Chapitre 8-05

8.0.3

Métropole romaine – 2352

Novembre.

Il fait nuit sur la métropole romaine. Une nuit lourde, basse, que la bruine rend encore plus opaque. Les lumières de la ville scintillent, fragmentées par le crachin persistant qui tombe depuis le matin, dessinant des traînées floues sur les vitres et les façades. Les voies aériennes vibrent doucement au-dessus des rues, et une rame du tramway suspendu ralentit avant de stopper à la station Albuccione.

Les portes s’ouvrent dans un souffle feutré. Quelques voyageurs descendent, silhouettes pressées, têtes baissées, manteaux fermés jusqu’au menton. Parmi eux se trouve Hani Farouk. Vingt-huit ans. Un jeune homme au type méditerranéen, au teint mat, aux traits fins mais tirés. Son visage est fermé, marqué par une tristesse discrète, presque contenue, comme si ses pensées pesaient plus lourd que son corps. Son regard glisse sans s’arrêter sur les alentours, absorbé par quelque chose de sombre, de lointain.

L’escalator l’entraîne vers le bas, lentement, mécaniquement, jusqu’à une place encerclée de petits immeubles résidentiels. Des constructions modernes, élégantes, aux balcons végétalisés, dont les lumières chaudes contrastent avec l’humidité froide de l’air. Hani relève instinctivement le col de son manteau, en quête d’une protection qui dépasse le simple froid. Le crachin colle aux cheveux, imprègne les tissus, assourdit les sons.

Il traverse la place sans presser le pas, sous le halo blafard des réverbères. Ses chaussures humides résonnent faiblement sur le sol lisse. Arrivé devant l’entrée d’un immeuble, il ralentit encore, puis franchit le seuil. Les portes vitrées coulissent silencieusement et s’ouvrent sur un hall largement éclairé. Un espace propre, presque trop net, qui donne directement sur un patio intérieur baigné de lumière artificielle et de verdure soigneusement entretenue. Des plantes tropicales, des arbres nains, des murs vivants. Un îlot de sérénité au cœur de la ville.

Hani bifurque sur la gauche et appelle l’ascenseur. Les portes se referment derrière lui. La cabine s’élève en douceur et s’immobilise au deuxième étage. Dans le couloir, la troisième porte sur la gauche s’ouvre automatiquement à son approche. Elle donne sur un salon ouvert, prolongé par un coin cuisine et une salle à manger intégrée, aux lignes sobres et chaleureuses.

Hani entre. Il retire son manteau lentement, presque avec soin, comme si chaque geste devait rester maîtrisé. Il l’accroche dans la penderie, vérifie qu’il est bien en place, puis referme la porte.

Anca Vlădoiu s’approche de lui. Petite brune aux cheveux mi-longs, en tenue de ville, manteau déjà sur le bras, sac à l’épaule. Son visage s’illumine d’un large sourire dès qu’elle le voit.

« Bonsoir, mon Amour…

 Bonsoir, ma Chérie. T’es déjà prête à partir ? »

Anca fait une moue désolée. Elle incline légèrement la tête, comme pour s’excuser avant même de parler.

« Je commence plus tôt… Je finirai plus tôt ! »

Elle ouvre de grands yeux ronds, hausse les épaules dans un geste faussement léger, presque enfantin. Hani répond par un haussement d’épaules dépité. Le geste est bref, résigné. Ils s’approchent l’un de l’autre, s’enlacent, puis s’embrassent. Un baiser tendre, un peu trop court, chargé de ce qui ne se dit pas.

Anca grimace doucement : « Bon… faut que j’y aille…

 Alors à demain…

 À tout à l’heure. J’te fais signe dès que j’arrive. »

Hani la regarde jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans l’ascenseur. Il reste immobile quelques secondes après la fermeture des portes, comme si le silence venait de gagner brusquement en épaisseur.

« Bonsoir, Hani… » annonce une voix féminine.

La voix d’Alia, l’IA de l’appartement. Douce, neutre, parfaitement modulée.

Hani soupire avant de répondre un bonsoir sans enthousiasme. Il se déchausse près de l’entrée, laisse ses chaussures parfaitement alignées, puis traverse le salon d’un pas las. Il se laisse choir sur le canapé, le regard perdu vers la baie vitrée où les lumières de la ville continuent de trembler sous la pluie fine.

Le silence reprend sa place.

Un silence habité.