Chapitre 26

1.1.8

Poste d’observation de Corun.

La nuit est somptueuse, baignée de l’éclat cristallin des étoiles et de la lumière contrastée des deux lunes. L’une, pleine, diffuse un halo d’argent froid, tandis que l’autre, en croissant, projette une lumière crémeuse plus douce.

La canopée s’étend en une mer ondoyante de feuillages d’un vert sombre, qui scintillent faiblement sous la clarté lunaire. L’air, saturé de l’arôme des résines et des sèves, est ponctué par les stridulations cadencées des gourhs, ces arachnides dotés d’un appareil stridulatoire à l’arrière de leur céphalothorax.

Au cœur de cette ambiance nocturne, deux Wa’ Dans sont installés sur des banquettes disposées autour d’une table, où reposent un photophore diffusant une lueur jaune orangé et le plateau circulaire de leur jeu de société.

Le sol du poste d’observation est composé de lattes de bois disjointes qui craquent doucement sous leurs mouvements lents, ajoutant une discrète harmonie aux bruissements environnants. Le jeu est ornementé de motifs abstraits et complexes, évoquant des constellations anciennes ou des labyrinthes énigmatiques.

Les deux joueurs, légèrement penchés, étudient leurs pièces avec intensité, le regard sombre et concentré. Ils se taisent, absorbés par leurs stratégies.

Puis, un évènement brise leur immobilité. Une lueur violette jaillit, éclipsant la douce lumière du photophore. Éberlués, les deux Wa’ Dans se redressent vivement, leurs yeux sombres s’élargissant sous l’effet de la surprise.

Devant eux, une demi-droite lumineuse, vibrante et immobile, semble relier un point suspendu dans l’espace à la profondeur obscure de la forêt ! Les arbres, jusqu’alors endormis, se parent de reflets violacés, leur imposante silhouette devenant presque menaçante.

L’un des Wa’ Dans se lève, faisant grincer les lattes sous son poids. Une pièce du jeu roule en arc de cercle sur la table avant de tomber entre les interstices du bois. Il reste silencieux, le regard fixé sur cette étrange apparition.

Son compagnon observe le phénomène en silence, aussi fasciné qu’inquiet.

«Le carrefour de l’emble!»

L’emble est un arbre majestueux au feuillage pourpre et aux larges bractées blanches.

«C’est là qu’est l’engin! Qu’est-ce qu’on fait? Je sonne l’alarme?» demande le plus jeune, la voix haletante, la question pressante. L’autre, plus âgé, grimace. Ses yeux cherchent une issue dans l’urgence, il réfléchit, il hésite. Il secoue la tête négativement, avant de se raviser : «Si! Vas-y! Je descends!»

La corne de brume déchire l’air, tandis que le Wa’ Dan, rapide comme l’éclair, descend dans l’ombre mouvante… Quelques silhouettes ensommeillées émergent sur leurs terrasses, leurs regards accrochés à l’invisible.

«Qu’est-ce qui se passe?

 Un incendie?

 Non… Un rayon violet entre le carrefour de l’emble et l’espace!

 Hein?

 Un rayon violet…

 D’accord! J’ai compris! Bon! Restez en position! On va voir. Et stoppez la sirène!»

Le Wa’ Dan remonte, aussi promptement qu’il était descendu. D’un geste rapide, il fait signe à son collègue de relâcher la manivelle. La corne de brume s’éteint dans un souffle, alors que le rayon violet se dissipe, comme englouti dans les ténèbres, laissant place à des lueurs rougeoyantes qui dansent dans l’air.

«Bon sang! C’est pas vrai! Cette fois, c’est la bonne! Sonne l’alarme!» Le cri du Wa’ Dan déchire l’air, et la corne de brume reprend son beuglement impérieux.

«Incendie! Incendie! Incendie! hurle-t-il, sa voix portée par l’urgence. Au carrefour de l’emble!»

Dans la cité, c’est l’effervescence. Le branle-bas de combat se déclenche avec une précision militaire. Chacun se jette dans l’action, la coordination parfaite, la discipline implacable. Le dispositif, parfaitement rodé, s’enclenche comme une mécanique bien huilée, chaque mouvement fluide, chaque geste anticipé.

De l’unique construction en rez-de-chaussée, les Wa’ Dans émergent, chargés de tuyaux, de bâches aluminisées, qu’ils entassent hâtivement sur un engin roulant motorisé. Une étrange machine composée de grandes sphères métalliques assemblées deux à deux.

Puis, soudain, le sol se met à trembler, une vibration sourde et continue qui traverse tout, déstabilisant l’air autour d’eux. Les Wa’ Dans se figent un instant, avant que l’agitation ne reprenne, encore plus frénétique.

Les premiers Wa’ Dans arrivent au carrefour de l’emble, le sol toujours vibrant. L’engin, l’œuf volant, qui avait été déposé sur un gros bloc rocheux, a disparu… Là où il reposait, la roche semble avoir été transformée, recouverte d’un épais vernis grisâtre, comme si l’engin avait fondu et fusionné avec la pierre.

Les photophores des Wa’ Dans projettent une lumière tremblotante qui se mêle aux flammes crépitantes, éclairant les pancartes placardées autour du carrefour. Des panneaux ornés du symbole “X“, un svastika avec un cercle centré, comme un avertissement silencieux, mais menaçant.

Le feu a pris dans les broussailles attenantes, mais il ne se déploie pas comme à l’habitude. Les flammes tremblotent sous les vibrations qui secouent l’air, vacillant, avant de régresser lentement, jusqu’à s’éteindre complètement…

Soudain, un souffle puissant balaie la zone, emportant avec lui la chaleur et l’éclat. Les photophores des Wa’ Dans, incapables de lutter contre cette force invisible, s’éteignent dans un dernier frémissement, plongeant la scène dans une obscurité oppressante.

«Bien! On dirait que l’incendiaire s’est chargé d’éteindre le feu!

 Un satellite avec assez de puissance pour éteindre les incendies! Pas mal, ça! C’est ça qu’il nous faudrait!

 Oui! On dirait qu’il a soufflé dessus, comme on souffle une bougie!

 On n’a pas ça en stock quelque part?»

 

Un Wa’ Dan s’approche du rocher, ses yeux scrutant attentivement la surface : «L’engin a été vitrifié!

 Eh bien, au moins, nous voilà débarrassés!»

Les stridulations des gourhs, perçantes et persistantes, reprennent de plus belle.