Chapitre 45

Perthie

Lundi 20 janvier 2389

Nous sommes entrés dans l’été boréal, et le moral est au beau fixe. Les nausées qui tourmentaient Anna ont disparu, et Éria et moi rayonnons d’une énergie retrouvée. J’admire sereinement mes nouvelles courbes, une transformation qui me donne une confiance nouvelle. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens pleinement belle, épanouie, comme si mon corps tout entier célébrait cette vie qui grandit en moi. Mon appétit sexuel s’est lui aussi éveillé, et je ne manque pas une occasion de le prouver à mon cher et tendre… Ces moments partagés avec lui sont devenus de véritables bulles de bonheur dans notre quotidien.

Nos grossesses se déroulent parfaitement, sans la moindre complication, et j’ai accueilli sans surprise la nouvelle : j’attends une fille. Notre future Ève…

L’idée de porter cette nouvelle vie, cette première enfant de notre équipée humaine sur Ir’ Dan, me remplit d’une joie profonde mêlée à une étrange gravité. Je me surprends souvent à imaginer son visage, ses traits, son regard…

Tchéa, quant à elle, a rompu cet équilibre léger en nous confiant une triste nouvelle. Les krïjas des monts Orhgüll, ces mammifères ailés majestueux, seraient frappés par une mystérieuse épidémie. Elle m’a regardée droit dans les yeux, presque suppliante, en affirmant que je pourrais peut-être les aider. Son insistance m’a touchée, mais je dois l’admettre : ces créatures me terrifient. Leur envergure immense, leur grâce sauvage… Elles m’intimident autant qu’elles me fascinent. Pourtant, au-delà de mes craintes, je sais que c’est mon devoir d’agir. Si je peux faire quelque chose, je dois essayer.

Grâce à Sarah, nous avons localisé leur regroupement : une étroite vallée perdue au cœur de rocs escarpés, cernée par des crêtes dentelées et des pics imposants, dont certains dépassent les 7 000 mètres. C’est un paysage à couper le souffle. Trois petits lacs s’égrènent au fond de cette vallée encaissée, nichée à 3 800 mètres d’altitude. En cette saison, la limite neigeuse se situe juste au-dessus, aux alentours des 4 000 mètres. Cet éden de verdure, isolé et protégé, se trouve à une trentaine de kilomètres des sommets les plus élevés de la chaîne.

Nous avons décidé de programmer une expédition pour mercredi, jour anniversaire de Tchéa. Ce sera notre cadeau pour elle : une opportunité unique de s’approcher des mythes et légendes de son peuple. Ces monts Orhgüll, qui l’ont tant fait rêver enfant, vont enfin s’offrir à elle. Je ne sais pas encore si je serai à la hauteur pour sauver les krïjas, mais je suis prête à essayer. Et voir le visage de Tchéa s’illuminer d’un tel émerveillement me rappelle pourquoi nous sommes ici : pour bâtir des ponts entre nos mondes, et ne jamais cesser d’espérer.

*

Mercredi 22 janvier 2389

Hier, nous avons redonné vie aux festivités en ressortant les décorations de Noël, mais avec, cette fois-ci, une touche toute particulière. Une banderole a été ajoutée, où s’inscrivent, en deux alphabets, le prénom de Tchéa et son âge : tHya et 14. Ses quatorze années d’Ir’ Dan correspondent, presque jour pour jour, à quinze années et demie terrestres. Une petite subtilité qui ne manque jamais de m’étonner, cette étrange danse entre les chronologies des mondes.

Tout en finalisant les préparatifs de l’expédition, je vérifie une dernière fois ma mallette de diagnostic. Si je peux soigner les krïjas, il faudra probablement retourner à la base pour récupérer le matériel nécessaire, mais je préfère être parée à toute éventualité. Les équipements d’escalade et les combinaisons d’altitude sont soigneusement arrimés à bord de la navette, tandis que Sarah a déjà calculé les coordonnées précises pour le vol. La distance, 5 640 kilomètres, semble presque dérisoire à l’échelle d’Ir’ Dan, mais le frisson de l’aventure la rend bien plus significative.

Au petit matin, après un petit déjeuner partagé dans une ambiance fébrile, nous montons dans la navette, accompagnés de Sphinx, notre fidèle compagnon à quatre pattes. Alors que je m’installe à ma place, je ne peux m’empêcher de remarquer combien celle-ci semble s’être réduite. Mais en vérité, c’est plutôt mon ventre qui a pris ses aises, un rappel bien tangible de la nouvelle vie qui grandit en moi.

Lewis, fidèle à lui-même, lance les prévisions météorologiques dans un ton léger, presque désinvolte.

« Belle journée en perspective ! Six degrés cinq à notre destination, avec des vents d’environ 80 kilomètres-heure. »

Relativité du temps et de l’espace, certes. Mais cette aventure semble déjà empreinte d’une gravité nouvelle. Ce voyage n’est pas seulement une mission scientifique : c’est un acte d’espoir, une tentative de réconciliation avec un monde qui, parfois, se révèle aussi impitoyable que magnifique.

Héliantis s’ébranle à 8 h 55, quittant la base avec une précision mécanique et un silence relatif presque solennel. Anna ajuste les commandes, prenant une direction nord-est, et réduit la vitesse pour permettre un survol tranquille de la forêt de pierre et des lacs salés. Chaque détail de ces formations naturelles semble raconter une histoire millénaire. La navette franchit une crête imposante et, au-delà, s’étend une mer pétrifiée de dunes pyramidales. À peine ai-je le temps d’admirer leurs lignes qu’Anna pousse les réacteurs. Le choc de l’accélération, même compensé par les systèmes automatiques, me plaque fermement contre le dossier.

Les dunes disparaissent, cédant la place à des steppes infinies, arides d’abord, puis couvertes d’herbes grises ondulant sous un vent constant. Peu à peu, le paysage change. Le relief se complexifie, s’élève. Des collines bordées de bosquets, des bois clairsemés, puis des forêts denses et obscures viennent se mêler à ce tableau en perpétuelle métamorphose. Au-dessus, le bleu azur du ciel vire à un bleu opalescent, presque spectral.

À 10 h 5, les monts Orhgüll apparaissent enfin. Leurs cimes déchirent la brume grise comme des lames d’obsidienne. La majesté de ces montagnes semble presque irréelle, un mythe matérialisé. Anna réduit brusquement la vitesse, et Héliantis glisse au-dessus de marécages argentés, où l’eau scintille comme du mercure sous un soleil blafard. La forêt ténébreuse qui ceinture les premiers contreforts se dresse tel un rempart vivant, un sombre avant-poste de cette barrière naturelle qui paraît infranchissable.

Anna positionne la navette en stationnaire devant cette falaise imposante… Son austérité hypnotise. Abrupte, effroyablement verticale, elle semble taillée à vif, son sommet noyé dans un brouillard épais. Alors que nous perdons de vue la paroi, Lewis affiche les échos radar. Une animation tridimensionnelle s’anime devant le cockpit, projetant une image limpide de ce qui nous attend au-delà du voile. Puis, soudain, le brouillard se déchire. Une lumière brutale, presque aveuglante, inonde l’habitacle, comme si nous étions happés par un autre monde.

Héliantis continue son ascension, atteignant 6 210 mètres. Autour de nous, les crêtes de granit déchiquetées s’étendent comme les arêtes dorsales d’une bête gigantesque. Les sommets se succèdent, chacun plus imposant que le précédent. Nous approchons du point culminant de notre trajet, 7 080 mètres, lorsque Lewis interrompt le silence avec une annonce qui accroche immédiatement notre attention : « Deux échos radar en approche, rapides et précis. »

Puis, surgissant de nulle part, deux silhouettes sombres émergent des flancs du piton le plus élevé. Le battement de leurs ailes fend l’air avec une grâce mêlée de puissance. Elles se dirigent droit sur nous, imprégnées de cette majesté propre aux créatures mythiques.

«Les krïjas!» s’exclame Tchéa, ébahie, sa voix vibrant d’un mélange d’émerveillement et de respect.

« Ralentis ! » ordonne Lewis, sa voix tendue mais maîtrisée. Anna obtempère immédiatement, réduisant la vitesse d’Héliantis au minimum. Les deux krïjas se croisent devant nous avec une précision presque chorégraphique, comme s’ils cherchaient à nous barrer la route. Puis, dans un mouvement fluide, ils pivotent en plein vol pour venir se positionner de part et d’autre de la navette, volant à notre hauteur, leurs battements d’ailes synchronisés dans une étrange harmonie.

Héliantis poursuit sa progression, passant lentement à ras du piton, si près que je peux discerner les détails des glaces qui s’accrochent aux anfractuosités. Des éclats brillent sous la lumière blanche du soleil, transformant la roche austère en une sculpture vivante, presque irréelle.

« Distance, dix mille mètres », annonce Lewis d’un ton monotone, ses yeux rivés sur les instruments.

Je détourne le regard pour observer de plus près ces créatures majestueuses. Jusqu’ici, je ne les avais aperçues qu’au travers des vidéos, réduites à des pixels lointains. En les voyant en chair et en os… ou plutôt en plumes et écailles… leur présence m’impressionne profondément. Leurs corps massifs et musclés se déploient avec une agilité déconcertante. Leurs pattes robustes, munies de griffes acérées, rappellent celles d’un prédateur. Mais ce sont surtout leurs ailes qui attirent mon attention : immenses, puissantes, elles semblent capables de fendre le ciel en un seul battement…

Un frisson me parcourt alors que je remarque leur étrange ressemblance avec l’animal mythique qui orne le logo de ma combinaison, symbole de la Confédération. La même silhouette imposante, la même absence de queue, les mêmes proportions harmonieuses. Cependant, leur tête surmontée d’une petite crête brun foncé les distingue de tout ce que j’ai jamais vu. Un croisement improbable entre un aigle majestueux et une oie sauvage, mais avec une force et une dignité qui les placent bien au-delà des animaux terrestres.

«J’entends leurs pensées, leurs craintes», déclare soudain Tchéa, sa voix grave brisant le silence respectueux qui s’était installé. Ses yeux, fixés sur les krïjas, semblent emplis d’un mélange de tristesse et de respect. «Ils se méfient… Ils se sentent menacés.»

Sa révélation laisse une étrange tension flotter dans l’habitacle. Ces créatures, qui pourraient balayer la navette d’un coup d’aile, sont pourtant emplies de doutes et de méfiance. Je ne peux m’empêcher de me demander : sommes-nous des intrus dans leur sanctuaire ou des porteurs d’une aide qu’ils désespèrent d’accepter ?

Nous survolons d’impressionnants défilés rocheux, des gorges vertigineuses sculptées par le temps, leurs abîmes obscurs enveloppés d’un mystère intimidant. Puis, soudain, la profonde entaille qui dissimule le vallon perdu se révèle… Les contreforts ouest, effleurés par les premières lueurs du soleil matinal, projettent des ombres allongées sur le relief escarpé, tandis que la vallée elle-même semble s’enfoncer dans une pénombre immobile. Trois étangs, aux eaux d’un turquoise si sombre qu’il frôle le noir, occupent le cœur de cette dépression. Le plus grand, au centre, s’étend sur environ 200 mètres, tandis que les deux autres, plus modestes, bordent les extrémités du vallon et ne dépassent pas 100 mètres chacun.

« Là, entre les deux bassins, sur le terre-plein ! » Anna pointe du doigt un secteur situé au sud du point d’eau central.

Héliantis amorce doucement sa descente, ses propulseurs émettant un léger bourdonnement qui semble presque incongru dans cet environnement sauvage et isolé.

« Je reçois de nombreux échos, signale Lewis, ses yeux rivés sur les capteurs. Ils sortent de partout ! »

Et en effet, la colonie de krïjas surgit des multiples fissures des parois rocheuses, comme des ombres vivantes arrachées à la pierre. Le spectacle, bien que fascinant, a quelque chose d’inquiétant. Ces créatures massives, battant des ailes avec une puissance tranquille, emplissent l’espace d’un mouvement constant et hypnotique.

« Tu vois, Tchéa, dit Éria en souriant, on t’avait promis d’approcher les krïjas. »

Tchéa acquiesce, les yeux brillants d’un mélange d’émotion et de respect. «Promesse tenue!

 Arrives-tu à percevoir ce qu’ils ressentent ? » demande Anna, le ton prudent.

Tchéa ferme les yeux un instant, semblant se concentrer. «Inquiétude… et curiosité. Ils s’interrogent. Qui sommes-nous? Qui sont ces intrus?

 Légitime, murmure Anna avant d’ajouter, plus fermement : Perçois-tu une menace ? »

Tchéa hoche la tête, son expression se durcissant légèrement.

«Oui. Ils sont prêts à se défendre, si nécessaire.

 On descend ? Ou pas ? » interroge Lewis d’un ton neutre, mais tendu.

Tchéa lève la main, réclamant un instant de répit. «Attendez! L’un d’eux… cherche à communiquer. Je… Normalement, je n’ai pas le droit de répondre. À moins que ce ne soit une urgence. Vous pensez que…?»

Anna ne laisse pas la question en suspens. « Écoute le message », ordonne-t-elle avec calme, mais sans hésitation.

Après une courte pause, Tchéa traduit, sa voix résonnant comme un écho lointain des pensées des krïjas. «Qui êtes-vous, étrangers? Que voulez-vous? Que venez-vous faire ici? C’est ce qu’ils demandent.»

Anna répond sans attendre, la voix empreinte d’une sérénité calculée. « Dis-leur simplement que nous venons en paix, animés par la seule volonté de lier un contact d’amitié. »

Tchéa hésite un instant, puis acquiesce. « O.K., Anna. Je vais essayer.»

Un silence tendu s’installe dans la cabine. Tous les regards convergent vers Tchéa, dont l’expression concentrée semble presque révérencieuse. Nous retenons notre souffle, suspendus entre deux mondes, à attendre un signe de réponse.

«J’ai transmis le message, reprend Tchéa, sa voix légèrement tremblante d’émotion contenue. Ils me répondent par une nouvelle question. Ils me demandent si nous sommes les messagers.

 Les messagers ? répète Lewis, fronçant les sourcils. Quels messagers ? Messagers de quoi ? De qui ? »

Anna intervient immédiatement, le ton ferme, mais mesuré. « On ne doit pas les décevoir. Tu vas toi aussi répondre par une question. Demande-leur ce qu’on pourrait faire pour leur plaire. »

Tchéa ferme les yeux un instant, concentrée. « C’est fait. Ils demandent si nous pouvons les aider. »

Un silence lourd s’installe, et tous les regards convergent vers Anna. Elle hoche la tête brusquement, prenant une décision. « Lewis ! Tu atterris. Tchéa, demande-leur : comment pouvons-nous vous aider ? »

Tchéa relaye la question presque instinctivement. Après un moment, elle relève la tête, une étincelle d’inquiétude dans le regard. «Venez. C’est tout ce qu’ils disent.»

Anna plisse les yeux, son instinct méfiant semblant se heurter à une impulsion plus rationnelle. « Mmm, j’aime pas trop ça, murmure-t-elle, son regard balayant les alentours.

 Nous y voilà », annonce Lewis alors qu’Héliantis touche le sol dans un frémissement sourd. Il se lève sans attendre et saisit son équipement. « Je sors avec Sphinx. Anna, tu restes là. Tchéa, tu m’suis avec ton boîtier de traduction. »

Il se tourne vers Tchéa et lui tend un bracelet métallique qu’il active d’un geste précis. « Tu n’as pas de puce de géolocalisation, alors mets ça. Nous pourrons te suivre à distance en cas de pépin. » Il désigne un petit bouton sur le côté du bracelet. « Il contient une balise. Si t’as un souci, si tu sens qu’ça tourne mal, t’appuies dessus. Compris ? »

Tchéa hoche la tête. « O.K. !

 Et faites gaffe, tous les deux ! » ajoute Anna, son ton chargé d’une tension qu’elle ne cherche pas à cacher, avant d’actionner l’ouverture du hayon arrière…

Une bouffée d’air frais emplit l’habitacle, chargé de senteurs balsamiques et de cette intensité crue propre aux hauteurs. Je me retourne instinctivement et aperçois, à une dizaine de mètres, douze krïjas, immobiles, massifs, leurs silhouettes à contre-jour semblant sculptées dans l’ombre. Leur silence, plus oppressant que n’importe quel cri, est seulement troublé par le long soupir plaintif du vent d’altitude.

Soudain, l’un des krïjas, le plus grand, avance d’un pas sûr. Ses mouvements sont mesurés, empreints d’une solennité presque cérémoniale. Il s’arrête à quelques mètres de Tchéa et incline légèrement sa tête, dévoilant les reflets sombres de sa crête brun foncé. Puis il commence à vocaliser, dans une série de croassements graves, brefs et rauques, mêlés de caquètements…

Chaque son résonne comme une énigme brute, un langage ancien à la fois étranger et profondément vivant. Tchéa reste figée un instant, ses traits tendus sous l’effort de compréhension. Nous attendons, suspendus au bord de l’inconnu, alors que l’échange s’amorce.

« Toi! La Wa’ Dan! Viens avec nous! Euh… C’est le message que je viens de recevoir. Vous restez là! Vous m’attendez!»

Le ton de Tchéa est sans appel, presque tranchant, contrastant avec son habituel calme mesuré.

« Mais… commence Lewis, visiblement inquiet.

 Pas de mais ! Vous m’attendez ! » réplique Tchéa avec une assurance inhabituelle, en parlant même dans notre langue.

Elle avance, une légère claudication marquant chacun de ses pas. Le silence est lourd, et seul le gémissement du vent nous parvient. Le grand krïja se met à genoux, incline la tête, comme s’il l’attendait.

Et puis, sous nos yeux ébahis, Tchéa grimpe sur son dos, s’agrippant à ses robustes plumes sombres ! La scène a un caractère irréel, presque mythique. Sans hésiter, la créature se redresse avec une majesté qui défie toute logique, ses immenses ailes s’ouvrant dans un fracas de vent.

Un souffle puissant nous oblige à plisser les yeux lorsque le krïja s’élance dans les airs. Tchéa, petite silhouette agrippée à son dos, disparaît en un éclair dans l’épaisseur vaporeuse des nuages…

Autour de nous, les autres créatures restent immobiles, leurs regards perçants fixés sur nous. Leur silence n’a rien d’apaisant ; il semble au contraire chargé d’une tension sourde, une observation qui pèse.

Sphinx, notre fidèle compagnon, émet un léger bourdonnement, sa posture rigide trahissant un état d’alerte programmé. Ce simple son semble provoquer une agitation perceptible parmi les krïjas : quelques battements d’ailes lourds, des griffes raclant légèrement le sol.

« Que fait-on ? » murmure Mathias, brisant le silence oppressant.

Anna, les yeux rivés sur les nuages où Tchéa a disparu, croise les bras, son visage impénétrable. Après un long moment, elle finit par répondre d’un ton glacé.

« On attend. »

Un mutisme pesant s’installe, étirant les minutes à l’infini… jusqu’à ce qu’un puissant “Yeeehhh” éclate et résonne en écho contre les parois rocheuses ! Tous les regards se tournent vers le ciel brumeux, où un krïja surgit soudain, perçant la brume telle une ombre vive. Sur son dos, Tchéa, aplatie et agrippée, semble fusionner avec la créature. Le krïja atterrit avec une douceur déconcertante, ses ailes repliées dans un froissement d’air, avant de s’abaisser pour permettre à Tchéa de descendre.

« Waouh ! C’est incroyable!» Sa voix, tremblante d’excitation, s’élève, et je remarque l’éclat intense de ses yeux, ses pupilles dilatées par l’adrénaline.

« Perthie ! Tu dois venir avec moi!»

Je m’y attendais, mais le choc n’en est pas moins violent. Une onde de faiblesse traverse mon corps, comme si toute mon énergie venait soudain de s’effondrer, me laissant vidée, vulnérable.

« Tchéa ? » La voix d’Yves, calme, mais inquiète, me ramène à la réalité alors qu’il pose une main ferme sur mon épaule.

«Je ne me suis pas trompée, hélas… souffle Tchéa, l’air accablé. Les jeunes et les anciens sont atteints d’un mal mystérieux, et leur médecine est impuissante. Alors… je leur ai parlé de ta médecine. Et ils veulent te voir.»

Un frisson me parcourt. « Je peux faire un diagnostic ici même… dis-je, espérant éviter ce que je pressens.

 Non, non, leur chef veut te voir. Mais il ne peut plus se déplacer… il est malade lui aussi.»

Je sens mes jambes vaciller. « Oh ! Mais… je suis trop grande, trop lourde pour eux ! protesté-je, presque désespérée.

 Ils vont se mettre à deux pour te porter, avec des cordages.»

Mathias, toujours pragmatique, intervient aussitôt : « On s’en occupe ! Lewis, viens m’donner un coup de main. On va bricoler une nacelle avec des sangles.

 Et tu vas rajouter un parachute de secours, ajoute Yves d’un ton ferme en me tendant un sac harnais par les bretelles. Mets-le. On ne sait jamais. » Il s’approche, m’aide à l’enfiler, ajustant les sangles avec soin, puis me surprend en m’embrassant doucement sur le front. « Ça va aller, Chérie. »

Je prends une profonde inspiration, cherchant à calmer le tumulte en moi. Tandis que je récupère ma mallette, active la vision augmentée et vérifie le bon fonctionnement de mon bracelet de communication, l’équipe s’active déjà. Mathias et Lewis, concentrés, ont transformé un simple harnais de sécurité en une nacelle de fortune. Deux jeux de sangles y pendent, prêts à être saisis par les krïjas.

Je les regarde avec appréhension. Ce n’est pas seulement la hauteur qui m’effraie, mais l’inconnu qui m’attend au-delà de ces montagnes…

Nous avançons à pas mesurés, chacun de nos mouvements calculé pour ne pas briser l’équilibre fragile de cette rencontre. Les deux krïjas s’avancent lentement, leurs yeux fixés sur Sphinx avec une vigilance presque palpable. Je sens le poids de leur regard, mais je n’ose lever les yeux pour croiser le leur.

Emmitouflée dans ma combinaison, je me force à bouger malgré la tension qui me paralyse. Une jambe, puis l’autre, j’enfile le harnais avec des gestes saccadés, mes mains légèrement tremblantes. Je l’ajuste maladroitement autour de ma taille et de mon ventre, tandis que Mathias et Lewis, concentrés, fixent les sangles au cou des deux créatures. Leurs mouvements sont lents, presque solennels, comme s’ils manipulaient une charge explosive.

Le face-à-face est tendu, chaque souffle semble amplifié par le silence qui nous entoure. Le battement sourd de mes tempes couvre presque le gémissement du vent…

Sceptique, presque incrédule, je teste la solidité du harnais. Mes doigts s’accrochent à la sangle, tirent de toutes leurs forces, mais rien ne bouge. L’attache tient bon. Lewis, posté à mes côtés, me tend ma mallette. Je la prends avec précaution, la pressant contre ma poitrine comme si elle contenait une relique vitale.

Mon regard glisse furtivement vers les krïjas. Leur calme apparent me fascine autant qu’il m’effraie. Ces créatures si puissantes s’apprêtent à m’emmener dans l’inconnu, et, pour la première fois, je réalise l’ampleur de ce que je m’apprête à affronter.

« Bon. Quand faut y aller. » Je prends une grande inspiration, puis j’acquiesce à Tchéa d’un signe de tête.

« À tout de suite, ma chérie ! Je t’aime ! » Yves, le visage tendu malgré son sourire forcé, tente de masquer son inquiétude.

« Moi aussi, je t’aime ! » lui lancé-je, ma voix un peu étranglée. Déjà, Tchéa et son krïja s’élèvent dans les airs, leur silhouette s’amenuisant à chaque battement d’ailes.

Mes porteurs déploient leurs ailes massives. Je ressens une brusque traction dans le harnais qui m’enserre, m’arrachant presque un souffle coupé. Mon instinct me pousse à me cramponner à la mallette, refuge dérisoire face à l’inconnu. Mes pieds quittent le sol avec une désagréable sensation de vertige, comme si toute stabilité me glissait sous les pieds…

Et je lève la tête, refusant obstinément de regarder en bas… Je fixe Tchéa, son krïja et leur ascension fluide, préférant suivre leur progression plutôt que d’affronter la distance grandissante qui me sépare de mes collègues. Je n’ai pas besoin de me retourner pour deviner leurs visages. Je sais qu’ils nous regardent, figés par l’inquiétude, et je sens presque leur impuissance peser sur mes épaules.

Les battements puissants des ailes de mes porteurs résonnent autour de moi, mais ils n’arrivent pas à couvrir le gémissement plaintif du vent. Ce son lugubre me serre la poitrine, un rappel sourd de l’isolement et du danger.

La brume se referme autour de nous, un cocon mouvant et oppressant. Elle s’effiloche par endroits, dévoilant des éclats de lumière diffuse et des ombres mouvantes. Puis, soudain, elle se déchire complètement, et je distingue enfin notre destination : une fissure sombre et béante, suspendue comme une promesse énigmatique. C’est là que mes deux destriers ailés me mènent…

Ils me déposent avec une précision troublante sur un à-pic vertigineux, où le moindre faux pas serait fatal. Je vacille un instant, déstabilisée par l’altitude et le sol inégal. Tchéa s’avance immédiatement, prenant la mallette de mes mains tremblantes avant de m’aider à me dégager du harnais.

J’avance d’un pas incertain, sans oser regarder le gouffre insondable derrière moi. Une odeur âcre et écœurante me saisit soudain : un mélange suffocant de sueur animale, de pourriture et de mort. Ce lieu, baigné dans une pénombre glaciale, semble hanté par une souffrance invisible, mais omniprésente.

Devant moi, un krïja, massif et imposant malgré sa posture agenouillée, veille sur l’un des siens. La créature allongée repose sur un tapis épais de mousse grisâtre, dont les filaments argentés s’accrochent à ses plumes abîmées. L’aura de détresse qui émane de ce tableau me serre la poitrine.

Le krïja à genoux se penche vers le malade, ses mouvements empreints d’une tendresse presque humaine. Il vocalise doucement, comme s’il murmurait à l’oreille de son compagnon. Lentement, le corps affaibli se retourne, dévoilant un visage déformé par la douleur. Une quinte de toux violente le secoue, brisant le silence pesant. Je fronce les sourcils ; ce son rauque, humide, ne me plaît pas du tout.

Tchéa s’agenouille à son tour, activant son traducteur. Sa voix se fait calme, mais tendue, une goutte de sueur glissant le long de sa tempe. Le malade parle avec une lenteur oppressante, chaque mot semblant être arraché à un souffle déjà trop faible. À travers le truchement du traducteur, le dialogue naît, fragile et haletant, tandis que je me tiens en retrait, attentive et oppressée.

«Il demande si vous êtes les messagers ?» Encore cette question que je préfère éluder. Je prends une inspiration et choisis de répondre avec prudence, en contournant l’implication.

« Nous sommes les messagers de la paix. »

Un silence lourd s’installe, seulement troublé par le souffle plaintif du vent. Tchéa reste immobile, ses traits tendus, puis elle hoche légèrement la tête avant de parler à nouveau.

«Il dit qu’il est le patriarche de cette colonie. Chaque année, à la belle saison, ils reviennent ici, mais, depuis leur arrivée cette fois-ci, un mal mystérieux frappe les jeunes et les anciens. Il décrit un phénomène étrange : leurs esprits quittent leurs corps en quelques nuits.»

Ces mots me figent. Une maladie à la fois physiologique et peut-être spirituelle ? Les implications me dépassent, mais je n’ai pas le luxe de la réflexion prolongée.

« Demande-lui de me laisser l’examiner », murmuré-je à Tchéa, la gorge serrée.

Un nouvel échange silencieux s’engage, les mots semblant glisser entre Tchéa et le krïja sans être prononcés. Puis elle relève la tête et parle, accompagnée par le traducteur électronique : «Il accepte. Approche doucement.»

Je m’avance, le cœur battant, et pose ma mallette sur le sol moelleux. Une forte odeur animale, mêlée à celle plus âcre de la pourriture, me fait grimacer, mais je me concentre sur ma tâche. J’ouvre la mallette et en sors un stéthoscope électronique.

Le patriarche m’observe avec des yeux brillants, empreints de fatigue et de douleur. Je m’agenouille à ses côtés, effleurant sa peau moite pour prendre la mesure de sa température. Une chaleur inquiétante se dégage de son corps, confirmant une fièvre intense. Je palpe son torse avec précaution et pose l’appareil sur sa cage thoracique puissante, mais affaiblie.

Les bruits internes se révèlent au travers des capteurs : une respiration haletante, des sifflements pulmonaires caractéristiques d’une congestion sévère, et un rythme cardiaque irrégulier. Je fronce les sourcils. Une infection systémique, probablement virale.

Je demande, avec toute la déférence nécessaire : « Puis-je prélever un échantillon de sang pour des analyses ? »

Tchéa se tait un instant, les paupières mi-closes, avant de répondre à voix haute : «Il te donne son accord.»

Je m’empresse de prélever quelques gouttes de son sang sombre et visqueux, puis les introduis dans le module d’analyse de ma mallette. L’appareil s’anime, émettant une série de bips réguliers. Je retiens mon souffle, consciente que les secondes à venir pourraient tout changer. La tension est presque insoutenable, et Tchéa reste figée, comme si elle attendait quelque chose d’invisible.

Un sous-type d’Influenza, d’origine clairement terrienne ! Le verdict est sans appel ! Nous les aurions contaminés ? Lors de notre arrivée ? Une sensation de culpabilité m’étrangle, mais je ravale ma panique. Ce qui importe, c’est qu’il existe un traitement. Ils peuvent être sauvés.

« Tchéa, traduis-leur ça, s’il te plaît : Ce mal va finir par tous vous atteindre si nous n’agissons pas immédiatement. Mais je peux vous soigner. Je vais devoir traiter tout le monde. Je n’ai pas ce qu’il faut ici, alors je vais demander à mes compagnons de m’apporter ce dont j’ai besoin. Combien êtes-vous ? »

Le patriarche lutte pour répondre. Tchéa capte ses pensées, et sa voix douce les restitue : «Plus de cent des nôtres sont déjà morts. Nous n’avons plus que sept cent quarante survivants. Il vous implore de faire tout ce qui est en votre pouvoir.»

Le poids de cette responsabilité m’écrase un instant, mais je n’ai pas le luxe de faiblir. J’appelle Anna via le bracelet de communication : « Anna ?

 Oui, Perthie, on t’écoute.

 Une simple grippe est en train de les décimer. J’ai besoin de matériel pour les soigner et les vacciner. Vous devez retourner à la base et m’apporter ce qu’il faut, au plus vite.

 O.K., dis-nous ce qu’on doit prendre. »

Je passe en revue mentalement la liste des équipements indispensables, parlant avec une précision nerveuse :

« Alors… Le réplicateur trois, il est près de l’entrée du labo de bio, sur la paillasse de gauche. Ensuite, à votre droite, sur la deuxième étagère en partant du bas, il y a une mallette avec le numéro E571. Et sur la troisième étagère… Ah ! Ou la quatrième, je ne suis plus sûre… enfin, cherchez, c’est le matériel de vaccination. Ce sera tout.

 C’est noté, confirme Anna. Il est 10 h 59. On fonce et on est de retour pour 13 h 30. »

Son ton pragmatique me rassure un peu.

« Merci, Anna. Je pense que nous ne sommes pas étrangers à c’qui leur arrive, malgré les précautions prises… »

Un détail me revient soudain, glaçant : comment vais-je redescendre de ce promontoire ? L’idée d’un nouveau vol suspendue à des créatures ailées fait remonter un frisson désagréable.

« Attends, ajouté-je rapidement. Vous embarquerez l’hydrogyre en même temps. Comme ça, vous m’apporterez le matériel et vous me ramènerez avec. Pas question que je redescende comme je suis montée. »

Un éclat de rire d’Anna retentit dans le communicateur, léger, presque moqueur.

« Bien reçu, docteur ! On gère tout ça. Accroche-toi, on revient vite. »

Le rire d’Anna m’arrache un sourire malgré l’angoisse, mais le poids de la tâche reste là, oppressant. Le regard brillant du patriarche semble sonder mon âme, comme s’il devinait que son peuple tout entier repose entre mes mains.

« Bon ! Allez-y ! Et faites vite ! » Ma voix trahit une tension que je m’efforce de contenir. Je me tourne vers Tchéa, déterminée : « Je vais préparer un remède qui les remettra sur pied en deux jours. Je n’ai qu’une seule dose avec moi. Explique-lui que je vais la lui administrer, cela le guérira. »

Tchéa ferme un instant les yeux, captant les pensées du patriarche, avant de répondre d’une voix douce : «Il te remercie profondément, mais il refuse. Il dit qu’il est vieux et que des jeunes sont plus gravement atteints. Il estime qu’il est plus urgent de leur donner cette dose. Il te demande de la confier à mon porteur et de lui indiquer la procédure. Il s’en chargera.»

Je reste, un instant, figée, touchée par la noblesse de sa décision. Mon instinct médical me crie de lui administrer la dose immédiatement, mais je respecte son choix. « C’est un acte courageux… Comme il voudra. »

Prête à transmettre les instructions, je tiens la pastille contenant le remède avec une précaution quasi religieuse. Chaque mouvement compte. Je m’avance vers le krïja porteur de Tchéa, veillant à dissimuler la moindre trace d’hésitation.

« Regarde bien », dis-je à Tchéa pour qu’elle traduise. Je mime d’abord le geste, détachant doucement l’autocollant à la base de la pastille. « Ce film sert à aseptiser la peau. Dis-lui de ne pas sauter cette étape. »

Je m’avance davantage, écartant délicatement les rémiges tertiaires de son aile gauche, au niveau de l’humérus. L’odeur animale m’enveloppe, mais je garde mon calme, concentrée sur ma tâche. « Nettoie ici, précisément. » Je montre l’endroit d’un doigt, puis place la pastille avec soin.

« Surtout, insiste bien, il ne doit pas se tromper de côté. » Je simule une pression ferme sur la pastille, comme pour la sceller à l’épiderme. « Cette action active le mécanisme. Le nanovirus, une fois injecté, agira rapidement. »

Lorsque j’ai terminé, le krïja s’empare du précieux remède avec sa patte griffue. Un battement d’ailes puissant soulève un nuage de poussière tandis qu’il s’envole dans les cieux, disparaissant rapidement dans les brumes…

Je reste un instant immobile, les yeux rivés sur son départ, avant de me tourner vers mes deux porteurs. Je m’applique à les délivrer de leur harnachement, chacun de mes gestes empreint de reconnaissance.

« Tchéa, dis-leur qu’ils sont libres de partir », murmuré-je en me relevant. Mais lorsque Tchéa leur transmet mon message, ils ne bougent pas. Leurs yeux sombres et insondables restent fixés sur nous.

«Ils choisissent de rester, traduit Tchéa. Pour veiller sur nous, je suppose.»

Je hoche la tête sans un mot, partagée entre un étrange sentiment de gratitude et une sourde appréhension.

Tchéa reprend la transcription des pensées du patriarche, sa voix basse et teintée d’une gravité qui semble presque solennelle :

«D’où viens-tu, étrangère?»

Je prends une inspiration, mes mots pesant d’un étrange mélange d’humilité et de perplexité : « De très loin, par-delà les étoiles. Je crois que des… dieux nous ont conduits ici. Mais je n’sais pas pourquoi. »

Le patriarche fixe un instant un point invisible, ses yeux fatigués semblant chercher au-delà de la brume de ce monde.

«Tu le sauras bientôt…» murmure-t-il avant de s’évanouir dans un silence abrupt.

La créature agenouillée à ses côtés tourne vivement la tête vers moi, son regard insondable traversant l’espace qui nous sépare. Bien que je ne puisse lire son expression, l’intensité de sa posture trahit une inquiétude… que je partage.

« Il faut qu’il se repose, dis-je doucement, tâchant d’instiller une confiance que je ne ressens pas totalement. Il sera bientôt guéri. »

Tchéa traduit mes mots, ses propres émotions difficilement dissimulables. Après un court échange mental, elle répond à voix haute : «Merci, étrangère. Je ne veux pas qu’il parte maintenant, j’ai besoin de lui.»

Un silence pesant s’installe, seulement troublé par le souffle rauque du patriarche. Tchéa incline légèrement la tête, comme si elle écoutait un murmure lointain, avant de parler à nouveau : « Nous avons aperçu ton… Elle hésite, cherchant le mot exact. Vaisseau, lorsque vous êtes arrivés sur Ir’ Dan. Quelle est cette créature peinte sur ses flancs? Elle nous ressemble.»

Un frisson me traverse, mon cœur suspendu. Je comprends aussitôt l’allusion.

«Tu portes la même sur ton vêtement, poursuit-elle, désignant du doigt l’écusson brodé sur ma combinaison. Est-ce ton dieu?

 Non ! Ce n’est pas un dieu. Cette créature est symbolique, dis-je d’une voix calme, mes mots soigneusement choisis. Elle représente la puissance et la majesté. Comme vous, les krïjas. »

Je m’efforce de contenir la réflexion qui m’effleure, troublante et presque ironique : à travers les âges, le griffon a souvent été surnommé “Le Sauveteur”. Mais je préfère garder cela pour moi.

Tchéa traduit, et la krïja, après un long silence, incline légèrement la tête, ses yeux sombres fixant les miens avec une intensité que je ne parviens pas à interpréter. Son regard me semble presque perplexe, autant que je peux percevoir une émotion dans ces orbes insondables.

Puis, sa voix s’élève, teintée d’une gravité qui me fait frissonner, et Tchéa traduit : «Vous êtes les messagers des dieux que nous attendions. Vous êtes venus nous sauver. Les dieux comptent sur vous. Vous portez l’avenir, vous êtes le futur. Vos enfants seront des dieux, des dieux puissants parmi les dieux.»

Ces mots, empreints de mysticisme, me glacent. La fièvre doit être en train de la faire délirer. Et pourtant, il y a dans ses croassements, ses caquètements, une conviction qui me trouble plus que je ne voudrais l’admettre.

Ne souhaitant pas la contrarier, je choisis de ne pas répondre.

*

Je commence à trouver le temps long, un poids étrange pesant sur mes épaules, lorsque le sifflement des moteurs d’Héliantis vient interrompre la discussion.

Je redresse la tête alors que l’écran de vision augmentée s’active. Lewis apparaît, son visage marqué par l’urgence.

« Perthie ! On a c’qui t’faut. J’me pose et j’arrive avec l’hydrogyre. Yves vient avec moi. Éria a enclenché le processus depuis… combien de temps déjà ? Depuis 35 minutes. La fabrication est en cours.

 Super! Merci! À tout de suite.

 À tout de suite ! »

La cavité, baignée jusqu’alors d’une lumière dorée presque apaisante, est soudain obscurcie par l’ombre massive de l’hydrogyre, qui se positionne en stationnaire devant l’entrée. L’écho des moteurs semble amplifier la tension ambiante, comme si chaque battement de mon cœur s’accordait au vrombissement mécanique.

L’habitacle s’ouvre dans un souffle hydraulique, et Yves en descend prudemment. Je retiens mon souffle lorsqu’il se penche pour attraper le matériel. L’idée d’un faux pas, d’une chute, me serre la poitrine comme un étau. L’angoisse du vide me saisit, mais je me force à avancer, mes pas lourds sur le sol inégal.

« Laisse-moi t’aider ! » Ma voix est plus ferme que je ne le voudrais. J’attrape une partie du matériel et, sans réfléchir, j’attire Yves vers l’intérieur, loin du précipice. L’élan de soulagement me submerge, et je l’embrasse avant qu’il ne puisse réagir.

« Hou ! Tu n’peux pas savoir comme je suis contente de t’voir ! » Ma voix tremble légèrement, mais le sourire d’Yves me rassure.

« Et moi donc ! » répond-il avec un éclat dans les yeux qui m’apaise un instant.

Lewis, toujours posté dans l’hydrogyre, crie pour couvrir le bruit des moteurs :

« Pourquoi tu n’viens pas synthétiser le produit en bas ?

 Tant que l’état de mon patient ne s’améliore pas, je reste près de lui. J’en ai pour un moment, tu peux redescendre.

 Comme tu voudras. Bonne chance, vous deux ! Vous trois ! Toi aussi, Tchéa ! »

L’hydrogyre amorce son éloignement, l’ombre s’estompant peu à peu tandis que la lumière revient dans la cavité. Mais cette lumière me semble bien pâle comparée à l’étreinte fugace de ce moment de répit partagé avec Yves.

Je m’affaire à organiser le laboratoire de fortune, chaque geste précis, presque mécanique. Une part de mon esprit reste focalisée sur le patriarche et sa compagne, tandis que l’autre s’absorbe dans les calculs nécessaires. Je vérifie la composition de l’antidote à plusieurs reprises, le regard rivé sur les indicateurs lumineux de l’appareil. Un détail capte mon attention : l’absence de catalyseur.

Sans perdre de temps, je stoppe la fabrication en cours. Éria a effectivement lancé la bonne procédure, mais je modifie légèrement la formule, ajoutant un accélérateur de propagation pour maximiser l’efficacité sur cette population affaiblie. Je relance le processus et observe les premières statistiques qui s’affichent à l’écran. Avec une cadence de 240 doses par heure, il nous faudra environ deux heures et demie pour produire suffisamment de remèdes.

Je mets de côté les 160 premières capsules déjà synthétisées. Elles serviront pour immuniser les krïjas en bonne santé, une barrière essentielle pour enrayer la propagation.

Le premier remède, prêt à l’emploi, glisse dans ma paume quelques instants plus tard. Sans attendre, je me dirige vers le patriarche, toujours inerte, son souffle à peine perceptible. J’injecte le produit avec soin, guettant une réaction, même infime. Rien ne vient. Ses paupières restent closes.

Chargée du second remède, je m’approche de sa compagne. Ses grands yeux sombres me fixent avec une intensité que je n’ose interpréter. Sans un mot, elle tend l’aile, découvrant une zone de peau fine où je peux appliquer l’injection… Je m’exécute, puis recule, les muscles tendus par une vigilance instinctive.

La fabrication continue, le bruit sourd et monotone de la machine emplissant l’espace. Le temps semble s’étirer, chaque minute alourdie par l’attente. J’en viens à trouver ce rythme lassant, presque hypnotique, lorsqu’un battement d’ailes me sort de ma torpeur.

Le destrier de Tchéa revient, surgissant à travers l’ouverture baignée de lumière. La créature s’immobilise avec une grâce naturelle. Une lueur inhabituelle traverse le regard de Tchéa. Avant même qu’elle ne parle, je devine ce qu’elle va annoncer.

La voix synthétique de l’interface me confirme la nouvelle :

«La fièvre de l’enfant est tombée. Il dort profondément et semble hors de danger.»

Je laisse échapper un soupir, un mélange de soulagement et de détermination. Un obstacle est franchi, mais le combat est loin d’être terminé. Mon regard se pose sur les capsules en production, leur éclat semblant contenir l’espoir de tout un peuple.

« Bien ! Tchéa, écoute-moi attentivement. Il faut que tu leur expliques chaque étape du plan. Nous menons une guerre, une guerre acharnée contre ce virus ! Ici, c’est notre quartier général, notre bastion. Les trois krïjas en forme que nous avons là vont devenir nos messagers. »

Je marque une pause, mon regard balayant les créatures, mesurant leur force et leur détermination.

« Je vais leur confier un sachet de vingt capsules chacun. Leur mission : transporter ce remède précieux et le mettre à disposition des plus malades. Tu leur dis qu’ils doivent me prévenir immédiatement si l’un d’eux réagit mal. Mon remède n’est pas parfait, il peut échouer. Ils doivent comprendre cela. D’accord ? »

Tchéa hoche la tête avec gravité, ses yeux sombres reflétant une concentration totale. «C’est compris.»

Je poursuis : « Une fois leurs capsules distribuées, ils reviennent ici, sans perdre une seconde. Je leur remets un nouveau sachet, et ils repartent. Pas de temps à perdre ! Tu peux transmettre. »

Tchéa fixe intensément les destriers et leur adresse un long sifflement ponctué de gestes précis. Quelques secondes passent, puis elle se tourne vers moi : «C’est fait.

 Alors, c’est parti ! »

Je tends un premier sachet à chaque destrier. L’un après l’autre, ils le saisissent avec une délicatesse surprenante, refermant leurs griffes autour des précieuses capsules. Sans attendre, ils déploient leurs ailes dans un bruissement puissant et s’élancent dans les airs.

Un ballet incessant s’installe. Pendant l’heure qui suit, le repaire grouille d’activité, rythmé par le va-et-vient des messagers ailés. Leur silhouette s’efface dans le ciel avant de réapparaître quelques minutes plus tard, vidés de leur cargaison et prêts pour un nouveau départ.

Yves et moi travaillons à la chaîne, la cadence imposée par la machine ne nous laissant aucun répit. Yves prépare méthodiquement les sachets à mesure que les capsules sont produites, ses mouvements précis trahissant une fatigue qu’il refuse de montrer.

Mais l’urgence de la situation nous galvanise. Chaque seconde compte, chaque capsule distribuée est une victoire arrachée à l’invisible ennemi. Pourtant, dans un coin de mon esprit, une ombre persiste : le spectre d’un échec possible, d’une réaction imprévue, d’une issue que nous ne pourrions contrôler…

*

La fièvre du patriarche est tombée. Son pouls, autrefois erratique, se stabilise. D’un mouvement lent, mais déterminé, il relève la tête, entrouvre ses larges ailes dans un bruissement et tente de s’asseoir.

« Tchéa ! Dis-lui de ne pas forcer ! Il doit rester allongé. La guérison prendra encore deux jours ! »

Tchéa s’approche et écoute la réponse avec attention, ses yeux scrutant le patriarche. «Il me fait savoir qu’il se sent déjà beaucoup mieux, que c’est un miracle des dieux…» Elle hésite, cherchant ses mots. «Et qu’il ne sait comment vous remercier.»

Yves, les sourcils légèrement arqués, croise mon regard. Il a cet air à la fois admiratif et embarrassé, comme s’il pressentait que cette reconnaissance divine risquait de devenir encombrante.

« Tchéa, tu lui traduis ceci : la seule gratitude que nous attendons, c’est leur complète guérison. Rien de plus. Nous ne faisons que notre devoir. »

Le message transmis, le patriarche incline lentement sa tête en guise d’approbation, les ailes repliées dans un geste d’humilité.

La fabrication de l’antidote touche à sa fin. Les dernières capsules, soigneusement emballées, sont remises aux krïjas en bonne santé. Le combat contre le virus est une victoire sans précédent. Pas un seul krïja n’a manifesté de réaction allergique, un miracle de la science cette fois-ci, plus que des dieux.

« Lewis, mission accomplie ! Tu peux venir nous chercher. »

Quelques minutes plus tard, l’ombre familière de l’hydrogyre vient masquer la lumière. Les moteurs sifflent alors qu’il se stabilise à l’entrée de la cavité. Lewis arrive avec sa nonchalance habituelle, mais son sourire trahit une vraie satisfaction.

Les adieux sont brefs, mais empreints de solennité.

« Si vous apprenez que d’autres colonies sont touchées par cette maladie, venez immédiatement nous chercher. Vous savez où nous trouver. Nous viendrons vous aider, quoi qu’il en coûte. »

Une créature ailée s’avance, les yeux brillant de gratitude. Tchéa nous traduit : «Merci. Et que les dieux vous protègent sur votre chemin.»

Yves charge le matériel dans l’hydrogyre avant de m’offrir sa main pour m’aider à monter. Une fois assise, je laisse échapper un long soupir, un mélange de soulagement et d’épuisement, comme si ce simple souffle pouvait balayer les heures de tension accumulée. Mon regard se tourne vers Tchéa, toujours postée sur le rebord rocheux à nous observer.

« Tu viens, Tchéa ? » Je l’interpelle, la voix portée par une fatigue douce.

Elle éclate d’un rire franc, cristallin, presque enfantin : « Oh non ! C’est mon krïja qui me ramène! C’est beaucoup trop cool!»

Un sourire naît sur mes lèvres, spontané, sincère.

« Comme tu veux. À tout de suite. »

Les portes se referment doucement, coupant le monde extérieur pour un instant. Lewis amorce la descente de l’hydrogyre, et mes mains, encore dans celles d’Yves, trouvent une chaleur réconfortante. Mon regard glisse à nouveau vers l’extérieur, et le spectacle me saisit.

Ce site, qui m’avait d’abord semblé hostile, presque maléfique, dévoile une nouvelle facette, comme si le voile sombre de sa tragédie s’était levé. La lumière dorée d’un soleil désormais triomphant illumine le paysage, révélant une harmonie que je n’avais pas su voir. Les sommets environnants, autrefois austères, se parent d’une douceur inattendue, leurs contours allégés par les teintes chaudes de l’après-midi.

Les étangs, bordés de végétation luxuriante, sont des miroirs parfaits, renvoyant le ciel sans nuages dans une palette de verts émeraude et de bleus turquoise. L’eau, limpide et immobile, semble contenir en son sein le secret d’une sérénité retrouvée. Tout respire la vie, la renaissance.

Je laisse mes pensées s’égarer un instant… Une vague de fierté m’envahit, mêlée à la satisfaction rare de la mission accomplie. C’est comme si nous avions brisé un envoûtement, une malédiction qui pesait sur cet endroit. Le chaos a cédé à l’ordre, et avec lui, la peur a laissé place à la beauté.

Anna, Éria et Mathias se pressent autour de moi pour me féliciter. Leurs sourires, éclatants de sincérité, m’envahissent d’une chaleur réconfortante.

« Merci, merci ! Mais je ne vais plus pouvoir marcher si vous continuez », dis-je en riant, les joues un peu rouges, submergée par tant d’attention.

Mathias me dévisage, interloqué. « Comment ça ? »

Je lève un sourcil, amusée. « Il n’y a pas que mon ventre qui va enfler. »

Éria saisit aussitôt : « Oui, tes chevilles ! » réplique-t-elle avec un éclat malicieux dans les yeux.

Un fou rire incontrôlable nous gagne tous. Nos éclats de voix résonnent, chassant les derniers relents de stress et de tension. Même Lewis, un sourire en coin, est emporté par notre bonne humeur.

Tchéa, descendue de sa monture, nous observe, visiblement perplexe. Mais notre hilarité est contagieuse, et je crois deviner sur ses traits un semblant de sourire. Une fois notre calme retrouvé, nous la remercions chaleureusement, à tour de rôle, pour ses efforts et la qualité de ses échanges télépathiques avec les krïjas.

«Je n’en reviens pas moi-même, avoue-t-elle, un brin songeuse. C’était si… naturel. Comme si j’avais toujours su communiquer avec eux.»

Je lui pose une main légère sur l’épaule, cherchant son regard. « Tu as été incroyable. Sans toi, rien de tout cela n’aurait été possible. »

Le décollage d’Héliantis est salué par un spectacle à couper le souffle. Un groupe de treize krïjas s’élève avec nous, leurs ailes puissantes battant l’air avec grâce. Ils forment une escorte majestueuse, nous suivant au-dessus des monts Orhgüll. Alors que nous atteignons l’altitude nécessaire, ils entament une série de figures acrobatiques vertigineuses.

Leur ballet aérien défie l’imagination. Des spirales élégantes, des piqués audacieux suivis de remontées fulgurantes… chaque mouvement semble chargé d’une émotion, comme un langage que nous ne comprenons pas, mais que nous ressentons au plus profond.

« On dirait qu’ils nous disent adieu », murmure Mathias, les yeux rivés sur le spectacle, la voix étrangement émue.

Je ne réponds pas, incapable de détacher mon regard de cette danse féerique. En silence, je grave cet instant dans ma mémoire. C’est plus qu’un simple adieu : c’est une promesse, une connexion indélébile entre deux mondes qui n’étaient jamais censés se rencontrer.

*

Mardi 5 février

Le rayon d’observation de Sarah franchit désormais les 12 000 km, repoussant sans cesse les limites de notre exploration. Si l’examen minutieux de deux des trois zones d’ombre constitue une avancée significative, ce n’est pas ce qui retient le plus notre attention. Une nouvelle découverte, aussi fascinante qu’inquiétante, vient renforcer notre hypothèse, ou plutôt notre certitude : ces arcs de cercle obscurs de 622 km sur 622 m dissimulent bel et bien quelque chose de non naturel.

Au niveau de l’équateur, précisément au centre des arcs, les capteurs de Sarah révèlent une forme improbable, gisant dans les abysses, à plus de 3 800 m de profondeur. Une demi-sphère colossale, parfaite dans ses proportions, s’étend sur plus de 93 km de diamètre !

L’immensité et la perfection géométrique de cette structure défient toute explication naturelle. Nous échangeons des regards lourds de questionnements et d’appréhension. Qui… ou quoi… a pu construire une telle chose, et pourquoi ici, enfouie sous des kilomètres d’eau et de silence ?

Ir’ Dan, soumise comme notre Terre à la dérive des continents, met à rude épreuve les certitudes d’Yves. La précision presque surnaturelle de la mesure le déconcerte : comment une telle exactitude peut-elle résister aux forces titanesques qui modèlent une planète ? Pourtant, Sarah, imperturbable et catégorique, confirme la donnée : aucune erreur possible.

Pendant ce temps, mademoiselle “Tchéa de Valène”, rayonnante de vitalité après sa convalescence, a pris sa décision : mardi prochain, accompagnée de toute l’équipe, elle rejoindra enfin les siens. Sa détermination, teintée d’une douce nostalgie, emplit l’équipage d’un curieux mélange de soulagement et de regret. Pour la première fois, nous serons témoins des coutumes et des mystères de son peuple.

Éria, fidèle à son génie et à son enthousiasme, a conçu un traducteur pour chaque duo d’explorateurs. “On va pouvoir parler sans trop de malentendus, non ?” a-t-elle plaisanté, bien consciente que la technologie ne comblera pas totalement les fossés culturels.

Mais une question demeure : que découvrirons-nous dans ce monde, au-delà de ce que nous imaginons déjà ?

Ce soir, j’ai décliné l’invitation à notre tournoi d’échecs. J’ai cédé ma place à Tchéa, préférant m’isoler dans mon laboratoire. J’avais besoin de réfléchir, en tête-à-tête avec une énigme fascinante : une plante sensitive aux fleurs en trompette d’un pourpre éclatant, cueillie près des thermes et mise en culture dans une serre individuelle. Ce spécimen a éveillé en moi une curiosité inhabituelle. Il faut dire que Tchéa elle-même, pourtant si érudite sur la flore locale, ne la connaît pas.

La plante réagit au moindre contact, se rétractant avec une vivacité qui n’a rien d’extraordinaire en soi. Ce qui l’est, en revanche, c’est son comportement face à Tchéa. À son approche, elle s’étire et s’accroche à elle, comme aimantée. La distinction est flagrante : nous, les humains, n’obtenons qu’un repli méfiant, alors que Tchéa semble provoquer une réaction opposée, presque affectueuse.

Intriguée, je m’avance, scrutant chaque détail de cette interaction étrange, lorsqu’une sensation inattendue me coupe dans mon élan. Un frémissement imperceptible, dans le bas-ventre, comme une vague légère, des bulles éclatantes et furtives. Je m’immobilise, le souffle suspendu, tendant l’oreille à mon propre corps.

Et puis, je comprends. D’instinct. L’instant magique se révèle : j’ai senti Ève bouger !

Une chaleur me submerge, inondant mes yeux de larmes. Je quitte précipitamment le laboratoire, submergée par l’émotion, impatiente de retrouver Yves et de partager avec lui ce moment d’émerveillement.