Chapitre 12

Éria

J’avance à pas mesurés, comme si chaque mouvement pouvait me trahir. La lueur vacillante de la torche que je tiens d’une main tremblante éclaire à peine le chemin tortueux qui se déploie devant moi. La voûte en berceau du tunnel ne dépasse pas les trois mètres de hauteur. Les pierres, tour à tour polies et brutes, semblent avoir été jetées là sans ordre, comme si elles se rebellaient contre leur propre structure. L’humidité se fait entendre, un pleur sinistre qui suinte des parois, comme un secret murmurant depuis des siècles.

Ce goutte-à-goutte incessant, lourd de silence, se répercute contre les murs, ses échos s’étendant à l’infini dans ce labyrinthe de pierre. Ce bruit, déstabilisant, me hante. À chaque goutte qui tombe, c’est un frisson qui m’envahit, glacial, comme si l’air autour de moi devenait plus épais. Pourtant, la chaleur est étouffante. L’air, saturé d’humidité, me pèse sur les épaules, chaque inspiration m’embrase les poumons. Je suis noyée dans cette chaleur moite, suffocante, qui contraste avec le frisson d’angoisse glacé qui me traverse.

Le sol, détrempé et glissant, se courbe sous mes pas, chaque mouvement me rapprochant un peu plus de la rigole centrale où un filet d’eau croupie serpente lentement. La boue s’infiltre sous mes sandales, froide et visqueuse, comme si la terre elle-même voulait m’engloutir.

Et l’odeur ! Cette odeur… est tout sauf naturelle. Peste, moisi, décomposition. Elle s’infiltre dans mes narines, s’accroche à ma gorge, menaçant de me faire suffoquer. Je ferme les yeux un instant, respirant à peine, essayant de repousser la nausée. Mais elle est là, elle m’oppresse, elle est la maîtresse de ce lieu.

Cet étrange endroit où je suis seule, seule dans ce monde oublié. Et au fond de moi, un pressentiment, cette sensation vague, mais irrésistible que quelque chose… ou quelqu’un m’observe.

Le tunnel se rétrécit devant moi, comme si les murs se rapprochaient, mais je n’ose reculer. Il n’y a pas de retour possible…

Mais bon sang, qu’est-ce que je fous là ? À avancer, sans but apparent, la torche tendue vers l’avant, presque collée à mon visage. Chaque pas résonne, lourd, dans ce silence étouffant. Impossible de me rappeler pourquoi je suis ici. Comment suis-je entrée ? Et surtout, comment vais-je en sortir ?

Je me fige un instant, mes mains moites serrant la torche. La chaleur suffocante, l’odeur pestilentielle… tout ça est réel, palpable, mais tout semble si irréel, comme un mauvais rêve dont on ne parvient pas à se réveiller.

Je ne porte pas mes lentilles. Ces lentilles, pourtant, qui pourraient me renseigner sur cet étrange souterrain. Elles auraient pu éclairer mes pensées, me donner un aperçu de la réalité de ce lieu. Mais là, rien. Juste l’obscurité, l’humidité et cette chaleur qui me dévore. J’ai beau les chercher sur moi, je ne les trouve pas ! Comment ai-je pu être aussi négligente ? C’est comme si elles avaient disparu, emportées par cette brume insidieuse qui semble me faire perdre le contrôle.

Je pousse un soupir tremblant. Le moindre mouvement me semble risqué, comme si l’air lui-même attendait que je fasse une erreur. Et au fond de moi, cette angoisse grandissante s’infiltre dans mes veines. Comme si quelque chose m’attendait. Pas derrière, non, mais devant. Plus loin…

Accentuée par la chaleur du flambeau, la moiteur étouffante de ce dédale me fait regretter ce corsage trop serré. Il colle à ma peau, m’étouffe. D’un geste précipité, je déboutonne le décolleté de ma main gauche, cherchant à respirer, à soulager cette oppression. Je remonte mes seins dans le soutien-gorge, tentant de me libérer de cette sensation suffocante.

Soudain, un bruit. Un clapotis, vif et pressant, résonne derrière moi, brisant le silence lourd. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je me retourne brusquement, la torche levée, dirigeant sa lueur vers l’obscurité d’où le bruit m’est parvenu. La lumière vacille, fauche l’espace, cherche, mais ne trouve rien… Je scrute avec insistance, mon souffle court, mes muscles tendus. Rien. Pas une ombre. Pas un mouvement. Mais cette sensation d’être observée, elle, persiste, encore plus aiguë.

« Merde ! Il doit y avoir des rats là-dedans. » L’idée me fait frissonner. Un frisson glacial qui parcourt mon dos, bien que la chaleur suffocante me consume. Je n’ai pas le temps de m’attarder. Il faut que je trouve une issue, et vite ! L’air semble se raréfier autour de moi, chaque seconde de plus me rapproche du vertige. La peur m’envahit, me serre la gorge.

Je décide d’accélérer l’allure. Mes pas résonnent dans le tunnel, plus rapides, plus lourds. Mais chaque mouvement me semble résonner plus fort dans l’angoisse grandissante qui m’écrase. Quelque chose est là, dans l’ombre. Toujours là…

Le tunnel vire brusquement à gauche. Il se rétrécit, se réduit à une largeur à peine suffisante pour que je puisse y passer, un mètre, un mètre cinquante tout au plus, et à peine deux mètres de hauteur. La torche éclaire désormais les moindres détails de la galerie creusée dans la roche, mettant en lumière des fissures, des aspérités, des recoins où l’ombre semble s’étirer de manière menaçante. Mais qui dit tunnel plus étroit, éclairé par la lueur vacillante d’un flambeau, dit aussi nouvelle augmentation de la température ! La chaleur devient insupportable… Je me sens trempée, ma peau colle, et la sueur qui coule dans mes yeux me brûle, me pique comme une morsure.

Sans réfléchir davantage, je me débarrasse du soutien-gorge et de la culotte. Le corsage trop étriqué et la petite jupe sont déjà bien suffisants pour me maintenir dans cette fournaise. Mais l’air n’en devient pas plus respirable. Chaque inspiration m’oppresse davantage, pourtant, il faut continuer… Il n’y a pas d’autre choix.

La galerie se sépare en deux. Deux passages, comme deux promesses de danger, de mystère. Quelle direction choisir ? Le mythe du labyrinthe de Dédale me revient en mémoire, un écho lointain, presque irréel, mais je ne suis pas Ariane. Je n’ai ni fil ni corde pour me guider, et cette pensée me glace. Je suis seule, complètement seule dans ce dédale sans fin.

Le doute me serre. La peur de me perdre s’infiltre dans mes veines. Après une hésitation brève, je décide de prendre à gauche. Toujours à gauche… Je me répète ce choix comme une incantation, espérant que le destin me guidera. Le passage étroit semble me fixer de ses ombres mouvantes, et j’avance, mes pas résonnant sur la terre humide, laissant derrière moi une décision irréversible.

Le tunnel débouche enfin sur une grande salle carrée… Un espace qui me surprend par son aspect presque sacré, comme une chapelle oubliée du monde. Un frisson me parcourt… Au centre trône un autel massif, imposant, ses quatre coins relevés comme des griffes prêtes à saisir quiconque s’en approche. Il est fait de gros moellons rugueux, gravés de séries de runes anciennes, que la lumière tremblante de la torche peine à éclairer. Ces symboles, presque vivants dans l’obscurité, semblent me scruter, comme si chaque ligne renfermait un secret, un avertissement.

Je fais un pas en avant, mais la torche, tendue à bout de bras, éclaire à peine une haute voûte en berceau qui se dresse au-dessus de moi, menaçante. La salle est dallée de grandes pierres sombres, lourdes, presque écrasantes sous le poids du temps. Quatre issues se dessinent, et un pressentiment me laisse entendre que chacune cache quelque chose.

Je m’arrête un instant, le souffle court, pour observer les détails de ma porte d’origine. Ses piédroits sont sculptés en forme de colonnes massives, chacune coiffée d’un chapiteau finement gravé de runes. Leur présence, imposante et silencieuse, me donne une sensation de poids, comme si chaque symbole renfermait une histoire oubliée, une vérité qu’il serait dangereux de découvrir. Le linteau, quant à lui, est orné de rinceaux serpentant, entrelacés de motifs étranges, comme des chimères tapies dans l’ombre. Ces créatures, aux contours flous, se dissimulent derrière des arabesques de feuillage, d’un exotisme inquiétant, et de fruits que je n’ai jamais vus ailleurs. Des formes qui me rappellent l’ananas, mais un ananas déformé, presque menaçant. La “porte aux ananas”. La pensée me fige un instant. Pourquoi ce détail, ce symbole étrange ici ?

Je laisse la torche éclairer la scène quelques secondes de plus, mais l’envie d’avancer prend le dessus. L’incertitude m’étreint, lourde, mais une impulsion inexplicable me pousse à ne pas choisir la facilité. Avant de foncer vers l’ouverture de gauche, je décide de faire le tour par la droite.

Je me lance dans l’exploration de la salle, chaque pas plus incertain, comme si le sol lui-même cherchait à me retenir, à me faire douter. Quelque chose dans cette atmosphère me fait sentir que je ne suis pas seule…

Une abside occupe chaque angle de la pièce, comme des recoins oubliés, des alcôves où se dissimule l’horreur. Elles abritent de grandes statues, figées dans des poses menaçantes, des créatures monstrueuses dont les formes déformées défient toute logique. Un véritable bestiaire de cauchemar, fait de griffes acérées, de visages tordus et d’yeux vides, froids comme l’acier. Les pierres, usées par le temps, semblent vibrer sous le poids de ces présences figées, comme si elles attendaient, impatiemment, de retrouver vie…

Chaque porte possède les mêmes piédroits sculptés, imposants et silencieux, mais les rinceaux des linteaux varient, chacun racontant une histoire différente, un langage secret. Je décide de nommer chacune des portes à ma manière, comme si elles devenaient des repères dans ce labyrinthe inquiétant. Après celle aux ananas, je découvre la “porte aux orvets”, en raison du nombre impressionnant de lézards sans pattes, sculptés dans des poses tordues, entortillés les uns autour des autres. Leurs corps sinueux me donnent des frissons.

Le passage suivant, juste en face de ma “porte aux ananas”, m’attire presque malgré moi. Le rinceau qui orne le linteau est une étrange composition, une multitude d’étoiles à sept branches, qui semble briller d’une lumière fantomatique, comme un symbole mystique inscrit dans la pierre. Je la nomme à voix basse, comme un murmure, la “porte aux étoiles”. L’atmosphère autour de cette porte est différente, plus lourde, comme si le temps lui-même avait suspendu son cours.

La quatrième et dernière issue présente un linteau particulièrement macabre. Une colonie de grosses araignées velues est sculptée avec une telle précision que, pour un instant, j’ai l’illusion que leurs toiles, fines et argentées, flottent dans l’air, comme suspendues dans le temps. Elles sont dissimulées derrière des feuilles d’acanthe, leurs pattes démesurées et leurs corps massifs détaillés à la perfection. Chaque mouvement que je fais semble résonner dans cette scène figée, comme si les araignées pouvaient, à tout instant, s’éveiller.

Je m’arrête un instant, mon regard accroché à l’horreur de cette sculpture. La “porte aux araignées”, un nom guère engageant, un nom lourd de menaces invisibles. Mais c’est elle que je dois franchir. Je prends une profonde inspiration, et, malgré la nausée qui monte, je me force à avancer, franchissant le passage d’un pas hésitant, comme si chaque mouvement me rapprochait d’un danger que je ne suis pas prête à affronter…

Le tunnel, étroit, a la même dimension que celui qui m’a conduite vers la salle carrée. Je marche droit devant, mes pas résonnant dans l’humidité oppressante de la galerie, quand, au bout d’une centaine de mètres, un virage à droite me conduit… dans une impasse.

À la lueur du flambeau, une vision cauchemardesque se dessine dans l’ombre : un homme mutilé, accroupi, entièrement nu, sa peau tendue sur des os saillants. Il est d’une maigreur cadavérique, et ses yeux rouges, telles des braises incandescentes, me fixent avec une intensité glaciale. Sous la lumière vacillante de la torche, son visage déformé par d’horribles pustules semble se tordre dans une souffrance inhumaine.

Avant même que je ne puisse réagir, une voix caverneuse, rauque et glacée, s’échappe de ce visage défiguré : « Éria ! Viens à moi ! »

L’horreur me paralyse un instant, mais la terreur brute me saisit.

Je pivote brusquement, le cœur battant, les jambes flageolantes, alors que je m’élance en avant, fuyant à toute allure, le souffle court, comme si l’air lui-même voulait me retenir.

De retour dans la pièce carrée, mon esprit encore secoué par la vision de l’homme mutilé, je fonce en direction du passage de gauche, celui de la “porte aux étoiles”. Mes pas résonnent dans l’espace vide, précipités, comme si chaque seconde passée à hésiter pouvait me coûter la vie. L’angoisse me serre la gorge, mais l’appel de la sortie, de l’inconnu qui se cache au-delà, est plus fort que ma terreur.

Après une course effrénée en ligne droite, le tunnel se détourne brusquement à droite, et je me retrouve à nouveau dans une impasse. Mais cette fois, l’horreur qui m’attend est bien pire. Deux créatures nues, monstrueuses, se tiennent là, comme des ombres déformées prêtes à dévorer le moindre souffle de vie. Elles me sourient, leurs bouches déformées en rictus avides, leurs sexes turgescents en érection, une scène d’abomination indescriptible. Leurs yeux sombres, atrophiés, sont profondément enfoncés dans des orbites décharnées.

L’un d’eux, une sorte de lépreux, a des bajoues flasques qui pendent, ses mâchoires édentées en pleine décomposition, sa bouche grouillant d’asticots. L’autre, tout aussi horrible, n’a plus de nez, seulement deux cavités suppurantes d’où s’échappe une puanteur insoutenable. Je suis si près qu’une nausée m’envahit, je sens les relents de leur haleine pestilentielle me frôler, me brûler.

Ils murmurent, leurs voix déformées par la pourriture : « Éria… Viens avec nous… »

Mon cœur s’emballe, la terreur me saisit, je hurle et, dans un élan désespéré, je prends mes jambes à mon cou, fuyant à toute allure, mes pieds heurtant le sol avec frénésie alors que je me précipite à nouveau vers la salle, le souffle coupé, presque incapable de penser à autre chose qu’à m’échapper de cette abomination vivante.

De retour dans la pièce carrée, je sursaute d’effroi en apercevant, sur ma droite, la première créature, à peine visible, déjà au seuil de la “porte aux araignées”. Comment a-t-elle pu arriver si vite en rampant ? L’horreur de sa présence me glace le sang, chaque fibre de mon être hurlant de terreur. Frissonnant, je pivote précipitamment et me jette sans réfléchir vers la “porte aux orvets”.

Encore et toujours ce même tunnel étroit, oppressant, qui m’aspire dans son ventre sombre. Je cours à toute allure, mes pas résonnant sur la terre battue, mais, lorsque la galerie vire à droite, je sens une lourde hésitation m’envahir. Que va-t-il encore m’attendre au détour de ce virage ? Une nouvelle monstruosité ? Une autre horreur insoutenable ? Mon cœur bat la chamade, et je m’arrête, retenant ma respiration, avant de prendre une décision que je sais risquée…

À ma grande surprise, le tunnel s’élargit soudainement, offrant une bouffée d’air presque salvatrice. Je laisse échapper un grand ouf de soulagement, le poids de l’angoisse qui m’écrasait semble se dissiper un instant. Je reprends mon souffle, mes esprits, avec l’espoir de trouver enfin une sortie du dédale. Je poursuis l’exploration, méfiante, chaque pas empreint d’une inquiétude palpable.

Le tunnel vire à gauche cette fois, et je m’engage prudemment. La torche éclaire les parois humides, mais soudain, une vision d’horreur me fige. Trois nouvelles créatures lépreuses se tiennent là, immobiles, leur présence imposant une pression insupportable sur l’air. Debout, nus, leurs corps décharnés me barrent le passage, leurs yeux vides me fixant comme des prédateurs affamés.

La terreur m’envahit. Je fais volte-face, mes jambes se dérobant à nouveau sous moi alors que je me remets à courir à toute vitesse. Mais leurs voix d’outre-tombe, rauques et éraillées, me parviennent, comme un écho funeste dans le silence oppressant du tunnel : « Éria, tu es à nous ! » Chaque mot me transperce, résonne dans ma tête, m’enveloppant d’une terreur glaciale.

Lorsque j’arrive dans la salle carrée, un cri de terreur se coince dans ma gorge. Les trois créatures lépreuses sont parvenues au pied de l’autel ! Elles palpent, caressent les séries de runes gravées sur les pierres, comme si elles cherchaient à en tirer une vérité cachée. Leur présence macabre emplit l’espace d’une énergie noire, oppressante.

Mon cœur s’emballe. Sans réfléchir, je fonce tête baissée vers la “porte aux ananas”, mon tunnel d’origine, espérant fuir cette vision cauchemardesque. La torche, que je tiens d’une main droite épuisée, vacille et peine à suivre mon rythme effréné. La lumière clignote, vacille, s’éteint presque, mais je n’ai ni le temps ni la présence d’esprit pour m’en soucier. Tout autour de moi, l’obscurité semble se refermer, grandir, m’engloutir.

Dans un état de panique totale, je fuis, je cours, ma respiration rapide et haletante résonnant dans le silence oppressant. Les ténèbres semblent se faire de plus en plus denses, étouffantes, alors que je m’élance à travers le tunnel, mes pas précipités répercutant l’écho de mon désespoir.

Je suis brutalement stoppée dans ma course par un choc frontal avec des chairs flasques, molles, presque visqueuses. Un sinistre craquement d’os brisés résonne dans l’air, me glaçant le sang. Le choc me projette en arrière, et je lutte pour retrouver mon équilibre. Dans un éclair d’horreur, j’entraperçois trois immondes créatures que je viens tout juste de percuter ! Leur corps décomposé, dégoulinant, dégage une odeur fétide et nauséabonde. Leur souffle lourd, putride, m’atteint, et je frémis sous l’angoisse.

Dans un état de panique absolue, je fais immédiatement volte-face, mes pieds glissant sur le sol humide. Je me remets à courir, mes jambes hachées, battant l’air dans une fuite effrénée. Je cours à perdre haleine, sans but précis, seulement poussé par la terreur pure qui me ronge…

Lorsque je réintègre enfin la salle carrée, mon corps haletant et tremblant de peur, je m’immobilise dans un dernier sursaut, entre la “porte aux ananas” et l’autel… Là, le monde semble se figer. Une épouvante indicible me paralyse alors que je regarde autour de moi : ils sont là, une bonne trentaine, surgis de nulle part, un attroupement grotesque se formant autour de l’autel de pierre. Leurs corps mutilés, décomposés, se pressent les uns contre les autres dans une masse informe et repoussante. Des lueurs rougeoyantes, malveillantes, scintillent entre leurs membres amputés et pourrissants. Elles proviennent des runes gravées dans l’autel, qui maintenant flamboient d’une lumière sinistre et vibrante, projetant des ombres dansantes sur les murs de la salle.

Tous leurs yeux sans vie, inexpressifs, fixent mes moindres mouvements avec une voracité dégoûtante, un appétit macabre qui me transperce le cœur. Leur regard me dévisage, affamé, comme une bête prête à dévorer sa proie. Les bouches déchiquetées, déformées par la décomposition, s’ouvrent dans un rictus de terreur et de cruauté. Ils rient, mais ce n’est pas un rire humain. C’est un éclat de joie perverse, malsaine, leur voix cassée et éraillée se mélangeant dans des éclats de rire démentiels.

Une odeur putride, insupportable, s’échappe de leurs corps, et dans la lueur de cette lumière infernale, ils se dressent là, immobiles, menaçants.

Des quatre passages, dont les runes des chapiteaux flamboient d’une lumière infernale, surgissent de nouvelles créatures, innombrables, comme des ombres fétides surgissant des ténèbres. Leur présence se fait de plus en plus oppressante, envahissante. L’espace entre elles et moi se rétrécit chaque seconde, lentement, inexorablement, comme si le temps lui-même se comprimait dans une étreinte macabre.

Le contact est inévitable, et chaque fibre de mon être hurle à l’idée de ce qui va suivre. La torche, tremblant dans ma main droite, est ma seule arme, mon dernier rempart contre cet assaut monstrueux. Je tourne sur moi-même, élevant le flambeau comme une lueur vacillante de résistance. Je tente de ralentir leur avancée, mais mes gestes sont désordonnés, maladroits. Les créatures se rapprochent, implacables, et le cercle se resserre autour de moi, une mer de corps déformés et de visages décharnés !

Un crépitement sinistre, mêlé à un grésillement sardonique, se fait entendre lorsque le bout incandescent du flambeau entre en contact avec un visage. La peau, brûlée instantanément, dégage une odeur âcre, une chair en fusion, mais la créature ne cille pas. Son visage démoniaque, horriblement mutilé, garde ce sourire dépravé, ce rictus de joie malsaine qui déforme encore davantage ses traits. Les flammes lèchent ses plaies ouvertes, mais elle ne montre aucune douleur. L’odeur de chair carbonisée se mêle à la puanteur insoutenable de cadavre en décomposition. Une nausée violente me submerge alors que l’air se charge de cette puanteur révoltante.

Armée de ma torche, cernée de toutes parts, je me fraie un chemin à travers la masse grouillante de créatures. Chaque mouvement est une lutte désespérée, chaque bousculade m’emplit d’une horreur sourde. Les êtres déformés se laissent faire, leur contact répugnant me faisant frissonner d’horreur. Je grimpe précipitamment sur l’autel, espérant y trouver un peu de répit, une protection, mais je comprends, hélas trop tard, que c’est justement ce que ces abominations attendaient…

Debout sur l’autel, une étrange sensation d’engourdissement m’envahit soudainement. Mes jambes se figent, comme pétrifiées, m’empêchant de bouger. Je tente de réagir, de forcer mon corps à obéir, mais tout est devenu lourd, rigide. Une terreur glaciale s’installe en moi : je suis prisonnière de cet autel maléfique, une marionnette figée dans les griffes invisibles de sa malédiction. Mon souffle se coupe, mon cœur bat à tout rompre, mais je suis impuissante. Je sens la torche glisser de mes doigts, sa lumière vacillante tombant à mes pieds dans un bruit sourd…

La foule vénéneuse se resserre autour de l’autel, une masse informe de décharnés. Les plus audacieux se hissent sur les moellons bruts, escaladant les pierres avec une détermination macabre. Ils sont là, tout autour de moi ! Des mains déformées, ulcérées, aux doigts distordus, arrachent mes vêtements dans une frénésie cruelle. Je sens la chaleur putride de leurs mains me consumer, s’infiltrant sous ma peau, envahissant mes entrailles. Mon corps me trahit, mes jambes ne répondent plus, comme figées dans un abîme de douleur. Mes seins, jadis pleins de fierté, se ramollissent, se déforment, tombant lourdement, comme des fruits trop mûrs, inertes. La terreur m’étreint. Je voudrais hurler, mais ma gorge est serrée. Je voudrais enfouir mon visage dans mes mains, mais elles me sont arrachées à ma volonté.

Réussissant, je ne sais comment, à les joindre en coupe, je vois mes doigts se tordre, se déformer sous l’effet d’une pression sourde et douloureuse. Un morceau de chair sanguinolente tombe dans le creux de mes paumes, une odeur métallique et chaude me submerge. Je lève les yeux, horrifiée, et comprends, avec une terreur glacée, que c’était mon nez ! Il ne reste que la boursouflure d’un visage mutilé, un vestige de ce qui était autrefois… moi.

Terrifiée, je relève la tête et aperçois, avec stupeur, la silhouette d’un jeune ado figé devant l’une des absides. Il reste immobile, imperturbable, observant le spectacle sans réaction. Vêtu d’une combinaison brillante, il porte un large couvre-chef et de trop grandes lunettes noires qui dissimulent entièrement son visage. Faiblement éclairé par les lueurs vacillantes des runes, il semble irréel, une apparition fugace. Ma torche, à mes pieds, se consume lentement, projetant des ombres qui rendent la scène encore plus irréelle. Il ne peut s’agir que d’une hallucination…