Chapitre 25

1.1.7

Perthie

Les accords délicats d’une mélodie familière s’élèvent doucement, me tirant d’un sommeil paisible, dépourvu de rêves. Une fantaisie de Greensleeves, si je ne me trompe. Mon regard se pose sur les lettres et chiffres lumineux qui flottent devant moi : “jeudi 22 septembre 2388″, “07 : 00″. Une nouvelle journée commence.

« Bonjour, Sarah. As-tu quelques retours de catcheurs ? murmuré-je encore ensommeillée.

 Bonjour, Perthie. Un seul. Celui de Gandharva. »

Des formules chiffrées apparaissent devant moi, s’étalant en colonnes claires et ordonnées. Je fixe un instant les données, des schémas se formant dans mon esprit, mais je chasse rapidement cette pulsion analytique. Ce n’est ni le lieu ni le moment.

« Merci, Sarah. J’me prépare et j’te retrouve au labo.

 À tout à l’heure, Perthie. »

Je me redresse, les muscles encore endoloris par les heures passées dans l’inertie du sommeil. Une certaine excitation m’envahit, une curiosité mêlée d’appréhension. Le rapport de Gandharva attend, avec peut-être des réponses… ou de nouvelles énigmes.

Je rassemble mes cheveux en un chignon rapide et me lève. Direction les toilettes, puis le vestiaire où je choisis une combinaison propre et des sous-vêtements assortis avant de me diriger vers la douche. Une cascade de gouttelettes tièdes s’abat sur ma peau, enveloppante et apaisante. Je ferme les yeux, laissant l’eau chasser les dernières traces de sommeil et les tensions accumulées.

Je frictionne mes cheveux, les imprégnant d’une mousse délicate et parfumée. Après le shampooing, je masse le corps d’un lait moussant parfumé à l’huile essentielle d’ylang-ylang. Un lait qui laisse sur ma peau une douceur satinée et une fragrance apaisante.

La douche terminée, je reste immobile quelques instants, tête renversée en arrière, paupières closes, les bras ballants. Le souffle chaud des sécheurs complète cette pause suspendue, entre détente et préparation.

Devant le miroir du meuble où je range mes produits de soin, mon regard s’attarde sur mon reflet. Les poches sous mes yeux se sont résorbées, les rougeurs ont disparu, et mes cernes, bien qu’encore visibles, s’atténuent nettement. Une amélioration notable, signe que la fatigue des jours précédents commence enfin à céder du terrain.

Un maquillage léger s’impose. Je choisis un fond de teint beige clair pour unifier mon teint, un trait estompé de brun-terre pour souligner mes yeux, un soupçon de fard abricot sur mes joues et un ton rouille subtil pour mes lèvres… J’ajoute une touche de parfum, mélange délicat et envoûtant de praline et de patchouli.

Satisfaite du résultat, j’enfile ma combinaison, ajuste le col, puis quitte mes quartiers pour rejoindre le réfectoire. Le petit déjeuner m’attend, et avec lui, une nouvelle journée riche en mystères à résoudre.

Yves est assis seul, tout juste attablé, une tasse fumante entre les mains. Ses cheveux, poivre et sel, fraîchement coupés, lui confèrent un charme indéniable. Cette nouvelle coupe adoucit les traits de son visage, comme si elle avait emporté avec elle un peu de la fatigue accumulée.

Quand il m’aperçoit, il se lève aussitôt, le regard admiratif, et un sourire sincère éclaire son visage. Lui aussi semble ragaillardi. Ses yeux, bleu-vert scintillants, dégagent une énergie renouvelée qui tranche avec la lassitude des derniers jours. Un instant, le temps semble suspendu entre nous, comme si ce moment simple contenait une signification plus profonde.

« Bonjour, Perthie. Tu es… resplendissante ! » Sa voix tremble légèrement, trahissant une émotion qu’il peine à contenir. Cette hésitation, ce mélange de timidité et de fragilité, me fait fondre… Yves a quelque chose de désarmant, presque enfantin, qui le rend irrésistible.

« Bonjour Yves. Je t’en prie. Ta nouvelle coupe te va à ravir. Elle te rajeunit. »

Je m’approche pour lui faire la bise. Le contact de sa joue râpeuse contre ma peau déclenche un frisson, mélange de douceur et de sensualité. Ses lèvres effleurent les miennes, presque par accident, dans une maladresse charmante. Je ferme brièvement les yeux, captivée par son parfum, gourmand et raffiné, un mariage subtil de chocolat amer, de lavande et d’épices.

En un éclair, des souvenirs refont surface. Notre réveil d’hypersommeil. La chaleur de nos corps, l’intimité brutale et inattendue. Ma poitrine contre la sienne, cette proximité qui avait éveillé en moi un trouble délicieux, déroutant, impossible à oublier.

« Tu vas avoir une dure journée, avec toutes ces données à collecter… » Il marque une pause, comme s’il pesait soigneusement ses mots, puis reprend d’un ton hésitant : « J’aimerais t’aider, si tu es d’accord. » Son regard se baisse légèrement, et un sourire maladroit étire ses lèvres, trahissant une pointe de gêne devant l’audace de sa proposition.

Je le fixe, amusée, avant de répondre sur un ton taquin :

« Oh, crois-moi… la journée n’va pas suffire ! Alors, si ça te tente de m’donner un coup de main, prépare-toi… ce sera aujourd’hui… et demain ! Au moins ! »

Yves n’hésite pas une seconde. Une lueur enchanteresse éclaire son regard, un mélange de sincérité et de douceur mélancolique. Il acquiesce, ses yeux pétillant d’un enthousiasme presque enfantin, un sourire naissant au coin des lèvres. Je le sens aussi emballé que moi, et cette connivence fait battre mon cœur un peu plus fort…

Depuis que nous nous connaissons, notre relation est restée sur un terrain purement amical, bien qu’étrangement complice. Yves, avec mon soutien, a su refermer les blessures de son ancienne relation, et ensemble, nous avons grandi, partagé nos doutes et nos espoirs.

Pourtant, je ressens aujourd’hui quelque chose de différent, de plus intense. Une envie irrépressible d’être près de lui, de lui parler encore et encore, de partager bien plus que nos journées de travail. Il m’attire, profondément, irrésistiblement. Un désir s’éveille en moi, un désir qui m’étonne presque par sa force.

Et quelque part, au fond de moi, subsiste une ado rêveuse qui croit encore au prince charmant. Mais cette fois, je ne rêve pas. Je sais ce que je veux. Maintenant, je suis prête. Prête à ouvrir une nouvelle page, prête pour une vraie vie de couple.

Anna et Lewis font leur entrée, visiblement tout juste tirés de leur sommeil. Leurs petits yeux en amande sont encore embrumés, et quelque chose dans leurs regards échangés attire mon attention. Une complicité ? Une connivence particulière ? Est-ce mon imagination, nourrie par mon propre besoin de partage, qui me joue des tours ?

« Bonjour, vous deux ! lance Lewis, la voix encore pâteuse. Bien dormi ?

 Et vous deux ? » rétorqué-je d’un ton légèrement railleur, un sourire en coin.

Yves et Lewis se serrent la main, un geste empreint d’une camaraderie simple et naturelle. Anna s’approche pour embrasser Yves. J’embrasse Lewis, puis Anna… Une fragrance indéfinissable flotte entre eux, mélange de leurs parfums… Mon imagination me jouerait-elle des tours ?

« Grosse journée pour toi, Perthie ! lance Anna avec un sourire qui semble sincère. Tu veux de l’aide ? »

Je réponds aussitôt, mon ton aussi assuré que possible : « J’te remercie, mais Yves a déjà pris les devants. Il va me seconder… et ça ira. »

Mon regard se tourne vers Yves, presque instinctivement. Ce n’est pas seulement de l’assurance que je veux montrer, mais un besoin inavoué de préserver cette bulle, ce moment à deux que j’anticipe avec une impatience presque palpable.

« O.K. ! Lewis et moi allons déterminer l’emplacement de la base. Ça te dit ? ajoute-t-elle en se tournant vers Lewis, qui lui adresse un sourire complice. On fait le point en fin de journée. Ça marche ? »

En fin de journée ? Pas question. Je n’ai aucune envie de consacrer ma soirée à des débats techniques. Mes pensées s’égarent vers quelque chose de bien plus captivant…

« Ce soir ? Mmh… Ce sera trop juste. Plutôt demain soir.

 Comme tu veux. » Anna lève les mains en signe de capitulation. Yves, lui, a déjà terminé son petit déjeuner. J’engloutis le reste de mon bol de céréales, avale rapidement la barre de complément alimentaire, puis termine mon café d’une traite avant de me lever d’un bond.

« Alors, bonne journée, vous deux ! On y va ? » Mon nouveau second hoche la tête avec enthousiasme.

« Bossez bien ! » lance Lewis, accompagné d’un petit sourire ironique et d’un clin d’œil. Je trouve ces marques de légèreté presque déplacées, vu l’ampleur du travail titanesque qui nous attend. Sans relever, je traverse le module de vie pour rejoindre le couloir des cabines. Yves marche derrière moi, son pas calme contrastant avec l’agitation intérieure qui me gagne.

Nos échanges restent techniques, d’une banalité exaspérante. Tout en parlant, je sens monter en moi un étourdissement, une envie irrépressible qui me prend au dépourvu. Une folle envie… de faire l’amour, sentir son corps contre le mien, nos peaux mêlées, nos souffles confondus. Ces images troublantes s’invitent sans crier gare, envahissant mon esprit, brûlant comme un désir insoupçonné.

Mais non. Non ! Je dois chasser ces pensées, réprimer cette pulsion qui ne me ressemble pas. Ce n’est ni le moment ni le lieu. Le travail nous attend. Du travail… encore et toujours du travail…

Masques et gants agissent comme une barrière entre mes émotions et mes envies, m’aidant à contenir ardeurs et fantasmes. J’évite scrupuleusement tout contact avec Yves ; une étincelle suffirait à embraser ce que je m’efforce de maîtriser… Je dois rester concentrée, garder en tête l’essentiel. Les priorités s’imposent d’elles-mêmes : répertorier les virus, analyser leurs polymérases, et leur associer des antiviraux spécifiques. Sur notre planète, la technologie a éradiqué les menaces virales depuis longtemps, mais que vais-je découvrir ici ?

Le laboratoire que nous investissons est celui de Virologie Moléculaire et Structurale. Ici, les analyses reposent sur une synergie entre la microscopie électronique et la radiocristallographie. Yves excelle dans ces deux disciplines, ce qui va nous permettre de répartir efficacement les tâches.

« Yves ? » J’évite de le regarder avec insistance, craignant de le mettre mal à l’aise et, surtout, de céder à mes propres désirs.

« Pour chaque virus répertorié, tu t’occupes de la dynamique d’assemblage, de la fusion membranaire, de l’encapsidation, de l’éjection et de la réplication du génome. Je prendrai en charge les polymérases et les inhibiteurs. Ça te convient ?

 Sarah va me donner un coup de main. » Il hoche la tête, affichant une assurance tranquille.

« C’est parti ?

 Allons-y. »