présentations d’une voix posée.

« Bien ! Et si nous jetions un œil ? » Aram se frotte les mains, déjà fébrile.

« La caverne est glaciale, Messeigneurs. Je vous invite à porter cette humble pelisse… Monseigneur… » ajoute Tedore en tendant le vêtement à l’émissaire, qui soupire.

« Laissez tomber le Monseigneur, Aram suffira.

 Ali, également, ajoute le musulman avec un léger sourire.

 Comme il vous plaira. »

Tedore, Aram et Ali disparaissent dans la cavité. Quelques instants s’écoulent… avant qu’ils ne réapparaissent.

Aram porte la main à son nez, les yeux écarquillés.

« La découverte du siècle… » Il ne s’adresse à personne en particulier, il réfléchit à voix haute. « Une machine… qui viendrait d’un passé très lointain. Avant l’homme.

 Ou de l’homme dans un futur tout aussi lointain », complète Ali calmement.

Tedore hésite, puis ose :

« Mais… Dieu, dans tout cela ?

 Dieu ? »

Aram éclate de rire, un rire bref, nerveux.

Ali reprend aussitôt, plus grave :

« Nous ne pouvons pas laisser cette machine tourner. Il faut trouver un moyen de l’arrêter. »

Il marque une pause.

« Pour pouvoir l’approcher. Et l’étudier »

Aram se redresse, l’air soudain dur :

« Et vous savez que vous êtes tenus au silence. » Son regard nous transperce.

« Personne ne doit aller raconter ce qui se passe ici. Et ce n’est pas un conseil que je vous donne, c’est un ordre ! » Il ajoute, soupçonneux : « D’ailleurs… qui d’autre est au courant ?

 Les véritables découvreurs. Deux gamins de mon village.

 Mmh… » Aram grimace, visiblement contrarié. « Ce n’est pas ce que j’avais cru comprendre… » Il réfléchit un instant. « Bon. Je veux les voir. Avant qu’ils aillent raconter tout et n’importe quoi. Si ce n’est pas déjà fait !

 Bien…

 Alors ? tranche Aram sèchement. Qu’est-ce que vous attendez pour aller les chercher ? »

*

Je suis rentré au village profondément mal à l’aise. Quelle méthode Aram allait-il choisir pour imposer le silence aux gamins ? Les réduire au silence… définitivement ?

Dans ce monde de brutes, je pouvais tout envisager. Et je refusais d’être le complice d’un acte de barbarie, contraire à ma foi, à mes principes, à tout ce qui me définit. Pourtant, j’avais beau tourner et retourner la situation, chercher une issue honorable, je n’en voyais aucune autre que l’obéissance.

C’est donc la conscience lourde, la mort dans l’âme, que je suis allé les chercher chez leurs parents. En chemin, je leur ai posé des questions détournées, prudentes, pour tenter de savoir s’ils avaient vendu la mèche. Leurs réponses ne m’ont guère rassuré. Et si moi-même je doutais, Aram, lui, ne les croirait certainement pas.

En fin stratège, Aram les a cuisinés longuement. Les questions étaient précises, insistantes, parfois déstabilisantes. Pourtant, les gamins n’ont pas varié. Leur version est restée la même, droite, sans faille. Et j’ai compris, au regard qu’Aram m’a lancé, qu’il venait de leur accorder une chance.

Je pense que le métier du père de Zakaria a pesé dans la balance. Le regard d’Aram s’est brièvement illuminé lorsqu’il a entendu le mot forgeron. Une lueur d’intérêt, presque de satisfaction. Mais cette clémence avait un prix.

La vie des gamins a basculé sur-le-champ. Aram leur a imposé le noviciat sans appel et les a placés sous la responsabilité immédiate de Tedore. Une décision présentée comme une protection… mais qui ressemblait davantage à une mise sous contrôle.

J’ai ensuite accompagné Aram et Ali jusqu’au village. Ils ont longuement parlementé avec les parents, ont pris pension à l’auberge, puis ont requis les services du forgeron et ceux du charpentier.

Depuis, voilà plusieurs jours qu’ils partent à l’aube et ne reviennent qu’au crépuscule.

Officiellement, ils rénovent le monastère — qui, il faut bien l’admettre, en a grand besoin. Mais les bruits courent. Les regards se croisent, les voix se font plus basses. Les villageois ne sont pas dupes.

Le secret… ne tiendra pas longtemps.

*

Pressé par mes paroissiens, et n’y tenant plus — quitte à m’attirer les foudres d’Aram — j’ai emprunté le chemin interdit qui serpente à travers la forêt. Mais j’ai été stoppé avant la crête par deux nouveaux soldats. Des visages fermés, des armes bien visibles. Il m’a fallu parlementer longuement pour qu’un d’eux consente à aller quérir un laissez-passer.

L’autorisation enfin obtenue, j’ai pu poursuivre jusqu’au site…

Un site méconnaissable.

Il est désormais gardé par une douzaine d’hommes armés. À vrai dire, je n’en suis qu’à moitié surpris. Aram et Ali sont là, tous deux présents, et semblent presque ravis de me voir — même si une irritation palpable affleure sous leurs politesses.

Le lieu s’est transformé en un véritable amphithéâtre à ciel ouvert. La caverne a disparu, éventrée, mangée par les travaux. Et une partie de la machine apparaît enfin.

Une masse inhumaine. Froide. Impassible.

Devant elle, ils ont bâti une étrange machinerie : une sorte d’arbalète géante, couplée à un énorme soufflet de forge. Une œuvre de force et d’ingéniosité… et pourtant inutile.

Ils n’arrivent pas à atteindre la machine.

L’eau gèle instantanément à quinze pieds de l’engin. Le métal se fissure et éclate comme du verre. Les projectiles, quels qu’ils soient, sont pulvérisés, désintégrés avant même de l’effleurer.

« Machine d’aujourd’hui contre… machine d’hier ou de demain. David contre Goliath, grimace Aram. Mais nous n’avons pas dit notre dernier mot. »

Loin de les décourager, l’obstacle semble les exalter. La difficulté les aiguillonne, nourrit leur acharnement.

Aram et Ali — deux hommes tenaces face à l’adversité — viennent de trouver leur défi.

*

Quatre jours ont passé. L’office de matines à peine achevé, je suis aussitôt assailli par les questions — légitimes — de mes paroissiens.

Ils veulent savoir. Ils exigent de comprendre ce qui se trame de l’autre côté de la crête. Ils ont vu les soldats. Et surtout, ils ont peur.

« Mon Père, cessez de nous prendre pour des imbéciles et dites-nous ce qu’ils font là-bas !

 On a le droit de savoir !

 Ils font fuir le gibier, et ils… »

Une explosion interrompt la phrase.

Le sol tremble. Les tableaux frémissent. Des éclats de plâtre se détachent du plafond lézardé et s’écrasent à nos pieds ! Dieu merci, sans gravité.

« Il faut sortir ! »

La panique l’emporte sur toute autre considération. Nous nous précipitons vers l’extérieur.

Mais déjà, le calme est revenu.

Dehors, les villageois sont rassemblés. Les visages sont blêmes, les regards inquiets se croisent. Le village est en émoi — et il le serait à moins.

« Des dégâts ? Des blessés ? »

Les regards se cherchent, s’accrochent, s’interrogent.

« Non…

 Plus de peur que de mal.

 Encore un tremblement de terre !

 Penses-tu ! » tonne le plus coléreux d’entre eux. Boris, le fermier de Bordjomi, le visage rouge, les poings serrés. « C’est eux qui ont fait ça !

 Mon Père ! reprend une voix tremblante. Quelle diablerie ont-ils inventée ? »

Tous les regards convergent vers moi.

Je sens leur attente, leur crainte, leur colère contenue. Une foule silencieuse, suspendue à mes lèvres.

Je ne peux pas leur mentir.

J’inspire… profondément…

et je soupire longuement.

« Mes enfants… » Ma voix se veut calme, mais je la sens vibrer. « Il se passe bien quelque chose derrière le mont… Quelque chose d’étrange… quelque chose qui nous dépasse… »

Je marque une pause. Les visages sont fermés, inquiets.

« Tous. Oui… tous, autant que nous sommes… nous, simples mortels. »

Un murmure parcourt l’assemblée. Je poursuis, plus grave encore :

« Tedore Davitachvili, l’higoumène du monastère, a demandé l’aide des autorités… Ce sont les étrangers qui passent leurs nuits au village. Des étrangers que vous avez croisés… pour la plupart d’entre vous… »

Des regards se durcissent. Certains hochent la tête.

« Des étrangers venus nous aider.

 Nous aider ? s’étonne une voix, incrédule.

 Oui… nous aider. » Je soutiens leurs regards. « Aram… Aram Lomadzé… est l’émissaire de Sa Sainteté David III Gobéladzé… »

La foule bruisse aussitôt. Des chuchotements, des exclamations étouffées, un mélange de soulagement et de crainte.

Le nom seul suffit à faire naître le trouble.

« Et le musulman ? »

La question fuse, directe.

« C’est un… un sage. Un savant originaire d’une contrée lointaine. » J’hésite un instant. « Mais c’est vrai… ils ne sont pas venus pour restaurer le monastère… Là, je vous dois la vérité. »

Je baisse légèrement la tête.

« Nous vous avons menti. Oui… menti. Parce que nous ne voulions pas… vous inquiéter. »

Un silence pesant s’abat.

Je reprends, plus grave encore :

« Mais… je ne vous cache pas que l’explosion que nous venons d’entendre… m’alarme au plus haut point.

 Il faut aller voir ce qui s’est passé ! »

La proposition soulève aussitôt une vague d’approbations. Des voix s’élèvent, pressantes.

« Je vais y aller, dis-je alors. Et tous ceux qui souhaitent m’accompagner sont les bienvenus. »

L’enthousiasme est immédiat. Trop peut-être.

« Allons par la crête ! lance Boris.

 Oui !

 Par la crête !

 Mes enfants… » J’élève la voix pour ramener le calme. « Je pense… qu’après l’explosion… il serait plus sage, plus prudent… » Je vois déjà les mines contrariées. « … de prendre le chemin de Saghrdze, jusqu’au monastère… et surtout… de ne pas nous diviser. »

Un instant d’hésitation. Puis des hochements de tête, lents mais résolus, parcourent l’assemblée.

Et nous voilà… à douze… engagés sur le chemin.

*

À l’approche du monastère, une agitation inhabituelle nous saute aux yeux. Des silhouettes vont et viennent, des voix se croisent.

Levan et Zakaria accourent vers nous, essoufflés, livides.

« Mon Père ! Mon Père ! Une catastrophe, mon Père !

 Une catastrophe ? »

Ils parlent presque en même temps.

« Il y a deux morts !

 Et quatre blessés ! »

Je sens mon cœur se serrer.

« Deux morts ?

 Oui, mon Père ! Deux morts ! Et quatre blessés !

 Qui est mort ? Qui est blessé ? »

Zakaria avale sa salive.

« Deux soldats sont morts.

 Et les blessés ?

 Trois soldats… et Aram.

 Ils sont… gravement blessés ? »

Les deux garçons haussent les épaules, incapables de répondre.

« Et ton père, Zakaria ? Et le charpentier ? Et les moines ? Et Ali ?

 On était à l’office quand on a entendu l’explosion, reprend Levan. Les deux soldats restés au monastère sont partis voir ce qui s’était passé…

 Et ils viennent de rentrer, ajoute Zakaria, la voix basse, avec les rescapés… les blessés… et deux cadavres. »

Je ferme brièvement les yeux.

« Et Ali ?

 Je crois qu’il va bien. Je l’ai vu au chevet des blessés.

 Où sont-ils ?

 Au réfectoire, mon Père.

 Il faut absolument que je voie Ali ! »

Je me tourne alors vers ceux qui m’accompagnent.

« Attendez-moi ici… »

L’urgence ne souffre aucun délai.

À la suite des garçons, je découvre un réfectoire méconnaissable, transformé en hôpital de fortune. L’odeur âcre de brûlé et de sueur flotte dans l’air.

Tedore et deux frères s’affairent autour des blessés, qui souffrent de fractures, de brûlures, d’engelures profondes. Les gémissements se mêlent aux prières murmurées. Tous obéissent aux ordres d’Ali.

Ali… affublé d’un tablier taché, les manches relevées jusqu’aux coudes. Les gestes précis, sûrs. Le regard concentré. Ali qui, de toute évidence, n’en est pas à ses premiers soins.

Des soldats déplacent le mobilier à la hâte, dégagent de l’espace, installent un rideau de toile pour isoler Aram.

Aram… qui, pourtant gravement blessé, rayonne.

« Nous avons réussi ! Nous avons réussi !

 Réussi ? Réussi à quoi faire ?

 À la stopper ! À stopper cette diablerie… »

Il tousse violemment, tente de se redresser, puis grimace de douleur.

« Et comment avez-vous fait ?

 Comme on n’arrivait pas à atteindre la machine… on s’est attaqué à la roche… pour la déstabiliser… Oh ! Bon sang ! »

Une nouvelle quinte de toux le secoue. Il reprend, la voix plus rauque :

« D’un seul côté… du côté du Malin… Et on a fini par l’avoir… Les carreaux d’Amiran et de Iuri… ont atteint le démon… en plein cœur…

 Ils l’ont payé de leur vie », précise Ali sans lever les yeux.

Aram acquiesce faiblement et poursuit :

« Le rocher s’est déplacé… La machine a penché d’un coup… et boum ! Un éclair… et pfuit ! … »

Il marque une pause, comme s’il revivait la scène.

« Je me suis envolé en arrière… projeté contre un arbre… J’ai vu les branches… puis plus rien… »

Il ferme les yeux un instant.

« Je me suis réveillé ici.

 J’étais à l’abri pendant la manœuvre, derrière un gros rocher, explique Ali. Le rocher a sursauté… et j’ai été projeté moi aussi. J’ai cru que j’allais y rester. Mais la pente, la terre meuble et les herbes ont amorti ma chute. »

Il marque un temps, comme pour mesurer encore ce qu’il a frôlé.

« L’explosion a éventré la montagne. La machine est sortie de son axe. Elle ne tourne plus, ne bouge plus. Le sifflement s’est arrêté. Les phénomènes lumineux aussi. Et le courant froid. »

Aram fronce les sourcils.

« Et la machine ? »

Ali grimace, la voix teintée d’un regret à peine dissimulé.

« Une bonne partie… a été désintégrée. Mais il reste une grande couronne rectangulaire. Une couronne cuivrée, coiffée d’un voile opalescent. Comme un immense coffre métallique sans couvercle. »

Il cherche ses mots, précis, presque émerveillés malgré la gravité.

« Elle était encore très froide, mais j’ai pu l’approcher à moins de trois pas. Il y a quantité de fils dorés, cuivrés, noirs… Des fils gainés de matières colorées inconnues. Et j’ai observé des fragments de la coquille. L’intérieur est gravé d’étranges dessins.

 Oh ! Bon sang ! Il faut qu’j’aille voir ça ! »

Aram tente de se redresser.

« Aah !

 Tu as des côtes cassées, indique Ali sans détour. Tu vas devoir attendre plusieurs jours avant de te lever.

 Aah… »

Je prends alors mon courage à deux mains.

« Puisque nous en sommes aux choses fâcheuses… je vous informe que l’explosion a fait grand bruit… et que je ne suis pas venu seul. Une délégation du village m’accompagne. »

Aram peste, grogne, serre les dents.

« Bon ! Alors qu’ils viennent ! Et vous repartirez avec le charpentier et le forgeron. Ils ont terminé leur ouvrage, ils seront remerciés. »

Il se tourne vers Ali, le regard dur.

« Je veux que le site soit gardé jour et nuit. Que personne n’approche. Personne. »

*

Les villageois entrent en silence dans le réfectoire. Les conversations se taisent aussitôt. Les regards glissent des blessés vers Aram.

Boris, le couvre-chef de paille à la main, s’avance et s’incline avec respect.

« Monseigneur ?

 Quoi ? »

La rudesse de la réponse le fait hésiter, mais il poursuit :

« On voulait savoir ce qui se passe…

 Ce qui se passe ?… » Aram laisse échapper un rire bref, sans joie. « Il se passait de drôles de choses chez vous ! Mais j’ai fait mon devoir. Celui d’assurer votre sécurité ! Quitte à faire passer la mienne… en dernier ! »

Il se redresse légèrement, malgré la douleur.

« J’ai anéanti ce qui vous menaçait !

 Mais… qu’est-ce qui nous menaçait, Monseigneur ? »

Le regard d’Aram se durcit.

« Une diablerie, assurément. La montagne a été souillée. Contaminée… par le Diable en personne. »

Un frisson parcourt l’assemblée.

« À présent, vous n’avez plus rien à craindre… au village. »

Il marque une pause, lourde de sous-entendus.

« Mais si vous retournez là-bas… vous réveillerez le Malin. »

Il appuie chaque mot.

« Oui ! Le Malin ! Parce qu’il s’agit bien de lui. Le Malin en personne ! Il vous accompagnera jusqu’au village… et il vous anéantira ! »

Le silence devient oppressant.

D’un geste dédaigneux, Aram nous fait signe de dégager.

*

Nous sommes rentrés au village avec le charpentier et le forgeron, tous deux munis d’une bourse bien remplie. De quoi rémunérer leur travail… et acheter leur silence.

Amiran et Iuri ont été enterrés dans le cimetière du monastère. Je n’ai revu ni Aram ni Ali depuis la cérémonie.

J’ai appris, plus tard, qu’ils avaient quitté la région. Avec eux, Levan, Zakaria et les soldats. Ils avaient emporté la machine… et tous les débris qu’ils avaient pu récupérer.

Comme si rien ne devait subsister.

Tedore m’a rapporté la suite de notre entrevue dans le réfectoire. À peine avions-nous quitté les lieux qu’Ali sortait de sa poche un fil jaune et le tendait à Aram.

« J’ai ramené un fil… Cela ressemble fort à du cuivre. Un fil à plusieurs brins, tressés. »

Aram s’était redressé malgré la douleur.

« La gaine jaune ? Qu’est-ce que c’est ?

 Je l’ignore. Une sorte de résine, peut-être. Mais regarde… »

Ali avait alors tendu le fil à deux mains, révélant une inscription noire imprimée sur la gaine : G09-K.

Aram était resté bouche bée, les yeux écarquillés.

« Et ce n’est pas tout… »

Ali avait soigneusement enroulé le fil, l’avait glissé dans la poche de son tablier… puis en avait sorti une pièce circulaire, de la taille d’une soucoupe.

« Et voici… un morceau de la coquille. »

Ali tenait la pièce à deux mains. Lentement, presque avec respect, il la retourna pour en présenter l’autre face.

Elle portait une inscription.

Nette. Parfaite.

NAVTEK.

« Des caractères latins… s’exclama Aram à voix basse, comme s’il craignait de réveiller des forces mystérieuses.

 Oui. L’hypothèse d’un peuple très ancien peut être écartée. »

Ali ne quittait pas l’inscription des yeux.

« Et ces caractères ont été imprimés à l’aide d’une technique qui nous dépasse.

 Imprimés ?

 Oui. Je ne connais aucun outil capable d’une telle prouesse. Ni chez nous ni en Occident. »

Il releva enfin la tête.

« Je suis intimement persuadé que cette machine vient du futur.

 Une machine qui aurait… remonté le temps ?

 Quelque chose comme ça.

 C’est incroyable !

 Fascinant ! »

Le silence retomba, lourd de questions.

« Et pourquoi à cet endroit ? » demanda Aram.

Ali esquissa un sourire grave.

« Cela… seul l’avenir le dira à nos descendants. En attendant, il faut à tout prix isoler cette machine. La mettre à l’abri.

 Et déjà récupérer tous les morceaux ! Tout ce qui traîne !

 Je réquisitionne les soldats valides pour ratisser la zone. Ensuite, nous ferons un tri… et un inventaire. »

Tedore m’a également rapporté une scène troublante. Une scène dont frère Nikoloz fut témoin.

Lorsque les soldats ont chargé la machine sur le chariot — un chariot qu’ils avaient hissé jusqu’au lieu de l’explosion après avoir élargi le chemin — l’un d’eux est monté sur le rebord de l’engin pour en vérifier l’arrimage.

Et il a disparu.

Disparu.

Frère Nikoloz assure qu’il a été comme… aspiré. Pas de cri. Pas de lutte. Un instant, il était là. L’instant suivant, il n’y avait plus rien.

Quelques mois plus tard, le charpentier m’a rapporté un autre récit, tout aussi inquiétant. La fille de son collègue de Skhvilisi, le village voisin, aurait connu la même mésaventure. Le convoi avait quitté Abastumani pour s’arrêter une journée à Skhvilisi, le temps que le menuisier façonne un couvercle de fortune pour l’engin.

Myriam, la fille du menuisier, racontait avoir été happée par la diablerie… puis recrachée… des siècles plus tard.

Perplexe, je suis allé à sa rencontre.

Je l’ai trouvée profondément troublée. Myriam, treize ans à peine, refusait d’en parler, voulait oublier, effacer l’affaire. Elle disait que personne ne la croyait, qu’on la prenait pour une folle.

Il m’a fallu du temps pour gagner sa confiance. Je lui ai juré de ne rien répéter de ce qu’elle me confierait, sous le sceau inviolable de la confession.

Alors seulement, elle a parlé.

Je n’ai, hélas, pas compris grand-chose. Myriam disait avoir erré dans d’autres lieux, d’autres temps. Avoir rencontré des êtres étranges, vécu des jours innombrables sans boire ni manger… avant de se retrouver, soudainement, à son point de départ.

Toujours est-il que le simple fait de raconter son histoire lui a fait le plus grand bien. Comme si elle s’était délestée d’un poids trop lourd.

J’ai eu le sentiment d’avoir exorcisé ses démons.

Mais ce sont eux qui me hantent aujourd’hui.

Sur le site, il ne reste plus qu’une clairière. À peine devine-t-on les traces du drame qui s’y est joué. Pourtant, la rumeur enfle. On raconte que le lieu est hanté. Que d’étranges lueurs y apparaissent à la nuit tombée… et que l’on peut encore entendre des cris. Des appels au secours.

*

Vingt-deux ans ont passé…

Hier, quelqu’un a toqué à ma porte.

Appuyé sur ma canne, je suis allé ouvrir… à deux jeunes seigneurs fort bien vêtus.

« Mon Père…

 Messeigneurs…

 Mais, mon Père ?… Vous ne nous reconnaissez pas ? »

Il m’a fallu un instant. Un long instant.

Les visages ont vacillé, se sont superposés à d’autres, plus jeunes, plus frêles. Les souvenirs m’ont assailli, le passé m’a submergé.

Levan.

Zakaria.

Ils m’ont confié qu’Aram et Ali, aujourd’hui décédés, avaient rejoint une organisation. Une confrérie discrète, née dans l’ombre, décidée à veiller en secret sur la machine.

Une machine qui avait conservé tous ses pouvoirs.

Une toute-puissance bien au-delà de notre modeste compréhension humaine.