Chapitre 13

Lewis

Musée des Sciences et Techniques Planétaires de Nili Fossae.

Quadrangle de Syrtis Major. Mars.

Ma mission ?

Guider et protéger un groupe de trente personnes pendant six jours sur Mars. Deux reporters pour immortaliser chaque instant et vingt-huit lauréats du concours général annuel. Vingt-huit adolescents brillants, âgés de seize à dix-huit ans, chacun un prodige dans son domaine. Ils sont l’avenir doré de la Confédération, les têtes pensantes qui, demain, bâtiront le monde à venir.

Depuis douze ans, cette opération fonctionne comme un métronome. Une routine parfaitement huilée, presque banale… pour les organisateurs. Presque. Parce qu’ici, sur Mars, rien ne l’est jamais vraiment.

Arrivés hier matin, ils ont eu une journée et une nuit pour s’acclimater. Une poignée d’heures pour apprivoiser la gravité martienne après leur long voyage, et s’habituer au faible taux d’oxygène.

Je les attends sous la coupole monumentale du Musée des Sciences et Techniques Planétaires de Nili Fossae. À cette heure, les lieux sont presque déserts. Les échos des pas résonnent, portés par l’architecture futuriste qui semble défier les lois de la physique. Les parois de verre laissent filtrer un soleil pâle, teinté de rouille, étranger à nos yeux habitués aux nuances terriennes. Là, au bas des marches du Palais de l’Espace, je fixe la mosaïque incrustée dans le sol. Elle reproduit l’emblème de la Confédération : le cercle au griffon et aux cinq étoiles, symbole d’unité et de conquête.

Je n’ai pas à attendre longtemps. Les voilà qui apparaissent, pile à l’heure, avançant d’un pas tranquille, presque solennel, sans chahut ni hésitation. Vingt-huit silhouettes juvéniles qui détonnent dans ce décor immense, si froidement monumental. Les reporters, eux, brillent par leur absence.

Sans les quitter des yeux, je recule doucement, montant les marches une à une, pour prendre de la hauteur… et prendre la mesure de ce groupe qui m’est confié. Ils s’approchent, bien alignés, leurs salutations fusent dans un murmure parfaitement orchestré. “Bonjour.” Un mot simple, mais leurs voix portent une fatigue qu’ils n’essaient même pas de masquer. Leurs sourires sont polis, tirés, et en disent bien plus que n’importe quel discours : acclimater son corps et son esprit à un autre monde reste une épreuve…

Tous les regards sont braqués sur moi, attentifs, disciplinés, presque trop sérieux pour leur âge. Une attente silencieuse pèse sur leurs épaules. Ils attendent que je dise quelque chose, un geste, une phrase pour lancer les six jours à venir. J’observe un instant leurs visages. Derrière cette sagesse affichée, je sais que je trouverai, tôt ou tard, la curiosité brûlante qui les définit. Après tout, ce sont des génies.

« Bonjour à tous ! Je suis… Lewis Taylor, votre guide accompagnateur pour ces quelques jours que vous allez passer à Nili Fossae. Nili Fossae, notre toute première base… une véritable légende de la conquête martienne ! Alors, avez-vous fait bon voyage ? » Je leur adresse un sourire, le premier, suffisamment chaleureux pour détendre l’atmosphère. J’attends un respect naturel de leur part, mais sans paraître autoritaire. Pas question non plus de passer pour arrogant. Il faut trouver le ton juste.

« Avez-vous bien vécu l’ambiance particulière du voyage ? Ce huis clos plutôt oppressant ? Et quelles sont vos premières impressions ? Comment vivez-vous vos premiers instants sur cette planète ? Et surtout… comment trouvez-vous “Les Poussiéreux” ? »

“Les Poussiéreux”… Le surnom péjoratif que quelques Terriens attardés aiment donner aux Martiens. Je note des sourires gênés dans le groupe. Ces jeunes intellectuels, timides et réservés, n’ont clairement pas fait le déplacement pour s’amuser.

Leurs réponses ne surprennent pas. Classiques, presque mécaniques : ils jugent le voyage interminable : long, très long, trop long. Ils évoquent la difficulté à respirer, la nécessité de hausser la voix pour se faire entendre dans cet air différent, et les températures qu’ils trouvent trop basses. En revanche, la différence de pesanteur avec la Terre, elle, met tout le monde d’accord. La légèreté nouvelle semble les réjouir, une petite compensation face à l’adversité martienne.

« Ce que vous ressentez aujourd’hui est tout à fait normal. Mais rappelez-vous : ces petits inconvénients ne sont rien comparés à la chance incroyable que vous avez d’être ici ! Vous vous habituerez très vite à la différence de pesanteur et au faible taux d’oxygène. Évitez simplement de vous fatiguer inutilement, de gaspiller vos forces. En un mot : restez calmes. Même si vous devrez parfois forcer votre voix, je vous promets que vous vivrez des moments extraordinaires ! Aujourd’hui, vous allez découvrir les vestiges des premiers modules installés il y a plus de trois siècles. Mais avant cela, permettez-moi de vous rappeler brièvement l’histoire de la présence humaine sur Mars…

Le 21 février 2054, les membres de l’équipage Mars One faisaient leurs premiers pas ici même ! Imaginez un instant : ils avaient quitté la Terre le 15 août de l’année précédente. Six mois de voyage pour atteindre Mars… et seulement lors d’un rapprochement orbital entre nos deux planètes. Six mois ! Vous, vous avez mis quatre semaines pour arriver ici, et je sais combien ce mois vous a paru interminable. Alors, imaginez six mois confinés dans un vaisseau exigu… Six mois. Et les risques ! Des risques considérables à l’époque ! Avec un retour… bien loin d’être garanti !

Bien sûr, il y aura toujours des risques résiduels, mais nous faisons tout pour les minimiser. Car, vous le savez, le risque zéro n’existe pas… À cette époque, les problèmes techniques étaient fréquents. La technologie de gravité artificielle n’en était qu’à ses balbutiements, et les blindages des vaisseaux n’offraient qu’une protection sommaire contre les radiations cosmiques et les éruptions solaires. Il fallait une volonté de fer, un courage presque suicidaire, celui des premiers explorateurs. Un courage qui, aujourd’hui, semble presque inimaginable.

Le 21 juin 2051, deux vaisseaux cargo furent lancés pour préparer la mission. Le futur vaisseau habitat se positionna en orbite martienne, tandis que le second, un véhicule de remontée, se posa sur le sol martien. Ce véhicule attendait les membres de l’équipage Mars One, les premiers Terriens à fouler le sol de Mars.

Ils restèrent sur la planète jusqu’au 14 juillet 2055. Oui, plus d’un an ! Un séjour long et éprouvant, bien au-delà de ce que nous vivons aujourd’hui. Le voyage retour se déroula sans incident, et ils atterrirent le 17 janvier 2056, accueillis en héros, comme il se doit.

Vint ensuite la multiplication des voyages entre nos deux planètes, l’époque de la colonisation et de la terraformation. Les premiers colons ont bâti cette base, module après module, posant les fondations de ce qui deviendrait un véritable chef-d’œuvre d’ingénierie planétaire. Il était primordial de densifier l’atmosphère et d’augmenter la température de surface. À l’origine, l’atmosphère, composée principalement de gaz carbonique, était totalement irrespirable. Les pionniers de notre chère planète, à l’époque encore rouge, devaient constamment porter des combinaisons pressurisées. Le site avait été choisi pour deux grands projets. Le premier, la construction d’une usine de production de FC. Vous avez tous entendu parler des FC, n’est-ce pas ? »

Ils hochent la tête, l’air entendu.

« Les FC, fluorocarbures, sont des gaz à effet de serre puissants, choisis spécifiquement pour modifier la mécanique atmosphérique martienne. Nous visiterons l’usine de production après-demain. Deux projets majeurs, donc : la synthèse de FC et l’extraction de bauxite. Quelqu’un sait ce qu’est la bauxite ? »

Une deuxième pause. Une marée de doigts se lève. Je choisis d’interroger celle qui me semble la plus jeune.

« Mademoiselle ?

 La bauxite est le principal minerai d’aluminium. Lorsqu’elle est traitée avec une solution de soude, elle fournit un précipité qui, une fois chauffé, donne l’alumine. L’alumine est ensuite introduite, avec des additifs, dans des cuves d’électrolyse pour produire l’aluminium. »

Bien que fortement impressionné, je m’efforce de ne rien laisser transparaître.

« Bravo Mademoiselle ! » Je lui adresse un hochement de tête approbateur. « C’est exactement cela. Revenons donc à l’extraction de la bauxite, qui a servi à produire, à grande échelle, de l’aluminium. Ce métal fut utilisé pour construire d’immenses miroirs placés en orbite martienne, dans le but de réfléchir les rayons solaires vers les pôles et ainsi vaporiser les calottes glaciaires. Une réaction en chaîne s’ensuivit, et les résultats furent spectaculaires, bien au-delà des prévisions les plus optimistes. En parallèle, des bactéries hétérotrophiques et des cyanobactéries ont été utilisées… Quelqu’un a déjà entendu parler de ces bactéries ? »

Une nouvelle pause, une nouvelle forêt de doigts levés. Je choisis un garçon au fond.

« Jeune homme ?

 Bonjour, Monsieur. » Son ton est respectueux et posé. « Les bactéries hétérotrophiques, comme les Deinococcus radiodurans, ne peuvent pas produire leur propre matière organique. Elles ont été utilisées sur Mars en raison de leurs caractéristiques exceptionnelles. Grâce à leur structure cellulaire sur plusieurs couches, et leur système très élaboré de réparation de l’ADN, elles possèdent une résistance remarquable aux ultraviolets et aux radiations ionisantes. Ces bactéries survivent même dans les eaux de refroidissement des réacteurs nucléaires. Quant aux cyanobactéries…

 Merci ! Merci jeune homme ! Très impressionnant ! Vous maîtrisez parfaitement votre sujet. Quelqu’un d’autre pour les cyanobactéries ? »

Je pose mon regard sur la jeune fille à la tenue légère, juste devant moi, qui me dévore des yeux.

« Mademoiselle ?

 Bonjour… Les cyanobactéries sont les êtres vivants les plus anciens identifiés sur Terre. » Sa voix est langoureuse, presque traînante. « En simplifiant, je dirais qu’elles sont à l’origine de la modification de l’atmosphère terrestre. Elles ont enrichi l’air en oxygène et permis l’apparition de la couche d’ozone. Ici, nos ancêtres ont choisi Chroococcidiopsis, une cyanobactérie capable de survivre dans les environnements les plus hostiles… »

Elle termine sa phrase en penchant légèrement la tête sur le côté, puis me gratifie d’un clin d’œil. Ce n’est pas son numéro de charme qui me déstabilisera.

Les deux reporters viennent d’arriver. Deux belles femmes brunes, plutôt sexy, dans la trentaine. L’une est petite, typée Nord-Africaine, aux cheveux mi-longs, souriante, avec de grands yeux bruns. L’autre est plus grande, de type caucasien, mince, aux cheveux longs et aux yeux clairs. Leurs combinaisons noires sont ornées, sur chaque côté, d’une fine bande imitant la peau de reptile. Leurs ceintures noires et luisantes portent les trois lettres d’or : IRI.

Elles viennent d’écouter la réponse de la demoiselle et affichent une expression de pure sidération.

« Merci Mademoiselle ! » Je lui rends son sourire, plongeant un regard appuyé dans le sien. « Je vois que vous avez bien potassé votre histoire. Je sens que ces quelques jours vont être… intéressants. »

J’aime jouer avec le doute, laisser planer le suspense et les sous-entendus.

« Je vous rappelais donc que ces bactéries avaient été cultivées pour transformer l’oxyde de carbone en oxygène. Les premières expériences eurent un succès retentissant, et l’exploit se produisit : le taux d’oxygène de l’atmosphère martienne commença à croître. Avec l’augmentation du taux d’oxygène, des algues, des mousses, puis des lichens, commencèrent à se développer. Les colons n’eurent bientôt plus besoin de combinaisons spéciales dans les secteurs expérimentaux, et ce, dès 2200. De simples masques respiratoires suffisaient. Par la suite, l’injection d’azote dans l’atmosphère permit à la végétation de se propager. La planète rouge se mua peu à peu en une planète verte, et dès 2280, les colons purent respirer sans masque dans certaines régions. Et comme vous l’avez sûrement remarqué en arrivant, la dernière phase de la terraformation touche à sa fin. La planète verte s’apprête désormais à devenir la nouvelle planète bleue ! Voilà ! Maintenant, avez-vous tous en tête le programme des visites ?

 Oui !!!

 Bien. Vous savez donc qu’aujourd’hui, nous allons visiter les toutes premières mines de bauxite, des mines souterraines et non à ciel ouvert. Nous allons nous enfoncer dans le sous-sol martien, à 120 mètres de profondeur, pour effectuer un circuit de 40 kilomètres à bord de cabines aménagées. La personne qui vous a accueillis hier a dû vous prévenir de bien vous couvrir aujourd’hui… » Je le précise, ayant remarqué la légèreté de certaines tenues.

« La température du sous-sol est constante, autour de 12° ! » Je remarque les grimaces gênées de certains, pour ne pas dire la plupart. « Des questions ? » Pas de questions. Je reprends en désignant la zone de repos du bras droit.

« Les toilettes sont à gauche, et des combinaisons adaptables sont à votre disposition. Nous partons dans un quart d’heure. Si l’un d’entre vous a des questions spécifiques, n’hésitez pas, je suis là pour ça. » Je termine en descendant les marches.

Le groupe se disloque, la plupart se dirigeant vers la zone indiquée. J’ai pris soin de préciser le programme à venir, redoutant la présence d’une personne susceptible d’être claustrophobe. Bien que cette hypothèse soit peu probable après leurs quatre semaines de voyage. Mais il est toujours préférable de prévenir.

Les deux reporters s’approchent. Je remarque qu’elles portent des lentilles à réalité augmentée. Souriez, vous êtes filmé…

« Monsieur Taylor, bonjour, commence la plus grande en me tendant la main droite. Je suis…

 Je vous arrête tout de suite ! » Je la coupe sèchement, lui serrant la main. « Je m’appelle Lewis, et je n’veux pas de “Monsieur Taylor”. » Je lui offre un large sourire.

« D’accord Lewis ! Je suis Kyra, et j’n’en dirai pas davantage. »

Elle me fixe, l’air amusé. Son regard est intense, plein d’énergie, ses yeux gris-bleu pétillant de malice.

« Bonjour, Lewis, je suis Aléna », se présente la seconde journaliste d’une voix douce et suave. Elle me tend une main fine à la peau de velours cuivrée.

« Enchanté. » Les grands yeux noisette d’Aléna, son sourire troublant, dégagent un charme envoûtant. Elle porte “Addikt”, un parfum que je reconnaîtrais entre mille.

« Ces gosses sont impressionnants ! s’extasie Kyra à voix basse. La relève est assurée.

 Il n’y aurait pas, demande Aléna, un endroit… au calme, où nous pourrions faire plus ample connaissance ? »

Je la regarde, intrigué, avant de répondre : « Après notre virée.

 O.K.

 Guide-conférencier… n’est pas votre métier ?

 On ne peut rien vous cacher. » Elles grimacent. « Mon premier métier, c’est d’assurer… votre sécurité.

 Il y a des craintes pour notre sécurité ? s’étonne Kyra.

 On n’est jamais trop prudent.

 O.K.

 Vous êtes sur Mars depuis ? questionne Aléna.

 Bientôt six mois.

 Et vous faites souvent la navette entre nos deux planètes ?

 Effectivement.

 Vous rentrez bientôt sur Terre ?

 Bientôt. » Je n’ai pas envie de leur préciser que je rentre avec les lauréats.

« D’accord. On aura de quoi se rafraîchir en bas ?

 Non. Alors, profitez-en maintenant ! » Je leur indique, de l’index, les distributeurs de boissons près des toilettes.

« O.K. ! Merci Lewis ! »

Elles s’éloignent, se dirigeant vers les distributeurs, et je ne peux m’empêcher d’admirer leur joli déhanché. Ah, ces journalistes… Kyra et Aléna ont bien compris le jeu. Elles cherchent à me charmer pour s’attirer mes faveurs. Je dois avouer que leurs commanditaires ont un goût irréprochable.

*

Le groupe s’est reconstitué. Ils attendent que je reprenne la parole, agglutinés à mes côtés devant les doubles portes gris acier du premier monte-charge. Je lance : « Nous allons emprunter deux monte-charges… qui vont chacun… nous descendre de soixante mètres. Ils sont conçus pour supporter une charge utile de cinq tonnes. J’espère que tout va bien se passer. »

Je fais une pause, prenant un air faussement soucieux. Un peu d’inquiétude, de doute… cela rajoute toujours un peu d’adrénaline, et ça ne peut pas faire de mal à tous ces jeunes qui semblent si sûrs d’eux. Ils me répondent avec des sourires, visiblement toujours aussi confiants.

Les portes s’ouvrent… J’observe avec un certain plaisir la surprise qui traverse leurs visages. Aucun d’eux ne s’attendait à un monte-charge d’une telle envergure. Sa surface utile avoisine les 80 m², et l’effet est immédiat. Les jeunes s’engouffrent dans la cage, émerveillés, suivis des deux reporters que je laisse passer devant moi. J’entre en dernier, et d’un geste précis, j’appuie sur le gros bouton en bas du tableau de commande. La machinerie se met en mouvement, et une descente d’environ deux minutes commence…

Les portes d’en face s’ouvrent, révélant les doubles portes fermées du second monte-charge. Le dernier à sortir, je traverse le groupe et me retourne pour leur faire face.

« Bienvenue à tous… dans le sous-sol de la planète… Mars ! » Le ton est solennel. « Nous sommes à soixante mètres sous la surface, et nous n’avons encore parcouru que la moitié du chemin… Tout le monde suit ? Quelqu’un préfère faire demi-tour ? Il est encore temps ! Non ? »

Je commande l’ouverture des portes du monte-charge suivant.

« Alors, je vous en prie… entrez ! » Aucune panique à signaler, tout le monde semble détendu. Enfin, presque. Les deux journalistes, collées à mes basques, sont visiblement tendues, crispées. Elles se raidissent encore davantage lorsque j’appuie sur la commande de descente.

Un second trajet, d’environ deux minutes à nouveau. Les portes s’ouvrent, et les exclamations de surprise fusent ! Toute personne qui pénètre pour la première fois dans ce sanctuaire ne peut qu’être ébahie. Personne ne s’attend à une salle aussi gigantesque à cette profondeur. L’éclairage, savamment étudié et discret, met en valeur cet espace exceptionnel.

« Je vous en prie ! Vous pouvez sortir. Avancez… Merci. »

Je suis le mouvement, sors le dernier et referme le monte-charge. Je m’avance, les dépasse, et me retourne pour faire face au groupe.

« Tout le monde va bien ? » Je les observe attentivement, et je vois des sourires ébahis et des regards pleins d’admiration. Ils sont manifestement émerveillés.

« Nous voici donc à 120 mètres sous… non pas sous terre, mais sous Mars ! Cet espace, impressionnant, je vous l’accorde, a servi de base et de refuge aux premiers colons. Une salle entièrement bétonnée de 80 mètres de largeur sur 180 mètres de profondeur, et tout ça sur 40 mètres de hauteur ! » Je lève le bras droit vers le plafond, les yeux fixés sur la voûte massive qui semble se déployer au-dessus de nous. Le silence qui suit est lourd, chacun mesurant l’immensité qui les entoure.

Je reprends, un sourire en coin : « Et vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Nous allons nous diriger vers le fond de la salle où nous attend la navette de transport… Bien, alors allons-y ! Regardez où vous mettez les pieds et suivez-moi, on ne sait jamais… »

J’entame la marche au milieu de la large bande rayée jaune et noir qui indique le chemin à suivre. En tête, je me retourne un instant pour surveiller le groupe ; les reporters ferment la marche. Rompant le silence religieux des lieux, nos pas résonnent en écho sur le sol bétonné de cette cathédrale souterraine.

Notre train, composé de trois cabines de douze places assises chacune, apparaît sous les lumières des grands projecteurs, soigneusement disposés en hauteur. Long de seulement seize mètres et large d’1 mètre 50, il semble presque ridicule face à l’immensité de la salle souterraine. Sa teinte extérieure, d’un rouge rouille, rappelle celle de la latérite.

« Voici notre train. Il nous permettra de parcourir 40 km de galeries. Trois escales sont prévues. La première, à 12 km, vous réserve une surprise que je préfère ne pas dévoiler. Prenez place, douze personnes par cabine. »

Je les laisse s’installer et accompagne les reporters dans la cabine arrière. Chaque cabine est équipée d’une allée centrale qui sépare deux rangées de six sièges baquets. Le toit incurvé soutient une série de rampes lumineuses. Le sol, les sièges et le plafond partagent une teinte gris-vert uniforme. Les parois vitrées permettent de voir de chaque côté. J’appuie sur la télécommande et les portes se ferment dans un léger chuintement…

Nous quittons la salle éclairée pour nous enfoncer dans un tunnel obscur, à peine aussi large que le train. Ce dernier accélère avec un souffle aigu qui monte en intensité. Les parois, qui semblent frôler les vitres, défilent à une vitesse vertigineuse, accentuant l’impression d’étroitesse et d’oppression.

Une forte décélération se fait sentir environ trois minutes plus tard. L’étape suivante se trouve sur notre droite, engloutie dans une obscurité totale. Je garde la pièce dans les ténèbres, espérant que ce suspense saura leur laisser un souvenir impérissable. Le train s’arrête. Les portes des cabines s’ouvrent dans un chuintement métallique, brisant le silence presque solennel des passagers. Télécommande en main, je sors de la cabine. Personne ne bouge.

« Je vous en prie. Vous pouvez descendre sur le quai. » Ils se lèvent lentement, sortent sans un mot, sans un bruit. Je n’entends que quelques raclements de gorge.

Le groupe entier sur le quai attend en silence que je reprenne la parole. Je laisse un instant de flottement, puis je reprends sur un ton grave, presque menaçant.

« Nous voici à 120 mètres sous la surface, à 12 kilomètres d’un point de sortie, sur une planète dont vous êtes étrangers, à quelque 60 millions de kilomètres de vos familles… »

Pour accentuer le suspense, je tourne lentement le bouton du rhéostat, faisant décliner l’intensité des lumières des trois navettes, jusqu’à ce que l’obscurité s’installe.

« Certains disent que les fantômes du passé hantent ces galeries, tandis que d’autres préfèrent affirmer qu’il s’agit d’esprits martiens. » Les réactions d’angoisse que j’attendais ne se font pas attendre. Un léger sourire se dessine sur mes lèvres alors que je pousse doucement le variateur de l’éclairage de la nouvelle salle. Les lumières s’allument progressivement, révélant peu à peu la salle. Des « Ooohh !!! » des « Aaahh !!! » d’ébahissement et de surprise éclatent de toutes parts.

La nouvelle salle est circulaire, d’un diamètre de 90 mètres, mais sa hauteur ne dépasse pas les 4 mètres. Ce qui surprend, c’est que le centre de la pièce semble se dissoudre dans l’espace, remplacé par un puits de 30 mètres de diamètre. Le plafond, lui, s’élève au-dessus de ce puits.

« Nous voici dans la salle du puits, une salle annulaire. Devant vous se trouve l’un des puits les plus profonds jamais creusés sur Mars, atteignant 1 348 mètres de profondeur. Et j’insiste sur le terme “puits”, et non pas “forage”. Non, il n’y a aucune sortie par le haut. La galerie a été scellée par huit mètres de béton. Nous allons maintenant nous rapprocher du grillage. »

Je fais un pas en avant, me dirigeant vers le panneau interactif qui contrôle la double grille de protection autour du puits.

« Et ne poussez pas. Merci. Venez ! Rapprochez-vous ! »

Je m’apprête à activer l’éclairage du fond du puits pour leur offrir la sensation vertigineuse de la profondeur… Mais à ma grande surprise, je découvre que le panneau a été modifié : il n’y a plus un seul bouton, mais deux ! Sans réfléchir, j’appuie sur celui de gauche. Au lieu de l’éclairage attendu, je n’entends que le bruit des portes des cabines qui se ferment… Et le train démarre !

Les visages, tendus, sont tous fixés sur moi. Leur regard est un mélange d’interrogation et d’inquiétude. Je me suis trompé de bouton ? Un doute affreux m’envahit, mais il n’est pas question de paniquer. Je dois réagir vite et bien, je dois nous sortir de ce traquenard.

« Nous allons avoir de la visite, un autre groupe va arriver. » Un mensonge rapide pour gagner du temps. Les visages se détendent, soulagés. Le train ne peut pas démarrer sans moi, et aucune visite n’est prévue avant deux mois. Alors que se passe-t-il ?

Je n’ai d’autre choix que d’appuyer sur le bouton de droite. Mais au lieu de la lumière escomptée, un grondement sourd envahit la salle… Le sol se met à trembler sous nos pieds !

« Eh !? Ça aussi, c’est prévu ? » hurlent les deux reporters, la panique dans la voix. Je n’ai même pas le temps de répondre…

Une explosion retentit, secouant la salle dans son intégralité ! Le souffle nous projette violemment contre les parois, et une onde de chaleur intense et insupportable s’abat sur nous !

Du puits, une lueur orangée éclate soudainement, aveuglante, éclairant la salle d’une lumière infernale !

En ombre chinoise, une silhouette d’enfant se dessine, parfaitement immobile. Contrairement à nous, il semble avoir été épargné par la violence de l’explosion. Une sensation inexplicable m’envahit alors : il me fixe, et je suis convaincu qu’il communique avec moi, qu’il me reproche silencieusement mon attitude…

Un geyser de lave jaillit alors, éclatant du fond du puits avec une force dévastatrice ! La chaleur devient suffocante tandis que la lave envahit le puits supérieur, dévalant les parois et nous menaçant de sa voracité…