Tchéa n’a présenté aucune complication. Toujours plâtrée, elle a néanmoins quitté le laboratoire médical et circule désormais librement en fauteuil roulant, suivant ses envies. Chacun de nous veille sur elle avec une attention toute particulière, comme si, au fil des jours, elle était devenue, d’une certaine manière, notre fille à tous. Et plus encore, il est évident que notre équipe compte désormais un nouveau membre à part entière.
Grâce à sa coopération active, j’ai rapidement percé l’énigme des symboles qui nous intriguaient tant : un alphabet complexe de 37 lettres. Les sept symboles distinctifs marqués sur son équipement se sont révélés être… de simples chiffres. Mais cela n’a pas rendu la tâche facile pour autant. Il nous a fallu plusieurs jours pour ajuster et perfectionner l’interface linguistique, une période ponctuée de malentendus qui oscillaient entre moments de frustration et éclats de rire inattendus.
J’ai installé un traducteur automatique directement sur son fauteuil. Une voix synthétique retranscrit nos propos et traduit ses paroles dans un dialogue encore un peu hésitant, mais de plus en plus fluide. Parmi les premiers mots de son langage que nous avons appris : “Em’ Tah”, qui signifie “Bonjour”, “Ta’ Ath”, pour “Merci”, “Ep’”, pour “Oui”, et “En’”, pour “Non”. Ces sonorités, à la fois mélodieuses et abruptes, donnent à sa langue un caractère unique et fascinant.
Tchéa appartient à l’espèce dominante d’Ir’ Dan, les Wa’ Dans. Leur civilisation repose sur un calendrier calqué, comme le nôtre, sur le cycle stellaire. Leur étoile, que nous avions baptisée Alpha 3, porte en réalité le nom d’Ir’ Is. Selon leur chronologie, ils sont en l’an 1094, une ère qui a débuté après un cataclysme colossal ayant détruit la civilisation des Anciens.
Ce détail concorde avec les datations fournies par Sarah.
Nous travaillons à la traduction des inscriptions gravées sur les coupoles des thermes. Selon Tchéa, elles sont rédigées dans la langue des Anciens, une langue morte qui a pourtant donné naissance à son propre langage.
Sur le pourtour de la coupole d’entrée, se déroulent des inscriptions étonnamment détaillées, vantant les bienfaits du thermalisme et exposant quelques préceptes élémentaires d’hygiène. Un discours presque pragmatique, en contraste avec les textes des six autres coupoles, dont les couplets s’avèrent bien plus énigmatiques. Ils semblent aborder des préceptes philosophiques singuliers, peut-être des lois, des règles ou encore des conseils pour mener une existence en harmonie avec la nature… Mais leur sens reste confus, et même Tchéa peine à les interpréter pleinement.
Nous avons, bien sûr, partagé avec elle notre mésaventure troublante dans les thermes. Son verdict ne s’est pas fait attendre : selon elle, nous avons croisé la route des Znäk’ez. Des créatures nocturnes, à mi-chemin entre mythe et réalité, qui hanteraient les anciens édifices souterrains. Elles seraient réputées pour leur pouvoir d’hypnotiser et de séduire leurs proies, dans un but sinistre : les féconder. Leur ambition serait de donner naissance à des mutants capables de supporter la lumière du jour, ouvrant ainsi la voie à une invasion totale de la planète…
Une histoire effrayante, empreinte de mystère, mais qui, selon Tchéa, provient des légendes de son peuple. « À prendre avec des pincettes », précise-t-elle, mi-sérieuse, mi-amusée. Pourtant, le souvenir de notre expérience nous pousse à envisager l’éventualité que ces récits soient davantage que de simples fables.
Leur système de numérotation présente une similitude frappante avec le nôtre : un système décimal basé sur le décompte intuitif des dix doigts. Leur calendrier, en revanche, se distingue nettement. L’année est divisée en 32 semaines de dix jours, auxquelles s’ajoute une semaine particulière de huit jours. Afin de compenser le décalage avec le cycle stellaire, un neuvième jour est ajouté à cette dernière semaine tous les cinq ans.
Leur division du temps est tout aussi originale : une journée est scindée en dix heures, chacune composée de cent minutes. Chaque minute équivaut à un peu plus de 106 de nos secondes, donnant à leur chronométrie une cadence légèrement différente de la nôtre.
Leur système de mesure repose sur le “pas”, une unité de longueur avoisinant les 60 centimètres. Ce qui nous impressionne, c’est le fait que leur journée de marche standard équivaut à 100 000 pas, soit environ 60 kilomètres ! Quant à la plaque d’iridium cousue sous sa veste, elle sert de moyen d’identification. Elle permet de vérifier son identité à son arrivée dans les différents villages qu’elle traverse. Cela implique que les Wa’ Dans disposent d’un fichier centralisé pour le suivi des individus, ainsi que d’un réseau de communication sophistiqué pour l’échange d’informations…
Tchéa nous a révélé les raisons de sa présence à l’endroit où nous l’avons trouvée, levant enfin le voile sur les circonstances de son accident. Avec une précision surprenante pour son jeune âge, elle nous a relaté sa journée tumultueuse, nous laissant comprendre la part non négligeable que nous avons eue dans son malheur.
Elle avait choisi de suivre une tradition ancestrale : entreprendre un parcours initiatique le jour de ses treize ans. Une épreuve à la fois redoutable et exaltante, qui semble taillée sur mesure pour apaiser les ardeurs de l’adolescence et nourrir l’inextinguible soif de découverte propre à cet âge. Ce pèlerinage, jamais imposé, repose entièrement sur la volonté individuelle.
Le voyage, souvent long de plusieurs mois, voire d’une année entière, consiste à rejoindre le village natal d’un parent. Une tradition circulaire : ce parent, à son tour, avait dû, dans sa jeunesse, parcourir le chemin inverse. Dans le cas de Tchéa, elle se rendait à Zilin, le village de sa mère, Désa, pour renouer avec ses racines maternelles et honorer ce rituel qui lie les générations.
Transposé à notre calendrier, l’anniversaire de Tchéa correspond au 22 janvier. Lorsqu’elle a quitté Valène, elle avait quatorze ans et quatre mois, si l’on traduit son âge dans notre référentiel terrestre. Elle s’est imposé un rythme effréné : environ soixante kilomètres par jour. Elle a ainsi parcouru plus de 15 100 kilomètres en moins d’un an !
Ce chiffre, à la fois impressionnant et déconcertant, nous pousse à réfléchir sur nos propres modes de vie. Il contraste violemment avec la sédentarité souvent observée chez les jeunes générations terriennes ou martiennes.
Son régime alimentaire présente de nombreuses similitudes avec le nôtre. Elle semble particulièrement apprécier la simplicité et l’efficacité de notre système de préparation des repas, vantant ses aspects pratiques. Les créations de “Grand Chef” la comblent pleinement, et elle n’a pas tardé à s’adapter à ses propositions variées, allant même jusqu’à exprimer une curiosité gourmande pour nos spécialités culinaires.
Tchéa souhaite prolonger son séjour parmi nous durant sa convalescence, allant même jusqu’à proposer que nous l’accompagnions à Zilin. Elle rêve de nous présenter à son peuple et semble sincèrement enthousiaste à l’idée de partager avec nous son univers.
Leur culture repose sur des valeurs d’entraide, de partage des connaissances et d’échange de biens et de services, une société où la notion d’argent est inexistante. Ils vivent en harmonie, dans une paix admirable qui n’a pas toujours été le reflet de leur histoire. Chaque cité s’est spécialisée selon les ressources de son environnement et les savoir-faire développés sur place.
Son village natal, Valène, excelle dans le tannage des peaux et le travail du cuir, tandis que les équipements sophistiqués, comme ceux qu’elle porte, proviennent des reliques de leur “Antiquité” ou de villages experts dans le travail des métaux. Ces échanges entre cités semblent former un réseau fonctionnel et équilibré, témoignant de l’ingéniosité et de la résilience de leur société.
Nombreuses sont nos interrogations qui demeurent sans réponse. Comment expliquer la haute technicité de certains de leurs équipements ? Quelle est la véritable nature des mystérieuses traces noires que nous avons repérées ? Et surtout, quelle est l’histoire complète de son peuple ? Sur ce dernier point, Tchéa reste énigmatique, voire prudente, esquivant parfois nos questions avec une habileté désarmante. Elle semble convaincue que son grand-père, Vodan, détient les clés de ces mystères et elle nous encourage à attendre ses éclaircissements.
En revanche, elle se montre bien plus prolixe lorsqu’il s’agit de contes, de mythes et de légendes, une richesse culturelle dont les Wa’ Dans sont visiblement friands. Chaque récit qu’elle partage est empreint de poésie, de mystère, et reflète la profondeur de leur imaginaire collectif.
Tchéa, curieuse et ouverte, s’est rapidement passionnée pour nos documentaires sur la Terre, mais aussi pour notre musique. Véritable mélomane, elle explore avec plaisir une diversité de genres, passant du classique au contemporain, sans jamais se lasser. Son enthousiasme pour la musique s’explique en partie par une découverte fascinante : les Wa’ Dans connaissent eux aussi la musique électronique, ce qui éclaire sous un nouveau jour les extraits de musique électroacoustique que nous avions perçus depuis l’espace.
À ma demande, Sarah capte désormais d’autres émissions musicales locales, nous offrant l’étonnante opportunité de suivre à distance quelques concerts Wa’ Dans. Ces instants, suspendus entre deux mondes, nous rappellent que, malgré la distance et les différences, la musique transcende les frontières. Elle est, sans l’ombre d’un doute, un langage universel.
Elle a partagé avec Perthie une partie de ses connaissances sur les vertus médicinales des plantes, dévoilant une pharmacopée étonnamment riche et précise. Cependant, lorsqu’il s’agit de l’épisode télépathique survenu avec Anna, Tchéa se montre nettement plus réservée, presque embarrassée. Selon elle, toutes les espèces animales d’Ir’ Dan posséderaient des aptitudes télépathiques innées. Ce don, aussi fascinant que déroutant, est strictement réglementé par les lois de son peuple. La télépathie n’est pas seulement sous-exploitée, elle est volontairement réfrénée, son usage limité à des situations jugées réellement exceptionnelles.
Un tel sujet, tabou parmi les Wa’ Dans, n’en demeure pas moins intrigant. Yves m’a pris de vitesse en résumant le sujet d’un ton lapidaire : « La télépathie ? Juste une version ir’ danienne du téléphone sans fil. »
Et, pour une fois, je ne peux qu’abonder dans son sens. Don télépathique… désactivé. Quelle aberration, quelle perte ! L’ironie n’échappe à personne : Fanilo, mon frère aîné, travaillait justement sur les ondes cérébrales avant notre départ, cherchant à déverrouiller de tels potentiels dans notre espèce.
Et dire que, sur Terre comme sur Mars, des générations entières auraient rêvé d’un tel pouvoir. Mais ce don, aussi séduisant soit-il, ouvre une boîte de Pandore qui dépasse l’entendement. Une simple capacité peut bouleverser les équilibres les plus profonds : individuels, sociaux, même civilisationnels.
Cette considération nous amène à poser une question troublante, à laquelle personne n’a encore osé répondre à haute voix : que deviendront nos enfants si ces interactions télépathiques venaient à se développer ? Une union des esprits… ou un chaos des âmes ?
