Chapitre 28

Mathias

“Mardi 27 septembre 2388″ “06 : 00″

Nous venons, Éria et moi, de passer notre quatrième nuit ensemble.

Éria dort sur le côté gauche, repliée en chien de fusil, ses cheveux crépus éparpillés sur l’oreiller comme un halo désordonné. Son visage, serein, baigne dans une quiétude que je ne me lasse jamais d’observer. Sa respiration lente et régulière me parvient comme une mélodie apaisante. La couleur chaude de sa peau métissée, parée de reflets cuivrés, contraste avec ma blancheur presque froide. Ce clair-obscur, qui nous définit si bien, alimente un désir viscéral, comme une alchimie que rien ne saurait altérer.

Je l’effleure d’un baiser sur le front, un geste à la fois doux et possessif. « Bonjour, ma belle », murmuré à peine audible. Tandis qu’elle émerge doucement, je me glisse dans la salle d’eau pour une toilette rapide.

Lorsque je reviens, Éria s’étire langoureusement, ses mouvements fluides et félins. Je m’approche d’elle, glissant mes bras autour de son corps encore alourdi par le sommeil. Mes lèvres trouvent les siennes, brèves, mais intenses, avant de dévier vers son cou. Sous mes paumes, je sens ses tétons brunâtres se durcir lentement, répondant à ma présence avec une subtilité enivrante.

« J’te laisse te préparer », murmuré d’une voix plus grave qu’à l’accoutumée, alors que je m’éloigne à contrecœur. « Je passe dans ma cabine, termine mes bagages, et on s’retrouve en salle de restauration. »

Elle acquiesce avec un sourire espiègle, agrémenté d’un clin d’œil qui enflamme brièvement l’atmosphère. « Mmm ! O.K. ! À tout à l’heure, alors… »

Je quitte sa cabine et regagne la mienne. Mon bagage m’attend sur le lit, entrouvert, témoin muet de mes préparatifs précipités de la veille. J’ajuste quelques affaires, faisant un dernier tour de la pièce d’un regard méticuleux, cherchant à graver chaque détail dans ma mémoire.

Ce lieu, ce refuge, a abrité bien plus que mes nuits ; il a accueilli une partie de mon âme que je croyais perdue. Au moment de franchir la porte, je me retourne, pris d’un doute furtif. Vais-je le revoir un jour ? La question flotte un instant, suspendue dans l’air lourd de la cabine.

Dans le couloir, les bagages d’Anna et de Lewis sont déjà attachés, alignés comme des sentinelles silencieuses. J’accroche le mien à leur suite avant de me diriger vers la salle de restauration.

Là-bas, Perthie, Anna, Yves et Lewis sont déjà installés. La tension dans l’air est palpable, mais chacun fait mine de l’ignorer, comme si le simple fait de partager ce moment nous protégeait des incertitudes à venir. Une boule d’angoisse me serre l’estomac, mais je l’étouffe avec une discipline presque machinale. Je choisis un repas léger, tout juste suffisant pour maintenir un semblant de normalité.

Quelque dix minutes plus tard, Éria nous rejoint, tenant dans ses mains une boîte métallique. Elle l’ouvre soigneusement et en extrait six petites boîtes, qu’elle distribue à chacun de nous. « Voici vos oreillettes et vos lentilles personnalisées, à réalité augmentée, explique-t-elle, avec son calme habituel. Elles vous permettront de suivre en temps réel les informations essentielles et renforceront votre sécurité. Pensez à les mettre dès qu’on sera prêts. »

Le départ étant programmé pour 7 h 20, c’est à 6 h 55 que nous levons le camp. Traverser le module technique désormais vide me laisse un étrange sentiment. Dépouillé de tout, il semble avoir gagné en volume, comme si les parois s’étaient éloignées. L’absence d’équipement renforce l’écho de nos pas, donnant à cet espace un aspect fantomatique, presque oppressant.

Je m’arrête un instant, pris d’un vertige inattendu. Cet endroit, qui a été notre point d’ancrage tout au long de la traversée, n’est plus qu’un lieu de passage, une coquille vide vouée à l’abandon. Un chapitre qui se referme, tandis qu’un autre s’apprête à s’ouvrir, chargé d’incertitudes.

Héliantis se dresse sous l’éclairage clinique des tubes électroluminescents blancs du hangar, révélant sa silhouette singulière et imposante. Sa gueule arrière, béante, semble prête à nous engloutir, un portail vers l’inconnu. Vue de dos, sa coque forme un ovale parfait de neuf mètres sur six.

Son profil rappelle les lignes gracieuses d’une raie manta géante. Une raie extraordinaire qui posséderait deux paires de nageoires horizontales.

Son allure est à la fois fascinante et déroutante : une envergure totale de dix-huit mètres, des ailes principales massives, et une paire supplémentaire à flèche inversée qui prolonge le cockpit. De dessus, Héliantis évoque un coléoptère ventripotent, une fusion étrange entre puissance terrestre et élégance aérienne.

Les flancs sont ornés du griffon aux cinq étoiles, emblème qui, sur Terre, impose respect et autorité.

L’aéronef est doté d’une double technologie de propulsion : des moteurs à sustentation pour des décollages et atterrissages verticaux maîtrisés, et deux moteurs à propulsion conçus pour traverser les cieux dans un vol classique. Tout dans sa conception respire la précision, la robustesse et l’adaptation à l’exploration extrême.

Nous enfilons une combinaison spatiale pressurisée par-dessus nos sous-vêtements de refroidissement, un rituel qui marque le début de cette nouvelle étape. Perthie et Yves, restés avec nous jusqu’au dernier moment, nous adressent un sourire d’encouragement et nous souhaitent un bon vol avant de s’éclipser du hangar, leurs pas résonnant faiblement sur le sol métallique.

Nous gravissons la rampe du hayon arrière d’Héliantis, plongeant dans le ventre de l’aéronef… L’intérieur est encombré d’un amoncellement solidement arrimé : matériel informatique, robots, engins de transport et dispositifs de protection, tous alignés avec une rigueur qui ne laisse place à aucun hasard. Nous progressons avec précaution à travers cet entrelacs de caisses et d’équipements.

À l’avant, Anna et Lewis s’installent dans leurs sièges et ajustent soigneusement leurs harnais de sécurité. Derrière eux, nous prenons place dans les sièges centraux, séparés par l’étroite allée, mais unis par nos mains jointes. Ce contact, simple et discret, nous ancre dans le présent, nous reliant l’un à l’autre au seuil de l’inconnu.

Les deux derniers sièges, situés à l’arrière de l’habitacle, sont occupés par du matériel de survie indispensable, compact et imposant. Le souffle mécanique de la fermeture du hayon se fait entendre, suivi par le bruit feutré de la pressurisation de l’habitacle. À cet instant, le vaisseau devient un monde à part entière, isolé et autonome, prêt à nous propulser vers notre destination.

« Ça s’présente comment ? demande Anna, son ton professionnel masquant une pointe d’excitation.

 Alors… répond Lewis qui scrute les informations qui défilent sur le cockpit. Sur le site, la couverture nuageuse est inexistante. La visibilité… parfaite. Pas de menace orageuse, et des vents inférieurs à 30 km/h. Les conditions… sont idéales », ajoute-t-il avec une moue satisfaite.

Anna hoche la tête. « Super ! Sarah, c’est quand tu veux ! »

Devant nous, la massive cloison blindée d’Alpha Cent commence à s’escamoter dans un grondement sourd, dévoilant progressivement la splendeur éblouissante d’Alpha 3. La lumière vive baigne le cockpit, un contraste saisissant après l’éclairage froid de la navette. Mon souffle se suspend un instant.

Je ressens distinctement le désarrimage. Une vibration s’installe dans la structure de l’aéronef alors qu’il s’élève doucement, glissant lentement vers le vide comme un animal qui s’apprête à bondir. Une bascule subtile, puis une descente gracieuse en virage vers la droite.

« Correction orbitale, réduction de vitesse », annonce Anna d’une voix calme.

Un quart d’heure s’écoule avant que nous ne survolions l’immense océan Nammou… La lumière du soleil levant éclaire un tableau chaotique et fascinant : un patchwork de teintes beiges, ocres et rouilles, strié de traces bleutées. Les reliefs du continent semblent danser, déformés par des tourbillons complexes. Ce paysage, à la fois familier et étranger, évoque un monde encore jeune, en pleine mutation.

Anna et Lewis dialoguent sans relâche, leurs voix ponctuées de brefs silences :

« Altitude 190 000 m, distance 8 500 km.

 Assiette négative, 38°.

 Entrée atmosphérique confirmée.

 Contraintes de flux thermique, O.K. ; contraintes sur pression dynamique, O.K. ; contraintes d’accélération, O.K. »

Les premières secousses surviennent. Une oscillation brutale fait trembler l’habitacle, et je sens la tension grimper malgré la maîtrise apparente de nos pilotes. J’adresse un regard à Éria, serrant sa main pour la rassurer, bien qu’au fond de moi monte l’appréhension.

À travers le cockpit, la vue se brouille. Des jets de plasma filiformes strient l’espace devant nous, produisant des reflets métalliques inquiétants. C’est la rencontre violente avec les couches supérieures de l’atmosphère d’Alpha 3. La surface de la planète se rapproche à une vitesse vertigineuse, une illusion de collision imminente qui fait battre mon cœur à toute allure.

« Altitude, 50 000 m, distance, 260 km.

 Diminution de la pente de descente.

 Altitude, 25 000 m, distance, 130 km, vitesse, 3 430 km/h. Altitude, 15 000 m, distance, 55 km… Distance, dix kilomètres. Procédure de descente finale engagée. »

Un silence tendu s’installe dans l’habitacle, chacun suspendu au moindre mot des pilotes. La planète semble nous appeler, prête à nous accueillir… ou à nous dévorer.

À travers le cockpit, j’aperçois enfin le cercle vitrifié, brillant sous la lumière du matin, et les équipements parachutés, disposés avec une précision presque irréelle. L’approche finale est rapide. Le freinage brutal, presque violent, me cloue à mon siège et m’arrache un sursaut d’adrénaline. La navette redresse son assiette, passant à l’horizontale avec une élégance maîtrisée.

« Train d’atterrissage sorti », déclare Lewis d’une voix assurée.

Le paysage, figé dans sa tranquillité minérale, semble retenir son souffle. Nous sommes suspendus à quelques mètres au-dessus de la surface vitrifiée, immobiles. Puis, soudain, une vibration sèche et brève traverse la structure : le contact !

C’est un choc subtil, mais suffisamment puissant pour me faire réaliser l’immensité de ce moment.

Un souffle me manque. Ce n’est pas seulement un atterrissage réussi. C’est un basculement. Un seuil franchi. Nous venons de poser le pied… ou presque… sur un sol étranger, inconnu, dont personne n’a foulé la surface avant nous. Mon cœur bat avec une vigueur presque douloureuse, frappant dans ma poitrine comme pour m’obliger à m’ancrer dans cette réalité.

À travers le hublot, je contemple cet autre monde. Chaque détail semble exacerbé : l’éclat de la surface vitrifiée, les teintes changeantes de l’horizon, l’étrange calme qui règne. Ce n’est pas seulement beau… c’est déconcertant, presque irréel. J’ai l’impression d’observer une peinture, une œuvre trop parfaite pour être naturelle. Pourtant, ce décor est bien réel.

Pendant une fraction de seconde, tout se suspend. Le temps. Mes pensées. Le moindre bruit. Il n’y a plus que ce moment, ce lieu, cette planète. Un monde entier qui s’ouvre à nous, comme une promesse chuchotée. Ou peut-être un avertissement.

L’évidence me frappe : nous venons de devenir des explorateurs d’un autre univers !

Une sensation inédite m’envahit, quelque part entre l’euphorie et l’effroi. J’ai conscience de vivre ce que peu d’êtres humains ont pu expérimenter, une transcendance absolue, un face-à-face avec l’inconnu dans sa forme la plus pure. C’est un mélange étrange de fierté et d’humilité. Une part de moi jubile, exaltée par l’idée d’écrire une nouvelle page de l’histoire de notre espèce. Une autre tremble, oppressée par le poids de cette responsabilité écrasante.

L’habitacle est silencieux, mais je devine que mes camarades ressentent la même chose. L’un de ces rares instants où aucun mot ne semble suffisant. Il n’y a rien à dire. Tout est là, devant nous, dans ce paysage brut et muet, chargé de mystères et d’inconnues.

Un poids invisible s’abat alors sur mes épaules, m’enfonçant légèrement dans mon siège. La pesanteur. Elle est là, omniprésente, une réalité physique qui marque le passage définitif entre l’orbite et ce sol étranger. Une preuve tangible que nous avons atteint un nouveau monde.

Anna se tourne légèrement vers nous, un sourire discret aux lèvres. « Quarante-six minutes. C’est tout ce qu’il nous a fallu pour y arriver. Il est 8 h 6. Bienvenue sur Alpha 3. »

Mais son ton calme ne parvient pas à dissiper le tumulte dans mon esprit. Alors que mes yeux scrutent ce paysage, aride et silencieux, des questions commencent à surgir, s’enchaînant dans un maelström de doutes et d’incertitudes.

Que venons-nous chercher ici, au juste ?

Pourquoi cette planète ? Pourquoi Alpha 3, un monde qui semble, à première vue, si primitif, si dénué de promesses ?

Je ressens une étrange sensation. Comme si l’air lui-même portait un secret, comme si ce sol, sous nos pieds, n’était pas aussi endormi qu’il en a l’air. Une sorte d’intuition me souffle qu’il y a plus… Bien plus…

Sommes-nous attendus ? Cette pensée s’infiltre en moi, insidieuse. Une angoisse sourde grandit. Un frisson court le long de ma nuque. Et si, en ce moment même, des yeux invisibles nous scrutaient, analysant chacun de nos gestes ?

Une autre pensée surgit, glaçante : Sommes-nous ici pour découvrir… ou pour être découverts ?

Le silence règne dans la navette. Un silence si pesant qu’il en devient presque oppressant. Chaque membre de l’équipage est perdu dans ses pensées, sans doute traversé par les mêmes incertitudes. La vérité, c’est que nous sommes seuls. Et cette solitude a un goût amer, amplifié par une certitude terrifiante : nous ne rentrerons jamais. Pas sans un miracle.

Je lève les yeux vers l’horizon. Une lumière diffuse baigne le paysage, mais elle ne rassure pas. Au contraire, elle semble promettre des réponses que je ne suis pas certain d’être prêt à entendre.