Éria
Nous sommes le mercredi 3 décembre, une date qui symbolise les 35 ans de Perthie. Elle a souhaité marquer l’occasion en célébrant un double évènement : son anniversaire et le retrait du plâtre de Tchéa. Ce moment, à la fois symbolique et émouvant, a mis tout le monde de bonne humeur.
De mon côté, je sens les changements s’opérer dans mon corps. Mes seins commencent à s’épanouir, mes jambes sont lourdes, et la fatigue m’envahit à la moindre activité. Mais je ne suis pas la seule à ressentir ces bouleversements. Anna, elle, endure encore de violentes nausées, tandis que moi, j’ai la chance de pouvoir grignoter toute la journée sans cet inconfort. Ces transformations, aussi éprouvantes soient-elles, nous rappellent qu’un autre chapitre se prépare, un chapitre où rien ne sera plus jamais comme avant.
*
Lewis s’est spontanément proposé pour accompagner Tchéa dans sa rééducation. Il faut dire que leurs caractères se rejoignent : tous deux sont vifs, curieux, et constamment en quête de nouvelles expériences. Leur énergie débordante, presque contagieuse, me donne parfois le vertige. Mais c’est sans doute ce qui a forgé leur complicité si rapidement.
Les progrès de Tchéa sont tout simplement impressionnants. Chaque jour, sa démarche chaloupée gagne en fluidité et en confiance. Lorsqu’elle se déplace, c’est sans bruit, le buste légèrement penché en avant, le dos cambré, ses mouvements ondulant avec une grâce naturelle qui rappelle celle d’un félin. Bien que son peuple soit majoritairement bipède, ils utilisent leurs membres antérieurs pour des courses rapides et des déplacements arboricoles, une capacité qui trahit leur agilité innée.
Une fois son épaule totalement rééduquée, Lewis a lancé un défi : des concours de tir à l’arc. Mais Tchéa, à la grande surprise et frustration de Lewis, est tout simplement imbattable. Chaque flèche qu’elle décoche atteint sa cible avec une précision redoutable, comme si cet art était inscrit dans ses gènes.
Anna, de son côté, a voulu lui faire découvrir le speedglide, et l’effet a été immédiat. La sensation de vitesse, couplée à la puissance de l’engin, a enchanté Tchéa. Depuis, elle ne manque aucune occasion de participer à nos sorties, se portant toujours volontaire pour une balade à l’arrière de l’une de nos machines. Sa joie communicative donne à ces moments une saveur particulière, un lien unique qui se tisse peu à peu entre elle et nous.
*
Sarah poursuit méthodiquement la reconnaissance d’Ir’ Dan, avec les commentaires avisés de Tchéa qui enrichissent chaque découverte. À plus de 7 000 km, onze colonies Wa’ Dans ont été recensées : six au sud extrême de Taranis, parmi lesquelles Zilin, la destination de Tchéa, et cinq autres sur le continent d’Asadal.
Les noms que nous avons attribués aux continents et aux océans l’ont fait sourire. Pour son peuple, Taranis et Asadal ne sont qu’une seule et même terre, Nourhad. Gandharva et Baïamé sont regroupés sous l’appellation de Galaden, tandis que Pangou porte le nom de Libarad. Malgré tout, dans un souci de simplicité, Tchéa a rapidement adopté nos dénominations, facilitant nos échanges.
Sarah a également détecté des regroupements d’”oiseaux” géants à plus de 5 700 km au nord-est, nichés au cœur de la chaîne montagneuse qui sépare Taranis de Nilfheim. Selon Tchéa, ces montagnes sont appelées les monts Orhgüll, et les “oiseaux” que nous avons observés sont en réalité des krïjas, des mammifères ailés. Leur présence prend tout son sens : notre base se situe entre leurs deux zones d’habitat, expliquant probablement leur survol du plateau lors de notre arrivée.
Ces découvertes, mêlant science et savoir local, tissent une cartographie de plus en plus riche d’Ir’ Dan, un monde où chaque détail semble dévoiler une énigme ou une promesse…
*
Ma fatigue s’est dissipée, remplacée par des tiraillements diffus dans l’abdomen, signes d’un corps en pleine transformation. Ma taille s’estompe peu à peu, laissant place à des rondeurs douces qui trahissent l’éveil de cette nouvelle vie.
Nos rendez-vous au laboratoire sont devenus des moments attendus, presque solennels, où nous scrutons ensemble l’évolution des fœtus. La technologie nous offre un aperçu fascinant, presque intime, de ce qui se trame dans nos entrailles. J’attends un garçon, tout comme Anna, tandis que Perthie porte une fille.
Ces instants partagés, à la fois scientifiques et profondément humains, nous rapprochent, tissant un lien unique entre nous, comme si ces vies à venir, encore fragiles et mystérieuses, forgeaient déjà leur place au sein de notre équipe.
*
Nous avons pris le temps d’expliquer à Tchéa ce que Noël représente sur Terre, partageant avec elle les traditions et les célébrations des différents peuples. L’idée de marquer un tel évènement semblait l’amuser autant que l’intriguer. Avec enthousiasme, nous avons décoré la base, un mélange éclectique d’ornements improvisés et de créativité, pour recréer l’esprit de cette fête. Le jour venu, nous avons échangé de modestes présents, des broutilles certes, mais chargées d’intention, comme un clin d’œil chaleureux à nos racines lointaines.
Pour rendre cette période mémorable, nous avons décidé d’offrir à Tchéa une expérience unique : le spectacle du soleil de minuit au pôle Nord, un phénomène inconnu pour elle. L’expédition est prévue ce dimanche 28 décembre, une date soigneusement choisie alors que nous approchons du solstice.
Un baptême de l’air pour Tchéa… si ses paroles sont sincères, ce dont, à titre personnel, je ne doute pas.
Nous projetons d’atterrir sur la banquise, à plus de 7 000 km au nord. Le contraste sera saisissant : ce monde glacial, d’un blanc immaculé et silencieux, sera à mille lieues de la végétation luxuriante et de la chaleur de son habitat naturel. L’idée de lui faire découvrir ces terres extrêmes nous enthousiasme autant que la promesse de contempler, nous aussi, ce spectacle rare sous un nouveau ciel.
*
Équipés pour affronter le grand froid, nous avons quitté la base en début d’après-midi, l’esprit curieux et exalté. Le paysage, d’abord familier, s’est rapidement métamorphosé au fil de notre trajectoire. Les vastes plateaux pavés de rochers arrondis, polis par le temps, ont laissé place à des dunes monumentales, aux crêtes sinueuses et imprévisibles, comme façonnées par des vents capricieux. Ces dernières, majestueuses et imposantes, ont finalement cédé à un panorama de rocailles âpres et stériles.
La transition fut saisissante lorsque nous avons survolé une forêt sèche, sombre et tortueuse, qui s’épaississait en un réseau dense et mystérieux, puis s’éclaircissait doucement, ne laissant derrière elle qu’une poignée d’arbustes solitaires. Ces silhouettes éparses se détachaient sur un tapis de prairies rases, ponctuées de mousses délicates et de lichens argentés, comme un prélude aux terres plus austères.
Puis, tout bascula. La végétation disparut, et un désert minéral fit son apparition, parsemé de pierres étincelantes, hostiles, leurs arêtes acérées capturant la lumière d’une manière étrange, presque irréelle. L’impression d’un monde figé, hors du temps.
Enfin, l’univers polaire se déploya dans toute sa majesté. À perte de vue, la glace régnait en souveraine, étendue infinie aux reflets changeants, seulement troublée par une mer d’acier, où dérivaient des icebergs colossaux. Silencieux et imposants, ils semblaient figés dans une éternité glacée, révélant des nuances hypnotiques : l’éclat pur du blanc, la douceur spectrale du gris, la profondeur abyssale du turquoise. L’air vibrait d’une froideur absolue, un silence si dense qu’il en devenait presque une mélodie. Tchéa, captivée, restait immobile, subjuguée par l’immensité du spectacle.
Lewis posa habilement la navette sur un iceberg massif et stable, à proximité de l’inlandsis, puis nous nous équipâmes soigneusement pour braver le froid polaire. Tchéa, cependant, semblait peu encline à ajuster correctement sa combinaison, une moue obstinée sur le visage, jusqu’à ce qu’Anna, d’un geste résolu, actionne l’ouverture du hayon.
« Mais c’est froid ! » s’écria Tchéa, sidérée, ses yeux s’écarquillant sous le choc de l’air glacial. Elle referma vivement la bouche avant de porter sa main droite à son visage pour pincer son nez, dans un réflexe de protection. Cette exclamation, si spontanée et sincère, déclencha un éclat de rire général.
Nous sortîmes pour une courte promenade sur la glace, découvrant un univers d’un blanc immaculé, d’un silence presque sacré, où le craquement occasionnel de l’iceberg semblait amplifié dans l’immensité environnante. La majesté des lieux, l’infini de l’océan glacé et le mystère des ombres mouvantes des icebergs laissèrent même Tchéa muette, elle d’ordinaire si loquace.
De retour dans la navette, nous attendîmes avec impatience l’interlude magique entre le coucher et le lever d’Ir’ Is. Le spectacle débuta lorsque le bleu du ciel commença à se nuancer de jaune pâle, évoluant vers des tons plus profonds à mesure que l’astre déclinait. Après une lente descente hypnotique, Ir’ Is se stabilisa dans une mer de nuances orangées, avant d’entamer une ascension lente et majestueuse. C’était un spectacle qui semblait suspendre le temps, une symphonie de lumière et de couleur à laquelle aucun de nous ne put rester indifférent.
Passé une heure du matin, Anna programma le retour en vol rapide. Avec douceur et précision, Héliantis quitta la banquise, s’élevant progressivement pour rejoindre l’espace.
« Tchéa, t’as eu ton baptême de l’air… maintenant, voilà ton baptême de l’espace ! » annonça Lewis, levant le pouce dans un geste complice.
Tchéa, rayonnante, l’imita avec un large sourire. « Merci ! » dit-elle avec enthousiasme, avant d’ajouter malicieusement : « J’ai eu aussi mon baptême du froid ! »
Le voyage retour fut bref, moins d’une heure, mais suffisant pour laisser chacun méditer sur l’expérience unique que nous venions de vivre. Tchéa, désormais membre à part entière de notre équipage, avait découvert une nouvelle facette de l’univers, et nous, une nouvelle complicité avec elle.
