Mais comment avons-nous pu tomber dans une telle insouciance ? Où est passé notre discernement ? Le simple contact avec ces créatures aurait-il à ce point embrouillé l’esprit de Lewis ? Ce qui me trouble davantage, c’est leur attitude : pourquoi semblent-ils si accueillants, presque… bienveillants ? Qu’attendent-ils réellement de nous ? Ces pensées tournent en boucle alors que je ne peux m’empêcher de me demander : pourquoi nous offrir un refuge à l’opposé de ce lieu, au cœur d’un environnement si contrôlé ?
Et surtout, comment puis-je me retrouver ici, plantée dans ce tunnel où tout semble fait pour me déstabiliser ? Les réponses me fuient. Ma logique chancelle. Des signaux d’alerte crépitent dans mon esprit, en désordre, tandis que je reste figée dans une incertitude pesante.
D’un œil distrait, je regarde mes coéquipiers se pencher sur les six rectangles noirs encastrés dans les parois. Yves, Mathias et Éria semblent fascinés par ces étranges artefacts. Mathias avance avec assurance qu’il s’agit d’un matériau ultrasophistiqué, peut-être un feuilletage complexe de résines synthétiques et de nanoparticules métalliques… Ses mots raisonnent comme un jargon familier, mais je n’arrive pas à m’en soucier.
Éria, elle, propose d’explorer leur réaction à un champ magnétique ou électrique. C’est à ce moment-là que je saisis une opportunité inespérée : « Excellente idée, Éria ! Allons chercher le matériel pour analyser ça. Venez ! »
Je m’attends à une adhésion immédiate, mais Lewis m’interrompt, brusque : « On t’attend ici. Je reste avec Éria et Mathias. Perthie, Yves, vous lui donnez un coup de main. »
Je fronce les sourcils, déconcertée par son ton autoritaire.
« Non, on ne se sépare pas, répliqué-je avec fermeté. On y va tous ensemble ! »
Lewis se redresse légèrement, son regard noir cloué sur moi.
« Non ! tranche-t-il sèchement. Je reste là. Il faut que… je réfléchisse. À ces trucs. »
Ce n’est pas seulement ses mots qui me figent, mais l’expression sur son visage : un mélange troublant de mépris et de colère. Ce regard, mauvais, presque inhumain, me désarme. Je ne reconnais pas Lewis. Hypnotisé par les rectangles noirs, il n’est plus lui-même.
Je ravale ma réplique et détourne les yeux pour masquer mon trouble. Inutile de pousser davantage. Sans un mot de plus, j’entraîne Perthie et Yves, qui m’emboîtent le pas. Nous retraversons la salle en accélérant, pressés d’échapper à cette atmosphère qui pèse comme une chape de plomb.
Le silence règne un moment, seulement troublé par le bruit de nos pas sur la roche. Puis, sans me retourner, je murmure :
« Qu’en pensez-vous ? »
Yves répond avec un temps de retard, surpris par ma question.
« De quoi ? »
Je soupire, irritée.
« De tout ça ! Les cavernes, ces créatures, la tournure des évènements… nos réactions. »
Un silence, puis Perthie hésite :
« Je… je n’sais pas trop, Anna. Tout ça me dépasse. J’aurais besoin de prendre du recul, de réfléchir à tête reposée. Mais une chose est sûre : je ne me sens pas… tranquille. »
Ses mots trouvent un écho profond en moi, dissipant un instant ma peur d’être paranoïaque. Si Perthie partage mon malaise, alors je ne suis peut-être pas la seule à sentir que quelque chose cloche. Je hoche la tête, m’efforçant de maîtriser l’inquiétude qui monte en moi à chaque pas que nous faisons dans ce labyrinthe déroutant.
« Elles ne m’plaisent pas, ces bestioles, reprend Perthie, visiblement mal à l’aise. J’ai l’impression qu’elles lisent mes pensées. Et franchement, j’aime pas ça. »
Sa voix tremble légèrement, et je surprends son regard, inquiet, fuyant les ombres qui nous épient.
« Oh, quand même ! Tu exagères ! » s’exclame Yves avec un mélange de scepticisme et d’agacement, comme si Perthie venait de dire l’impossible.
Elle se tourne vers lui, agacée à son tour : « Peut-être. Mais ce que je ressens est bien réel, Yves. Tu n’peux pas nier que tout ça est… bizarre. »
Je m’interpose avant que leur échange ne dégénère.
« On embarque toutes nos affaires et on revient avec Orthos. »
Yves secoue la tête et réplique aussitôt : « Il ne passera jamais l’escalier.
— Et l’espace sous les coupoles ? » demandé-je, cherchant désespérément une solution.
Yves hausse les épaules avant de répondre avec une pointe de sarcasme : « Oups… Tout juste. »
Sa désinvolture m’agace, mais je garde le contrôle. Inspirant profondément, je fais signe à mes compagnons de me suivre et les appelle à la prudence avant de descendre l’escalier étroit du dernier pilier. Chaque marche amplifie la tension dans mes épaules, mon instinct hurlant que quelque chose ne va pas.
Arrivés en bas, je pousse un soupir de soulagement en voyant que nos affaires n’ont pas bougé. Mais ce soulagement est de courte durée.
Un mouvement imperceptible attire mon regard. Je lève les yeux vers les alcôves voisines et, soudain, les vois. Une vingtaine, peut-être deux douzaines, de paires d’yeux rouges nous fixent dans une immobilité glaçante.
Un frisson d’angoisse me parcourt l’échine, violent et irrésistible, comme si un souffle froid m’avait traversée. La magie du lieu, cette impression presque surnaturelle de bienveillance à notre arrivée, s’est complètement dissipée. Elle a laissé place à une hostilité sourde, tapie dans l’ombre.
Mon cœur s’accélère, battant à un rythme presque douloureux, tandis que je murmure : « On s’équipe. Il est 16 h 20. J’veux qu’on soit loin d’ici avant la tombée de la nuit. »
Mes coéquipiers acquiescent d’un signe de tête, leurs regards graves trahissant la même inquiétude que je ressens. Aucun mot superflu n’est échangé.
Je passe une main sur ma combinaison collante, imprégnée de sueur, et l’ajuste pour retrouver un semblant de confort. Yves me tend un bidon d’eau survitaminée ; j’en avale une longue gorgée, laissant le liquide tiède apaiser ma gorge sèche et mon esprit agité. Je lace mes bottes d’un geste ferme, resserre ma ceinture et, dans ce rituel mécanique, retrouve une once d’assurance.
Chacun de nous s’attèle à récupérer l’équipement de l’un de nos compagnons restés à l’étage. Les créatures, toujours figées dans leurs alcôves, nous observent en silence, leurs regards rouges transperçant l’obscurité comme des braises. Ces yeux, immobiles, mais brûlants, semblent juger chacun de nos mouvements, et un nouveau frisson glacé me parcourt l’échine.
Avant de quitter les lieux, je fais un rapide inventaire. Rien ne doit être laissé derrière ni oublié. Une fois certaine que tout est en ordre, je reprends la direction de l’escalier.
« Orthos, monte au niveau supérieur par l’ouverture sous la coupole la plus proche », intimé-je à notre fidèle robot. Il obéit sans hésitation, s’éloignant dans un silence mécanique rassurant.
La montée des marches me paraît interminable, chaque pas alourdi par la tension ambiante. Une fois à l’étage, je balaie rapidement la zone du regard pour m’assurer de la présence d’Orthos… Il attend patiemment, près de la coupole, immobile et fidèle au poste. Malgré l’atmosphère oppressante, sa simple présence suffit à raviver un semblant de sécurité.
Nous bifurquons sans tarder pour le rejoindre. Autour de nous, les créatures jardinières, désormais plus visibles, ne cachent pas leur mécontentement. Leurs regards désagréables nous suivent, mais aucune n’esquisse un geste.
« Orthos, tu enregistres les fresques des six coupoles et tu nous rejoins. » Ma voix est sèche, tendue, comme si chaque mot portait le poids de l’angoisse ambiante.
Sans attendre de réponse, je reprends la direction du tunnel du fond, mes pas résonnant sur le sol lisse. Les autres me suivent en silence, conscients de l’urgence. Nous avançons d’un rythme rapide, mais mesuré, nos sens en alerte.
Orthos nous rattrape juste avant que nous atteignions l’entrée du tunnel. Sa silhouette métallique surgit dans mon champ de vision, silencieuse et efficace, comme toujours.
« Orthos ! » s’écrie Éria, se postant exactement là où la créature s’était assise plus tôt. C’est à ce moment que je réalise : la créature a disparu ! Mon cœur se serre, et une vague d’angoisse déferle sur moi. D’une voix tendue, presque trop rapide, je demande : « Où est-elle ? Vous la voyez ?! »
Mathias, calme malgré la tension palpable, lève le bras pour désigner une ombre au loin. La créature est là, assise contre la paroi du fond de la galerie, à une vingtaine de mètres de nous. Immobile, elle semble toujours attendre… quoi ? qui ?
Un frisson glacé parcourt mon échine alors que je fixe cette silhouette énigmatique. Chaque fibre de mon être hurle qu’il est temps de partir, mais quelque chose dans son attitude me retient, comme un pressentiment insistant.
« Comme j’suis contente de t’voir ! lance Éria à l’attention d’Orthos, un sourire nerveux aux lèvres. Allez, mon grand, éclaire ces rectangles avec ta lumière cohérente, comme s’il s’agissait de supports holographiques. Cherche la bonne fréquence et, promis, t’auras ton nonos virtuel ! »
Elle se tourne ensuite vers Yves, presque machinalement : « T’as pas un moyen de dater ça ? »
Yves hausse les épaules, l’air pensif. « Pas ici. Mais c’est sûr, ça n’date pas d’hier. Et franchement, j’doute qu’ils soient les créateurs de c’truc. » Il désigne du menton la créature immobile, tapie contre la paroi du fond.
Mathias, quant à lui, fronce les sourcils. « Vous n’avez pas chaud comme ça ? » demande-t-il, visiblement surpris par notre accoutrement.
Je ne cache pas mon agacement. « Il fait plus frais à l’étage ! rétorqué-je sèchement avant de balancer un sac au sol. Et d’ailleurs, voici vos affaires. Habillez-vous pendant qu’Orthos cherche une solution. »
Lewis reste figé, le regard rivé sur les rectangles sombres. L’inquiétude monte en moi, mais je garde un ton ferme. « C’est un ordre, Lewis. »
Il finit par abdiquer, grommelant à mi-voix, et s’empare de son équipement. Pendant ce temps, Orthos s’affaire autour des six rectangles, ses capteurs projetant une lumière ajustable. Il explore les surfaces, 114 cm sur 38 cm, des dimensions parfaitement calibrées, presque dérangeantes.
Soudain, une pulsation lumineuse traverse l’air. La fréquence parfaite est trouvée.
Trois hologrammes superposés jaillissent au cœur de la galerie, projetant une lueur irréelle. Les formes sont complexes, presque hypnotiques, comme un langage visuel qui échappe à notre compréhension.
Un silence lourd s’installe, chacun retenant son souffle face à cette manifestation inattendue. Tout autour de nous semble s’être figé, même la créature au fond de la galerie, dont l’ombre paraît s’allonger, étirée par les éclats lumineux…
« Bingo ! Eh ben voilà ! Vous avez vu ? » s’exclame Éria, son enthousiasme éclatant comme un feu d’artifice. Ses yeux brillent d’un émerveillement enfantin, semblable à celui d’une gamine découvrant un cadeau inattendu un matin de Noël.
Les hologrammes flottent devant nous, dévoilant un plan tridimensionnel d’une précision vertigineuse. Les lieux s’étendent bien au-delà de ce que nous avions imaginé. Je reste figée, fascinée et troublée, tandis que les pièces du puzzle commencent à s’assembler dans mon esprit.
Un détail attire mon attention : un espace équivalent à celui que nous connaissons se dissimule derrière les tunnels murés, près de la première salle. Un domaine entier, invisible et inaccessible, semble nous attendre dans l’ombre.
Mon regard glisse vers la créature, toujours tapie contre le mur du fond, immobile. Je comprends soudain ce qu’elle attend de nous. Ce n’est pas qu’une coïncidence, ce n’est pas une simple démonstration : c’est une invitation.
Le plan inférieur révèle un réseau souterrain d’une complexité ahurissante. L’eau, canalisée avec une précision chirurgicale, est répartie en multiples subdivisions, telles des alvéoles de nids d’abeilles.
Le plan central me fige un instant. Deux salles gigantesques apparaissent, chacune contenant deux bassins massifs et six ouvertures supérieures. La seconde salle, encore inexplorée, est un miroir parfait de la première. Je revois mentalement les tunnels qui nous entourent : les labyrinthes continuent de s’étendre, bien plus loin que nos premières estimations. Ils dévoilent de nouvelles issues, obstruées pour l’instant, mais peut-être pas pour longtemps.
Enfin, le plan supérieur me fait frissonner. Nous sommes exactement en son centre, comme un point névralgique de cette architecture extraordinaire. Et l’unique accès à la seconde salle, celle qui pourrait tout changer, se trouve tout près. Si près que je pourrais presque en sentir le souffle invisible.
Je déglutis, partagée entre excitation et appréhension. « C’est… immense », murmuré-je, presque pour moi-même. Éria hoche la tête, déjà plongée dans une analyse frénétique, tandis que Mathias et Yves scrutent les hologrammes avec une intensité silencieuse.
L’heure tourne, mais je sais que nous ne sommes qu’au seuil de ce que ces lieux, et ces êtres, veulent nous montrer.
« Orthos, tu vas forer la cloison du fond, ordonne Lewis, la voix rauque, presque tranchante. Faut qu’je voie c’qu’il y a derrière ! »
Je sens mon cœur se serrer. « Stop ! Pas question ! » Ma réplique fuse, sèche, implacable.
Lewis se retourne vers moi, les traits déformés par la colère.
« Comment ça, pas question ?! » Sa voix s’élève, grondante, comme un orage prêt à éclater.
Je soutiens son regard sans fléchir, même si une part de moi vacille. « Réveille-toi, bon sang ! Tu t’poses pas la question de savoir pourquoi… ces issues ont été bouchées ? On n’sait même pas c’qu’il y a derrière ! »
Il se fend d’un sourire nerveux, presque cruel. « Justement ! J’veux l’savoir ! »
La tension est palpable, presque suffocante. Yves et Mathias se rapprochent instinctivement, comme un bouclier silencieux, prêts à intervenir. Je sens leur présence rassurante derrière moi, mais je sais que cela ne suffira pas à désamorcer Lewis.
D’un geste brusque, il se détourne. « Ben, si vous n’voulez pas l’faire, j’le f’rai tout seul ! » Il sort son élim, l’arme brillante sous la lumière tamisée, et avance vers le fond de la galerie d’un pas déterminé, presque mécanique.
Je croise le regard de Perthie. Elle me fixe, les sourcils froncés, en quête de mon approbation. Je hoche la tête, presque imperceptiblement. Elle comprend aussitôt.
Sans un mot, elle dégaine son propre élim. Un geste rapide, assuré. Elle farfouille dans sa ceinture, ajuste une charge, et pointe l’arme dans le dos de Lewis.
Un silence glacé s’installe, brisant l’élan de son avancée. Comme s’il sentait la menace dans l’air, Lewis s’arrête net. Il reste immobile une fraction de seconde, puis pivote lentement.
Son visage est une mosaïque de fureur et d’incrédulité. Ses yeux s’écarquillent en voyant Perthie, l’arme levée et braquée sur lui.
Le moment semble suspendu. Une tension brutale et contenue, prête à exploser. Les battements de mon cœur résonnent comme un tambour dans mes tempes. Je sais que la suite pourrait tout changer.
« Qu’est-ce que… » La voix de Lewis se brise. Un couinement aigu fend l’air, coupant court à sa protestation. Je me retourne instinctivement. Notre guide s’est redressé, avançant lentement vers nous, ses yeux rouges brillant d’une intensité oppressante.
Un éclair zèbre l’espace. Perthie a tiré.
Lewis tressaute sous l’impact du projectile paralysant. Sa fureur s’efface comme une flamme privée d’oxygène. Il vacille légèrement, ouvre la bouche sans qu’un mot n’en sorte. Son expression se vide, laissant place à une stupeur désarmante.
« On dégage ! Lewis ! Reprends-toi ! » Mon ton claque, autoritaire. « Sarah ! Affiche-nous le chemin le plus sûr ! Orthos ! Tu nous r’trouves en bas ! »
Yves et Mathias se précipitent sur Lewis. Leurs bras se referment autour de lui pour le soutenir, l’entraîner avec eux. Il ne résiste pas, son pas lourd et mécanique, comme s’il n’était plus tout à fait là.
Je reprends la tête du groupe, mon cœur battant à tout rompre. En débouchant du tunnel au pas de course, je me fige un instant. Les créatures jardinières nous encerclent, leurs corps frêles et étrangement menaçants se pressant toujours plus près. Leur silence oppressant est brisé par des couinements étouffés.
Je serre les dents, dégaine mon élim d’un mouvement vif. « Réglez vos armes pour les paralyser ! » Mon ordre fuse, et mes compagnons obéissent sans discuter.
Un instant plus tard, le fil d’Ariane de Sarah apparaît devant moi, un éclat doré dans cette obscurité écrasante. « Suivez-moi ! » Sans attendre, je me lance à sa suite. Le fil serpente à travers la salle, nous menant droit au quatrième pilier.
« Par ici ! » Je m’engouffre dans la cage d’escalier, mes bottes claquant contre la surface froide et lisse des marches. Chaque pas résonne comme un coup de marteau dans ma tête. Que vais-je trouver en bas ?
Un éclat de lumière jaillit soudain devant moi, accompagné d’une cacophonie de couinements stridents. Mon souffle se coupe une seconde. En atteignant la sortie du pilier, je comprends : Orthos illumine la place de son projecteur, une lumière blanche et aveuglante qui cloue sur place les créatures. Elles se recroquevillent, leurs maigres avant-bras protégeant leurs yeux de cette soudaine agression lumineuse.
L’entrée des labyrinthes est juste devant nous, à une vingtaine de mètres. Une bouffée d’adrénaline me traverse. « Allez, on y est presque ! »
Je pique un sprint, sentant mes compagnons sur mes talons. L’air semble s’épaissir autour de nous, chaque seconde se dilatant dans l’urgence. Enfin, nous franchissons l’entrée du tunnel. Tous les six, haletants, nous nous engouffrons dans ce maigre sanctuaire.
Orthos, fidèle à sa mission, se poste immédiatement à l’entrée du passage. Son imposante silhouette métallique se dresse comme une barrière vivante, un bouclier entre nous et les créatures tapies dans la lumière aveuglante qu’il projette encore.
Le silence retombe, pesant. Nous sommes à l’abri… pour l’instant.
« Bien vu, Anna ! » Mathias me gratifie d’un sourire sincère, sa voix empreinte d’un rare soulagement.
Mais un grognement confus interrompt le moment. Lewis secoue la tête, ses traits encore brouillés par un nuage d’incompréhension. « Mais qu’est-ce qui s’passe ici ? » Sa voix est rauque, presque désespérée. Il se frotte les tempes comme pour expulser une douleur invisible.
« J’pige pas. Je viens d’m’asseoir par terre… les mains… vers quoi, déjà ? On est où, là ? Quelqu’un peut m’expliquer ? »
Perthie, imperturbable, le fixe de son regard perçant. « T’as été hypnotisé au contact de l’un de ces trucs. Ces monstres, ou peu importe c’que c’est. T’étais plus toi-même. »
Elle marque une pause, laissant ses mots s’insinuer. « J’t’ai réveillé avec un cocktail d’amphétamines et un antagoniste aux effets hypnotiques. T’as de la chance qu’on ait vite réagi. »
Lewis semble abasourdi, ses yeux errant de Perthie à moi, puis au reste du groupe. Éria, toujours un brin moqueuse, laisse échapper un petit rire. « Pour le reste, on t’racontera. Mais sache que t’as pas été un gentil garçon. »
Avant que Lewis ne puisse répondre, mon attention est attirée par un signal lumineux sur la cartographie du labyrinthe qui s’affiche devant mes yeux. Sur le tracé complexe éclairé d’une lueur bleutée, trois points rouges clignotent : trois formes de vie.
« Mince… y a du monde ! » Mon ton est sec, sans appel. « Orthos ! Passe devant ! »
Le robot s’exécute immédiatement, sa silhouette massive se déplaçant avec une fluidité impressionnante. Son projecteur inonde le premier corridor d’une lumière vive et crue. Je me glisse derrière lui, mes pas soigneusement mesurés, mes muscles tendus comme des arcs.
À la première intersection, les trois créatures apparaissent. Leurs corps, toujours indistincts dans leur étrangeté, se figent un instant, prises de court par l’éclat implacable d’Orthos. Un concert de couinements stridents s’élève, puis elles battent en retraite, se repliant dans les ombres épaisses du labyrinthe.
Le souffle coupé, je reste immobile un moment, mes oreilles bourdonnant encore du vacarme soudain. Aucun d’entre nous ne parle. Nous avançons lentement, sur nos gardes, scrutant chaque recoin où pourrait se dissimuler une nouvelle menace.
Le silence se fait oppressant à mesure que nous progressons. Pas un mouvement, pas un bruit, comme si le labyrinthe lui-même retenait son souffle. Mais il ne reste qu’un dernier couloir avant la sortie.
Enfin, le rideau de lianes apparaît, une barrière naturelle qui ondule légèrement sous un courant d’air à peine perceptible. D’un geste, j’intime au groupe de s’arrêter. Mon regard balaie les alentours, cherchant la moindre présence hostile, la moindre anomalie.
Rien.
D’un coup d’œil, je leur fais signe d’avancer. Nous franchissons le rideau, chacun retenant son souffle comme si nous brisions une frontière invisible. La lumière extérieure, tamisée, mais apaisante, nous enveloppe doucement.
Nous voilà enfin sortis ! Indemnes.
17 h 25. Mes jambes flanchent, et je m’écroule au sol, bras et jambes écartés, laissant s’échapper un soupir de soulagement. La tension accumulée se dissout lentement, remplacée par une fatigue étrange, presque euphorique. L’air libre me semble un luxe oublié, une bénédiction que je savoure à chaque inspiration. Les rayons du soleil filtrent à travers les hautes branches, dessinant des arabesques lumineuses sur le sol. Les bruits de la forêt, jadis inquiétants, me paraissent presque rassurants maintenant, comme un écho de normalité.
Trempée jusqu’aux os, je cligne des yeux, irrités par le sel de ma transpiration. Je me sens vivante. Non… plus que vivante ! J’ai l’impression d’avoir échappé à l’oubli, d’être revenue d’un lieu où la vie vacille. Pour un instant fugace, c’est comme si je touchais du doigt le concept même de renaissance.
Mais une pensée, aiguisée comme une lame, refuse de me quitter. Ces créatures… que protégeaient-elles dans ces labyrinthes ? Pourquoi semblaient-elles si désespérément déterminées à ce que nous ouvrions ces passages condamnés ? Une crainte sourde s’insinue en moi : et si nous venions, sans le savoir, de jouer un rôle dans une mécanique qui nous échappe totalement ?
Lewis s’approche et me tend la main, son sourire fatigué adoucissant ses traits. Mon Lewis retrouvé. Je l’attrape, et il me hisse doucement sur mes pieds. Ensemble, nous rejoignons les autres.
Au bord de la cascade, Yves, Mathias et Perthie s’éclaboussent joyeusement. L’eau fraîche jaillit en gerbes éclatantes, et leurs rires résonnent, fragiles, mais sincères, dans cet écrin de verdure. Yves, malicieux, m’envoie une poignée de gouttelettes au visage. Je riposte, plongeant mes mains dans l’eau et l’aspergeant copieusement. Mouillée pour mouillée, autant y trouver du plaisir. Les éclats de rire s’envolent, légers, chassant pour un moment l’ombre des labyrinthes.
Mais rapidement, la conversation dérive. Autour de l’eau, nous échangeons nos impressions, nos réflexions, comme pour rassembler les pièces éparses d’un puzzle titanesque. Ces thermes troglodytiques, si complexes dans leur conception, n’ont clairement pas été creusés par les créatures actuelles. Cela dépasse leur mode de vie rudimentaire. Non, c’est l’œuvre d’une civilisation technologiquement avancée. Les rectangles holographiques le prouvent sans équivoque.
Et ce visage… celui du poupon à l’entrée. Sa douceur contraste tellement avec la rudesse de ces lieux. Une anomalie frappante. Était-il une clé, un symbole, ou un avertissement ?
Nous parlons des radiations détectées entre les tropiques, de leur étrange répartition. Tout semble indiquer que d’autres lieux, peut-être encore plus impressionnants, pullulent sur cette planète. Et puis, il y a ce mystère des trois zones que nos capteurs sont incapables de pénétrer. Trois points d’ombre dans un monde déjà si énigmatique.
Alpha 3 n’est pas une planète primitive, pas seulement. Deux mondes antagonistes semblent cohabiter ici : l’un technologique, presque divin dans sa précision ; l’autre sauvage, viscéral, à fleur de terre. Une telle coexistence ne peut être le fruit du hasard. L’histoire de cette planète, si elle pouvait parler, nous raconterait probablement des guerres titanesques, des effondrements civilisationnels, et des renaissances inattendues.
Les pièces du puzzle s’assemblent, mais le tableau reste incomplet. Plus nous avançons, plus Alpha 3 s’affirme comme un monde postapocalyptique, dissimulant encore bien des secrets. Et au fond de moi, je ne peux m’empêcher de me demander : en forçant les portes du passé, que sommes-nous en train de réveiller ?
Avant que la nuit ne tombe, nous reprenons le chemin en direction de l’hydrogyre. La décision a été unanime : les deux prochaines étapes seront sautées. Les colonies restantes, avec leurs mystères potentiels, attendront. Ce que nous désirons maintenant, plus que tout, ce sont les vastes étendues et l’appel apaisant de l’océan. Après l’enfer que nous venons de traverser, il nous faut des horizons infinis pour retrouver un semblant d’équilibre.
Le chemin déjà tracé rend notre progression plus fluide. Il ne nous faut que vingt minutes pour atteindre la base de la butte. Le tunnel de verdure, percé avec précision par Orthos, est resté intact, figé dans sa paisible symétrie. Pourtant, la montée jusqu’au sommet s’avère bien plus éprouvante. La tension nerveuse accumulée semble peser sur mes jambes comme un fardeau invisible. À mi-chemin, mes poumons me brûlent, et je dois m’arrêter à plusieurs reprises pour boire à petites gorgées. Chaque pas me paraît une épreuve, et il me faut dix longues minutes avant de poser enfin le pied au sommet.
Là-haut, le vent me frappe doucement le visage, une caresse bienvenue après l’effort. Mathias, épaulé par Yves et Lewis, s’affaire déjà à arrimer Orthos. Le robot, fidèle à lui-même, s’aligne docilement tandis que les trois hommes rangent méthodiquement le matériel, leurs gestes précis trahissant l’habitude et la discipline. Perthie et Éria, elles, vérifient une dernière fois nos équipements et scannent les alentours pour s’assurer qu’aucun danger ne nous guette.
Après un instant pour reprendre mon souffle, je prends les commandes de l’hydrogyre, mes doigts glissant sur les écrans tactiles avec une précision devenue instinctive. J’informe l’IA du changement de destination, mes mots tranchant le silence tendu :
« Sarah, annule l’itinéraire initial. Destination : l’océan. Pilotage automatique, retour direct à la navette. »
L’appareil vibre légèrement, comme s’il acquiesçait. Lentement, nous nous élevons, laissant derrière nous les ombres des labyrinthes et la moiteur oppressante de la forêt. Le ciel, teinté de l’azur au rose, s’ouvre devant nous, un spectacle grandiose qui me remplit d’un étrange apaisement.
Nous sommes encore loin de l’océan, mais déjà, l’idée de son immensité apaise mes pensées. Demain, peut-être, sous la caresse des vagues, commencerons-nous enfin à trouver les réponses à toutes ces questions qui tournent encore en boucle dans nos esprits. Pour l’instant, le simple fait de quitter cet endroit suffira.
À 18 h 15, l’hydrogyre s’élève dans un silence presque solennel, ses turbines vrombissant avec la régularité d’un cœur mécanique. Le soleil, sur bâbord, commence à décliner. Devant nous, une imposante muraille volcanique domine l’horizon, sombre et majestueuse, ses flancs accidentés paraissant aspirer les nuages vers leurs cimes.
L’appareil file droit sur la barrière rocheuse, ignorant l’obstacle jusqu’au dernier instant. Puis, dans une élégante ascension, il s’élève, franchit la chaîne volcanique et se stabilise avant de plonger dans un nuage dense, gris cendré. L’atmosphère se referme autour de nous comme un linceul, rendant chaque seconde dans cette purée de pois plus oppressante. Mais soudain, l’hydrogyre transperce la couche nuageuse, et le paysage nous revient, bien que dénué des couleurs éclatantes de quelques minutes plus tôt. Le ciel, chargé de lourds bancs nuageux, s’étend à perte de vue dans une monochromie de gris et de bleus éteints.
Treize minutes plus tard, les contours familiers d’Héliantis se dessinent dans la pénombre grandissante. Le vaisseau repose là, imposant et immobile, comme une sentinelle solitaire au cœur de ce monde sauvage. L’hydrogyre amorce sa descente, ralentissant progressivement avant de se poser en douceur derrière l’immense silhouette métallique.
Un soupir de soulagement m’échappe. Arriver à bon port, c’est comme franchir une frontière invisible entre le danger et la sécurité. Je quitte l’hydrogyre pour retrouver la cabine de pilotage de la navette. Mes mains courent sur les commandes, chaque geste précis et instinctif. Les données de bord défilent sur les écrans lumineux.
« Sarah, affiche-moi l’itinéraire vers l’océan. »
L’IA répond immédiatement, projetant une trajectoire fluide et claire : 2 016 kilomètres, quarante minutes de vol en autopilote. J’examine les paramètres, valide les coordonnées et programme un départ pour 18 h 40.
Pendant ces quelques instants de répit, je me laisse aller à contempler une dernière fois ce qui nous entoure. Les premières étoiles apparaissent timidement dans le ciel qui s’assombrit. Ce monde sauvage et imprévisible semble s’endormir, mais une part de moi ne peut s’empêcher de rester sur le qui-vive, comme si quelque chose, caché dans l’ombre, nous observait encore.
« Mesdames et Messieurs, annonce Éria d’un ton faussement solennel, je suis heureuse de vous accueillir pour ce départ en week-end au bord de la mer, et je vous souhaite à tous un excellent voyage ! »
Je me retourne avec un sourire pour la remercier, juste à temps pour apercevoir Mathias déposer un tendre baiser sur son front. Ce geste, simple et touchant, contraste avec les épreuves que nous venons de traverser. Malgré les ombres de fatigue visibles sur son visage, Éria rayonne à nouveau de cette bonne humeur communicative qui la caractérise. Cette scène m’apaise. Que ce voyage se passe au mieux, je le souhaite de tout cœur. Après tout, nous avons échappé de si peu à une catastrophe. Une sensation froide me traverse l’échine en repensant à ces créatures fantomatiques… Leur image semble gravée dans mon esprit, prête à surgir dans mes rêves, transformant la nuit en champ de bataille.
La navette s’élève doucement, dans un léger frémissement. Puis, comme un oiseau qui prend son envol, elle accélère brusquement, nous propulsant dans un ballet de paysages mouvants. Le réseau hydrographique qui s’étend sous nous est fascinant, un enchevêtrement de veines ocre et noir serpentant entre l’immense étendue de vert de la forêt tropicale. Le contraste est saisissant, presque irréel.
À mi-course, l’horizon s’assombrit. Un gigantesque cumulo-nimbus nous barre le chemin, sa masse imposante semblant dominer le ciel lui-même. Ses volutes grises et menaçantes sont déchirées par des éclairs fulgurants, illuminant par instants le chaos des cieux. Sur tribord, une pluie diluvienne s’abat avec une violence presque effrayante, transformant la forêt en un tableau mouvant de lumière et d’ombres. Nous sommes suspendus entre deux mondes, l’un en proie à une tempête furieuse, l’autre baigné dans une lumière paisible et dorée.
Puis, comme si le ciel lui-même nous offrait une trêve, le bleu azur refait surface. L’océan Nammou apparaît à l’horizon, ses eaux scintillantes se confondant avec la lisière du ciel. Le vaste miroir liquide s’étend à perte de vue, d’une sérénité trompeuse.
Héliantis ralentit sa course, se stabilisant dans une approche mesurée. Je reprends les commandes, laissant mes doigts glisser sur les manettes avec une familiarité rassurante. Le choix du site d’atterrissage est une étape cruciale.
Je m’engage alors dans un survol à basse altitude, réduisant la vitesse pour observer les moindres détails de la frange côtière. La plage de sable blanc s’étend en larges rubans, bordée de végétation luxuriante, tandis que des vagues viennent s’échouer doucement sur le rivage. L’émerveillement s’empare de l’équipage. Cette étendue d’eau infinie, bordée d’une nature si sauvage, offre un contraste parfait avec les terres que nous avons quittées.
Un soupir collectif s’élève dans la cabine. Nous avons trouvé ce que nous cherchions : un fragment d’harmonie dans ce monde encore si mystérieux.
