Chapitre 37

1.3.0

Tchéa

“Tchéa!… Tchéa!… Tchéa!…”

J’ai cru entendre mon prénom, comme un écho lointain…

Portée par des vents d’altitude, je dérive au gré des courants célestes, comme un majestueux krïja…

Non… Une lourdeur m’oppresse, me cloue dans cet entre-deux brumeux, aussi dense que les brouillards éternels des monts Orhgüll.

Une chaîne de montagnes qui sépare Taranis de Nilfheim.

Quelles sont ces odeurs puissantes qui agressent mes sens ? Un mélange tenace, acide et aigre, si étranger à mes terres… Et ce bruit ! Ce martèlement régulier et entêtant, trop mécanique pour être l’appel d’un gourh ou le cri rauque d’un orhlä…

L’orhlä est un rapace nocturne.

Une lueur perce l’obscurité, diffuse, mais insistante, quelque part au-delà de mes paupières closes. Mes membres… Je ne les sens plus. La panique me frôle, mais avant qu’elle ne m’envahisse, un flot d’images s’abat sur moi. Brutales. Assourdissantes.

Je me souviens !

La réalité m’accable, impitoyable : je suis morte. Cela ne peut être autrement. Je dérive dans un espace sans substance, entre ombre et lumière. Les limbes ? Oui, ce doit être ça. Mes ancêtres ! Je dois les trouver. Ils sont les seuls à pouvoir me guider hors de cette errance.

Puis les souvenirs, implacables, reviennent, tels des éclats tranchants. Mon imprudence. Mon pèlerinage sacré, interrompu par une distraction fatale : observer les créatures… Leur étrangeté m’avait attirée, irrésistible, dévorante. Cette curiosité insatiable, plus forte que la prudence, m’a perdue.

«C’est la curiosité qui nous conduit vers l’au-delà», disait Korda. Une sage parmi les miens… Je crois qu’elle ne pensait pas si bien dire.

J’entends encore le rugissement, ce tonnerre surnaturel qui m’avait figée d’effroi. Un oiseau gigantesque, tout de métal brillant ! Jamais je n’en avais vu un d’aussi près. Sur ses flancs, un symbole étrange : un cousin des krïjas, dessiné avec précision, entouré de cinq étoiles jaunes. Les mêmes étoiles qui ornent le blason de Valène, mon cher village !

Les souvenirs affluent, doux et cruels à la fois. Mon enfance… si proche, et pourtant si lointaine. Papa, avec ses grognements et ses remontrances résonnant encore dans ma tête : “Petite curieuse”, qu’il répétait sans cesse, exaspéré par mon insatiable besoin de savoir. “Un jour, tu iras trop loin.” Tu avais raison, Papa. J’ai été stupide.

Je n’aurais pas dû interrompre ma course. Mais cet oiseau… il m’avait fascinée. Il était si proche, si imposant, qu’il semblait impossible de détourner les yeux. J’étais restée tapie dans les fourrés, retenant mon souffle. Le monstre de métal avait ralenti, hésité, comme s’il traquait une proie. Puis, dans un mouvement lent et fluide, il s’était éloigné, se dirigeant vers l’océan…

La curiosité, toujours elle, avait eu raison de moi. Je m’étais redressée pour mieux l’observer, ignorant les avertissements gravés en moi. Je l’avais suivi des yeux, émerveillée et terrifiée à la fois. Et soudain, il s’était retourné, brutalement, comme s’il m’avait repérée.

La panique m’avait submergée. Mon instinct avait pris le dessus : je m’étais jetée à terre, espérant me fondre dans les ombres du feuillage. À plat ventre, je n’avais pas quitté l’oiseau du regard. Je l’avais vu se poser, doucement, sur le tertre dégagé tout proche…

Ce que j’avais découvert ensuite avait dépassé mon imagination. Le ventre de l’oiseau s’était ouvert, dans un silence étrange, presque cérémonial. De son flanc béant étaient descendues… six créatures ! Des êtres inconnus, mais si étrangement familiers… Trois mâles et trois femelles. Leurs formes nous ressemblaient, mais ils étaient plus grands, plus robustes, et leur corps portait une fine toison.

À leurs côtés, glissait un monstre de métal, froid et inquiétant, rappelant les robots militaires des Anciens, ceux que mes ancêtres décrivaient dans leurs récits d’effroi. Ces créatures… elles voyageaient comme les Éthaïres, comme nos ancêtres avant l’annihilation. Mais elles étaient différentes. Différentes… et peut-être dangereuses !

Je savais exactement ce que je devais faire : les observer, les évaluer, déterminer si elles représentaient une menace pour les miens. Mon cœur battait à tout rompre, et chaque fibre de mon être criait de déguerpir. Mais j’avais pris ma décision. Je resterais.

Le temps qu’ils atteignent la plage, je m’étais faufilée jusqu’à un poste d’observation plus favorable. Un piton rocheux surplombant leur campement improvisé, près d’un vieil arbre aux racines tourmentées, noué comme un poing crispé. De là, je pouvais voir leurs mouvements et sentir leurs émotions diffuses, comme un écho vibratoire dans l’air.

Ils étaient trois couples. Les femelles portaient la vie en elles, ce qui m’avait frappée immédiatement.

Amoureux, doux, prévenants… mais aussi naïfs, incroyablement inconscients ! À quoi pensaient-ils en agissant ainsi, dans un monde étranger ? Ils me faisaient penser à des enfants, maladroits et imprudents. Et pourtant, ils paraissaient si vieux, si usés, si fragiles sous leur peau grasse et poilue.

Avec une pointe d’étonnement, presque d’admiration, je les avais observés se précipiter vers la mer. Ils riaient, s’éclaboussaient comme des imbelios en folie.

Les imbelios sont de grands mammifères semi-aquatiques, évoquant par leur silhouette massive une version exotique et singulière des hippopotames. Leur peau, d’un rose pâle iridescent, semble presque luminescente lorsqu’elle capte la lumière, donnant à ces créatures une allure à la fois étrange et fascinante.

Dotés de corps trapus et musclés, ils se déplacent avec une étonnante agilité, que ce soit dans l’eau ou sur la terre ferme. Leurs larges narines s’ouvrent et se ferment avec précision pour leur permettre de longues immersions, tandis que leurs petits yeux ronds, souvent mi-clos, trahissent une nature paisible, mais non dénuée de méfiance.

Leur tempérament placide masque une force colossale. Bien qu’ils soient majoritairement herbivores, se nourrissant de plantes aquatiques et de feuillages tendres, les imbelios n’hésitent pas à défendre leur territoire ou leur progéniture avec une détermination redoutable. Leur présence dans les récits locaux est souvent associée à des légendes, où leur éclat rosé est interprété comme une bénédiction ou un signe d’avertissement.

Et ils avaient même osé nager jusqu’à un îlot au large ! Quelle étrange absurdité ! Chez nous, nager est une nécessité, un acte imposé par la survie ! Mais jamais un plaisir ! Mais eux ? Ils le faisaient volontairement, avec joie ! Comme si rien ne comptait d’autre…

De retour sur la plage, ils avaient rassemblé des morceaux de bois échoués en un énorme tas. J’avais cru qu’ils se préparaient à s’installer, qu’ils collectaient des provisions en prévision de leur installation. Mais non. Leur comportement défiait toute logique. Ils avaient mangé, puis s’étaient assis face à la mer, contemplatifs. Et lorsqu’Ir’ Is s’était couché, plongeant l’horizon dans ses teintes mauves et profondes, deux des mâles s’étaient levés…

Avec une étrange solennité, ils avaient allumé des brindilles et, sous mes yeux incrédules, enflammé l’entièreté de leur réserve de bois !

Un gaspillage si insensé m’avait horrifiée. La lumière vive de leur feu avait embrasé la plage, brisant le calme nocturne et projetant des ombres vacillantes jusque sur le tertre où je me tenais. Mon cœur battait la chamade. Instinctivement, j’avais reculé, choquée par ce que je venais de voir. Mais dans ma précipitation, je n’avais pas vu que les racines noueuses derrière moi… masquaient un gouffre !

Mon pied s’y était pris, et avant même de comprendre ce qui m’arrivait, je basculais dans le vide…

Je tentai de me rattraper, mes doigts agrippant désespérément des branchages. Mais ils cédèrent sous mon poids, et je chutai dans une obscurité oppressante. Le choc fut brutal ! Un craquement sinistre déchira le silence, accompagné d’une douleur fulgurante qui irradia tout mon corps… L’os de ma jambe avait cédé ! Je me sentais brisée, incapable de bouger…

Les paupières closes, des éclats de lumière dansaient devant mes yeux, des étoiles irréelles mêlées à l’agonie. Lorsque je parvins enfin à ouvrir les yeux, je discernai, dans la pâle lueur de la pleine lune d’Orshah, que j’avais atterri au fond d’une grotte.

Le spectacle de ma jambe me frappa d’horreur : l’os brisé transperçait la peau, et un filet de sang coulait lentement sur le sol rocailleux. Mon souffle s’accéléra tandis qu’une odeur âcre et musquée envahissait mes narines.

Je me figeai.

Cette odeur, je la connaissais. Une odeur de fauve, puissante et tenace. Et soudain, je compris avec effroi où je me trouvais.

Cette caverne n’était pas une simple grotte…

C’était la tanière… d’un ragg !

Là, au cœur de son domaine sauvage, blessée à mort, je n’étais rien de plus qu’un don du destin, un mets providentiel : son prochain festin.

Le ragg est un prédateur imposant, une espèce d’ours redoutable qui domine les terres sauvages. Ce grand mammifère plantigrade arbore un corps trapu et massif, enveloppé d’un pelage brun hirsute, épais comme une armure naturelle. Ses pattes puissantes se terminent par cinq griffes acérées, non rétractiles, conçues pour terrasser ses proies ou éventrer les troncs les plus robustes.

Son long museau effilé abrite des canines supérieures proéminentes, de véritables dagues osseuses prêtes à percer. Ses oreilles, pointues comme des lances, se parent de bouquets de poils noirs et blancs, qui se dressent tels des étendards menaçants au moindre mouvement. Sa queue courte, presque inutile, contraste avec l’intimidante masse de son corps.

Les raggs incarnent la force brute et la sauvagerie, des monstres ancrés dans les récits terrifiants des Wa’ Dans. Ils règnent sur leur territoire avec une agressivité farouche, chaque rencontre avec eux marquant un tournant entre la vie et la mort.

Absent pour l’instant, il ne tarderait certainement pas à revenir. L’urgence se faisait sentir. Mes doigts tremblants parcoururent ma ceinture jusqu’à s’assurer de la présence du poignard. Je rapprochai mon carquois, ouvris fébrilement la poche supérieure et en retirai l’arc ainsi que deux flèches. Mes gestes étaient maladroits, précipités, à cause de la douleur qui pulsait dans ma jambe et du stress qui me paralysait presque.

Je fouillai encore dans le carquois, en extirpai deux pointes de chasse, puis les vissai rapidement sur les embouts des flèches. Chaque mouvement était un supplice, mais je n’avais pas le luxe de me plaindre. Je tremblais de tout mon être, pas seulement sous l’effet de la souffrance physique, mais aussi de la peur viscérale qui me rongeait.

Le silence oppressant fut bientôt rompu. Je l’entendis. Un craquement sourd dans les branchages à l’entrée de la grotte, puis une respiration rauque et gutturale. Mon cœur battait à tout rompre, chaque battement m’ébranlant un peu plus. Son ombre massive glissa dans l’ouverture, avalant la lumière blafarde des deux lunes, et plongeant la caverne dans une obscurité menaçante…

Je n’avais plus le choix. D’un geste mal assuré, je tendis mon arc et décochai coup sur coup mes deux flèches, visant à l’instinct, guidée par le peu de lumière et par le bruit de sa progression.

Un rugissement infernal déchira l’air, résonnant dans la grotte comme un cri venu des abîmes. Le ragg bondit sur moi, une masse de muscles et de rage ! Ses crocs s’enfoncèrent profondément dans mon épaule, arrachant un cri de douleur que je ne pus contenir. L’impact me projeta violemment contre la paroi rocheuse. Ma tête heurta la pierre avec fracas, et pour un instant, le monde devint flou, irréel…

Mais l’instinct de survie prit le dessus. Plutôt que de céder à la panique, je dégainai mon poignard d’un geste désespéré et le plongeai de toutes mes forces dans la gorge de la bête, jusqu’à la garde. Sa peau épaisse céda sous la lame, et un flot de sang chaud jaillit, éclaboussant mon visage.

Le ragg poussa un dernier râle déchirant, mais pas avant d’enfoncer ses crocs dans ma hanche gauche, une douleur si vive qu’elle me coupa le souffle.

Puis, soudain, tout s’arrêta.

Le poids immense de l’animal s’effondra sur moi, m’écrasant sous sa masse inerte.

Je perdis connaissance…

Lorsque je revins à moi, la nuit était noire, oppressante, et un silence glacial régnait. Chaque respiration était un combat, entravée par le poids de l’énorme ragg mort qui m’écrasait. Mon corps tout entier était un champ de douleur, chaque mouvement une torture insoutenable.

Je compris rapidement l’ampleur de ma situation. J’étais grièvement blessée, coincée sous la carcasse de l’animal, et il m’était impossible de me dégager seule. Je n’avais plus le choix : il fallait que j’appelle à l’aide.

La télépathie. Un don sacré, réservé aux situations les plus extrêmes. Et celle-ci en était une, une question de vie ou de mort. Pourtant, le manque de pratique depuis mon initiation et la douleur intolérable qui me transperçait rendaient la concentration presque impossible.

Je mobilisai ce qu’il me restait d’énergie, tentant d’émettre un appel longue distance… Mais mes forces s’amenuisaient. Chaque tentative échouait, chaque échec renforçait mon désespoir.

Alors que je me débattais contre la panique qui menaçait de m’envahir, une sensation étrange et familière me traversa. Ce n’était pas la présence réconfortante d’un congénère, mais celle, discrète et timide, d’un schüffel. Un jeune, fragile encore, mais attentif, ses sens aux aguets comme s’il percevait le danger.

Le schüffel est un petit mammifère herbivore, évoquant une parenté lointaine avec les lagomorphes. Sa silhouette élancée repose sur de longues pattes postérieures, puissantes et agiles, qui lui confèrent une vitesse remarquable et une aptitude impressionnante pour bondir sur de grandes distances.

Ses longues oreilles, effilées et constamment en alerte, sont couvertes d’une fourrure dense, dont la teinte unique oscille entre le jaune olive et le kaki, offrant un camouflage idéal dans les hautes herbes et les sous-bois. Cette robe au toucher doux et soyeux est si prisée qu’elle alimente certaines légendes sur les peuples qui tissaient des vêtements “invisibles” à partir de leurs poils.

Créature craintive et discrète, le schüffel vit en petits groupes, se nourrissant de jeunes pousses, de feuilles tendres et de graines. Ses grands yeux sombres, toujours en mouvement, semblent capter le moindre changement dans son environnement, témoignage de son instinct de survie affûté.

Symbole de vivacité et de prudence dans certaines traditions, le schüffel incarne parfaitement l’équilibre entre fragilité et adaptabilité au sein des écosystèmes qu’il habite.

Je sentis son esprit effleurer le mien, une vibration ténue, mais pleine de potentiel. M’accrochant à cet espoir infime, je rassemblai ce qu’il me restait de force, me concentrant de tout mon être sur lui. Chaque pensée, chaque fragment de volonté, je les dirigeai vers le schüffel, une prière muette au cœur de ma détresse.

S’il pouvait m’entendre, s’il pouvait amplifier l’onde télépathique qui s’épuisait en moi, alors peut-être… Peut-être y avait-il une chance.

L’énergie monta lentement, douloureusement, comme un feu vacillant sous la tempête. Chaque seconde me semblait une éternité. Mais à force de volonté, je parvins à capter l’essence de la créature et à l’entraîner dans une spirale ascendante, une boucle qui amplifiait sa puissance.

Je retins cette énergie aussi longtemps que mon esprit meurtri le permettait, puis, d’un souffle, je lâchai prise. Les paupières closes, je projetai l’onde télépathique avec l’espoir ténu qu’elle atteigne une conscience réceptive.

La vibration me guida, fragile, mais persistante, jusqu’à la fréquence mentale de l’une des femelles étrangères. Sa présence était floue, engourdie, comme embourbée dans un demi-sommeil. Malgré la douleur qui brouillait mes pensées, je fis passer un appel clair, un cri muet : “Aidez-moi!”

Un silence effrayant suivit. Le lien s’étirait sans réponse, et l’attente devint insupportable. Ces créatures… que faisaient-elles ? Pourquoi ne réagissaient-elles pas immédiatement ? Dans mon esprit désespéré, elles me semblaient incroyablement lentes, stupides, presque primitives.

Le temps s’écoulait comme du sable entre mes doigts, et mon espoir s’éteignait peu à peu. Ma vision s’obscurcissait, mes forces déclinaient.

Puis, soudain, je perçus un changement. Une agitation, un éveil. Le lien se raffermit. Enfin, elles réagissaient !

L’attente, pourtant, continua de me torturer. Chaque seconde devenait un supplice, chaque battement de cœur, un pas de plus vers l’abîme. Mes pensées s’éparpillaient, ma conscience vacillait.

Et juste au moment où je pensais que tout était perdu, je les entendis.

Ils arrivaient…

Un souffle tremblant franchit mes lèvres. Dans un dernier effort, je parviens à entrouvrir les paupières, mais tout est trouble, indistinct. Les ombres se mêlent à la lumière d’Ir’ Is, et le monde entier tangue comme si j’avais abusé d’olm.

L’olm est un vin de liqueur raffiné, dont la teinte ambrée évoque les lueurs dorées d’un soleil couchant. Élaboré à partir d’un subtil mélange de moût de fruits mûrs et d’alcool purifié, il se distingue par son goût riche et complexe, mariant les arômes profonds de fruits secs à la douceur envoûtante du muscat.

Sa texture veloutée caresse le palais, libérant des notes chaleureuses de figue, de pruneau et de miel, avant de s’achever sur une pointe florale légèrement épicée. Traditionnellement servi lors des grandes occasions ou pour accompagner les fins de repas, l’olm est considéré comme un nectar d’exception, souvent lié à des moments de partage et de célébration.

Le ciel est d’une blancheur éclatante, immaculée, comme un rêve suspendu entre deux mondes. Mon esprit vacille. Suis-je arrivée dans l’au-delà ?

Je tourne lentement la tête, chaque mouvement m’arrachant un sursaut de douleur. Une lumière artificielle baigne un amas hétéroclite d’appareils inconnus, vibrant d’une énergie énigmatique. Mon souffle se fige lorsque je remarque les fils et tuyaux reliés à mon corps, comme des racines métalliques aspirant ma force vitale !

La panique m’envahit ! Je tente de bouger, de m’arracher à cette emprise étrangère, mais mes membres restent cloués par une étrange torpeur. Je comprends alors : je suis attachée !

Un frisson glacé parcourt mon échine. Je baisse instinctivement les yeux et, d’un effort désespéré, je parviens à souffler sur le drap qui recouvre mon corps. Lentement, il glisse, dévoilant un large bandage à mon épaule gauche.

L’effroi cède la place à une réalisation brutale : je suis en vie !

Mes pensées s’entrechoquent. J’ai été soignée. Mais par qui ? L’évidence me frappe, aussi froide qu’une lame : les étrangers !

Tchéa!… Tchéa!… Tchéa!

Le timbre caverneux de Grand-père Vodan. Son appel résonne, comme un écho lointain, dans un recoin brumeux de mon esprit. Une exhortation engourdie, paresseuse, semblable à une vague mourant sur une grève invisible.

Je ne l’ai jamais vu. Pourtant, il me contacte depuis mon troisième anniversaire, deux ou trois fois l’an. Et cette fois, je venais à lui. S’il m’appelle, c’est qu’il a perçu mon message. Ils sont à ma recherche ! Une bouffée d’espoir me saisit. Je dois le rassurer.

Je referme les paupières, cherchant à rassembler mes forces pour répondre…

Mais je n’y parviens pas. Mon esprit est trop embrouillé, mon corps trop faible. Je devrai attendre. Ils patienteront quelques heures.

Rassemblant le peu de courage qui me reste, je relève doucement la tête. Mes yeux tombent sur une forme sous les draps : ma jambe. Elle semble avoir été remise en place. Mais je ne la sens toujours pas, ce qui décuple ma crainte. La possibilité d’une mutilation définitive plane, sinistre…

Puis, mon regard se pose sur une scène qui glace mon souffle : deux créatures inconnues sont profondément endormies, dans un lit face à moi !

Un frisson me parcourt. Je scrute leurs silhouettes, si étranges et pourtant si paisibles. Sont-elles réellement mes sauveurs ou un danger latent ? L’idée me hante.

Pourtant, une pensée inattendue surgit. Ces êtres, bien que déconcertants, m’ont peut-être épargnée d’un sort bien pire. Leur médecine semble étonnante. Et ce lit… même s’il n’égale pas le confort de l’oatui ancestral, il est d’un moelleux surprenant.

L’oatui est un matériau viscoélastique d’une grande polyvalence, obtenu à partir du traitement méticuleux du latex extrait de l’oatu, un arbre majestueux aux larges feuilles pennées. Cet arbre remarquable est cauliflore, produisant directement sur son tronc de gros fruits à l’écorce épaisse et au parfum caractéristique.

L’oatu est également prisé pour son bois aux veines élégantes, d’une densité idéale pour des usages nobles, tels que l’ébénisterie, la marqueterie et l’art de la lutherie. Le bois de l’oatu est connu pour sa robustesse, sa capacité à être travaillé avec finesse et ses propriétés acoustiques exceptionnelles.

Quant à l’oatui, sa texture souple et malléable, combinée à son élasticité naturelle, en fait un matériau précieux pour de multiples applications, que ce soit dans le mobilier ergonomique ou les systèmes d’amortissement avancés. Sa réputation repose également sur sa durabilité et sa capacité à conserver ses propriétés uniques sur le long terme, le rendant indispensable dans de nombreux domaines.

Cela doit faire… quelque 254 jours maintenant, que je n’ai pas savouré le confort d’un vrai lit. Mon corps fatigué s’en souvient douloureusement. Chaque fibre, chaque muscle endolori semble se détendre malgré moi, cédant à la douceur trompeuse de ce couchage inhabituel.

Mais je ne suis pas seule…

Mon regard se pose à nouveau sur la silhouette du mâle endormi. Ses traits sont plus marqués que ceux des miens. C’est une étrangeté fascinante qui se dégage de lui, un mélange de rudesse et de fragilité.

Puis, il bouge !

Un mouvement infime, d’abord. Sa main remue légèrement, ses paupières tressaillent. Je retiens mon souffle…

Il se réveille !

Mon cœur s’emballe, frappant contre ma poitrine meurtrie. Dois-je feindre l’inconscience ? Fuir, malgré mes blessures ? Non, c’est impossible. Je suis attachée et bien trop faible. Je dois observer, comprendre.

Dans l’ombre vacillante des appareils, sa respiration s’approfondit. Ses paupières s’entrouvrent. L’instant suspendu, je croise son regard.

Un frisson me traverse, tandis qu’un échange silencieux s’amorce entre nous. Sait-il ce que je suis ? Me considère-t-il comme une alliée… ou une menace ?