Hani Farouk
Un baiser sur la joue me cueille en plein rêve. Un rêve étrange, presque trop net pour s’effacer aussitôt. Je volais — ou plutôt je planais — au-dessus d’un fleuve aux eaux dorées, lentes, immobiles. Elles reflétaient un ciel orange, dense, irréel, comme si l’horizon avait été peint à la main. Aucun bruit. Aucun repère. Juste cette sensation de liberté absolue, suspendue. Mon besoin inassouvi de grands espaces prenait forme, enfin, sans murs, sans limites.
« Bonjour, mon Amour… »
Sa voix me ramène doucement. Le monde réel se superpose au rêve, sans brutalité. J’ouvre les yeux à moitié, encore engourdi.
« Mmm… Ta nuit s’est bien passée ?
— Elle est passée. »
Elle marque une courte pause, puis ajoute, avec une inflexion qui me réveille un peu plus :
« Et j’en ai profité pour… prospecter un peu. »
Un éclair de malice pétille dans ses yeux noirs. Un éclat que je connais bien. Celui qui annonce une idée déjà bien installée. Je me redresse aussitôt, l’esprit encore embrumé mais soudain attentif.
« T’as trouvé quelque chose ? »
Elle répond par une moue adorable, volontairement ambiguë, qui me donne immédiatement envie de l’embrasser. Elle se retient pourtant, comme pour prolonger le suspense.
« Je ne sais pas ce que tu vas en penser.
— Dis toujours… »
Elle ne répond pas tout de suite. Elle m’observe, comme si elle évaluait la solidité du terrain avant d’avancer.
« La distance ne t’effraie pas ?
— La distance ? » Je fronce légèrement les sourcils. « Non. Pourquoi ? Elle devrait ?
— Ne plus revoir la famille ? Ne plus revoir les amis ?
— Oh ! » Je balaie l’objection d’un geste encore un peu vague. « Ils pourront toujours venir nous voir. »
Elle hoche lentement la tête, puis grimace, comme si cette réponse, pourtant rassurante, ne suffisait pas.
« Et si c’était vraiment… très loin ? »
Quelque chose se resserre en moi. Je crois comprendre ce qu’Anca sous-entend avant même qu’elle ne le formule. Mon esprit cherche une autre interprétation, une issue plus raisonnable.
« Non ?
— Si. »
Le mot tombe, simple, net, irrévocable.
« Waouh… » J’ai l’impression de recevoir un coup de massue en pleine poitrine. Pas de douleur franche, plutôt un choc sourd, profond, qui coupe le souffle. Mars. Le mot ne se prononce pas encore, mais il est là, suspendu entre nous, lourd de sens.
« On peut regarder les annonces, reprend-elle plus doucement. Ça n’engage en rien… »
Je reste silencieux un instant. Les images se bousculent. L’éloignement. La rupture. L’inconnu absolu. Et en même temps… cet espace infini que je réclame depuis des mois sans vraiment oser le nommer.
« C’est sûr. » Ma voix me paraît étrangement calme. « Après tout… pourquoi pas ? »
Je marque une pause. Je pèse chaque mot.
« Mais faudrait que ça en vaille vraiment la peine… »
Je relève les yeux vers elle.
« Faudrait… quelque chose d’exceptionnel. »
Elle sourit.
Et je sais, à cet instant précis, que plus rien n’est tout à fait comme avant.
« Alia ?
— Anca ?
— Tu peux afficher les deux annonces que j’ai sélectionnées. »
L’hologramme apparaît aussitôt au centre du salon, projeté dans un silence presque solennel. Deux images prennent forme, côte à côte, flottant à hauteur de regard. Deux propositions. Deux mondes.
Celui de gauche attire d’abord l’œil par ses couleurs. Des bâtiments blancs et bleus, aux lignes douces, presque organiques. Rien d’anguleux. Rien d’agressif. Des structures arrondies, comme de gros rochers polis par le temps, disposés pêle-mêle le long d’une plage de galets gris. Une plage qui borde les eaux émeraude du bassin d’Hellas. La lumière martienne y donne une teinte irréelle, presque surnaturelle. Le lieu dégage quelque chose de paisible, de rassurant. Presque trop.
Un encart s’affiche : 290 000 Confors.
Un prix raisonnable, surtout comparé aux 780 000 Confors exigés pour Dörtyol. Cette simple comparaison me serre brièvement la gorge.
Mais mon regard glisse déjà vers la droite.
Et là…
Le souffle se coupe.
Le deuxième complexe est indiqué comme un centre sportif, mais le terme paraît soudain bien pauvre. L’emplacement est à couper le souffle. Littéralement. Le site est accroché au sommet d’un surplomb rocheux, tel un poste de commandement à la proue d’un navire de pierre lancé dans le vide. Le point culminant du Grand Canyon de Ma’adim, d’après les indications holographiques.
Près de… onze cents mètres de dénivelé !
Le fleuve serpente en contrebas, mince ruban sombre au fond d’un gouffre vertigineux.
Les bâtiments m’évoquent immédiatement un as de pique. Une géométrie audacieuse, presque provocante. Au centre, un bassin triangulaire. À la pointe de l’as de pique, le bâtiment principal se détache, massif et élégant à la fois, prolongé par une terrasse… panoramique… grandiose. Une terrasse qui semble défier la gravité, comme si elle attendait que quelqu’un ose s’y tenir.
Un chiffre clignote.
69 000 Confors.
Je cligne des yeux.
Une erreur. Forcément.
« Alors ? me demande Anca, guettant ma réaction.
— Waouh ! » Ma voix me trahit. « Celui de Ma’adim ! Impressionnant !
— Et celui du bassin d’Hellas ? »
Je jette un regard à la plage de galets, aux bâtiments doux et sages.
« Bof ! » Je hausse légèrement les épaules. « Je pense qu’on peut trouver mieux sur Terre. Il manque des infrastructures. Une jetée, un port de plaisance, une plage de sable… »
Je me tourne à nouveau vers le gouffre martien.
« Mais celui de Ma’adim… Là… Il est exceptionnel. »
Je marque une pause, puis fronce les sourcils.
« Alia ?
— Hani ?
— L’annonce de Ma’adim est toujours d’actualité ?
— Oui, Hani.
— Elle est en ligne depuis quand ?
— Un certain temps, Hani.
— Un certain temps ? » Je grimace. « C’est-à-dire ?
— Je n’ai pas l’information.
— Oh… » Je souffle, un peu agacé. « Les métadonnées ! La date de la création de l’annonce, la date du montage, les dernières modifications ?
— Je n’ai que la date du dernier accès. Celui d’Anca. Aujourd’hui à 3 h 57.
— Bizarre… »
Un silence. Puis une autre question, plus importante encore.
« Et… quel est le prix réel demandé ?
— 69 000 Confors.
— Mmm… » Je secoue la tête. « Ça m’étonnerait ! » Je jette un regard à Anca. « T’as les détails ?
— Le prix a été fixé par le gouvernement martien. Les 69 000 Confors correspondent au solde débiteur du compte de la MBJA…
— Hein ? » Je relève brusquement la tête. « MBJA ?
— Mars Base Jump Association.
— Base Jump… » Je laisse échapper un petit rire nerveux. « D’accord…
— Le gouvernement martien avait accordé une concession à la MBJA. Une association qui n’a pas rempli ses engagements. La concession lui a été retirée. »
Tout s’assemble. L’emplacement extrême. L’architecture radicale. Le prix dérisoire.
« O.K. » Je sens mon cœur battre un peu plus vite. « On peut voir l’intérieur ? »
La visite débute par la base de l’as de pique. Un vaste hall d’accueil s’ouvre devant nous, ample, presque cérémoniel. Les volumes sont généreux, les lignes nettes, pensées pour impressionner dès l’entrée. On sent la volonté d’en mettre plein la vue, de marquer les esprits. À gauche, trois bâtiments se succèdent sur deux niveaux. Des constructions sobres, efficaces, sans fioritures inutiles. Huit chambres pour le premier, quatre pour le deuxième, huit pour le troisième. Vingt chambres au total. Un chiffre raisonnable, cohérent.
Les deux bâtiments suivants s’avancent davantage vers le canyon. Là, le ton change. Quatre suites somptueuses, disposées en demi-niveau, semblent littéralement suspendues au-dessus du vide. L’architecture épouse la roche, la défie presque. Je ressens un mélange d’admiration et d’appréhension.
Nous traversons ensuite des locaux techniques, vastes, fonctionnels, bien pensés. Une cuisine en demi-sous-sol apparaît, professionnelle, dimensionnée pour un service soutenu. Puis, soudain, l’espace s’ouvre.
La salle de restaurant.
Une claque visuelle. Une salle baignée de lumière, ouverte sur le canyon. Le regard plonge immédiatement vers l’horizon martien, happé par l’immensité. On oublie presque l’intérieur tant le paysage impose sa présence. Quelques marches conduisent à l’extérieur.
La terrasse.
Panoramique.
Exceptionnelle.
Elle semble flotter au-dessus du vide, comme une avancée audacieuse taillée dans le roc. Et sous cette terrasse…
« Waouh ! »
Une piscine.
Mais pas n’importe laquelle.
Une piscine au fond transparent.
Elle donne directement sur le gouffre. Sur les onze cents mètres de dénivelé. L’eau paraît suspendue dans l’air, tenue par un simple caprice d’ingénierie.
« La piscine ! » Ma voix tremble légèrement. « Comment ça peut être possible ?
— La gravité martienne permet ce genre d’excentricité. »
Je reste un instant sans voix. Je m’imagine des corps flottant au-dessus du vide, des silhouettes découpées sur l’abîme, l’adrénaline mêlée au luxe. C’est fou. Totalement déraisonnable. Et terriblement séduisant.
La visite se poursuit. Une salle en amphithéâtre apparaît ensuite, sans doute prévue pour des conférences, des briefings sportifs, des événements. Puis nous basculons dans les bâtiments de droite. Deux bâtiments abritant chacun quatre suites en demi-niveau, puis trois autres bâtiments comptant vingt chambres supplémentaires. Une parfaite symétrie. Les bâtiments de droite sont les miroirs de ceux de gauche.
Quarante chambres.
Huit suites.
Un hôtel à taille humaine. Ni trop grand. Ni trop petit. Juste assez pour créer une atmosphère, une identité.
Je me tourne vers Anca.
« Chérie ? Tu serais partante ? »
Elle ne répond pas tout de suite. Elle réfléchit.
« Déjà pour étudier le dossier. »
Elle hésite, puis grimace légèrement.
« Pour aller voir le site… » Elle hoche la tête. « Là… ça fait loin… »
Je comprends. Mars n’est pas un simple déplacement professionnel. C’est un engagement.
« Alia ?
— Hani ?
— Tu nous fais une recherche approfondie sur le site de Ma’adim. Toutes les données. Et tout ce que tu peux trouver sur la… MBJA.
— Et montre-nous des images du site en temps réel. »
Une vue satellite du canyon s’affiche aussitôt. Le paysage est brut, monumental. Des teintes ocre à perte de vue, des ombres démesurées qui soulignent la profondeur des reliefs. Sur place, le soleil se couche. Il est 19 h 15 SMT. SMT pour Syrtis Major Mean Time.
Les images nous parviennent avec un décalage de plus de quatre minutes. Le zoom s’opère lentement. Trop lentement. L’hôtel apparaît enfin.
Et là…
Mon enthousiasme s’effondre.
Les bâtiments sont recouverts d’ocre, comme s’ils avaient été volontairement camouflés, avalés par le paysage. Le bassin central n’est plus qu’un souvenir effacé. Plus de reflets. Plus de transparence. Les broussailles ont envahi les abords, grignoté les accès, colonisé les terrasses. Le site semble abandonné depuis longtemps. Délaissé. Oublié.
Nous nous regardons, Anca et moi, en grimaçant.
« C’était trop beau… »
Je souffle lentement. Puis je me redresse.
« Alia ?
— Anca ?
— Peux-tu programmer un survol de drone pour demain ?
— Il va me falloir des autorisations.
— Tu demandes de notre part. » Ma voix est ferme. « Et tu précises que nous sommes des acheteurs potentiels. Ça ne devrait pas poser problème.
— Et tu paramètres un survol minutieux des extérieurs. »
Je précise, presque trop vite : « En insistant sur tout ce qui pourrait poser problème. Les défauts de structure. Le gros œuvre. Tout. »
Anca acquiesce.
« Et si les Martiens le souhaitent, ajoute-t-elle, qu’ils n’hésitent pas à nous contacter. »
L’image reste suspendue devant nous.
Un lieu démesuré.
Abandonné.
Et pourtant… impossible de détourner le regard.
*
La journée fut interminable.
Oui. Interminable.
Il n’y a rien de plus long que d’attendre des informations susceptibles de bouleverser une vie entière. Rien de plus pesant que ce temps suspendu, où l’on fait semblant de travailler, de sourire, de répondre machinalement… alors que l’esprit est ailleurs. Déjà projeté. Déjà inquiet.
Anca m’avait joint pendant ma pause méridienne. Sa voix était vive, presque fébrile. Trop occupée à décortiquer les documents martiens — et sans doute à se projeter, elle aussi, dans un futur possible — elle n’avait même pas essayé de dormir. Je la connais. Quand quelque chose l’obsède, le reste disparaît.
Les premières informations remontaient à 2318. Les études préliminaires. Le projet. Puis la construction en 2319. Une ouverture au public en 2320.
Il y a… trente-deux ans.
Les archives étaient abondantes. Trop, presque. Rapports techniques, plans, comptes rendus, bilans d’activité… Une véritable pléthore de documents jusqu’en 2328. Puis, soudain… plus rien.
Un silence étrange.
Inexpliqué.
À 22 heures précises, un message estampillé « MARGOV » s’afficha. Le gouvernement martien. Rien que l’en-tête me fit me redresser. Le message était accompagné d’une courte vidéo.
Un jeune couple apparaissait à l’écran. Des natifs de Mars, à n’en pas douter. Leurs corps, à la silhouette longiligne poussée à l’extrême, semblaient presque irréels pour nous, Terriens. Leurs traits fins, leurs gestes fluides. Ils souriaient, avenants, parfaitement à l’aise face à la caméra. Ils accordaient sans réserve le survol de drone du site. Mieux encore : ils proposaient d’envoyer une équipe pour filmer l’intérieur des bâtiments.
Ils joignaient plusieurs documents officiels et insistaient sur leur entière disponibilité pour toute information complémentaire.
Je les remerciai pour leur diligence et acceptai leur proposition sans hésiter.
Un peu plus de deux heures plus tard, les images du drone me parvenaient enfin.
Dès les premières secondes, une impression étrange s’imposa à moi.
Le site évoquait un décor de cinéma.
Les villes fantômes du Far West.
Les vestiges de la conquête martienne.
Les traces figées d’une ambition démesurée, abandonnée en plein élan.
Sur la vidéo holographique de l’annonce, aucun nom n’apparaissait sur le bâtiment d’accueil. Aujourd’hui, une enseigne surplombe l’entrée :
« MA’ADIM MBJA »
Juste au-dessus, un dessin surprenant : un écureuil volant, l’air espiègle, affublé de lunettes d’aviateur d’un autre âge. Une mascotte décalée. Presque enfantine. Un détail qui tranche avec la monumentalité du lieu… et qui le rend étrangement plus humain.
Le constat technique est sans appel.
Les enduits sont à reprendre sur l’ensemble des façades.
Les menuiseries… à remplacer intégralement.
Le terrain est envahi. À débroussailler de fond en comble.
Et je n’ai aucun mal à imaginer l’état de la décoration intérieure. Tout est à refaire. Absolument tout.
Pourtant…
Le gros œuvre, lui, ne semble pas avoir souffert. Les structures tiennent. Les volumes sont sains. Le site a été abandonné, oui… mais pas détruit.
Je laisse défiler les images encore quelques instants, pensif.
Soixante-neuf mille Confors.
Un chiffre qui, désormais, me paraît… largement négociable.
*
Et nous avons négocié.
Longtemps. Méthodiquement. Sur la base d’un partenariat technique et financier avec le gouvernement martien. Ils y voyaient une réhabilitation à moindre coût, un symbole de relance, une vitrine potentielle. Nous y voyions… une chance unique. Presque indécente.
L’accord fut scellé avec une facilité qui aurait dû m’alerter davantage.
Le gouvernement acceptait de prendre en charge les frais de notre déménagement. Le transport du matériel essentiel. Et surtout… le voyage.
Mars.
Un aller simple.
Pour deux personnes.
La formule, sèche, administrative, me heurta plus que je ne l’aurais cru. Un aller simple. Pas de retour prévu. Pas de clause de repli. Comme si, dès la signature, une ligne invisible venait d’être franchie.
Nous sommes ensuite allés faire nos adieux.
Dans le judet de Harghita, en Roumanie, pour la famille d’Anca. Les collines boisées, l’air froid, les silences lourds de non-dits. Sa mère tentait de sourire, son père serrait trop fort nos mains. Ils parlaient d’avenir, de communications régulières, de visites possibles… sans jamais prononcer le mot distance.
Puis ce fut mon tour.
La wilaya d’Annaba, en Algérie. La mer, toujours là, immuable. Les embrassades, les regards appuyés. Les recommandations inutiles. Ma mère pleurait sans bruit. Mon père hochait la tête, grave, fier peut-être… inquiet sûrement. J’avais l’impression de trahir quelque chose d’ancien, de profond, sans parvenir à dire quoi.
Nos amis, eux, ont promis.
Des promesses sincères, j’en suis sûr.
Un congé sabbatique. Une visite. Un jour.
Pourtant…
Il reste cette zone d’ombre.
Inquiétante. Persistante.
Tout porte à croire que le site de Ma’adim a été déserté du jour au lendemain.
Août 2328.
Pas de transition. Pas de déclin progressif. Pas de rapports alarmants. Juste… un arrêt net. Comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur.
Alors que s’est-il passé ?
Comment se fait-il que le gouvernement martien, malgré les photos, malgré les documents officiels, malgré les archives détaillées, soit incapable de trouver des témoins directs de l’époque ? Vingt-quatre ans, ce n’est pourtant pas si vieux. Certains des acteurs de cette histoire devraient encore être en vie. Quelque part.
À moins que…
À moins que quelqu’un n’ait volontairement effacé une partie du puzzle.
Et tandis que je contemple une dernière fois les images du canyon de Ma’adim, baigné de cette lumière ocre si particulière, une pensée me traverse, glaciale :
Nous n’achetons peut-être pas seulement un hôtel abandonné. Mais un silence.
