1.1.9
Perthie
La pause de midi est une bénédiction, un instant de répit volé à la frénésie de la matinée. À peine sortie du sas, je retire mon masque et mes gants avec une hâte presque désespérée. L’air me fait frissonner de soulagement. Yves est là, rayonnant comme toujours. Son sourire, cet éclat irrésistible, m’envahit tout entière, et je sens une chaleur bien différente monter en moi…
« Ça s’passe plutôt pas mal ! » lance-t-il, son ton léger, presque complice. Je ne peux m’empêcher de sautiller, prise entre l’envie pressante de filer aux toilettes et l’envie tout aussi irrésistible de prolonger ce moment avec lui.
« Tu vois, je me reconvertis : ADN, ARN, simple brin, double brin, rétro, pararétro… et patati, et patata. »
Je souris malgré moi, mais mon esprit n’est déjà plus sur ses mots. Mon regard s’accroche à ses traits, à ses lèvres qui s’animent alors qu’il parle… Yves, si brillant, si désarmant. Je me rends à peine compte que je lui réponds : « J’ai une sacrée envie de faire pipi. On se retrouve à table ? »
Il secoue la tête, toujours amusé. « Non. Moi aussi je dois passer aux toilettes. Le premier attend l’autre. »
« Le premier attend l’autre… Le premier attend l’autre… »
Je répète ses mots dans ma tête, presque machinalement, et une chaleur diffuse s’intensifie dans mon ventre.
Un frisson parcourt ma nuque alors que je me perds un instant dans son sourire, dans la courbure de ses lèvres, dans l’éclat espiègle de ses yeux… L’envie urgente de me précipiter aux toilettes s’entremêle avec une autre urgence, plus sourde, plus intime. Yves ne bouge pas, mais son regard, bien que parfaitement innocent, semble alourdir l’air autour de nous. Je sens mon cœur battre un peu trop vite, mes jambes un peu trop légères.
Et tandis qu’il s’éloigne d’un pas, un sourire en coin, je me rends compte que j’ai oublié de respirer…
*
Soulagés, nous arrivons côte à côte dans la salle de restauration, nos pas synchrones, comme si nous formions une équipe invisible aux regards extérieurs. L’air léger et les effluves familières du café me rappellent que l’instant présent a sa propre douceur. Mathias et Éria sont déjà là, assis l’un en face de l’autre. Ils échangent des paroles entre deux gorgées de café, leurs tasses fumantes posées sur la table métallique.
« Salut ! Ça avance ? » demande Mathias en levant les yeux vers nous, son regard curieux et chaleureux.
Je prends une inspiration, encore portée par la proximité d’Yves, et réponds en m’appuyant négligemment contre une chaise.
« Un seul catcheur pour l’instant, avec ses huit sondes. » Mon ton est volontairement neutre, mais je capte l’éclair d’intérêt dans les yeux d’Éria.
Yves intervient, toujours prompt à mettre les choses en perspective : « Mais on n’a qu’une nouvelle famille de virus jusqu’à présent. Ce qui montre bien la similarité du vivant avec la Terre. À suivre… »
Un bref silence suit, mais ce n’est pas un vide inconfortable. Mathias hoche lentement la tête, pensif, tandis qu’Éria, toujours aussi précise, fronce légèrement les sourcils, déjà prête à analyser l’information.
« Une seule nouvelle famille ? Ça réduit les inconnues, mais ça confirme l’hypothèse, non ? » demande-t-elle, son ton posé, mais avec cette pointe de fascination scientifique qui lui est propre.
Je réfléchis un instant avant de répondre :
« La similarité avec la Terre… Oui et non. La biochimie semble commune, les processus biologiques suivent les mêmes règles, probablement basées sur des macromolécules fondamentales identiques. Mais une seule nouvelle famille ne suffit pas à valider cette hypothèse. On manque encore de données. »
Je marque une pause, pesant mes mots.
« On peut être face à un écosystème jeune, où la diversification virale est encore limitée. Ou alors, il existe une grande variété de virus, mais nous ne les avons simplement pas encore détectés. Peut-être qu’ils sont rares, qu’ils ciblent des hôtes très spécifiques qu’on n’a pas encore identifiés… ou qu’ils fonctionnent d’une manière qui nous échappe encore complètement. »
Je jette un regard à Éria, un léger sourire au coin des lèvres.
« Alors oui, cette donnée est encourageante, mais elle soulève surtout d’autres questions. On est encore loin d’une conclusion définitive. »
Je jette un coup d’œil à Yves, et nos regards se croisent un instant. C’est subtil, fugace, mais suffisant pour que je sente une connexion différente de celle que j’ai avec les autres.
*
L’après-midi se déroule sur un même rythme effréné, une cadence presque mécanique qui laisse peu de place à autre chose qu’à l’essentiel. Deux nouveaux catcheurs se joignent à la danse : celui d’Asadal, avec ses huit sondes impeccablement déployées, et celui du pôle Nord, légèrement déficient, n’en comptant que sept.
C’est en examinant les relevés de ce dernier que je remarque l’anomalie. La sonde programmée pour approcher la trace noire… absente. Littéralement effacée. Un vide, un point d’interrogation dans nos données pourtant si précieuses.
Mon cœur s’accélère un instant, mais je réagis aussitôt. Les probabilités d’erreurs techniques ou de simples interférences me traversent l’esprit, mais l’instinct me murmure autre chose.
Je me tourne vers le poste de communication et préviens Anna. Sa réponse ne se fait pas attendre, sa voix calme résonne dans le canal : « Compris, Perthie. Continuez vos analyses. »
Ce qui me frappe, c’est son ton. Pas un éclat d’étonnement, pas la moindre hésitation. Comme si elle attendait ce signal, comme si la disparition d’une sonde ne faisait que confirmer quelque chose qu’elle savait déjà.
Je reste figée une seconde, l’esprit troublé. Ce n’est pas tant la perte d’un appareil qui me perturbe, mais ce qu’elle laisse deviner. Qu’y a-t-il dans cette trace noire pour que même nos instruments disparaissent en s’en approchant ?
Yves passe derrière moi, absorbé dans ses propres données. J’hésite à partager mes doutes, mais le moment semble mal choisi. Alors je range mes pensées dans un coin de ma tête et retourne à mes analyses. Mais cette sensation, ce pressentiment, refuse de me quitter.
À 20 heures, je me rends à l’évidence : il est temps de tout arrêter. Mon corps me réclame une pause, et mon esprit, pourtant résilient, semble flancher. KO, littéralement. Mes yeux me brûlent, comme si, à force de scruter les relevés, ils allaient finir par se désolidariser de mon crâne.
Superviser les analyses de Sarah, vérifier les concordances, passer chaque résultat au crible… C’est passionnant, mais éreintant. Et pourtant, ce soir, un constat m’interpelle. Avec le retour d’un bon tiers des sondes, les données se précisent.
Une observation me saute aux yeux, presque effrontée dans sa clarté : la nouvelle famille de virus domine largement le paysage biologique local. Le bestiaire microbien, bien moins riche que celui de la Terre, semble s’organiser autour d’elle, comme si cette famille exerçait un quasi-monopole… Je reste un moment à fixer l’écran, fascinée par cette révélation. Une telle uniformité dans un écosystème, c’est… inhabituel. Cela dégage une impression d’ordre, mais un ordre presque artificiel. Et pourquoi cette famille en particulier ? Qu’a-t-elle que les autres n’ont pas ?
Un frisson me parcourt, sans que je sache si c’est l’excitation de la découverte, l’étrangeté de la situation… ou la fatigue. Je décide de ne pas pousser davantage ce soir. Mon cerveau réclame du repos, et demain, il faudra bien reprendre avec des idées claires.
En m’éloignant des terminaux, je jette un dernier coup d’œil aux relevés. Quelque chose me dérange, une dissonance que je n’arrive pas à formuler. Mais je préfère taire cette inquiétude pour l’instant.
*
Après notre passage rituel aux toilettes, nous nous dirigeons vers la salle de restauration. Le silence règne, personne à l’horizon. Une chaleur douce s’installe en moi : Yves et moi, seuls pour dîner. En tête à tête.
« Pour dîner, qu’est-ce qui t’ferait plaisir ? » demande Yves, son ton empreint d’une attention sincère, son regard scintillant d’une lueur malicieuse qui me désarme à chaque fois. Il est là, toujours prêt à aider, à deviner mes besoins avant que je les exprime. Galant, serviable, bienveillant… Ce mélange de force tranquille et de douceur me bouleverse. Et ce soir, je me sens vulnérable, à la merci de ce regard envoûtant.
Mon cœur bat plus vite. Une étincelle passe dans ses yeux bleus, un tourbillon qui semble m’appeler. Ce soir, j’ai envie de perdre pied, de lâcher prise, de me laisser happer par cette lumière qui m’ensorcelle.
« C’est toi qu’je veux ! »
Les mots jaillissent de ma bouche avant que je ne puisse les retenir, instinctifs, brutaux. Et l’instant d’après, c’est la panique ! Un frisson glacé me traverse. Qu’est-ce que je viens de faire ? Mon cerveau explose dans un chaos de scénarios catastrophiques, mais mon corps reste figé, paralysé par la peur.
Et s’il ne partageait pas mes sentiments ? Ai-je détruit quelque chose de précieux, cette amitié si profonde qui nous lie depuis des années ? Je scrute son visage à la recherche d’un signe, mais ce que je vois m’effraie encore plus.
Son sourire s’efface doucement, remplacé par une gravité troublante. Ses traits se durcissent, son regard devient plus profond, plus opaque. Mon cœur s’emballe, envahi par un flot de pensées négatives. Le silence entre nous devient assourdissant, et je lutte contre l’envie de fuir, de briser ce moment insupportable…
Mais je suis suspendue à ses lèvres, incapable de détourner les yeux. Yves mord sa lèvre supérieure, et une lueur inattendue apparaît dans ses yeux, une lueur de fragilité que je ne lui connaissais pas. Ses pupilles s’embuent légèrement, un éclat d’émotion à peine contenue.
« Perthie…
— Oui, Yves ? » Ma voix tremble, à peine audible. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Yves s’approche lentement, son regard chargé d’émotions, et avant que je puisse dire quoi que ce soit, il m’enlace… Ses bras m’entourent avec une douceur infinie, et son torse chaud contre le mien m’apaise autant qu’il me trouble. Il pose sa tête sur mon épaule, respirant profondément, comme s’il cherchait le courage d’aller plus loin. Puis, doucement, il se recule juste assez pour plonger son regard dans le mien.
« Je t’aime. »
Ces trois mots, si simples, résonnent en moi comme un coup de tonnerre. Une onde de chaleur me traverse, et je sens mes jambes vaciller.
« Moi aussi, je t’aime, murmuré-je, la voix tremblante d’émotion. Je t’ai aimé dès le premier jour, dès notre première rencontre, dès que nos regards se sont croisés. J’ai ressenti ta douleur et je n’ai eu de cesse de changer ce regard. J’ai souhaité te rendre heureux, et j’ai assisté à ta métamorphose. Je n’veux plus te quitter, j’ai besoin de toi ! »
Les larmes me montent aux yeux, mais ce ne sont pas des larmes de tristesse. Ce sont des larmes de bonheur, de soulagement, de délivrance ! Yves me scrute avec une intensité bouleversante, et je sens mon regard glisser vers ses lèvres, légèrement entrouvertes. Je me penche doucement, et nos lèvres se rejoignent…
C’est un baiser d’une douceur inattendue, empreint d’émotion, presque timide. Une chaleur intense s’empare de moi.
Avec une tendresse désarmante, Yves dépose un baiser délicat sur ma lèvre supérieure, puis sur mon cou.
« Moi aussi, j’ai besoin d’toi… et envie d’toi. » Sa voix est basse, presque un murmure, mais elle résonne profondément en moi, éveillant un désir irrépressible. « Allons dans ma cabine, le dîner attendra.
— Où tu veux mon Amour, je te suis. »
Je suis sur un petit nuage, flottant entre le bonheur et l’excitation. Une fois dans sa cabine, l’intensité de notre attirance mutuelle explose. Mes mains, fébriles, dégrafent le haut de sa combinaison, révélant son torse imberbe et sculpté. Mon souffle s’accélère, et je plonge dans son regard, empli d’un amour brûlant.
Nous nous embrassons avec une passion qui fait chavirer le monde autour de nous. Ses mains trouvent le chemin de ma combinaison, et je frissonne sous son toucher.
« J’ai tellement envie d’toi », murmure-t-il à mon oreille, sa voix rauque et tremblante.
Je ne veux plus attendre, plus me contenir. Je veux m’abandonner totalement, perdre pied, me perdre dans ce tourbillon de passion et de plaisir qu’il éveille en moi.
*
Mon corps vibre encore des résonances d’un plaisir intense lorsque, à bout de souffle, Yves se couche près de moi. Un frisson parcourt ma peau, et je me rends compte, stupéfaite, que je n’ai jamais connu un tel orgasme, aussi long, aussi puissant…
*
Sous un ciel d’un bleu azur éclatant, le soleil au zénith baigne le paysage d’une lumière douce et chaleureuse. Les dunes de sable blanc, parsemées de touffes de roseaux verdoyants, ondulent comme une mer immobile. Protégée par un large chapeau de paille qui tamise la lumière, Perthie avance d’un pas léger. Ses longs cheveux roux, tressés avec soin, glissent sur son épaule, et sa robe à manches longues, rose pâle, danse légèrement au gré de la brise marine. À ses pieds, ses sandales plates marron, ornées de doubles brides à la cheville, s’enfoncent délicatement dans le sable tiède, accompagnant chaque pas d’un crissement feutré.
Le chemin de sable, aussi blanc et pur que celui de Whitehaven Beach, serpente doucement entre deux talus de hauts roseaux touffus. Ces derniers frémissent sous l’air tiède, leur chuchotis se mêlant harmonieusement au murmure lointain d’une cascade invisible. Lorsque j’atteins le sommet de la butte, la vue me coupe le souffle. Le sentier redescend, sinueux comme un serpent d’or pâle, se faufilant entre les herbes hautes. À environ trois cents mètres, il disparaît au détour d’une courbe, s’effaçant dans une mystérieuse invitation vers la droite.
Au-delà des roseaux, une forêt dense s’étend à perte de vue, un océan végétal en camaïeu de verts profonds. Ce tapis forestier s’agrippe aux courbes douces de collines arrondies, tandis qu’à l’horizon, se devine une chaîne de montagnes majestueuses, leur silhouette vaporeuse caressant le ciel.
Je me retourne, et là, une vision presque irréelle me saisit : une plage d’un blanc éclatant, immaculé, s’étire en bordure d’une mer émeraude scintillante, comme sertie de joyaux sous la lumière du soleil. Au loin, un archipel d’îles déchiquetées surgit des flots. Trois îlots se dressent, alignés tels les vestiges d’un prodigieux trident abandonné par une ancienne divinité marine, perdue et oubliée.
Je m’apprête à descendre vers la forêt lorsque, surgissant au bout du sentier, une petite fille apparaît ! Elle porte une robe rose à fleurs, à manches courtes, et des sandalettes assorties. Un chapeau de paille, retenu par une fine lanière, flotte dans son dos. Ses deux couettes rousses, nouées par de petits rubans blancs, encadrent un visage espiègle constellé de taches de rousseur. Elle ne doit pas avoir plus de quatre ou cinq ans.
Elle court vers moi, légère, comme un papillon pris dans le vent, avant de s’arrêter brusquement à une dizaine de mètres. Elle pose les mains sur ses genoux, souffle bruyamment, visiblement essoufflée par la montée. « Maman ! » lâche-t-elle soudain, les yeux rivés sur moi.
Un frisson glacé me traverse l’échine. Maman ? Moi ? L’air semble se figer autour de nous. Je vacille légèrement, troublée, mais reste figée sur place. La petite reprend, haletante, mais joyeuse : « Viens voir c’qu’on a trouvé, c’est trop super ! »
Elle tend une main minuscule, fine et diaphane, vers moi, un geste aussi naturel qu’émouvant. Mes jambes se mettent en mouvement presque malgré moi. Je m’avance, le cœur battant, et, d’une voix qui me semble étrangère, je réponds : « Qu’est-ce que vous avez trouvé, ma chérie ? »
Ma main s’approche de la sienne, hésitante, mais irrésistiblement attirée. Nos peaux se frôlent. Elles sont identiques, comme un reflet parfait. Je saisis doucement sa petite main chaude, puis m’accroupis, incapable de détacher mon regard de son minois délicat. Ses grands yeux verts, si familiers et si innocents, semblent détenir un secret que je n’ose encore formuler. Un ange. Un éclat de lumière incarné dans cette petite silhouette.
« Maman ! Tu viens ! » s’écrie-t-elle avec une excitation palpable. Sa petite main tire la mienne avec insistance, impatiente. Je me laisse entraîner, presque en apesanteur, portée par sa ferveur.
Le sentier se resserre, les roseaux s’écartent soudain, dévoilant une vaste clairière tapissée de fleurs éclatantes, un spectacle à couper le souffle. Les plantes, hautes et élégantes, rappellent la silhouette de lys. Mais ce qui frappe instantanément, c’est l’incroyable contraste de leurs couleurs.
Un sentier étroit, comme tracé à l’instant, serpente à travers cette mer de fleurs. De chaque côté de ce chemin, des fleurs rouge vif s’alignent comme des gardiennes passionnées, vibrantes de vie. Au-delà de cette bordure écarlate, tout n’est que violet profond. Une teinte dense, presque envoûtante, qui donne à l’ensemble un air d’irréalité, comme si ce lieu appartenait à un autre monde.
L’air est saturé d’un parfum enivrant, mêlant les notes épicées du santal et la douceur voluptueuse de la vanille. Chaque inspiration semble enflammer les sens, rendant l’atmosphère à la fois accueillante et étrangement troublante.
Au bout de ce chemin de feu et d’ombre, une silhouette humaine apparaît. Accroupi, un homme vêtu d’une chemise blanche émerge partiellement entre les fleurs. Son dos est tourné vers nous, immobile, presque figé dans cette scène irréelle.
Mon cœur s’accélère. Qui est-il ? Pourquoi suis-je envahie par un mélange de curiosité et d’appréhension ? La petite fille, toujours accrochée à ma main, me tire un peu plus fort, impatiente de me conduire vers ce mystère vivant.
« T’as vu, Maman ? C’est beau… » murmure la petite fille d’une voix cristalline, comme une douce mélodie portée par le vent. Ses yeux brillent d’émerveillement, et son sourire radieux illumine son visage parsemé de taches de rousseur.
Son murmure, à peine audible, semble pourtant traverser l’air et atteindre l’homme. Lentement, il tourne la tête. Yves ! Mon souffle se suspend. Il est là, au cœur de ce tableau enchanteur, son visage empreint d’une sérénité presque irréelle. L’enchantement et la paix se reflètent dans ses traits adoucis, comme si ce lieu magique avait effacé toute trace de douleur ou d’incertitude.
Guidée par une étrange gravité, je me laisse entraîner, avançant à pas mesurés aux côtés de… ma fille ! Il y a quelque chose de sacré dans ce moment, une harmonie fragile que je n’ose briser. Les fleurs rouges, vibrantes de vie, ondulent doucement et s’écartent sur notre passage, comme animées d’une volonté propre.
Yves, toujours accroupi, entoure de ses bras une petite silhouette frêle et délicate. C’est un bambin, à peine âgé de deux ans, peut-être deux ans et demi. Ses boucles blondes scintillent sous la lumière, et ses yeux, d’un bleu intense, captent les miens avec une innocence désarmante… Vêtu d’une salopette bleue, il rayonne de bonheur, son sourire éclatant transperçant l’air saturé de parfums enivrants.
Sa petite frimousse émerge à peine des fleurs rouges, comme un trésor caché dans ce paysage irréel. Un frisson me parcourt, non pas de froid, mais d’émotion brute ! À cet instant, le temps semble s’arrêter, et je suis envahie par un sentiment indicible, à la fois d’amour profond et d’émerveillement face à ce tableau vivant où tout semble étrangement parfait.
« Regardez, mes chéris », dit Yves d’une voix douce, presque murmurée, comme s’il craignait de rompre l’harmonie de cet instant. Lentement, avec une infinie délicatesse, il avance l’index gauche vers une fleur violette.
À peine son doigt effleure-t-il le pétale qu’un frisson parcourt la fleur, vibrant d’une vie insoupçonnée. Sous nos yeux émerveillés, le violet profond se métamorphose en un rouge éclatant, comme si elle s’était éveillée à une nouvelle existence. Ce spectacle hypnotique semble suspendre le temps…
Autour de nous, les fleurs réagissent par vagues légères. Un anneau rouge se forme lentement, nous ceinturant comme une étreinte protectrice, tandis que le reste de la nappe violette continue d’onduler doucement sous une brise imperceptible. Les mouvements des fleurs évoquent une respiration profonde, un souffle vital qui lie la terre, les plantes, et nous-mêmes dans une unité troublante.
La petite fille lâche ma main pour saisir celle du garçon, un éclat de bonheur dans son regard. Yves se redresse lentement, ses yeux plantés dans les miens. Un sourire doux éclaire son visage tandis qu’il s’avance. Sans un mot, il écarte les bras et m’enserre dans une étreinte puissante, vibrante d’émotion. Ses lèvres cherchent les miennes dans un baiser qui semble suspendre le temps.
Lorsqu’il relâche légèrement son étreinte, il me fixe avec une intensité qui fait battre mon cœur plus fort. Ses yeux, brillants de larmes contenues, trahissent une profondeur d’amour presque écrasante. « Je t’aime. Ô combien je t’aime », murmure-t-il d’une voix tremblante, comme une promesse éternelle.
Un flot de questions envahit mon esprit. Qui sont ces enfants ? Sont-ils vraiment les nôtres ? Quels sont leurs prénoms ? Mais ma gorge se noue ; aucun son ne parvient à franchir mes lèvres. Je reste pétrifiée devant ce tableau merveilleux, irréel, presque sacré.
Tout semble paisible, presque parfait… jusqu’à ce que le murmure des fleurs ondulant sous l’air tiède soit brusquement repoussé à l’arrière-plan. Un vrombissement sourd, venu des profondeurs de la forêt, monte en puissance, grondant comme un avertissement !
Mon cœur se serre. Le bourdonnement menaçant envahit l’air, et soudain, un essaim d’insectes sombres et frénétiques surgit de l’ombre des bois ! Horrifiée, je vois les enfants lâcher leurs mains et courir, rieurs et insouciants, à travers les fleurs violettes. Chaque pas qu’ils font fait éclater les pétales en rouge flamboyant, comme une marée montante de danger.
Ils se précipitent droit vers le nuage d’insectes vrombissants ! Un cri reste coincé dans ma gorge…
« Ève ! Thomas ! Revenez ! » s’écrie Yves, sa voix éclatant comme une décharge dans l’air alourdi. Ces prénoms résonnent en moi, comme un étrange écho : Ève, Thomas ! Ainsi, ce sont leurs prénoms.
Ève se retourne brusquement. Ses sourcils se froncent, et une moue d’enfant contrariée déforme son visage angélique. Elle lève un index vers ses lèvres et, d’une petite voix ferme, mais autoritaire, intime : « Papa ! Chut ! Maman, Papa… bougez pas ! »
Un frisson me parcourt. Sa voix est empreinte d’une assurance presque déroutante pour une enfant si jeune. Yves et moi nous figeons, incapables de faire un pas de plus.
Sous nos yeux terrifiés, le nuage sombre d’insectes tourbillonne autour des enfants. Le grondement du vrombissement devient assourdissant, puis change de registre, semblant vibrer en une étrange harmonie. La masse grouillante se resserre, compacte, et enveloppe les bambins… Mon cœur se serre à les voir disparaître sous cet amas frénétique et bruissant.
Je retiens mon souffle, horrifiée, mais alors quelque chose d’inattendu se produit. Une série de mouvements minuscules transparaît à travers le nuage. Les silhouettes des enfants, presque indistinctes, bougent calmement, comme s’ils étaient en pleine conversation… avec les insectes ! Ève redresse soudain les bras.
À ce geste, l’amas grouillant semble obéir à une commande silencieuse. Les coléoptères se regroupent, glissant le long de ses bras dans une synchronisation étrange et fascinante. À l’extrémité de ses doigts, la masse s’effile, éclatant en une danse aérienne gracieuse.
Les insectes, de gros coléoptères aux reflets métalliques, tourbillonnent un instant encore autour des enfants, avant de s’éparpiller dans la clairière.
Ève abaisse lentement les bras. Elle prend la main de Thomas, et tous deux s’avancent vers nous, radieux. Leurs visages affichent de larges sourires, comme si rien ne s’était passé.
« Ils sont pas méchants, ils viennent juste butiner », assure Ève, sa voix fluette à peine audible sous le bourdonnement des insectes.
Les créatures, fascinantes et effrayantes à la fois, révèlent leur anatomie singulière : un abdomen velu vibrant légèrement à chaque mouvement, une tête dotée de deux grands yeux noirs et d’une paire d’antennes fines, et un thorax trapu qui soutient trois paires de pattes recourbées, aux griffes acérées. Leurs élytres, luisants d’un bleu nuit profond, captent la lumière en éclats métalliques.
Je les observe se poser sur les fleurs violettes, qui éclatent aussitôt en un rouge incandescent, comme en réponse à un ordre invisible. La transformation est à la fois fascinante et troublante : le violet profond disparaît, submergé par un vermillon vif, presque surnaturel.
Autour de nous, le bourdonnement, loin de s’apaiser, s’entrelace avec une complainte étrange. Une mélodie sensuelle et envoûtante monte des fleurs, accompagnant les mouvements synchronisés des coléoptères. C’est comme si le paysage lui-même vivait, respirait, communiait avec ces créatures.
Puis, aussi soudainement qu’ils sont apparus, les insectes terminent leur étrange ballet. Le vrombissement diminue, leurs rangs se resserrent en une spirale tourbillonnante. Dans un ultime éclat, ils s’envolent vers la forêt, emportant avec eux leur énergie étrange et hypnotique…
Je m’accroupis doucement, suivant Yves. Je prends Ève et Thomas dans mes bras, les enserrant avec amour. Ils rient doucement, insouciants, et Yves glisse un bras autour de mes épaules. Une vague de bonheur éclatant, pur et inattendu, m’envahit. Je ferme les paupières et laisse mes larmes couler, des larmes d’une joie si intense qu’elle me submerge.
Lorsque j’ouvre les paupières, une mélodie familière m’enveloppe, douce et poignante. C’est la musique d’un vieux film d’Ennio Morricone, The Mission. Encore dans un demi-sommeil, je réalise que je suis blottie en position fœtale contre le corps d’Yves. Sa chaleur m’enveloppe, rassurante et apaisante. Je recule imperceptiblement, cherchant à me lover plus encore contre lui, et frémis en sentant un baiser brûlant effleurer mon cou. Je m’étire lentement, savourant cet instant suspendu, puis me retourne pour lui offrir un baiser.
« Bonjour, ma douce », murmure-t-il, son regard empreint de tendresse. Il marque une pause, intrigué. « Tu as pleuré ? »
Je souris, émue par sa sollicitude. « Bonjour, mon Amour. Oui, j’ai pleuré… des larmes de bonheur. »
Je l’attire à moi et l’embrasse avec une passion qui semble contenir tout ce que je ressens. Quelque chose d’indescriptible vibre en moi, une certitude profonde, instinctive. Au tréfonds de mon être, je sais. Une vie nouvelle grandit en moi.
*
Sarah interrompt notre étreinte : « Bonjour Perthie ; bonjour Yves. Le catcheur du pôle Sud vient de rentrer. » Je tourne la tête vers l’horloge qui affiche : “vendredi 23 septembre 2388″ “07 : 08″.
Yves sourit : « Bon. Je crois qu’on nous rappelle à l’ordre. »
Je l’entraîne sous la douche, et sous l’eau chaude ruisselante, nos corps se retrouvent dans une étreinte ardente. La chaleur de l’eau mêlée à celle de nos souffles fait monter une nouvelle vague de désir. Haletante, je l’embrasse avec ferveur, un geste pour le remercier de ces instants de bonheur partagés. Lorsque nous émergeons enfin de notre bulle intime, nous terminons plus sagement notre douche, côte à côte, dans un calme complice.
Yves s’habille pendant que j’enfile un peignoir et je le mène jusqu’à ma cabine. Il patiente, son regard brillant d’impatience, tandis que je me maquille et choisis ma tenue.
« Tu es magnifique », souffle-t-il, une fois prête.
Yves est déjà pressé d’annoncer la nouvelle de notre union à nos camarades. Je l’arrête doucement, ma main sur son bras. « Attends au moins jusqu’à ce soir. Laissons-nous encore un peu de ce moment rien qu’à nous. » Il hoche la tête, résigné, mais souriant.
*
Nos quatre camarades terminent leurs petits déjeuners, l’ambiance détendue. Bises et poignées de mains s’échangent, comme à l’accoutumée.
« Vous avez une sacrée mine, tous les deux ! lance Éria avec un sourire railleur. Les joues en feu, les yeux rouges… Vous bossez trop, les enfants ! »
Yves réplique en souriant : « J’te l’fais pas dire. Et la journée ne fait que commencer ! »
Anna intervient, pratique, comme toujours : « Toujours partants pour qu’on se voie vers 20 h ? »
Un rapide coup d’œil circulaire confirme l’unanimité. Personne n’émet la moindre objection.
*
Clins d’œil complices derrière les masques mis à part, la journée suit une mécanique presque identique à celle de la veille. Le catcheur de Baïamé se pose à 9 h 40, et les données de ses huit sondes passent à la moulinette après celles du pôle Sud. Seize sondes analysées en une matinée, un rythme effréné qui laisse peu de place à l’imprévu.
En début d’après-midi, le sixième catcheur, celui de Taranis, se signale, bientôt suivi par celui de Pangou. Mais une fois encore, une sonde manque à l’appel : celle qui, comme par hasard, devait observer un village. Une absence qui commence à ressembler à un motif récurrent.
Je mets fin aux travaux à 19 h 50. Le dernier catcheur, celui de Nilfheim, ne s’est toujours pas manifesté. Rien de marquant n’a émergé des analyses de la journée, une monotonie frustrante qui contraste avec l’étrangeté des sondes manquantes. Je sens déjà que je n’aurai pas grand-chose de captivant à partager lors de la réunion prévue pour ce soir.
*
Nos quatre camarades sont déjà là, nous attendant patiemment. Claquée, je leur adresse un simple signe de la main.
« Dure journée, remarque Anna avec un sourire bienveillant.
— Ça, c’est sûr ! » réplique Yves, laconique. Je me laisse tomber lourdement sur une chaise, sans même tenter de masquer ma fatigue.
Anna, debout, croise les bras, une lueur malicieuse dans les yeux. « Avant de commencer, dit-elle, presque solennelle, j’ai quelque chose à vous annoncer… Ou plutôt, Lewis et moi avons quelque chose à vous annoncer. »
Mon regard croise celui d’Yves, dont les yeux s’écarquillent sous l’effet de la surprise. Pour ma part, je ne suis pas vraiment étonnée. Une intuition, peut-être… L’instinct féminin, dirait-on.
« Mathias, poursuit Anna en se tournant vers lui, tu vas devoir revoir tes plans. »
Mathias fronce les sourcils, l’air perplexe.
« Je parle des plans d’agencement de notre future base, précise-t-elle, un sourire en coin. Un seul module suffira pour Lewis et moi. »
Un silence dense s’installe. Mathias reste figé une seconde avant de répondre : « Ah ? O.K. »
Anna, radieuse, ajoute d’un ton léger : « Eh oui, Lewis et moi, nous sommes ensemble. »
Cette fois, Mathias lâche un « Aaahh ?! » mi-surpris, mi-amusé. Éria ouvre de grands yeux ronds, son expression trahissant un mélange de stupeur et de curiosité.
Lewis, lui, se contente de conclure, sobre, mais sincère : « Eh oui. »
Anna et Lewis. Je pense sincèrement qu’ils forment un beau couple. Un rapide coup d’œil vers Yves me fait croiser son regard interrogateur. J’opine doucement de la tête. Ragaillardi par mon approbation, Yves ne perd pas une seconde et se lève avec une assurance renouvelée : « Puisque nous en sommes aux considérations matérielles, autant simplifier les choses. Comme pour Anna et Lewis, un seul module suffira pour Perthie et moi. »
Il marque une pause, un sourire éclatant éclairant son visage, avant d’ajouter : « J’ai le plaisir de vous annoncer que nous sommes, nous aussi, ensemble ! » Les regards surpris et curieux de nos camarades l’encouragent davantage. Yves poursuit, non sans une touche d’humour : « Je suis vraiment heureux d’avoir succombé au charme de cette séduisante sirène… »
Je ne peux m’empêcher de sourire, légèrement émue. Il se rapproche alors, et, avec une tendresse manifeste, m’embrasse devant tout le monde. Je lui rends son baiser, un peu gênée par cette démonstration publique, mais profondément soulagée de partager ce moment.
Lewis, à son tour, prend la main d’Anna, un sourire complice au coin des lèvres, scellant dans le silence la solidarité des deux nouveaux couples.
« Je vous avoue, sourit Mathias, que je suis quand même un peu surpris. Tout ça me parait… si soudain. Mais franchement, je suis ravi pour vous. » Il jette un regard à Éria et ajoute, d’un ton léger : « Éria, nous voici les deux célibataires de l’équipe. »
Sans attendre, Éria rétorque, l’air sérieux : « Et toi, tu comptes tenir longtemps comme ça ? »
Mathias inspire profondément, hésite un instant, puis se lance : « Bon ! » Il inspire à nouveau, cherchant ses mots. « Alors, autant m’jeter à l’eau ! Depuis mon réveil d’hypersommeil, j’ai une étrange obsession… Je dis étrange, parce que c’que j’ressens, au plus profond de moi, c’est quelque chose que j’pensais éteint à tout jamais… L’espérance d’une nouvelle vie, d’un nouveau départ. Mais… » Il marque une pause, son regard devenant plus grave. « Je ne pense pas que ce soit… normal. »
Éria fronce les sourcils, intriguée. « Comment ça, pas normal ? »
Mathias s’explique : « Je ne crois pas que ce soit dû aux circonstances, à l’hypersommeil, ou à un phénomène naturel. J’ai plutôt l’impression, ou plutôt la certitude, qu’un puzzle se met en place. Et que nous sommes manipulés… jusque dans les tréfonds de nos désirs, de nos consciences. »
Yves réagit, un brin ironique : « Une manipulation plutôt agréable, non ? »
Mathias esquisse un sourire avant de reprendre, fixant Éria avec intensité : « Toujours est-il, Éria, que tu habites mes rêves… Et que, chaque fois que je suis près de toi, c’est comme si le jour se levait. Tu as rallumé en moi une flamme que je pensais éteinte pour toujours… »
Éria lève une main, feignant l’horreur : « Oh ! S’il te plaît ! Ne me parle surtout pas de flamme ! Ni de flambeau ! »
Mathias rit doucement, mais Éria, visiblement amusée, continue : « Tu sais, on n’l’a pas vu quand on s’est réveillés… mais je suis sûre qu’il était là, tapi dans l’ombre, guettant notre réveil. »
Lewis, intrigué, demande : « Qui ça ? »
Prenant un air mystérieux, Éria répond, malicieuse : « Ben, Cupidon ! Je suis sûre que c’est encore un coup de ce sacré Cupidon ! » Elle mime alors une flèche en plein cœur, avec une exagération théâtrale : « Ah ! Cupidon a encore frappé ! »
Un éclat de rire parcourt l’assemblée, et elle poursuit, plus sincèrement : « Oui, Mathias… Moi aussi. Tu sais, je suis compliquée. Mon homme idéal, c’est un paradoxe ambulant. Un homme viril, dominant, mais aussi attentionné, amoureux et craquant… Eh bien, c’est toi tout craché ! »
Les yeux de Mathias brillent d’une joie contenue, tandis qu’Anna, éberluée, s’exclame : « Ça, alors ! Incroyable ! Notre groupe de six camarades se transforme en trois couples en à peine sept jours ! »
Elle regarde tour à tour chacun d’entre nous, cherchant l’assentiment : « Si vous le ressentez aussi fort que moi, et je suis sûre que c’est le cas, alors oui, je pense comme Mathias : on nous manipule, mais… c’est sacrément positif, après tout ! »
Un léger silence s’installe, et Anna, satisfaite de l’unanimité implicite, passe naturellement au sujet suivant.
« J’en reviens au fait, reprend Anna avec un sourire complice. Cet après-midi, Lewis et moi avons bossé sur la carte… Si, si, je vous assure ! » Elle hausse les sourcils, faussement outrée, en réaction à nos sourires malicieux.
Lewis, toujours méthodique, affiche la carte holographique au centre de la pièce. Il pointe un endroit précis et commence :
« Nous avons repéré un site au cœur de Taranis. Au-dessus du tropique nord, à 21° de latitude. C’est une zone désertique, relativement isolée. »
Il fait une pause, nous jauge d’un regard appuyé, puis reprend :
« À 4 500 kilomètres d’Asadal et autant de Nilfheim. À 2 580 kilomètres de l’océan Nammou, et 3 950 kilomètres de l’océan Téthys. »
Un léger silence s’installe alors qu’il passe à une tonalité plus grave : « La trace noire la plus proche est à 10 900 kilomètres. La suivante à 11 300 kilomètres. La dernière… à 22 800 kilomètres. C’est loin, très loin. Et c’est justement ce qui me plaît. » Son regard se fait plus perçant. « J’ai un mauvais pressentiment sur ce que ça cache. Et j’espère sincèrement que je me trompe. »
Yves acquiesce en fronçant légèrement les sourcils : « M-hm. Un plateau central entouré de déserts. Altitude moyenne : onze cents mètres. » Il fait glisser la carte, la manipulant avec expertise pour zoomer sur les détails. « Près d’une zone de rift, avec quelques lacs salés éparpillés çà et là. Un relief varié : des collines, des falaises, et des massifs montagneux. Côté climat ? Sec, aride, presque hostile. Très peu de végétation. » Il continue, son ton plus analytique : « Risque sismique faible. Risque biologique… minimum. Pour autant qu’on puisse en juger. »
Yves tourne alors son regard vers moi, un sourire en coin, visiblement prêt à m’inviter à poursuivre. Je sens que la tension monte légèrement, comme si tout le groupe attendait ma réaction. Il me tend la perche, et je me prépare à intervenir, consciente que les enjeux deviennent de plus en plus palpables.
« En parlant de risques biologiques, il me reste un catcheur dans la nature. Sarah ? As-tu des nouvelles du dernier catcheur ?
— Pas encore, Perthie. »
Je hoche la tête, puis poursuis : « Merci, Sarah. Je vous ai déjà dit que nous avons trouvé une nouvelle famille de virus. Mais depuis, rien d’extraordinaire. Je pourrais même dire, affligeant de banalité. Concernant le catcheur de Pangou…
— La sonde qui devait observer le village ? » me coupe Lewis avec un froncement de sourcils.
Je soupire.
« Justement. La sonde n’est pas rentrée. Il n’y en avait que sept dans le catcheur.
— Ah ! grimace Éria. C’est la deuxième qui disparaît !
— Pour l’instant, répliqué-je. Il nous manque encore le catcheur de Nilfheim. Sarah, des nouvelles des deux sondes disparues ? »
Un silence s’installe avant que la voix neutre et précise de Sarah ne rompe la tension.
« La sonde du pôle Nord m’a totalement échappé. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. En revanche, j’ai détruit la sonde de Pangou. »
Tous les regards se tournent brusquement vers le plafond, comme si Sarah y était physiquement présente.
« Quoi ? s’exclame Éria.
— Elle est tombée entre les mains des villageois. Ils ont même commencé à la démonter. J’ai choisi de la détruire. »
Une vague d’indignation parcourt le groupe.
« Tu aurais pu nous en parler ! » réagit vivement Lewis.
La voix de Sarah reste impassible : « Je suis programmée pour de telles décisions.
— Il y a eu des blessés ? » demande Anna, la voix plus basse, presque inquiète.
Sarah répond sans une once d’émotion : « Je suis également programmée pour éviter ce genre de désagrément.
— Désagrément ?! » Éria ouvre de grands yeux, sidérée. « Comme premier contact, on aurait pu mieux faire. Je vois déjà des agités du bocal venir nous demander des comptes ! »
Anna intervient calmement, levant une main pour apaiser les tensions : « Éria, du calme. Perthie, tu disais ? »
Je reprends mon souffle et continue : « J’attends toujours le dernier catcheur. Je propose qu’on s’retrouve demain soir pour faire le point. »
Personne ne fait d’objection. Je reprends, en parlant du site :
« Pour le site, pourquoi pas ? Il me paraît intéressant, au moins pour une première implantation. On pourra toujours déménager si besoin.
— Ouais, approuve Éria. Et après, on pourra se rapprocher de la mer, près des tropiques. Une plage de sable fin, avec peut-être des cocotiers… comme chez moi ! Elle tourne un sourire rêveur vers Mathias. Ça t’dirait, Mathias ? »
Mathias esquisse un sourire amusé, mais reste silencieux. Anna, reprenant son sérieux, intervient pour finaliser : « Bien, je confirme le site. Sarah, emplacement du futur site confirmé. Transfère le satellite géostationnaire sur sa longitude.
— Orbite réinitialisée, transfert en cours, Anna. »
*
Tout au long du dîner, les échanges se multiplient, animés et pleins d’enthousiasme. Chacun y va de ses idées et de ses suggestions pour l’aménagement du futur campement. Les discussions oscillent entre le pragmatique et le rêveur : des solutions techniques proposées par Mathias aux aspirations plus personnelles d’Éria, qui imagine déjà une terrasse ombragée face à un horizon lointain… Yves, fidèle à lui-même, analyse chaque détail avec la précision d’un géophysicien, tandis qu’Anna et Lewis ponctuent la conversation de petites blagues complices.
Je participe activement, mais mon esprit s’évade parfois, happé par le regard d’Yves posé sur moi. Un regard tendre, presque interrogateur, comme s’il cherchait à s’assurer que je partage ses pensées.
Lorsque le repas touche à sa fin, une fatigue douce commence à s’installer. Yves et moi échangeons un bref sourire complice, et d’un commun accord silencieux, nous sommes les premiers à nous lever.
« Bonne nuit ! » lance Yves à la cantonade, tandis que je fais un signe de la main en guise d’au revoir.
Nous quittons la salle, nos pas résonnant légèrement dans le couloir du vaisseau. Une fois seuls, il se tourne vers moi, son expression légèrement malicieuse.
« Alors, ta cabine ou la mienne ? » demande-t-il, bien qu’il semble déjà connaître la réponse.
Je souris, un peu amusée. « La mienne. »
Il acquiesce, et nous prenons ensemble le chemin de ma cabine, la fatigue s’effaçant peu à peu, remplacée par une sensation de calme et de chaleur.
*
Samedi 24 septembre 2388
À notre réveil, Sarah nous annonce l’arrivée du catcheur de Nilfheim avec ses huit sondes ! La bouffée d’adrénaline chasse aussitôt la langueur matinale. Yves et moi échangeons un regard, mi-curieux, mi-pressé, avant de nous mettre rapidement en mouvement.
Les premières analyses commencent à peine que je suis frappée par une surprise de taille : les données de la première sonde révèlent un éventail biologique infiniment plus riche, et surtout plus complexe, que tout ce que nous avions observé jusqu’ici. Chaque séquence génétique semble porter une signature unique, comme un écosystème en vase clos, évoluant à contre-courant du reste de la planète.
Mais c’est la deuxième surprise qui me laisse perplexe : la nouvelle famille de virus que nous avions identifiée ailleurs ne figure pas ici. Nilfheim, ce continent à l’apparence austère et inhospitalière, semble comme coupé du monde biologique de Baïamé. Une anomalie aussi fascinante qu’inquiétante.
Au fur et à mesure que les analyses des sept autres sondes se déroulent, cette constatation s’impose avec une étrange certitude : Nilfheim est une exception. Une forteresse biologique, isolée, mystérieuse, dont les frontières invisibles semblent avoir résisté à toute forme de contagion. Une question s’installe en moi, tenace : s’agit-il d’un phénomène naturel ou du fruit d’une intervention que nous ne comprenons pas encore ?
À midi, profitant d’un moment d’intimité, je m’éclipse discrètement pour effectuer un test de grossesse. Mon cœur bat plus vite que je ne l’aurais cru, comme si une part de moi connaissait déjà la réponse. Quelques instants plus tard, la confirmation éclatante s’affiche sous mes yeux : je suis enceinte !
Une chaleur douce envahit mon être, mêlée à une appréhension légère. Je passe une main sur mon ventre, encore plat, mais déjà chargé d’une vie nouvelle. Une fille, peut-être ? Ève ! Le prénom surgit dans mon esprit avec une clarté presque prophétique. Ève, comme un nouveau départ, une promesse.
L’envie de partager cette nouvelle me brûle les lèvres. Je m’imagine déjà annoncer la nouvelle à Yves, guettant l’étincelle de bonheur dans ses yeux, me blottissant dans ses bras pour laisser éclater ma joie. Mais quelque chose me retient. Pas maintenant. Pas alors que le poids de nos responsabilités pèse si lourd sur chacun de nous.
Je ravale mon bonheur, le transformant en une petite flamme précieuse que je garde en moi, secrète et protectrice. Les prochains jours seront décisifs, me dis-je, et le moment viendra où je pourrai enfin lui confier ce secret qui m’emplit d’espoir.
*
La première phase de notre mission s’achève en début d’après-midi, un sentiment de satisfaction mêlé à la fatigue flottant dans l’air. Soixante-deux sondes analysées, plus de 198 000 robots déployés, avec un taux de retour supérieur à 75 %. Sarah juge ce pourcentage acceptable, bien que, pour ma part, je ne puisse m’empêcher de penser aux milliers de robots perdus dans l’immensité de cette planète.
L’inventaire virologique se révèle d’une richesse fascinante : une nouvelle famille entière identifiée, accompagnée de 728 espèces inédites. Une diversité qui aurait de quoi enthousiasmer n’importe quel biologiste, mais qui, dans notre contexte, ne fait qu’ajouter à l’urgence et à la complexité de notre tâche. Derrière ces découvertes se cache une menace potentielle, et il me revient d’identifier les mécanismes d’action de ces nouveaux virus, ainsi que d’élaborer des parades adaptées avant qu’ils ne puissent poser un réel danger.
Je confie à Yves une mission tout aussi cruciale, bien que plus ingrate : vérifier l’efficacité de nos agents de traitement sur les souches de bactéries pathogènes recensées. Il accepte sans hésiter, avec ce professionnalisme calme qui lui est propre, même si je devine que l’ampleur de la tâche risque de mettre ses nerfs à rude épreuve…
*
En fin d’après-midi, Yves me rejoint, un sourire satisfait éclairant son visage. Il m’annonce une nouvelle rassurante : aucune des bactéries pathogènes testées n’a résisté à nos agents de traitement. Ce résultat me soulage, un obstacle de taille semble enfin levé.
Pendant ce temps, mes propres recherches m’ont menée à une découverte intrigante. La nouvelle famille de virus présente une affinité particulière avec le système nerveux : neurotropes, ils produisent une enzyme lysosomiale qui semble booster les capacités neuronales. En théorie, leurs effets pourraient s’avérer bénéfiques pour l’homme, améliorant peut-être la cognition ou les réflexes. Mais l’inconnu persiste : les conséquences à long terme, ou même les effets secondaires immédiats, pourraient, tout aussi bien, être catastrophiques.
Déterminée à avancer, je consacre la fin de ma journée à lancer le programme de synthèse d’un vaccin combiné. Si tout se passe comme prévu, je me l’injecterai dès demain pour en tester les effets sur un organisme humain. Je m’efforce de garder un esprit pragmatique, mais une ombre plane sur ma décision : je sais que le moindre effet indésirable pourrait avoir des conséquences irréparables sur le fœtus…
Je garde mes doutes pour moi. Yves, avec son enthousiasme face à nos récentes avancées, n’a pas besoin d’être accablé par mes inquiétudes. Le poids de cette responsabilité, c’est le mien et le mien seul, à porter.
Quel bonheur de retrouver Yves après une longue journée sous tension. Enlever enfin ce masque oppressant, retirer les gants qui me séparent de tout contact humain, et sentir à nouveau la chaleur de sa peau contre la mienne. Le frisson de ses joues rugueuses effleurant mon cou, le goût de ses lèvres sur les miennes, et la sécurité de ses bras qui m’enveloppent… Ces instants volés, empreints de tendresse, me donnent l’énergie de poursuivre. Main dans la main, nous rejoignons nos camarades.
Je prends la parole pour faire un résumé de notre avancée… Je leur annonce que demain, je serai la première à tester le cocktail vaccinal. Si tout se passe bien, leur tour viendra dès le surlendemain. Mon ton se veut rassurant, mais je sens que l’attention de chacun est retenue. Une telle décision implique une confiance totale, non seulement en mes compétences, mais aussi en la technologie qui nous entoure.
Une fois cette étape franchie, Sarah prendra la relève pour exécuter une procédure cruciale avant notre débarquement. Elle stérilisera le sol sur un rayon de cinq cents mètres autour du site choisi, éliminant tout organisme potentiellement hostile. Puis, dans un rayon plus restreint de cinquante mètres, elle procédera à une vitrification complète, créant ainsi une zone parfaitement stérile et stable, prête à accueillir notre campement.
Je capte les regards échangés, mêlés de curiosité et d’appréhension. L’ampleur de notre mission devient plus tangible à mesure que chaque étape se dévoile. Mais sous cette tension latente, je perçois aussi une solidarité discrète. Nous savons tous que le moindre faux pas pourrait être fatal, mais nous avançons ensemble, unis par cet étrange mélange de peur et d’espoir.
La soirée s’étire dans une atmosphère conviviale et pleine de légèreté, comme une bulle suspendue dans le temps. L’Anna que je connaissais, si introvertie, réfléchie et sérieuse, semble avoir laissé derrière elle cette retenue habituelle. Elle éclate de rire plus souvent, se montre complice et lumineuse. À ses côtés, Lewis me surprend tout autant. Lui, que j’avais toujours perçu comme un homme d’action, conquérant, presque brutal dans sa manière d’être, dévoile une facette inattendue : celle d’un homme charmeur, attentif et sensuel. Je l’observe prendre soin d’Anna avec une tendresse qu’on ne lui aurait jamais soupçonnée.
Je ne peux m’empêcher de laisser mon esprit vagabonder, les imaginant dans leur intimité. Une passion brute, puissante, presque sauvage, mais teintée de ce quelque chose de doux qui ne s’apprend pas. Il y a entre eux une alchimie évidente, une énergie palpable qui semble réchauffer la pièce entière.
À une autre extrémité de la table, Mathias rayonne également. Son regard posé sur Éria trahit un amour sincère et entier, et il semble s’être libéré d’un poids invisible, comme si ces sentiments enfouis avaient enfin trouvé le courage de s’exprimer. Dans ses gestes et dans ses mots, je devine un homme méticuleux, presque perfectionniste, mais aussi profondément bienveillant. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il ferait un père et un mari exemplaire. Quant à Éria, sa joie éclatante illumine chaque échange, et son rire cristallin se répand comme une vague de bonheur.
La soirée est ponctuée de fous rires, de taquineries et de petites anecdotes, si bien qu’Yves et moi finissons par quitter la table avec les joues douloureuses et les yeux humides d’avoir trop ri. Bras dessus, bras dessous, nous traversons le couloir, rattrapés par un bonheur simple et léger. Une cabine après l’autre, nous avançons vers celle d’Yves, nos pas accompagnés par les échos lointains de rires et de murmures qui s’estompent doucement derrière nous.
*
Dimanche 25 septembre 2388
Je noue mes cheveux avec soin sous le regard attentif d’Yves. Pas de maquillage aujourd’hui : la procédure impose la plus grande neutralité pour éviter tout risque d’interférence avec les résultats du test vaccinal.
J’ai l’impression d’avoir bénéficié d’une nuit de sommeil parfaite, bercée par l’étrange sensation d’avoir rêvé sans que rien de précis ne me revienne. Je me sens invincible, animée d’une énergie à toute épreuve, comme si rien ne pouvait m’arrêter.
Pourtant, l’idée de rester dans les bras d’Yves toute la journée me traverse l’esprit. Une tentation douce, mais impossible à réaliser. Une autre mission m’attend, bien plus audacieuse et déterminante. Le vaccin. L’injection. L’inconnu…
Je lutte contre cette angoisse sourde, tapie dans un coin de mon esprit, et qui menace de s’étendre. Cette étape, cruciale et irréversible, est là, à portée de main. Je m’y prépare, malgré le doute. Yves, qui m’observe en silence, semble ignorer la tourmente intérieure que je dissimule soigneusement. Son regard m’apaise, comme une ancre.
Dans quelques heures, ce vaccin, fruit de mes recherches, sera en moi. Un cocktail inédit que je suis prête à tester sur mon propre corps avant de le confier aux autres. Une première injection pour défier l’invisible, ce virus neurotrope qui intrigue autant qu’il inquiète.
Et puis il y a ce secret que je porte, que personne d’autre ne connaît. Mon esprit vacille un instant vers ce fragile trésor, mais je me reprends. Aujourd’hui, la priorité est ailleurs. Une profonde inspiration, un dernier sourire échangé avec Yves, et je suis prête.
En salle de restauration, main dans la main avec Yves, je me contente d’un simple verre d’eau. Je dois rester à jeun, une consigne que je respecte scrupuleusement. Tandis qu’il termine son repas, je fixe un point invisible, luttant contre l’angoisse qui monte en moi. Mon esprit s’accroche à chaque détail de la routine, tentant d’étouffer l’appréhension face à l’expérience imminente.
Il est temps de commencer. L’attente prolongée ne ferait qu’amplifier mes doutes. Pour éviter tout risque de contamination, l’injection se fera dans mon laboratoire, mais pas celui où je travaille habituellement. Ce sera dans le laboratoire d’en face, spécialement choisi pour cette étape critique, un lieu équipé d’une réplique de nos capsules d’hypersommeil. L’atmosphère y est contrôlée, stérile, et parfaitement sécurisée, un écrin aseptisé pour une expérience à haut risque.
Nous pénétrons dans le sas, bien plus spacieux que celui que nous empruntons habituellement. L’air semble s’alourdir, chargé de cette tension sourde qui précède les moments décisifs. Yves m’attire doucement contre lui, m’enveloppant de ses bras. Son baiser est long, profond, empreint de cette tendresse que seul l’instant présent peut magnifier, un souffle de douceur qui transcende le temps.
Puis, il se prépare, enfilant méthodiquement la combinaison de sécurité. Chaque geste est précis, presque cérémonial, comme une chorégraphie silencieuse dictée par la nécessité. C’est notre au revoir jusqu’à demain après-midi, si tout se déroule normalement. Après l’injection, je serai moi aussi confinée dans cette même bulle de sécurité, à l’abri de tout contact. Pas de câlin à espérer pour ce soir, seulement l’espoir de retrouver ses bras demain soir.
Je l’aide à ajuster la combinaison, prenant soin de chaque détail. Mes mains glissent sur les fermetures, serrent les attaches, tandis que mon cœur tambourine dans ma poitrine. Il m’arrache un dernier baiser avant d’abaisser la visière, barrière transparente qui sépare nos deux visages.
Rien ne m’empêche de conserver mes sous-vêtements, mais l’idée de surprendre Yves, de lui offrir une distraction dans cette tension palpable, me traverse l’esprit. Avec une lenteur calculée, je commence à retirer ma combinaison sous son regard amusé. Chaque mouvement est volontaire, une danse silencieuse où je laisse glisser le tissu en caressant langoureusement mon corps…
Mes mains suivent les courbes de mes jambes, remontent jusqu’à mon ventre. J’enlève mon soutien-gorge et effleure mes seins, laissant échapper un sourire mutin en rejetant ma crinière en arrière. Enfin, je fais descendre ma culotte, la laissant glisser doucement jusqu’à mes chevilles…
« Pitié ! Tu veux me rendre fou ? Tu sais qu’c’est déjà fait ? » lance-t-il, sa voix tremblant entre désir et frustration.
Avec un clin d’œil complice, je dépose un baiser mouillé sur la visière de son casque, ma main effleurant brièvement son entrejambe avant d’appuyer sur le bouton qui enclenche le processus de stérilisation.
La porte s’ouvre, et j’entre dans le laboratoire. Yves me suit de près, je sens son regard glisser sur ma chevelure, ma chute des reins, mes longues jambes… Cette attention silencieuse, presque palpable, me fait sourire malgré la tension. Je traverse la première pièce, baignée d’une lueur froide, verte, où règne une atmosphère clinique.
Les automates de suivi des phénomènes biologiques s’alignent comme une armée silencieuse, entourés d’équipements pour cultures cellulaires, de cytomètres de flux et d’ultracentrifugeuses. Chaque machine murmure des promesses de précision implacable.
Sarah a anticipé mon arrivée. Dans la pièce suivante, baignée d’une lumière chaude et plus accueillante, les moniteurs affichent déjà les premiers relevés, leurs écrans vibrants d’un éclat rassurant. Au centre, le caisson d’hypersommeil trône, incliné en position de fauteuil, ses diodes clignotant doucement pour signaler son parfait état de fonctionnement. L’instant est là, inévitable.
Je me tourne vers Yves et grimace, tentant de dissimuler l’angoisse qui bouillonne en moi : « Bon… Ben, quand faut y aller, faut y aller. »
Yves me fixe, ses yeux trahissant une tension qu’il s’efforce de masquer derrière un sourire.
« Je suis là, ma chérie. Sarah m’a tout expliqué, et si quelque chose cloche, on agit immédiatement. Mais franchement, je n’me fais pas de souci. Elle est confiante, et moi aussi. »
Sa voix, douce, mais ferme, se teinte d’une note d’humour :
« En revanche, elle m’a demandé de ne pas interférer dans tes réactions… et de me taire. Ça, ça risque d’être compliqué ! »
Je lâche un rire nerveux, brisant l’austérité de l’instant. Le mélange d’assurance et d’amour dans ses paroles suffit à m’ancrer dans le moment. Je m’autorise un bref instant de faiblesse en croisant son regard, avant de reporter mon attention sur le caisson. C’est le point de non-retour.
Je m’installe sur le fauteuil et ajuste le casque souple sur ma tête. Mes cheveux, indociles, débordent et je m’y reprends à plusieurs fois avant de réussir à les coincer correctement. Une légère tension monte en moi, mais je m’efforce de garder mon calme. Je scotche les électrodes sur ma peau avec des gestes précis, en fixant mes pensées sur la procédure. Les deux bracelets, froids au toucher, se ferment autour de mes poignets. Je repose mes avant-bras sur les accoudoirs, déclenchant aussitôt l’abaissement du dossier.
Le caisson s’ajuste lentement, comme une créature vivante qui m’enveloppe. Lorsque le mouvement s’arrête, je suis presque allongée, mes sens exacerbés, chaque bruit et chaque vibration amplifiés. Devant mes yeux, un moniteur s’illumine, affichant les courbes familières de mon électroencéphalogramme, de mon cardiogramme, ainsi que mes constantes vitales : pouls, tension, température.
Mon cœur se serre en constatant que je suis déjà dans le rouge, mes paramètres s’emballant sous l’effet de l’appréhension, alors que l’expérimentation n’a même pas encore commencé !
« Sarah, attends mon top départ. Il faut que j’me calme. »
La lumière s’adoucit instantanément, enveloppant la pièce d’une lueur apaisante, tandis qu’une musique douce se diffuse des haut-parleurs. Une mélodie de relaxation, simple, mais efficace. Je ne peux m’empêcher de sourire nerveusement. « Merci, Sarah. »
Yves se penche légèrement vers moi, ses yeux pleins de sollicitude, et m’envoie un baiser virtuel. Le moniteur enregistre aussitôt une légère variation dans mes constantes, et je surprends un sourire amusé se dessiner derrière sa visière.
« Sarah, c’est quand tu veux.
— Injection réalisée, Perthie », répond la voix calme et mécanique de Sarah.
Je n’ai rien senti, à peine une onde de chaleur qui s’est propagée dans mon bras comme une caresse furtive. Mais je sais que le plus dur commence maintenant : l’attente, interminable, et le suivi méticuleux des indicateurs. Mon regard se fixe sur le moniteur, chaque pulsation, chaque courbe vibrant d’une importance démesurée.
Ma pression artérielle, bien qu’un peu élevée, se stabilise autour de 140/90. Le rythme cardiaque reste régulier, éliminant le spectre inquiétant d’un choc anaphylactique. Les premières heures s’écoulent lentement, chaque seconde me paraissant peser une éternité. Passée la deuxième heure, une sensation désagréable apparaît : des démangeaisons dans la région des cervicales.
Ma température corporelle grimpe doucement jusqu’à 38,5 °C avant de se figer. Je commence à ressentir un froid perçant, malgré la chaleur ambiante, et des frissons me secouent par intermittence. L’électroencéphalogramme affiche des fluctuations imprévisibles, mais je reste calme. Ma respiration demeure régulière, et je n’éprouve ni nausée ni vertige. Yves apparaît de temps à autre dans mon champ de vision, toujours souriant. Il me rassure d’un pouce levé, un geste simple, mais d’un réconfort infini.
Une heure plus tard, ma température redescend lentement à 37,9 °C.
Les démangeaisons disparaissent et l’électroencéphalogramme retrouve une cadence apaisée. Prenant une profonde inspiration, je demande à Sarah :
« Remets-moi en position assise, s’il te plaît. Je veux discuter… Merci… Les effets secondaires sont supportables, je n’ai même pas de vertige ! Bon ! Ben maintenant, je suis prête pour Alpha 3. Demain, ce sera ton tour !
— Reste encore un peu, laisse-moi profiter du spectacle.
— Moqueur ! Je dois être sacrément sexy avec ces électrodes et ce casque.
— Plus que tu ne penses ! Tu sais… avec ou sans casque, j’ai envie de toi !
— Hmm ! Tu devras patienter. » Je retire les bracelets, le casque et les électrodes avec soin, avant de me lever prudemment, attentive au moindre signe de trouble. Hormis une légère raideur, rien d’inhabituel.
« Allez ! Suis-moi !
— Mais avec grand plaisir, commandante ! »
J’entraîne Yves vers les toilettes, attrape un flacon stérile en chemin et m’installe, jambes écartées, au-dessus de la cuvette. Sans détour, je recueille l’échantillon et le glisse dans l’appareil d’analyse. Le diagnostic tombe rapidement : tout est normal.
« Bon ! Assez de spectacle pour aujourd’hui ! Profite bien, il ne te reste que quelques minutes avant le couvre-feu ! Demi-tour, direction, le sas !
— Ne sois pas si pressée. Tu vas devoir garder la combinaison jusqu’à demain soir.
— Et vivement demain soir ! »
Dans le sas, je choisis une combinaison de sécurité équipée d’un collecteur d’urine et commence à m’y glisser.
« À demain, Chéri ! » Je verrouille le casque, enclenche la décontamination, puis aide Yves à se libérer de la combinaison pressurisée.
La porte s’ouvre, dévoilant une scène presque comique : moi, harnachée comme pour un débarquement en territoire inconnu, à côté d’Yves, dans sa tenue habituelle, la simple combinaison gris-vert. Nous rejoignons les autres. Leurs éclats de rire ne se font pas attendre.
« Vous rigolerez moins demain ! » lancé-je, un sourire en coin.
*
Je suis retournée dîner, seule avec mon plateau, dans le sas de décontamination. Le silence pesant n’était interrompu que par le bruit de mes couverts contre l’assiette. Une fois le repas terminé, je repositionne le casque et déverrouille la porte. Quelle n’est pas ma surprise de tomber nez à nez avec Anna.
« Il faut que j’te demande quelque chose, me dit-elle à voix basse, le visage ombré d’une inquiétude palpable.
— Oui, Anna, qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle détourne le regard un instant, visiblement mal à l’aise, avant de murmurer : « Je m’inquiète des conséquences du vaccin. Comment dire… »
Son hésitation trahit une lutte intérieure. Mais une intuition fulgurante me traverse.
« Tu t’inquiètes des conséquences pour le bébé. C’est ça ? »
Anna reste figée, bouche bée, ses grands yeux en amande s’écarquillant de stupeur.
« Comment t’as deviné ?
— Mais ? Tu savais pas ? Je suis voyante ! »
Anna reste sans voix. Je souris.
« Mais non ! Je plaisante ! Je l’ai senti, c’est tout. Mais j’t’avoue que j’me suis tracassée toute la journée pour les mêmes raisons. »
Sa gêne laisse place à la curiosité.
« Comment ça, les mêmes raisons ? »
Je prends une profonde inspiration, avant de lâcher d’une voix plus basse : « Moi aussi, je suis enceinte. »
Son expression se transforme en un mélange de surprise et d’émerveillement.
« Oh ?! Yves est au courant ?
— Pas encore. Et Lewis ?
— Non plus. Et je préfère ne rien dire pour l’instant. J’aimerais attendre encore quelques jours. Ça peut rester entre nous ?
— Bien sûr ! Te fais pas de souci. On va attendre un peu. »
Un sourire éclaire enfin son visage, et dans son regard brille une étincelle d’excitation mêlée à l’appréhension.
« Tu t’rends compte ?! Notre petit clan va vite s’agrandir ! Ils seront les premiers humains à naître dans ce système !
— Oui. Enfin, non. Je n’réalise pas encore. »
Un silence pensif s’installe. Je sais qu’elle partage mes doutes et mes craintes.
« Et pour le vaccin ? Je n’m’inquiète pas ?
— J’ai passé le cap. Le fœtus n’a apparemment pas réagi. Mais tu sais, le risque zéro n’existe pas. Si nous voulons débarquer sur Alpha 3, nous n’avons guère le choix. Nos enfants naîtront sur cette planète et développeront des anticorps adaptés. Je suis certaine qu’ils s’acclimateront mieux que nous. Ne t’inquiète pas, tout se passera bien. »
Mon rêve de l’autre nuit en tête, ce rêve où je découvrais mes deux futurs enfants, rayonnants et pleins de vie, m’apaise profondément. Une chaleur douce m’envahit à cette pensée, et je ne peux que la rassurer, convaincue que tout se passera bien.
*
Lundi 26 septembre 2388
La nuit dans ma cabine a été difficile. J’ai à peine fermé l’œil, gênée par l’inconfort de la combinaison et surtout du casque. Au petit matin, je suis retournée aux toilettes du labo pour effectuer une seconde analyse d’urine, suivie d’une prise de sang et d’un nouveau test de grossesse. Les résultats sont sans surprise : analyse d’urine normale, paramètres sanguins acceptables, et test de grossesse catégorique. Je prends mon petit déjeuner dans le sas avant de rejoindre les camarades en salle d’hypersommeil. Ils m’attendent déjà, en sous-vêtements, sagement installés dans leurs capsules en position fauteuil.
« Hello ! Je vous rappelle les consignes : casque, électrodes et bracelets. La vaccination sera administrée via les bracelets, tout comme une mise en hypersommeil. Vous ne sentirez rien. Hier, j’ai ressenti quelques démangeaisons mineures aux cervicales et une légère fièvre. J’ai refait des analyses ce matin… Tout est… parfait ! » Je ponctue mes paroles d’un regard appuyé en direction d’Anna. Ils s’exécutent sans broncher, ajustant leur matériel avant que les capsules ne basculent en douceur. Un à un, je vérifie les paramètres de chaque membre de l’équipe, m’attardant un peu plus sur Yves. Contrairement à moi la veille, ils affichent une confiance tranquille, sans la moindre trace d’agitation. Enfin, satisfaite, je lance la procédure.
*
Ils présentent tous une élévation de la température corporelle, mais seule Anna signale, comme moi la veille, des picotements localisés au niveau des cervicales. Deux heures s’écoulent, et le cap critique de la vaccination est franchi sans incident notable. Rassurée, je désactive la pressurisation de mon scaphandre, puis relève la visière pour inspirer une profonde goulée d’un air tiède et légèrement humide.
« Aaahh ! Rebonjour à vous tous ! Vous pouvez tout retirer et vous relever. N’oubliez pas de passer aux toilettes pour l’analyse d’urine avant de déjeuner ! »
Je me déleste de la combinaison avec un soulagement palpable, et sans attendre davantage, je me tourne vers Yves pour l’embrasser. Nos bouches se retrouvent enfin, et ce bref contact, après tant de tension, suffit à balayer la fatigue de la veille.
La vaccination n’ayant entraîné aucun handicap notable, le débarquement est confirmé. Nous allons enfin nous confronter à la biosphère d’Alpha 3, tout en évitant, autant que possible, les premiers jours, tout contact direct avec les organismes vivants. L’efficacité de notre répulsif contre les insectes sera rapidement mise à l’épreuve. Nous savons que nous représentons un danger potentiel pour cet écosystème, et nous devons impérativement minimiser les risques de contamination réciproque.
Pour mieux nous adapter à cette nouvelle planète, nous adoptons un système horaire calqué sur la durée d’une journée locale, soit 29 h 30. Un bouleversement en perspective pour nos horloges biologiques. Afin de synchroniser immédiatement nos activités avec l’heure du site retenu pour le débarquement, Éria demande à Sarah d’avancer l’horaire de 5 h 40.
Le déjeuner terminé, nous montons au poste d’observation. Alpha Cent survole notre futur continent. La région choisie, au cœur de Taranis, dévoile des nuances brunâtres qui contrastent avec le bleu profond des océans.
« Sarah, demande Anna, stérilisation du sol sur un rayon de 500 mètres à partir des coordonnées 21° 15′ 57″ N par 0° 0′. » Nous avons positionné l’origine des longitudes sur l’emplacement du futur campement.
« Irradiation en cours. »
Sur les moniteurs, les images du site défilent, bien que le processus de stérilisation demeure invisible. Après dix-huit minutes, Sarah confirme l’achèvement de l’opération.
« Vitrification du sol sur un rayon de 50 mètres, à partir des mêmes coordonnées, poursuit Anna.
— Chargement du canon laser », annonce Sarah.
Un compte à rebours de quarante secondes s’affiche sur l’un des écrans, le temps nécessaire au chargement du laser à gaz dynamique.
« Démarrage de la procédure de vitrification. »
Un fin rayon violet jaillit sous le vaisseau. Au point d’impact, le sol est pulvérisé, il se liquéfie en plasma incandescent, puis se fige en une surface vitrifiée. Lentement, le rayon trace une spirale hélicoïdale, laissant derrière lui un disque parfaitement lisse et brillant, d’une teinte ocre réfléchissante. Le désert, marqué de ce cercle étrange et surnaturel, semble retenir son souffle.
Trente minutes plus tard, l’opération est terminée. La première phase est accomplie.
La deuxième phase, prévue pour la soirée, consistera en deux largages successifs de matériel depuis le module technique d’Alpha Cent : les ossatures métalliques de la base, les quatre structures gonflables, les cloisons, l’agencement intérieur, le mobilier, les sanitaires, ainsi que les serres et les panneaux solaires destinés à notre autonomie énergétique.
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Nous sommes remontés au poste d’observation pour assister aux deux largages.
Notre orbite nous ramène au-dessus de la zone. Sur place, le soleil descend lentement derrière l’horizon, projetant de longues ombres sur les reliefs. Plus au nord, le ciel s’enflamme de voiles chatoyants. Des vagues rouges, pulsantes et ondulantes, déploient des draperies éthérées, semblables à un souffle léger sur une aurore polaire. Le spectacle, éphémère, mais hypnotique, dure un peu plus de six minutes, une parenthèse presque irréelle avant le retour à l’action.
« Préparation des largages », annonce Sarah.
Nous suivons les opérations sur le moniteur. Les boucliers thermiques s’embrasent en une pluie d’étincelles lorsqu’ils pénètrent l’atmosphère. Malgré la brutalité de l’entrée, le matériel, ralenti par les parachutes puis délicatement freiné par les rétrofusées, touche le sol avec une précision quasi chirurgicale. Les containers se posent à quelques mètres de la surface vitrifiée, comme déposés par une main invisible et experte.
« Y a plus qu’à », lance Mathias avec son pragmatisme habituel.
La troisième et dernière phase, prévue pour demain matin, marquera le grand jour : quatre membres de l’équipe poseront leurs premiers pas sur Alpha 3 et entameront le montage de la base.
Yves et moi, nous resterons seuls maîtres à bord pendant deux jours. Notre mission sera de transférer notre matériel au module navette, en prévision du remontage des laboratoires sur site. Le calme relatif de ce soir masque déjà l’effervescence des jours à venir.
