8.0.5 MARS
Hani Farouk
17 octobre 2353.
Cette fois, nous y sommes.
Une date que j’ai retournée mille fois dans ma tête pendant le voyage. Une date abstraite, presque théorique… jusqu’à maintenant. Le NF11 a atteint son orbite martienne depuis un peu plus de deux heures. Deux heures suspendues, hors du temps, durant lesquelles l’excitation s’est mêlée à une appréhension sourde.
La gravité artificielle a été stoppée, sans cérémonie. Une transition assez brutale. Le corps s’y habitue, bien sûr, mais jamais totalement. Les jambes flottent un peu trop haut, le ventre se soulève, et le cerveau met quelques secondes à accepter que le haut et le bas n’ont plus vraiment de sens.
Le transbordement a commencé.
Par Marstrollers.
De petits appareils trapus, de douze places assises, conçus pour faire la navette entre l’orbite et la surface. Pas de luxe inutile. Juste l’essentiel : une promesse de descente.
Les deux premiers Marstrollers nous ont déjà quittés. Nous les avons regardés s’éloigner à travers les baies d’observation du NF11, de simples silhouettes métalliques happées par l’ombre rouge de la planète.
Le troisième s’apprête à faire de même.
Nous ne sommes plus que neuf pour le dernier.
Martha, l’une des pilotes, concentrée, silencieuse. Jessie, une hôtesse à l’enthousiasme contenu, comme si elle mesurait l’importance du moment pour chacun de nous. La petite famille colombienne — les parents tentent de calmer leur fille, Paola, trop excitée pour avoir peur. Le couple pakistanais, main dans la main, mutique depuis le début du transbordement. Et puis Anca et moi.
Nous échangeons un regard. Un de ceux qui disent tout sans rien formuler.
Jessie entre la première dans l’appareil. Elle se retourne vers nous avec un sourire professionnel, presque cérémoniel.
« Je vous en prie… Installez-vous, s’il vous plaît. Et attachez-vous dès que possible. »
L’intérieur du Marstroller est plus étroit que je ne l’imaginais. Des fauteuils bleu nuit, solides, enveloppants, sont disposés sur trois rangées, séparées par une allée centrale à peine assez large pour laisser passer une personne. Les parois sont tapissées de panneaux techniques. Rien n’est laissé au hasard.
Je m’assois près d’un hublot. Instinctivement.
Besoin de voir.
Anca prend place à ma gauche. Elle me frôle le bras. Un contact rassurant. Nécessaire.
Je boucle mon harnais. Le cliquetis métallique résonne étrangement fort dans le silence de la cabine. Autour de nous, chacun s’attache à son tour. Les gestes en apesanteur sont lents, précis, presque solennels.
Martha est la dernière à s’installer. Elle vérifie chaque voyant, chaque paramètre. Ses mouvements sont calmes, maîtrisés. Des gestes répétés des centaines de fois… mais qui, pour nous, n’auront normalement lieu qu’une seule fois.
Je jette un coup d’œil par le hublot.
Mars est là. Juste là.
Une masse vivante, immense, silencieuse.
Et je comprends soudain que le voyage se termine… mais que tout le reste commence.
La porte se referme dans un chuintement feutré.
Un son net. Définitif.
Les réacteurs prennent vie presque aussitôt. Pas une explosion. Pas un grondement. Juste une montée progressive de vibrations, sourdes, contenues, qui se propagent à travers la structure de l’appareil et viennent se loger dans la poitrine.
“Ding !“
Un hologramme s’illumine au centre de la cabine. Les informations du vol se déploient en trois dimensions : altitude orbitale, vitesse relative, trajectoire de descente. Une carte translucide détaille le parcours prévu jusqu’à la surface martienne, une spirale lente qui s’enroule vers le sol.
J’entends les bruits du désarrimage. Des claquements secs, métalliques. Chaque déclic marque une rupture supplémentaire avec le NF11.
« C’est parti ! » sourit Martha.
Sa voix est calme. Presque joyeuse. Pour elle, ce n’est qu’une manœuvre de plus. Pour nous… c’est un point de non-retour.
Par le hublot, je vois la navette s’éloigner lentement. Le NF11 glisse dans mon champ de vision, majestueux, immobile en apparence. Sur sa coque argentée, les lettres noires ressortent avec une netteté presque irréelle : NF11. Juste à droite, le griffon aux cinq étoiles — le logo de la Confédération — veille, impassible.
Je reste accroché à cette image.
Puis quelque chose bouge.
Je vois la soute se détacher du NF11. Une masse sombre qui se libère, bascule… et plonge.
Les bagages arriveront avant nous.
Un détail pratique. Rassurant, peut-être.
Mais je ne peux m’empêcher d’y voir un symbole : nos vies viennent de nous devancer, happées par cette planète régénérée, aux océans sombres et aux continents vivants, tandis que nous suivons, encore suspendus entre deux mondes.
Anca serre ma main au moment précis où le Marstroller entame, à son tour, une brusque plongée.
Mon estomac se soulève instantanément. Une sensation violente, presque primitive, comme si tout mon corps refusait d’obéir aux lois nouvelles qui s’imposent à lui. Quelques cris de surprise fusent dans la cabine. Des exclamations étouffées, nerveuses. Paola, la petite colombienne rit d’un rire trop aigu pour être totalement rassuré.
Jessie se retourne aussitôt.
« Tout va bien. C’est normal. La phase d’entrée atmosphérique commence. »
Martha, aux commandes, enfonce légèrement son siège, concentrée.
« Accrochez-vous. Ça va secouer un peu. »
Nous entrons dans l’atmosphère martienne.
Je sens les vibrations changer. Plus profondes. Plus graves. Le Marstroller frémit, comme s’il se frottait à un élément encore hostile. Par le hublot, la planète se dévoile. Pas comme sur les images. Pas comme sur les hologrammes.
Mars est immense.
Présente.
Écrasante.
Des étendues aux teintes mêlées — verts sombres, bruns chauds, bleus profonds — se déroulent sous nous. Des ombres gigantesques s’étirent, sculptées par un soleil bas, familier mais filtré par une atmosphère nouvelle. L’horizon semble plus proche, plus net, presque trop parfait.
Je me penche vers le hublot, oubliant presque la tension dans mes muscles, pour tenter d’apercevoir notre destination. Syrtis Major, au cœur d’un vaste plateau, est encore loin. Une simple tache structurée au milieu de l’immensité.
Mais elle se rapproche à une vitesse vertigineuse.
Peu à peu, les formes se précisent. Des lignes géométriques émergent du chaos minéral. Des axes, des zones pavillonnaires, des silhouettes verticales. Et soudain, je la distingue.
La tour Kepler.
Une flèche audacieuse dressée vers le ciel, réplique futuriste et grandiose de la Space Needle de Seattle. Elle capte la lumière et la renvoie comme un phare, symbole dérisoire et superbe de la présence humaine sur ce monde.
Mon souffle se coupe.
Puis l’astroport apparaît.
Massif. Fonctionnel.
Deux terminaux circulaires s’étendent de part et d’autre des pistes, parfaitement intégrés au relief. Tout est là. Réel. Concret.
Mars n’est plus une destination.
C’est désormais un lieu.
Le Marstroller ralentit brutalement.
Les vibrations changent de registre, plus sourdes, plus graves, comme si l’appareil retenait son souffle. Puis une légère secousse nous traverse… et nous amarsissons.
Les réacteurs rugissent une dernière fois, dans un grondement bref mais puissant, avant de s’éteindre net. Le silence qui suit est presque irréel. Un silence différent de celui de l’espace. Plus dense. Plus présent.
Un nouvel hologramme s’allume.
10 h 52 SMT.
Notre nouvelle heure locale.
Température extérieure : 11 °C.
Je détache mon harnais. Le cliquetis familier me paraît soudain chargé de sens. Je me redresse lentement, presque avec solennité, et ressens, pour la première fois, la gravité martienne !
Elle est là. Plus douce. Moins exigeante. Comme une main bienveillante qui soutient au lieu d’écraser. On dit qu’un Terrien s’y adapte facilement. Que l’inverse est bien plus difficile. Je comprends immédiatement pourquoi.
Je fais un pas. Puis un autre.
Mon corps répond sans résistance. Aucun vertige. Aucun malaise. Au contraire. Une sensation étrange, délicieuse même, m’envahit. Une légèreté nouvelle. Comme si mes articulations avaient retrouvé leur souplesse d’antan. Comme si mon squelette s’était délesté d’un poids inutile.
Je ne sais pas si ce sont les traitements suivis pendant le voyage. Les ajustements hormonaux. Les exercices. Ou simplement l’effet psychologique de l’instant.
Mais je me sens… en pleine forme.
Euphorique.
Presque grisé.
Une impression troublante d’avoir rajeuni. De plusieurs années, peut-être. De pouvoir aller plus loin. Plus haut. Plus longtemps.
Anca se lève à son tour. Elle me regarde, le sourire aux lèvres. Un sourire que je n’avais pas vu depuis longtemps. Libre. Léger.
Elle s’approche, m’embrasse.
Et à cet instant précis, Mars cesse définitivement d’être une planète étrangère.
« Bienvenue sur Mars ! » lancent Martha et Jessie presque à l’unisson.
Leurs sourires sont sincères, lumineux. Nous les remercions chaleureusement, peut-être un peu plus longtemps que nécessaire. Au moment de quitter le Marstroller, un léger pincement me serre la poitrine. Trente-cinq jours à partager le même espace, les mêmes routines, les mêmes petits riens… Ça crée des liens. De vrais liens. On se promet de rester en contact. On sait très bien que certains visages ne s’effaceront pas de sitôt.
Nous franchissons la porte et pénétrons dans un tunnel vitré.
Autour de nous, Mars s’étale, encore tenue à distance par le verre épais. Le sol bitumé, strié de pistes et de structures techniques, contraste avec le ciel d’un ocre pâle, presque doux. La lumière est différente. Moins crue que sur Terre. Plus diffuse. Comme filtrée.
Le tunnel débouche sur une vaste salle claire. Le protocole est fluide, parfaitement huilé. Chacun passe à son tour dans un sas transparent. Quelques secondes suffisent. Une mise à jour automatique de notre puce d’identification. Aucun bruit. Aucun contact. Le champ nous traverse, parfaitement neutre, sans aucune sensation.
Puis nous sommes accueillis par deux couples martiens.
Ils sont plus grands que la moyenne terrienne. Leurs gestes sont mesurés, précis. Leur accent chantant, légèrement traînant, me surprend agréablement. Ils nous souhaitent la bienvenue avec une chaleur qui n’a rien de protocolaire et nous invitent à les suivre.
Direction la salle de restauration.
Nous y retrouvons les autres passagers du NF11. Les visages familiers se détendent encore un peu plus. Les conversations reprennent naturellement, comme si le voyage n’était qu’une parenthèse qui se referme doucement.
La collation est… déroutante.
Un véritable déluge de spécialités martiennes et hybrides. Des textures inattendues. Des saveurs subtiles, parfois dérangeantes, parfois étonnamment proches de celles de la Terre. Anca s’amuse à tout goûter. Je la regarde faire, amusé, encore porté par cette sensation de légèreté persistante.
Après ce premier accueil, on nous guide vers un amphithéâtre.
L’éclairage s’adoucit. Les conversations s’éteignent peu à peu. Un film débute. Il retrace l’histoire de la conquête martienne. Les premières sondes. Les échecs. Les succès. La terraformation lente, méthodique. Puis la colonisation. Les premières cités. Les sacrifices. Les choix irréversibles.
Je me laisse happer par les images.
Et je réalise, avec une pointe de vertige, que nous faisons désormais partie de cette histoire.
La vidéo enchaîne sur notre nouveau calendrier.
Une journée martienne de vingt-quatre heures. Presque comme sur Terre. Presque. Vingt-quatre heures et trente-sept minutes, précisément. Trente-sept minutes de plus pour vivre, travailler, respirer. Un détail en apparence… mais je sens déjà que ces minutes finiront par compter.
L’année, elle, est découpée en quatre saisons, chacune composée de cinq mois. Une organisation rigoureuse, presque élégante. Les premiers, troisièmes et cinquièmes mois comptent trente-quatre jours. Les deuxièmes et quatrièmes, trente-trois. Six cent soixante-huit jours par an. Une année longue. Très longue, comparée à celle de la Terre. Tous les dix ans, six années gagnent un jour supplémentaire afin d’aligner au mieux le calendrier sur l’année tropique martienne.
Je jette un coup d’œil à Anca. Elle écoute attentivement. Nous savons l’un comme l’autre que ce ne sont pas de simples données théoriques. C’est notre nouveau rythme de vie. Notre nouveau temps.
Le film poursuit avec l’organisation des services publics.
Tout est structuré autour de cinq grandes administrations locales : Nepenthes, Marikh, Daga, Ma’adim et Gigas Sulci. Des noms qui résonnent déjà comme des points cardinaux de notre avenir. L’ensemble est coordonné par l’administration générale de Syrtis Major, véritable cœur politique et logistique de la planète.
Les images montrent des infrastructures impressionnantes, des réseaux souterrains, des dômes translucides, des zones agricoles parfaitement géométriques. Tout semble pensé, contrôlé, optimisé. Trop, peut-être.
Je ne peux m’empêcher de repenser à ce que nous avons appris pendant le voyage. À ce que l’on ne nous a pas dit. À Ma’adim surtout. À cette zone mystérieuse, à cette date qui revient sans cesse dans nos esprits.
Le film déroule une histoire officielle, propre, maîtrisée.
Mais je sais déjà qu’il existe une autre version. Une version incomplète. Fragmentée. Effacée par endroits.
Et c’est précisément pour cela que nous sommes là.
On nous détaille ensuite les précautions standards. Rien de surprenant, mais le ton est sérieux. Pratique sportive régulière obligatoire, afin de limiter les perturbations physiologiques liées à la faible gravité. Les images montrent des Terriens souriants, courant sur des tapis magnétiques, s’entraînant dans des salles aux parois courbes. Tout paraît simple. Presque trop.
Puis le discours se fait plus… politique.
On nous recommande d’ignorer le chauvinisme de certains Martiens. Le mot est lâché sans détour. Des Martiens nés ici, façonnés par cette planète, qui ont tendance à regarder de haut — l’expression prend soudain tout son sens — les Terriens fraîchement débarqués. Une querelle à peine voilée entre anciens colons et nouveaux arrivants. Une version martienne du conflit éternel entre Anciens et Modernes.
Une revanche, aussi, pour ceux qu’on appelait autrefois, avec un certain mépris, « les Poussiéreux ».
Le film aborde ensuite un sujet plus sombre. Les drogues. Celles qui circulent sur l’ensemble de la planète, quel que soit le secteur.
Des drogues dures, spécifiques à Mars, qui provoquent accidents, comportements extrêmes, et interventions d’urgence fréquentes. Les images deviennent floues, volontairement anonymes. Des silhouettes, des civières, des gyrophares orangés.
Enfin, dernière mise en garde. Peut-être la plus importante.
Le repli sur soi. La désocialisation. Les effets insidieux de l’isolement et de la solitude dans un monde clos, loin de la Terre, loin de tout repère familier. Mars peut être magnifique, mais elle sait aussi se montrer cruelle avec les esprits fragiles.
Je serre légèrement la main d’Anca.
Heureusement, nous avions été prévenus avant le départ.
Heureusement… du moins, je l’espère.
Le documentaire terminé, nous retournons souffler en salle de restauration. Le contraste est brutal. Après les avertissements, les images officielles et les sourires calibrés, le brouhaha des conversations nous semble presque irréel.
Nous venons à peine de nous asseoir que je sens un regard insistant.
Anca aussi.
À quelques mètres de nous, un couple de Martiens d’une cinquantaine d’années nous observe ouvertement. Un homme d’origine asiatique, très grand, au port droit, et une femme d’origine africaine, au regard calme mais pénétrant. Lorsque nos yeux se croisent, ils sourient. Pas un sourire mondain. Un sourire… sûr de lui.
L’homme hoche légèrement la tête. Puis, sans hésiter, ils se lèvent et viennent à notre rencontre.
« Anca Vlădoiu, Hani Farouk, bonjour… et bienvenue sur Mars ! dit l’homme d’une voix posée. Je me nomme Taka Kobayashi.
— Salina Berhanu », ajoute la femme.
Nous nous levons à notre tour, instinctivement.
« Bonjour… »
Notre perplexité doit être évidente, car l’homme esquisse un sourire amusé.
« Nos noms ne vous disent rien, bien entendu. Mais sachez simplement une chose… »
Il marque une pause.
« Nous avons les réponses à vos interrogations. »
Je sens Anca se raidir à côté de moi.
« Ah… ?
— Oui, mais pas ici. Vous allez nous suivre. »
Son ton ne laisse place à aucune discussion, tout en restant étonnamment courtois.
« Vous n’avez rien à craindre.
— Mais… nos bagages ? » s’inquiète Anca.
Salina sourit.
« Ils seront livrés à domicile. Et rassurez-vous, nous n’allons pas loin.
— Dans le parc Sabae, précise Taka. Juste à côté.
— Le siège des administrations ?
— Exactement. Alors… vous nous suivez ? »
Nous échangeons un regard. Un de ces regards silencieux qui contiennent déjà une décision. Nous acquiesçons.
Les deux géants se mettent en marche et nous les suivons vers une sortie latérale.
« Vous faites partie du gouvernement ? demandé-je enfin.
— Pas vraiment, répond Taka sans se retourner. Nous sommes des scientifiques.
— Astrophysiciens », précise Salina.
Le mot résonne aussitôt dans mon esprit, comme une pièce qui s’emboîte trop bien.
« Hum… hum…
— Oui, oui… » confirme l’homme avec un demi-sourire.
Nous longeons un couloir aux parois lisses, éclairé d’une lumière douce.
« Un rapport avec Ma’adim ?
— Tout à fait. »
Il se décale légèrement.
« Je vous en prie… »
Nous entrons dans une cage d’ascenseur.
« Avec les événements d’août 2328 ? insisté-je.
— Vous pouvez même préciser… du 17 août », ajoute-t-il calmement.
L’ascenseur descend sans un bruit.
Les portes s’ouvrent sur un vaste parking souterrain.
Un véhicule de six places nous attend déjà, portières ouvertes, moteur silencieux.
Je comprends alors que, quoi qu’il se soit passé ce jour-là…
Nous venons de mettre le doigt dessus.
« Prenez place… »
Nous nous installons à l’arrière. Les portières se referment dans un chuintement feutré.
« Vous avez suivi nos échanges à bord du NF11 ? » demandé-je.
Taka incline légèrement la tête.
« Avec Sven Larsson… Oh oui. »
Je me fige.
« Sven… Larsson ? »
Anca se penche brusquement vers l’avant.
« Attendez, c’est son nom ? »
Taka nous observe tour à tour, sincèrement étonné.
« Vous ne le saviez pas ? »
Il soupire. Un soupir lourd, chargé de lassitude.
« Le pauvre…
— Le pauvre ? » répété-je aussitôt.
Anca fronce les sourcils.
« Pourquoi le pauvre ? Il lui est arrivé quelque chose ? »
Cette idée semble le surprendre.
« Oh non ! Nous ne sommes pas des… des assassins, rassurez-vous. »
Il esquisse un sourire nerveux.
« Je dis le pauvre parce qu’il a gâché sa vie… à chercher des réponses qu’on ne pouvait… et qu’on ne peut toujours pas… lui donner. »
Le véhicule quitte le terminal nord et s’engage sur une large avenue bordée de structures végétalisées. Puis il bifurque à droite et pénètre dans le parc.
« Vous le rencontrerez après-demain.
— Ah ?
— Nous avons organisé… »
Il désigne l’extérieur.
« Regardez sur votre droite. »
Un édifice circulaire de verre et d’acier se détache devant nous.
« La résidence Margov. Le siège du gouvernement. »
Je comprends alors l’ampleur de ce qui se met en place.
« Nous avons organisé une rencontre avec les témoins de l’époque, reprend Salina.
— Vous y étiez ? demandé-je.
— Non.
— Nous étions sur Terre ce jour-là, précise Taka. Nous avions été conviés à assister à une expérience…
— L’explosion d’Abastumani ?
— Exactement. »
Le mot tombe comme une évidence.
« Aussi étrange que cela puisse paraître, cette explosion, sur Terre, a eu des répercussions sur Ma’adim, poursuit-il. Nous essaierons d’éclaircir tout cela… après-demain. »
Il marque une pause.
« Dans la panique qui a suivi, le responsable de l’époque a choisi le black-out total des informations. Une décision prise sur un coup de tête… mais aux conséquences désastreuses. »
Le véhicule ralentit.
« La zone est restée interdite pendant vingt-quatre ans, ajoute Salina. Par mesure de sécurité. On ignorait s’il subsistait un danger… radiations, contamination, instabilités…
— Nous arrivons. »
Le véhicule s’engage dans un nouveau parking souterrain et s’immobilise.
« Et… nous arrivons où ? demandé-je.
— Au bâtiment administratif de l’Attractif et du Développement Touristique. »
Anca esquisse un sourire nerveux.
« Ah… On entre dans le vif du sujet.
— Tout à fait.
— Mais aujourd’hui ? insisté-je. Tout danger est-il écarté ? »
Taka hésite à peine.
« Tout danger potentiellement connu. »
Une réponse qui ne me rassure pas du tout.
Ils nous guident à travers un couloir sobre, puis ouvrent la porte d’un bureau lumineux.
Et là, surprise.
Assis côte à côte, souriants, nous attendent Olivia et Ryan. Le jeune couple martien avec lequel nous avons négocié la reprise du complexe de Ma’adim.
Je comprends alors que rien, depuis notre arrivée sur Mars, n’a été laissé au hasard.
*
Taka et Salina nous ont quittés sans nous dire où nous allions les retrouver. Une sortie nette, presque chirurgicale.
La rencontre avec les témoins de l’époque s’annonce plus mystérieuse encore que prévu.
Olivia et Ryan ont pris le relais. Ils nous ont fait découvrir Syrtis Major, comme si de rien n’était, avec une aisance tranquille, maîtrisée. Puis ils nous ont conduits à la suite qui nous était réservée, dans un hôtel luxueux du quartier résidentiel de Meroe Patera.
Nous n’avons eu droit qu’à une petite heure de répit avant de les retrouver dans le hall. À peine le temps de nous rafraîchir, de nous changer.
Évitaient-ils de nous laisser seuls trop longtemps ?
De peur que nous doutions ?
Que nous reculions ?
Quoi qu’il en soit, nous avons un mois pour prendre notre décision…
Nous sommes sortis pour une balade à pied. Dès le sas franchi, un froid sec et mordant nous saisit. Le soleil déclinait déjà, et les lumières de la ville s’allumaient une à une, traçant des lignes dorées dans l’air clair.
Nous avons longé un complexe sportif, puis remonté l’avenue Tyrrhena jusqu’à la place de la tour Kepler. Un ascenseur extérieur nous a hissés jusqu’au restaurant panoramique rotatif. Là-haut, la ville tournait lentement sous nos yeux pendant que nous dînions, bercés par les commentaires précis, presque pédagogiques, de nos deux guides.
Demain, nous quitterons Syrtis Major pour l’hôtel de Ma’adim.
Des travaux ont été entrepris pendant notre voyage, mais Olivia et Ryan se gardent bien d’en dire plus.
Ménager le suspense semble être une spécialité martienne…
*
C’est la musique du réveil qui nous arrache aux bras de Morphée. Une vraie nuit. Complète. Un peu courte, mais sur un lit qui semble vous aspirer dans le sommeil.
Il est six heures. Une heure pour nous préparer.
À sept heures précises, nos deux valises roulantes à nos côtés, nous retrouvons Olivia et Ryan dans le hall. Un véhicule nous ramène à l’astroport.
À peine descendus, une voix d’enfant s’élève :
« Anca ! Hani ! »
Paola, la petite Colombienne, déboule vers nous. Emmitouflée dans une parka rose, elle se jette dans les bras d’Anca.
« Bonjour Paola. Comment vas-tu ? »
Elle fait une moue adorable.
« J’ai froid… mais ça va. »
Je remarque aussitôt la crispation d’Olivia et Ryan lorsque les parents de Paola s’approchent.
« Bien dormi ? lance le papa.
— Très bien. On serait même restés au lit si le réveil n’avait pas sonné.
— Comme nous, sourit la maman. Vous partez pour Ma’adim ?
— Et vous pour Marikh ?
— Exactement.
— Alors bon voyage ! On reste en contact. »
Je vois le soulagement passer sur le visage d’Olivia et Ryan.
« À bientôt… à Ma’adim !
— Et vous… à Marikh ! »
Nous embarquons dans la cabine d’une aile volante à l’allure de raie manta.
« Un biréacteur N2M », précise Ryan.
Décollage à 7 h 40.
L’hologramme annonce plus de 6 400 kilomètres, un trajet courbe longeant les côtes nord du bassin d’Hellas. Temps de vol : 1 h 50.
Sept heures de décalage entre Syrtis Major et Ma’adim. Là-bas, l’après-midi est déjà bien entamée.
Cette fois, la journée sera courte.
*
Le biréacteur ralentit. Un frémissement parcourt la carlingue.
Je me penche contre le hublot.
Et soudain, le canyon surgit.
Un gouffre immense, incandescent, un labyrinthe de falaises aux teintes mêlées — rouges anciennes, bruns chauds, verts accrochés aux parois — qui s’étire jusqu’à l’horizon. La lumière rasante de l’après‑midi embrase les reliefs ; chaque ombre découpe la roche comme un coup de scalpel.
Au fond, une large rivière serpente, lente et brillante, comme une lame de verre liquide qui tranche le désert minéral.
Plus loin, le canyon s’ouvre brutalement : ses parois s’écartent, s’effondrent en gradins titanesques, révélant un lac démesuré, un miroir d’eau étalé sur plusieurs kilomètres, si vaste qu’il semble avaler la lumière. Ici, tout dépasse l’échelle terrestre : vingt kilomètres de largeur moyenne, jusqu’à deux mille mètres de dénivelé, un paysage taillé pour défier l’imagination.
Le biréacteur glisse à basse altitude.
Sous nous, Ma’adim apparaît : une petite ville lovée dans un coude rocheux, minuscule face à l’immensité du canyon. Elle s’étire au creux d’un large méandre où la rivière ralentit, s’élargit, comme pour lui offrir un refuge. Un pont ocre, aux lignes futuristes, enjambe l’eau d’un seul arc élancé, éclatant dans la lumière basse — un trait humain posé au milieu du gigantisme minéral.
Puis l’appareil remonte, contourne une arête… et le complexe surgit.
Suspendu au-dessus du vide.
Majestueux. Impossible.
Nous étions préparés. Mais la réalité nous cloue sur place.
Le site a été restauré. Pas simplement nettoyé : sublimé.
Les façades ocres et noires scintillent. Les menuiseries neuves captent la lumière. Le bassin central, parfaitement rempli, reflète le ciel martien comme une plaque de verre liquide. Les terrasses, les passerelles, les escaliers… tout est net, précis, presque trop parfait.
Et toujours ce vide.
Mille mètres de chute libre sous nos pieds !
Un appel silencieux, hypnotique.
Anca me serre la main. Ses yeux brillent.
« C’est encore mieux qu’en vidéo… »
Je n’arrive pas à répondre. Même Olivia et Ryan affichent ce sourire discret de ceux qui savent qu’ils viennent de marquer un point.
« La rénovation ! C’était ça, la surprise ? »
Ryan incline la tête.
Le N2M effectue une large boucle et se pose en douceur sur l’aire de service. Le vent balaie la crête, apportant une odeur de poussière chaude et de métal chauffé. Chaque pas sur le sol rocailleux me rappelle que nous sommes loin, très loin de la Terre.
Le canyon respire autour de nous.
Un souffle ancien, presque vivant.
Ryan s’avance :
« Prenez votre temps. Commencez par l’aile gauche : chambres, suites, restaurant, terrasse panoramique. Ensuite, on vous montrera les installations techniques. »
Olivia ajoute, plus douce :
« Tout est sûr. Tout fonctionne. Et pour la décoration des intérieurs… vous avez carte blanche. »
J’inspire profondément. Le vent me fouette le visage. J’essaie d’imprimer chaque détail : les balcons suspendus, les baies vitrées qui reflètent les parois ocre, les escaliers qui serpentent comme des veines autour des bâtiments.
Anca murmure :
« Tu te rends compte ? À notre portée… cette dinguerie ! »
Nous franchissons le seuil de l’aile gauche.
L’intérieur est vaste, lumineux, impeccablement rénové. L’odeur du bois neuf et du métal poli flotte encore. Les chambres offrent des vues vertigineuses sur le canyon. Les suites, en demi-niveau, dévoilent un panorama qui donne presque le vertige.
Puis nous atteignons la salle de restaurant.
Et là… la terrasse panoramique. Un souffle me manque.
La piscine suspendue se trouve juste en dessous.
Son fond transparent révèle le vide, le canyon, la profondeur vertigineuse. Tout au fond, la rivière n’est plus qu’un fin cordon argenté, une ligne mouvante qui souligne l’abîme.
L’eau de la piscine, immobile, semble flotter au-dessus du gouffre.
Pendant un instant, j’ai l’impression que nous marchons au-dessus du monde, portés par une ligne invisible.
Anca serre ma main plus fort. Je sens son souffle se bloquer, comme le mien.
Elle me regarde, les yeux humides d’émotion :
« Hani… tout est possible ici. »
Je serre sa main.
Oui. Tout est possible.
Et malgré le vertige, malgré les mystères qui entourent encore Ma’adim, je sens que c’est ici que commence vraiment notre aventure.
Devant notre emballement, impossible de le contenir ou de le cacher, Ryan est le premier à intervenir : « Ne vous emballez pas trop. Je vous rappelle que vous avez un mois pour prendre votre décision. »
Sa voix, posée, semble vouloir tempérer notre euphorie… mais Salina, tout en douceur et avec un sourire rassurant, ajoute aussitôt :
« Votre profil correspond tout à fait à ce que nous souhaitons, mais nous ne vous mettons pas le couteau sous la gorge. Prenez le temps d’y réfléchir. »
Un silence s’installe un instant, seulement troublé par le léger clapotis de la piscine suspendue. Puis Ryan reprend, un brin sérieux : « Sachez tout de même que si vous vous désistez, des repreneurs locaux sauront sauter sur l’occasion. Le site ne restera pas longtemps inoccupé. »
*
Nous profitons de cette première soirée pour nous familiariser avec le complexe. Avec Olivia et Ryan, nous improvisons un dîner à quatre avec les moyens du bord. Les chambres froides étant vides, comme les réserves des machines à repas, nous nous contentons du strict minimum : quelques conserves… et du café chaud qui, dans cet environnement martien, semble presque un luxe.
Après le repas, nous revisitons le complexe, nous imprégnant de chaque détail. Chaque chambre, chaque suite, chaque espace commun, chaque recoin du hall d’accueil, nous semble désormais chargé de potentiel. Les terrasses, les escaliers, la salle de restaurant, et bien sûr cette terrasse panoramique qui défie les lois de la gravité… Tout nous rappelle l’ampleur du projet, la beauté et l’extrême singularité du site.
Nous finissons par choisir notre chambre. Les grandes fenêtres offrent une vue vertigineuse sur le canyon plongé dans la nuit martienne, des lumières lointaines scintillant comme autant d’étoiles au fin fond de l’abîme. Les murs, encore neutres, invitent à l’imagination et aux projets. Je peux presque nous voir, Anca et moi, transformer ce lieu en un foyer, en un espace vivant et vibrant, malgré le vide apparent autour.
Pourtant, à mesure que l’obscurité enveloppe le site, l’atmosphère change. Loin de la lumière, le complexe semble retenir ses secrets. L’ombre des bâtiments, les angles abrupts des arêtes rocheuses, le silence presque total du canyon… tout cela rend l’endroit à la fois majestueux et légèrement inquiétant, comme si le site lui-même nous mettait en garde.
*
Nous avons mal dormi. Nos esprits étaient en ébullition, hantés par la grandeur du site, mais aussi par l’ampleur des décisions à venir. La journée qui s’annonce sera décisive. Ce matin, nous rencontrons les responsables de la MBJA, l’association qui, autrefois, gérait le complexe.
Et cet après-midi, nous affronterons la véritable énigme du site : les témoins de l’époque, avec peut-être, pour la première fois, des réponses à nos questions les plus pressantes.
Entre émerveillement et appréhension, nous savons déjà que cette journée sur Ma’adim ne sera que le prologue d’une aventure bien plus vaste, où chaque découverte pourra bouleverser notre vision de ce monde.
Attablés sur la terrasse, nous regardons le lever du soleil martien illuminer lentement le canyon. Les teintes rouges et ocre se mêlent au bleu profond de l’atmosphère, et les ombres des arêtes rocheuses s’allongent, sculptant le paysage d’un relief presque irréel. L’air est encore frais, piquant sur la peau, et le silence du site rend ce moment d’autant plus solennel. Olivia et Ryan nous rejoignent, visiblement en pleine forme, leurs visages illuminés par le spectacle de l’aube.
Au bout d’une bonne heure, un léger vrombissement attire notre attention. Un hydrogyre est en approche. Sur sa carlingue, le logo saute aux yeux : l’écureuil volant, lunettes d’aviateur sur le museau, mascotte espiègle de la MBJA. Le petit appareil se pose avec une précision parfaite, ses pales se repliant dans un doux claquement métallique.
Quatre personnes en sortent : deux Terriens, deux Martiens. Tous jeunes, dynamiques, trop jeunes pour avoir connu le complexe à son apogée, mais déjà animés d’une énergie communicative. Ils nous abordent avec une sympathie immédiate, leurs gestes ouverts trahissant un enthousiasme difficile à contenir.
« Nous connaissions évidemment l’existence du site, explique l’un des Terriens, mais le secteur était inaccessible. Nous n’avons pu visiter le complexe que la semaine dernière… et, franchement, c’est encore plus impressionnant que ce que les archives de l’époque laissaient imaginer. »
L’autre, un Martien, acquiesce, les yeux brillants : « C’est un joyau… au potentiel sportif absolument exceptionnel, et un laboratoire grandeur nature pour repousser les limites du vol humain en environnement martien. Nulle part ailleurs on ne peut combiner un tel dénivelé avec une telle continuité de relief. Un terrain de jeu unique pour le vol humain. C’est pour ces raisons que nous souhaitons vous proposer un véritable partenariat. Nous prendrons en charge la promotion et la relance de l’activité… En contrepartie, nous souhaiterions disposer d’une part des locaux pour nos activités et notre base opérationnelle. »
Je jette un regard à Anca, qui esquisse un sourire en coin. Cette proposition, qui pourrait paraître audacieuse, ressemble surtout à une évidence soigneusement préparée. Ils parlent comme si notre accord était déjà acquis, comme si notre présence ici n’était qu’une étape logique de leur propre plan.
Pour des nouveaux arrivants comme nous, pourtant, c’est un atout considérable. La perspective de mêler notre projet à l’enthousiasme — ou à l’ambition — de ces jeunes recrues rend la tâche moins intimidante.
Une première réunion très positive.
Lorsque les représentants de la MBJA repartent, nous échangeons nos impressions. Complémentarité, soutien, idées qui s’entrechoquent et se complètent… Chaque remarque, chaque question, chaque suggestion nous fait prendre conscience de la richesse du projet et de l’importance de travailler en partenariat. Anca et moi nous comprenons d’un simple regard, nos hésitations se transforment en une complicité silencieuse, et un léger sourire s’esquisse sur nos lèvres. C’est dans ces moments que la tâche, pourtant immense, semble soudain moins intimidante, presque accessible.
Un vrombissement attire soudain notre attention : un second engin s’apprête à atterrir, ou plutôt à « amarsir », il faut que je m’y habitue… L’appareil se pose avec douceur, soulevant un nuage léger de poussière ocre, et ses réacteurs s’éteignent dans un souffle mécanique.
Il s’agit de Taka et Salina. Ils apparaissent, chargés de paniers garnis débordant de produits frais, de fruits, de pain, de fromages et de quelques ingrédients encore mystérieux pour nous.
Leurs sourires rassurants et leur attitude décontractée contrastent avec notre nervosité. La réunion qui va suivre s’annonce cruciale, mais la chaleur humaine qu’ils apportent, la simplicité de ce geste, semble apaiser le vide du canyon martien qui nous cerne de toute sa démesure.
Tout est soigneusement disposé pour préparer une collation improvisée.
Le complexe, majestueux, silencieux et imposant dans l’ombre de ses arêtes rocheuses, semble attendre notre décision. Et nous, entre excitation et appréhension, pressentons que cette réunion pourrait bien marquer le véritable début de notre aventure sur Ma’adim.
*
Tous les six — Olivia, Ryan, Taka, Salina, Anca et moi — nous sommes réunis dans le hall d’accueil pour attendre l’arrivée des témoins de l’évènement, lorsque l’annonce d’un Marstroller en approche interrompt notre conversation.
Olivia et Ryan échangent un regard, puis nous laissent avec Taka et Salina, prétextant quelques vérifications techniques. Leur retrait soudain me paraît à la fois logique et révélateur : ils préfèrent garder leurs distances avec ce qui s’annonce comme le moment décisif, celui dont dépendra notre engagement définitif.
L’appareil se pose avec douceur, et cinq silhouettes âgées, mais encore vives, descendent. Tous ont au moins cinquante ans, et chacun porte sur son visage les traces d’années passées à arpenter Mars.
Anca et moi nous avançons pour les accueillir. Mon regard se pose immédiatement sur Sven Larsson, celui qui nous avait contactés à bord du NF11. Ses cheveux gris en bataille et son visage buriné lui donnent un air à la fois sévère et familier. Cette fois, il est bien rasé, et ses yeux bleus, perçants mais empreints d’une légère méfiance, se posent sur nous. Il prend la tête du groupe pour les présentations.
Chaleureusement, il nous introduit :
« Anca, Hani, voici quelques témoins du 17 août 2328… »
Le premier est un Terrien d’une soixantaine d’années. Cheveux poivre et sel, visage buriné par les années et les conditions martiennes, il s’incline légèrement :
« Je suis Lars Frederiksen… J’étais sur le site ce fameux jour. » Son regard, perçant et attentif, semble scruter notre sincérité.
À ses côtés, une grande Martienne d’une petite cinquantaine d’années, au teint hâlé et aux yeux vifs, typée indienne ou pakistanaise, prend la parole :
« Je m’appelle Amira Khatri. Moi aussi, j’étais là… et je suis curieuse de savoir enfin ce qui s’est réellement produit. » Sa voix trahit autant la curiosité que l’incertitude.
Le troisième est un Martien de la soixantaine, à la carrure dégingandée et aux traits marqués. Typé mongol, il se présente avec un léger sourire, comme pour dédramatiser son sérieux :
« Batu Ganbold… je suis votre voisin le plus proche. J’habite juste de l’autre côté du canyon et j’ai tout vu depuis mon observatoire. » Son accent est prononcé, mais ses mots sont clairs et précis.
Enfin, la dernière témoin est une Terrienne d’une soixantaine d’années, apparemment réservée, qui observe le groupe avec une certaine retenue. Typée nord-européenne, elle s’avance doucement et dit :
« Je m’appelle Ingrid Hohenberg… J’étais sur le site également. Je n’ai jamais parlé de ce jour-là à personne, mais il me semblait important d’être ici aujourd’hui. »
Un bref silence suit sa déclaration. Je jette un coup d’œil à Anca : dans les yeux de chacun d’eux, je lis un mélange de curiosité, de prudence et d’une gravité qui dépasse largement la simple nostalgie. Autour de nous, le bassin central reflète le ciel pâle de Mars, immobile comme une plaque de verre, et le complexe se dresse derrière nous, silencieux, presque attentif.
Je prends une inspiration.
« Je suis Hani, Hani Farouk. Avec Anca, nous envisageons de reprendre ce complexe hôtelier… et de lui donner une nouvelle vie. »
Anca s’avance d’un pas, leur adresse un sourire calme, mais déterminé.
« Merci d’avoir accepté de venir. Nous savons que ce lieu n’est pas qu’un site touristique pour vous. C’est aussi un souvenir, peut-être un fardeau. Et nous aimerions, comme vous, comprendre ce qui s’est réellement passé. »
Sven acquiesce lentement, comme s’il pesait chaque mot à venir.
« Entrez, je vous en prie, dis-je en ouvrant les bras vers l’entrée vitrée. Nous serons plus à l’aise à l’intérieur. »
Ils échangent un regard, puis suivent notre invitation. Derrière eux, le bassin central capte une dernière fois leur reflet avant qu’ils ne franchissent le seuil, comme si Mars elle-même enregistrait leur retour sur les lieux du mystère.
Nous les accompagnons à l’intérieur.
Un froid immédiat traverse le groupe lorsqu’ils aperçoivent Taka et Salina qui s’avancent pour se présenter.
Sven plisse les yeux, le regard durci.
« Nous savons qui vous êtes », répond-il, d’un ton sec, presque coupant.
L’atmosphère se tend d’un cran. On dirait que l’air lui-même s’est raréfié.
Pour tenter de briser cette rigidité, je les invite à s’asseoir autour de la grande table dressée pour l’occasion, où une collation simple mais soignée a été préparée. Les paniers ouverts, les fruits colorés, le pain et les boissons contrastent étrangement avec la gravité des visages.
Taka esquisse une grimace d’excuse, comme s’il pressentait l’hostilité.
« Nous sommes ici pour revenir sur l’événement du 17 août 2328.
— Nous aussi ! réplique Sven sans détour. On est là pour savoir ce qui s’est passé. »
Taka s’éclaircit la gorge, joint les mains.
« J’espère de tout cœur pouvoir répondre à vos interrogations.
— Nous aussi », coupe Sven, sans aménité.
Salina prend la parole, d’une voix plus posée, presque pédagogique.
« Sur le moment, personne… je dis bien… personne, n’a compris ce qui se produisait. Ni ici, ni ailleurs. »
Taka reprend, les traits tendus.
« Salina et moi étions sur Terre ce jour-là, conviés à une expérience scientifique de grande ampleur. L’expérience qui, vous l’avez compris, s’est soldée par l’explosion du mont Kanobili. »
Il marque une pause, comme s’il pesait la portée de ce qu’il s’apprête à dire.
« Et c’est cette explosion, sur Terre, oui, sur Terre, qui a déclenché le phénomène ici-même. »
Un murmure parcourt les témoins.
« Ben ? Comment c’est possible ? » lâche quelqu’un, incrédule.
Salina secoue lentement la tête.
« Voilà précisément le problème. Comment un phénomène terrestre peut-il engendrer… instantanément, oui, instantanément, un événement sur Mars ? Et pourquoi plus précisément ici-même, à Ma’adim ? »
Sven se penche légèrement en avant, les mains jointes.
« Vous allez nous le dire. »
Taka esquisse un sourire fatigué.
« Nous allons vous dire ce que nous savons. Mais… je pense que vous risquez d’être déçus.
— Allez-y toujours. »
Salina inspire profondément.
« Je vais commencer par le commencement. Accrochez-vous… c’est assez incroyable. Tellement incroyable que je vais vous demander de garder le secret. »
Un ricanement sec s’élève du groupe.
« Encore le secret… répète Sven, amer. Toujours le secret. »
Salina échange un regard avec Taka, comme si elle cherchait son assentiment. Puis elle se lance.
« Eh bien… voilà. Au XVe siècle, sur Terre, un tremblement de terre a mis au jour un artefact. Un objet totalement incompréhensible pour l’époque. Un artefact doté de propriétés… inimaginables. Des personnes qui entraient en contact avec lui disparaissaient. Puis réapparaissaient. Parfois ailleurs. Autrement… »
Un frisson parcourt l’assemblée.
« Cet artefact a été considéré comme dangereux dès sa découverte. Il a été déplacé, dissimulé, stocké dans des lieux successifs pendant des siècles. Jusqu’à… finir ici. Tout près d’ici.
— Hein ? lâche Sven, interloqué.
— Nous pensions qu’ici, il serait hors de portée de toute interaction humaine. Un site extrême, isolé… »
Je sens Anca se raidir.
« Il est toujours ici ? » demandé-je, la gorge soudain sèche.
Salina secoue la tête.
« Non. Rassurez-vous. Il a été déplacé immédiatement après le phénomène.
— Il est où ? » insiste Sven.
Taka répond après un court silence :
« Disons… au fin fond d’une mine. Loin d’ici. »
Un silence lourd s’abat sur la salle.
« Alors pourquoi le secteur est resté interdit pendant vingt-quatre ans ? demande Amira.
— Pour la sécurité de tous. »
Sven éclate d’un rire bref, sans joie.
« Ah ! Voilà, toujours cet argument bidon. La sécurité. »
Taka secoue la tête.
« Ce n’est pas un prétexte. On ne connaissait pas la nature du phénomène. On a évoqué des radiations, une contamination, un effet résiduel inconnu. Vous avez tous été suivis médicalement. La zone a été saturée de capteurs.
— Et ?
— Rien. Absolument rien. Aucun résidu, aucune anomalie mesurable. C’est précisément pour cela que l’interdiction a été levée. »
La Terrienne d’une soixantaine d’années, jusque-là silencieuse, se penche légèrement en avant. Sa voix est calme, mais tranchante.
« Je reviens sur votre artefact. Où a-t-il été trouvé, exactement ? »
Salina esquisse un sourire crispé.
« Accrochez-vous… Au cœur du mont Kanobili. »
Un silence. Puis un sourire très lent apparaît sur le visage de la femme.
« J’attendais cette réponse. Cet artefact… ne venait-il pas du futur ? De l’explosion de 2328 ? »
Taka la fixe.
« Je connais votre parcours. Vous étiez spécialiste en systèmes quantiques.
— Je le suis toujours. »
Il hoche la tête.
« L’expérience de 2328 testait un générateur de champ gravitationnel expérimental. Une technologie destinée à manipuler localement la courbure de l’espace-temps. Le résultat… n’a pas été celui escompté. Le dispositif a traversé la trame temporelle. Il s’est retrouvé dans le passé. Sauf qu’il avait déjà été déplacé entre-temps. »
La femme complète, presque pour elle-même :
« Ce qui a dû créer une anomalie. Une distorsion de l’espace-temps. Un paradoxe localisé. »
Salina acquiesce lentement.
« Je vois que vous en savez autant que nous. »
Sven se penche brusquement en avant.
« Et la piscine ? Ce qui s’est passé ici, ce jour-là ? »
Taka marque une pause, puis répond d’une voix basse :
« Une apesanteur soudaine. »
Batu Ganbold, le voisin, se racle la gorge. Sa voix est grave, posée, presque professionnelle.
« J’habite de l’autre côté du canyon. À seize kilomètres, à vol d’oiseau. J’ai un réseau de caméras et de capteurs optiques qui filment en permanence l’arête et la zone du complexe. Elles ont tout enregistré. On a vu apparaître… une chose. Une sorte de mini trou noir, une zone de courbure extrême de l’espace, qui a tout absorbé… Pendant quelques secondes. Puis… ça a éclaté. Comme si la réalité elle-même se déchirait avant de se recoller. »
Un silence pesant s’abat sur la pièce.
Taka acquiesce lentement.
« Une anomalie, oui. Une distorsion locale de l’espace-temps. Probablement—et j’insiste sur probablement—produite par une onde gravitationnelle générée par l’artefact. »
Sven croise les bras.
« Vous n’en savez pas plus ? »
Taka secoue la tête.
« Hélas. »
Batu reprend, d’un ton plus dur :
« Une équipe du gouvernement est venue le lendemain. Ils ont confisqué toutes mes archives. Ils ont effacé les serveurs du site, saisi les sauvegardes. Tout a été effacé. »
Salina relève la tête.
« Non. Pas tout. Nous avons conservé des copies pour étude. Officieusement. »
Sven éclate d’un rire amer.
« Et vous nous avez tous embarqués dans ce mensonge. Sans discussion. Pour annoncer… hallucination collective. »
Un murmure parcourt les témoins.
« Personne ne comprenait ce qui s’était passé. Personne ne voulait admettre l’impensable. Alors ils ont choisi la facilité. »
Batu détourne le regard, comme s’il revoyait la scène.
Puis, soudain, son ton change, plus léger, presque banal :
« En tout cas, je vois que vous avez rénové le site. Et… ça a l’air sympa. »
Anca esquisse un sourire professionnel.
« Nous serons heureux de vous accueillir dès que nous serons opérationnels. »
Sven lance au voisin, avec une pointe d’ironie protectrice :
« Ils viennent tout juste d’arriver. Ne les bouscule pas. »
Le silence retombe.
Je sens la main d’Anca chercher la mienne sous la table.
Taka et Salina échangent un regard, puis Taka se tourne vers nous, la voix plus douce.
« Hani. Anca. Nous savons que tout cela est… lourd. Effrayant. Mais le phénomène ne s’est jamais reproduit. L’artefact est hors d’atteinte. La zone est la plus surveillée de Mars. Ma’adim est sûr. »
Salina ajoute, presque maternelle :
« Et vous n’êtes pas seuls. Si vous décidez de rester, vous aurez le soutien de l’administration, de la MBJA, et le nôtre. »
Je hoche la tête, mais mon regard glisse vers la baie vitrée.
Le canyon. L’abîme. Le lieu exact où l’espace s’est déchiré.
Je me demande ce qu’il reste, ici, que personne ne sait encore mesurer.
*
L’année suivante, de l’union d’Anca et d’Hani, naîtra Akid, futur Administrateur de Ma’adim.
