La journée a été consacrée aux préparatifs de notre expédition de demain. Nous partons pour Zilin, le village natal de la famille maternelle de Tchéa. Nichée entre l’équateur et le tropique sud, cette cité se trouve au cœur d’une région montagneuse recouverte d’épaisses forêts verdoyantes. À 243 kilomètres, à vol d’oiseau, de l’océan Nammou et à plus de 6 140 kilomètres de notre base. Une destination isolée, presque mystique.
Tchéa nous a persuadés que le speedglide est le moyen idéal pour atteindre son village. Yves et Lewis ont passé des heures à explorer les environs pour identifier des zones d’atterrissage sûres. Ils en ont localisé trois, perchées au sommet de collines herbeuses, à environ trente kilomètres de Zilin. Un compromis parfait, assez proches pour faciliter l’accès, mais assez éloignées pour éviter de perturber les lieux.
Le trajet a été soigneusement étudié : nous passerons par l’espace pour redescendre discrètement vers Zilin, en contournant d’autres villages. Orthos restera pour garder la base, tandis que Sphinx nous accompagnera, prêt à intervenir si nécessaire.
Plan à l’appui, nous avons étudié avec fascination les quarante-trois habitations de Zilin. Ces structures suspendues semblent tout droit sorties d’un conte. Leur variété est étonnante, allant de simples triangles à des octogones élaborés. La plus petite, modeste et discrète, n’est qu’un carré. En revanche, la plus imposante s’étale sur trois arbres, majestueuse et complexe.
Dix-neuf arbres ne supportent qu’un seul étage, tandis que deux édifices, isolés du réseau serré de ponts, passerelles et cordages qui relient les habitations, attirent l’attention. Parmi eux, un tronc solitaire porte une construction à deux niveaux : un octogone surmonté d’un hexagone. Pour Tchéa, c’est l’Arbre du Conseil, le lieu où les responsables du village se rassemblent pour discuter et décider.
Au sol, seule une construction circulaire rompt avec les hauteurs. Un grand chapiteau. Pour Tchéa, c’est la salle commune, un espace essentiel, vivant : lieu de rencontres, d’éducation, de distractions, et surtout, des festivités ! On peut presque entendre les rires et les chants qui doivent y résonner lors des grandes célébrations.
En observant ces plans, je ne peux m’empêcher de ressentir une étrange excitation mêlée de respect. Demain, nous entrerons dans un monde suspendu entre ciel et terre, où les arbres murmurent la mémoire des âmes passées, gardiennes silencieuses d’anciens récits…
Je m’étends aux côtés de Lewis, laissant mes muscles se relâcher dans un soupir profond.
« Aaahh… Le meilleur moment de la journée. »
Alors que je me laisse envahir par le calme, une sensation inédite traverse mon ventre. Une onde légère, subtile, mais indéniable. Mon cœur s’emballe instantanément. C’est ce que Perthie avait décrit avec tant d’émotion !
« Chéri, je viens de sentir le bébé ! Il bouge ! »
Lewis se redresse aussitôt, les yeux écarquillés. Sans attendre, il pose une main délicate sur mon ventre, le regard chargé de doute et d’espoir.
« Là, il vient de recommencer. T’as senti ? »
Il secoue doucement la tête, un sourire mi-figue mi-raisin aux lèvres. Puis, dans un élan enfantin, il incline sa tête et pose une oreille contre ma peau, comme s’il espérait capter un message secret.
« Ça gargouille là-dedans ! » plaisante-t-il, son sourire s’élargissant. Je ris doucement, attendrie.
« C’est encore trop tôt pour que tu le sentes. Mais bientôt… »
Nos regards se croisent, et un silence complice s’installe, chargé de promesses et de douceur.
*
Mardi 12 février.
Le grand jour ! Pour Tchéa, comme pour nous tous !
Éria, avec son habileté et son goût du détail, a transformé Tchéa en une véritable ambassadrice de son peuple. Ses cheveux, tressés en élégantes nattes africaines, encadrent son visage que le maquillage met subtilement en valeur : une touche de mascara, un fard à paupières beige nacré qui capte la lumière, et un rouge à lèvres rose léger qui rehausse son sourire radieux. Ses vêtements d’origine, patiemment raccommodés, s’accordent à merveille avec son équipement complet. Tchéa a fière allure, même si sa veste, un peu étroite après ces trois mois de bonne nourriture et de sérénité parmi nous, la gêne légèrement aux épaules.
Je m’installe aux commandes d’Héliantis, mon regard balayant l’intérieur du cockpit. La tension mêlée d’excitation est palpable. Je me retourne pour poser les questions rituelles, comme un capitaine prêt à lever l’ancre : « C’est bon ? Tout le monde est là ? Vous n’avez rien oublié ? On peut y aller ? Lewis, la météo ? »
Lewis, concentré sur son écran, relève la tête avec son sérieux habituel, tempéré par une lueur d’anticipation : « Ah ! Un ciel bien chargé. Il pleut, et un vent d’ouest souffle assez fort, avec des rafales atteignant 55 km/h. La température extérieure : 28 degrés. Mais Sarah nous prévoit une amélioration d’ici la fin de matinée. »
Je hoche la tête, un sourire en coin : « On verra. Sarah, 7 h 48. Confirmation du départ, trajet programmé. Pilote automatique jusqu’à nouvel ordre. »
Un léger frisson parcourt l’équipage alors qu’Héliantis vibre doucement en préparation du décollage. Nous sommes prêts. L’aventure nous appelle…
Les portes de la base coulissent dans un léger chuintement, dévoilant le désert aride baigné d’une lumière matinale. Héliantis s’élève en douceur, puis pivote pour adopter une trajectoire sud-sud-ouest. Sur l’écran principal du cockpit, une vue satellite s’affiche, montrant deux points lumineux : notre position actuelle et notre destination, reliés par une courbe. Le tracé traverse des masses nuageuses qui se densifient au fil de l’itinéraire, des ombres mouvantes aux teintes gris perle et ardoise.
Un second affichage présente un schéma plus technique : une vue de profil du parcours. La trajectoire dessine une courbe pyramidale, son sommet légèrement arrondi. Nous grimperons pendant dix-sept minutes, pour ensuite redescendre en planant, portés par les vents d’altitude, pendant trente-trois minutes.
Le vaisseau se cabre, sa coque vibrant légèrement sous l’accélération. Héliantis fend l’air avec puissance, et bientôt, l’azur du ciel remplit l’horizon, éclatant et infini. Les couches de l’atmosphère sont franchies une à une, dans un dégradé de bleus qui s’efface peu à peu. Et puis, soudain, l’espace étoilé apparaît, sombre et majestueux, piqué de milliards de lumières lointaines.
Le vaisseau se stabilise à l’horizontale, suspendu un bref instant dans ce vide constellé. Puis il entame doucement sa descente. Je garde un œil sur les instruments tout en échangeant avec les autres, veillant à maintenir une ambiance détendue. Tchéa, assise à côté de moi, ne tient pas en place. Son excitation est palpable, mais son regard, fixé sur l’écran, trahit une légère angoisse. Revoir son peuple, après tant de mois, semble être une épreuve autant qu’une délivrance.
À 15 000 mètres d’altitude, je reprends les commandes pour ajuster manuellement la trajectoire. Le paysage en contrebas est en partie masqué par un épais tapis nuageux, mais les instruments de Sarah me projettent une image claire. Sur l’écran, les contours des montagnes émergent, suivis des courbes de niveau qui tracent la topographie détaillée de la région. Le village de Zilin apparaît en surbrillance, ses habitations nichées dans les arbres géants.
Sarah me propose trois options pour l’atterrissage, des zones soigneusement sélectionnées au sommet de collines herbeuses, légèrement exposées au vent. Je prends quelques secondes pour évaluer les données, sentant une montée d’adrénaline alors que la procédure de descente finale se rapproche. Devant nous, la lumière tamisée des nuages s’ouvre par moments, laissant entrevoir des fragments d’une verdure luxuriante. Cette fois, l’aventure est à portée de main…
« Lewis ? Une préférence ? »
Il scrute l’écran, plissant les yeux comme s’il cherchait à percer les nuages eux-mêmes.
« Là ! » Il pointe le doigt vers le point le plus éloigné. « La colline est dégagée. On va pouvoir descendre sans débroussailler.
— Ça marche ! » D’un geste précis, j’effleure l’écran pour confirmer la destination.
Le vaisseau amorce sa descente finale, ralentissant jusqu’à se poser en douceur sur le sol humide. À peine avons-nous touché terre qu’une rafale fait tanguer légèrement Héliantis, comme un rappel brutal de la météo capricieuse.
« Averses tropicales, 30 °C, 100 % d’humidité, et des rafales… Pas terrible », grogne Lewis avec une grimace.
Je déclenche l’ouverture de la porte arrière. Un léger sifflement accompagne le déploiement des vérins, mais c’est surtout le crépitement des gouttes de pluie qui attire mon attention. Elles tombent dru sur la passerelle métallique, jouant une étrange mélodie rythmée. L’air qui s’engouffre nous frappe immédiatement : chaud, dense, saturé d’humidité. Il porte des senteurs enivrantes de terre mouillée, de végétation luxuriante, et une pointe subtile d’humus en décomposition.
Je me rapproche du cockpit pour lever les yeux vers l’extérieur. Le ciel est une masse compacte de gris tourmenté, une fresque mouvante où les nuages s’effilochent et s’amassent en couches épaisses. Les éclaircies promises semblent bien lointaines…
« Bon, on est à 38 kilomètres de Zilin. On suit le plan. Lewis, tu pars en tête avec Sphinx. Mathias et Éria, vous suivez. Ensuite, Yves et Perthie. Je ferme le cortège avec Tchéa. » Je marque une pause, appuyant mes mots. « Lewis, tu avances prudemment. Les abords du village pourraient être piégés. Et arrête-toi avant d’être en vue de la cité. Compris ? »
Lewis m’adresse un sourire ironique, celui qui dit « Tu m’prends pour un débutant », mais il se retient de répliquer. Je ne relâche pas mon regard, juste assez pour qu’il sache que je ne plaisante pas.
Nous prenons place sur les speedglides, les harnais se verrouillant avec un léger déclic. Les coques supérieures des appareils se referment autour de nous, isolant chaque binôme dans son cocon technologique.
« Départ. »
Lewis et Sphinx s’élancent en tête, leur speedglide dévalant la passerelle avec une aisance silencieuse. Mathias et Éria leur emboîtent la course, puis Yves et Perthie. Je pousse un léger soupir en me tournant vers Tchéa, nerveuse, mais concentrée, avant de donner l’ordre à notre appareil.
À mon tour, je quitte le vaisseau. Une brève pression sur l’écran projette la passerelle vers le haut, et je reste immobile un instant pour m’assurer de la remontée… Sur l’affichage, le témoin d’étanchéité passe au vert, Héliantis est sécurisé.
Je prends enfin de la vitesse, accélérant pour rejoindre le reste du groupe. Devant moi, la jungle dense se déploie, une mer de vert ponctuée ici et là par des troncs imposants, leur canopée se dressant comme des tours de guet. Le ciel, encore chargé, semble alourdir l’atmosphère, et chaque bourrasque qui traverse le cockpit donne l’impression d’un monde prêt à se défendre contre l’intrusion que nous représentons.
À la pente herbeuse succède une étendue vallonnée, où le sol, régulier et dégagé, invite à l’avance tranquille. La lumière se fait plus rare, tamisée par l’approche d’une forêt dense de géants végétaux aux troncs imposants, espacés comme pour accueillir notre passage. Tchéa ne s’était pas trompée : le trajet est une balade en forêt, paisible, sans soubresauts ni obstacle. Pourtant, chaque craquement de branche ou frémissement de feuillage semble rappeler qu’ici, tout pourrait changer en un instant.
Lewis s’arrête près d’un tronc colossal, son écorce semblable à une carapace usée par le temps. Je me range à côté de Perthie, mes yeux scrutant les données projetées devant moi. La carte confirme notre position : Zilin est à 500 mètres à peine ! La proximité me serre la poitrine, un mélange d’excitation et de vigilance.
J’effleure l’écran pour déclencher l’ouverture de la coque. Sans bruit, le panneau pivote, dévoilant un monde où le silence n’existe pas. Une pluie fine, presque invisible depuis les cimes, martèle doucement le feuillage au-dessus de nos têtes. Lorsqu’elle atteint le sol, elle se transforme en grosses gouttes lourdes, éclatant en petites explosions sur l’humus humide. L’odeur de champignons envahit l’air, mêlée aux parfums puissants de mousses, d’écorces détrempées et de terre fraîchement imbibée.
D’un geste précis, nous sécurisons les quatre speedglides, leurs coques se refermant dans un murmure mécanique. Les sacs à dos sont ajustés, l’équipement réparti, chaque détail vérifié. Sphinx reste en arrière, posté près des engins, immobile et vigilant comme un gardien silencieux.
Puis, soudain, deux flèches rouges apparaissent dans mon champ de vision, pointées vers le haut. Mon cœur fait un bond ! Instinctivement, je lève les yeux, scrutant les hauteurs à travers les feuillages, mes sens en alerte.
« Menaces en mouvement ! » souffle Lewis d’une voix tendue.
Mon regard se lève aussitôt, attiré par un mouvement vif dans la canopée. Deux silhouettes surgissent, glissant avec une aisance déconcertante sur des câbles tendus entre les troncs. Vêtus de tenues de camouflage mêlant vert sombre et brun, ils s’immobilisent au-dessus de nous, arcs bandés et flèches pointées, chaque geste empreint de menace. Leurs visages sont peints de motifs sombres, comme s’ils cherchaient à se fondre dans l’environnement.
Tchéa, le visage grave, lève lentement les mains. D’un pas mesuré, elle avance vers eux, mais son geste est interrompu par une nouvelle flèche rouge qui apparaît dans mon champ de vision, toujours dirigée vers les hauteurs. Mon regard suit l’alerte, et mon souffle se suspend à la vue d’un troisième Wa’ Dan, bien plus âgé, qui descend en rappels agiles le long d’un tronc colossal…
Son arrivée impose le silence. Contrairement aux deux premiers, il porte une tenue remarquable : un cuir richement brodé de motifs en étoiles d’or qui scintillent à la lumière diffuse, rappelant celle que portait Tchéa à notre rencontre. Trapu et compact, il ne mesure guère plus d’1 mètre 50, mais dégage une aura imposante. Ses longs cheveux gris argenté, attachés en une queue-de-cheval qui balaie son dos, ajoutent à son allure majestueuse. Un front large et une mâchoire carrée soulignent un visage marqué par l’âge, où chaque ride semble gravée par des décennies d’expérience.
Son oreille gauche arbore une boucle d’argent, sobre, mais significative, et ses sourcils broussailleux, froncés, encadrent un regard perçant, chargé d’autorité et de suspicion. Sans un mot, il fait signe à Tchéa d’avancer. Elle obéit, le pas hésitant, comme si elle redoutait un affrontement silencieux…
De sa veste de cuir, il extrait un petit boîtier, ses doigts noueux le manipulant avec soin. Il fixe un instant l’objet, avant de le tendre vers Tchéa, ses gestes précis et empreints de gravité.
Un léger bourdonnement retentit, et soudain, nos traducteurs automatiques s’activent :
« Tchéa ? Tchéa de Valène ? Tchéa ? C’est toi ? Mais oui ! C’est bien toi ! » La voix du Wa’ Dan, rauque et chargée d’émotion, fend l’air lourd. Ses yeux, d’un gris perçant, s’agrandissent tandis qu’il dévisage Tchéa avec une intensité bouleversante. « C’est fou comme tu ressembles à ta maman ! » Sa voix se brise légèrement. « Je suis un ami d’enfance de ta mère. Désa est partie… et c’est toi qui nous reviens ! Tchéa ! Tchéa ! »
Il ouvre grand ses bras en un geste à la fois hésitant et désespérément sincère. « Laisse-moi te serrer dans mes bras. »
Tchéa, visiblement émue, recule légèrement, prise de court par cet accueil qu’elle n’avait pas imaginé. Puis, lentement, elle lui sourit, un sourire où se mêlent une pointe de méfiance et un élan de soulagement. Elle finit par avancer, et il l’entoure d’une étreinte maladroite, mais sincère, ses mains calleuses posées sur ses épaules frêles.
« Nous avons entendu ton appel à l’aide », poursuit-il en la relâchant doucement, son visage marqué par une émotion brute. « Et nous nous sommes inquiétés pour toi ! Mais te voilà, enfin ! En pleine forme, apparemment ! » Il esquisse un sourire franc qui illumine un instant ses traits durs. « Je suis tellement heureux que tu sois là. »
Il semble soudain se rappeler les bonnes manières et se redresse. « Au fait, je ne me suis même pas présenté. Je m’appelle Riden.
— Bonjour, Riden, murmure Tchéa, encore sous le coup de l’émotion.
— Bienvenue chez toi ! » s’exclame-t-il avec chaleur, avant de jeter un coup d’œil méfiant dans notre direction. Son regard se durcit, et la tension semble revenir d’un coup. « Mais… qui sont ces étrangers ? » demande-t-il d’une voix plus grave.
Tchéa pivote légèrement pour se placer entre nous et Riden, presque instinctivement. « Ce sont mes amis, répond-elle avec calme. Je ne serais pas là sans eux. »
Un silence s’installe, pesant, tandis que Riden scrute nos visages, chacun d’entre nous restant figé sous son regard acéré. Puis, lentement, son expression s’adoucit.
« Alors, étrangers… bienvenue à Zilin, dit-il enfin, la mine radoucie, mais toujours vigilante. Les amis de Tchéa… sont nos amis ! »
D’un geste bref, mais autoritaire, il fait signe aux deux jeunes Wa’ Dans perchés sur les câbles. Ceux-ci, obéissant sans un mot, rengainent leurs arcs et descendent agilement pour s’incliner respectueusement devant Tchéa. Ils ne semblent guère plus âgés qu’elle, et leur posture trahit à la fois curiosité et admiration.
Je décide alors qu’il est temps pour nous de briser la glace. Le groupe attend, en silence, que je prenne les devants. Je m’avance d’un pas, le dos droit, et incline légèrement la tête.
« Em’ Tah, Riden. Em’ Tah à vous deux. Je me nomme Anna. Voici Lewis, mon compagnon, Mathias et Éria, Yves et Perthie. Nous venons en paix, de très, très loin… pour chercher des réponses à nos interrogations.
— Pratique, et amusant, ton traducteur ! lance Riden avec un sourire en coin, le ton presque moqueur, mais chaleureux. C’est étrange, mais je me doutais que vous n’étiez pas d’ici. »
Il laisse planer un instant de silence, son regard scrutant nos visages, comme s’il cherchait à lire au-delà des mots.
« Quant à vos interrogations, quelles qu’elles soient, je crains que vous ne deviez patienter. Je ne suis que câblier, et ce n’est pas à moi d’y répondre. »
Son expression devient plus grave. « C’est à notre chef, Vodan, que vous devrez vous adresser. » Il se tourne alors vers Tchéa, son regard adouci par une touche de tendresse. « Ton grand-père, Tchéa. Il s’est absenté pour quelques jours, mais il doit rentrer demain. »
Il redresse légèrement les épaules, comme pour reprendre contenance. « Mais ne restons pas plantés là sous cette pluie. Suivez-moi. » Une lueur d’enthousiasme traverse son visage.
« Tchéa, je vais te présenter Toga, ta grand-mère. »
Il jette un coup d’œil rapide à nos speedglides et à Sphinx, toujours immobile près des engins. Ses yeux se plissent légèrement, trahissant une méfiance instinctive. « Souhaitez-vous prendre le reste… de vos affaires ?
— Ta’ Ath, Riden. En’. Ça ira, répond Tchéa avec assurance, son ton empreint de respect, mais aussi de familiarité. Je suis certaine qu’ils seront sous bonne garde.
— Alors, allons-y, dit-il en hochant la tête, sa voix prenant une nuance plus légère. Ne restons pas sous la pluie. »
Les deux jeunes Wa’ Dans, toujours silencieux, s’élancent soudain vers le tronc massif avec une agilité presque irréelle. Leurs mouvements, fluides et précis, trahissent des années d’entraînement. Ils disparaissent en quelques secondes parmi les feuillages, laissant derrière eux une pluie fine d’éclaboussures.
Riden, les bras croisés, observe leur ascension avec une fierté à peine dissimulée. « Vous verrez, murmure-t-il, nos forêts ont bien plus à offrir que des gouttes de pluie et des champignons.
— Vous vous souvenez de c’que j’vous avais expliqué lorsque j’ai examiné Tchéa ? nous rappelle Perthie, d’un ton posé, mais empreint d’une légère appréhension.
— Il faut vraiment que j’reprenne l’exercice », acquiesce Lewis avec un sourire en coin, tout en glissant un bras autour de ma taille. Mais son regard, plus grave, trahit une inquiétude. Il se penche légèrement vers moi et murmure : « Je m’demande si on fait bien de laisser Sphinx… »
Je réponds tout aussi bas : « Un gage de bonne volonté. »
Devant nous, Riden et Tchéa avancent avec une aisance presque hypnotique, leur démarche souple et chaloupée en parfaite harmonie. Leurs silhouettes semblent se fondre dans le décor naturel, comme s’ils faisaient partie intégrante de cette forêt.
Bientôt, les premiers signes d’habitation apparaissent, se révélant peu à peu entre les troncs massifs. Ce que Sarah avait détecté prend forme sous nos yeux… et c’est à couper le souffle !
Sur ma droite, un immense chapiteau, qui semble être la salle commune, domine discrètement le sol. C’est la seule structure au niveau de la terre, comme si tout le reste avait choisi de s’élever au-dessus des contraintes terrestres.
Le regard s’élève naturellement, attiré par un réseau complexe de passerelles aériennes, d’escaliers suspendus, d’échelles entrelacées, de plateformes en équilibre et de ponts de singe vacillants. Des tyroliennes s’étirent entre les troncs, formant une toile gigantesque qui semble défier les lois de la gravité.
Chaque habitation est un véritable chef-d’œuvre d’ingénierie organique. Soutenues par un double système en étoile de piliers de bois robustes fixés à un anneau métallique enserrant les troncs, elles semblent flotter dans les airs. Les terrasses qui les entourent regorgent de vie : plantes grimpantes, petites lanternes scintillantes, et même quelques outils accrochés à des crochets.
De petits dispositifs, tels des ascenseurs extérieurs sans cabine, glissent doucement entre sol et hauteurs, illustrant un astucieux mélange de tradition et de technologie.
De légers panaches de fumée gris clair s’élèvent tranquillement vers la canopée, se mêlant aux feuilles d’un vert profond. L’air est imprégné de senteurs boisées, mêlées à une délicate odeur de feu de bois et de résine chauffée.
« Impressionnant », murmure Yves, brisant le silence respectueux qui s’était installé.
Je hoche la tête, incapable de détourner mon regard de ce spectacle. Nous pénétrons dans un univers qui n’est ni tout à fait sauvage, ni tout à fait civilisé, mais un parfait équilibre entre les deux.
Les villageois ont interrompu leurs activités pour nous observer. Pas un geste brusque, pas un mot, juste leurs regards, insistants, mais curieusement sereins. Leur réaction… ou plutôt leur absence de réaction… me déroute. Nous pensions que notre arrivée provoquerait un tumulte, qu’elle serait perçue comme un évènement hors du commun. Je m’attendais à voir des attroupements, à entendre des murmures excités ou même à deviner une panique latente. Mais non. Rien de tout cela. Ils nous scrutent, tout simplement, comme si nous n’étions que des voyageurs ordinaires.
C’est déstabilisant. Nous avions inconsciemment projeté sur eux nos propres craintes terrestres, imaginant une scène digne de la rencontre entre humains et extraterrestres dans un village reculé de la Terre. Mais ici, il n’y a pas de cris d’effroi, pas de curieux s’approchant à pas prudents. Juste ce calme intrigant, presque oppressant.
Je laisse mon regard glisser sur eux. Les Wa’ Dans sont petits, trapus, leurs corps musclés adaptés à cette vie perchée. Ils portent les cheveux longs, parfois lâchés, parfois noués avec simplicité. Pas une barbe, pas une moustache parmi les mâles. Avec l’âge, leurs cheveux s’éclaircissent en nuances grises, et leur posture s’affaisse légèrement.
Ce qui frappe, pourtant, ce n’est pas tant leur apparence que ce qui manque. Pas d’animaux domestiques, comme Tchéa nous l’avait déjà précisé. Mais plus étrange encore : aucun enfant. L’absence totale de jeunes silhouettes dans ce village fourmillant de vie adulte me trouble. Nous échangeons à ce sujet quelques regards inquiets, mais personne ne dit un mot.
J’oriente mon attention sur l’écran de mon bracelet, où s’affiche le plan détaillé du village. Nous avons pénétré par le sud-ouest et avançons désormais vers le centre. Les structures, bien qu’éparpillées, forment une harmonie fascinante, comme si chaque édifice avait poussé avec l’arbre qui le soutient.
Nous passons à droite du premier arbre marqué sur mon plan, le numéro trois. Une majestueuse structure circulaire s’y accroche, surmontée d’une élévation pentagonale qui donne l’impression d’un temple. Plus loin, nous longeons le numéro dix, dont l’habitation unique, hexagonale, semble veiller comme une sentinelle. Chaque construction, qu’elle soit solitaire ou jumelée, porte une personnalité propre, un éclat subtil de culture qui me laisse songeuse.
Nos pas nous mènent près des jumelles circulaires, numéros huit et neuf, leur symétrie presque parfaite apaisante malgré le malaise persistant. Soudain, une odeur m’arrête. Une fragrance puissante et alléchante : celle de grillades, peut-être de viande ou d’une plante locale, qui se mêle aux arômes boisés de l’environnement. Elle me rappelle à quel point la forêt ici est vivante, pleine de contrastes.
Riden poursuit sans ralentir, menant la marche d’un pas assuré, jusqu’à ce que nous approchions du tronc numéro douze. Il supporte deux habitations circulaires, comme deux grands tambours suspendus dans les airs. Éria, fascinée par la texture de l’écorce, tend la main pour la toucher.
Elle retire aussitôt ses doigts, grimaçant. « C’est poisseux », souffle-t-elle, en montrant ses doigts collants. Une substance sombre et visqueuse les couvre, comme une sève étrange, presque vivante. Nous échangeons un regard, incertains. Ce détail anodin vient pourtant raviver une inquiétude sourde, un pressentiment qui serpente depuis notre entrée dans ce village suspendu.
« Qu’est-ce que c’est ? demande Éria en scrutant ses doigts collants.
— Un film protecteur. Contre la vermine, et notre principal ennemi ! » répond sèchement Riden, le regard soudain grave.
La réplique pique notre curiosité, mais aussi une certaine inquiétude. Éria fronce les sourcils.
« Ah ? Et quel est votre principal ennemi ? »
Le Wa’ Dan tourne vers elle un regard étrange, presque incrédule, comme si la réponse était évidente. Après un bref silence, il déclare avec une solennité qui me met mal à l’aise :
« Le feu, voyons ! Nous avons deux ennemis : le feu et la foudre. Le premier, souvent engendré par le second. »
Une vague d’embarras traverse notre groupe.
« Évidemment ! J’aurais dû m’en douter », murmure Éria, un peu gênée.
Riden pointe du doigt un câble noir qui serpente le long du tronc voisin, brillant légèrement sous l’humidité ambiante.
« Vous voyez ce câble ? C’est notre antifoudre. Sans lui, un seul coup pourrait ravager tout le village. »
Mathias hoche la tête en lançant : « On appelle ça un paratonnerre. »
Riden ne relève pas, reprenant sa marche d’un pas décidé…
L’air se charge progressivement d’une odeur de plus en plus puissante. Une fragrance familière, presque envahissante : celle de grillades. Elle réveille en moi des souvenirs d’un autre temps, d’un autre lieu. Des souvenirs d’enfance. Je revois les barbecues familiaux, les plages balayées par le vent de la mer du Nord, les falaises de la Manche, et les vagues tumultueuses de l’Atlantique. Des images incongrues, complètement décalées dans cet univers végétal et étranger.
Riden s’arrête et se retourne vers nous.
« Nous y voici. C’est ici qu’habite la famille de Tchéa. »
Il désigne une structure perchée à plusieurs mètres au-dessus de nous, élégamment intégrée au tronc massif. Deux terrasses suspendues s’enroulent autour de la structure, reliées par des ponts de corde délicatement tressés. La sève poisseuse du tronc brille faiblement sous la lumière filtrée de la canopée.
Riden se penche légèrement vers Tchéa, l’air plus doux.
« Je monte avec elle. Attendez ici quelques instants. »
Tchéa acquiesce, mais, avant de suivre Riden, elle nous adresse un regard qui semble osciller entre excitation et appréhension.
Il s’agit de l’arbre numéro dix-huit, un colosse dont le tronc massif semble se perdre dans la brume végétale de la canopée. À vingt mètres de hauteur, il soutient une grande habitation hexagonale élégamment intégrée à ses flancs. Au-dessus, une structure cylindrique surplombe la scène, comme une sentinelle veillant sur les environs.
Tchéa et Riden se positionnent sur la petite plateforme ronde, rudimentaire, mais ingénieuse, qui sert d’ascenseur. Fixée solidement à une armature métallique en étoile, elle est reliée à un réseau de câbles robustes. Ces derniers, semblables à de grandes lianes métalliques, serpentent le long du tronc avant de disparaître dans l’enchevêtrement des branchages et des feuillages supérieurs.
Le dispositif est simple, mais astucieux : des poulies soigneusement calibrées, un contrepoids dissimulé dans un caisson latéral et un ingénieux réseau de tenseurs. Une seule traction, exécutée avec précision par Riden à l’aide de ses deux mains, met le mécanisme en mouvement. La plateforme s’élève lentement, presque majestueusement, accompagnée par un léger grincement des câbles…
Je note que le système a été pensé pour le confort et la sécurité : les tenseurs amortissent habilement l’accélération au départ et la décélération à l’arrivée, évitant tout à-coup brutal. L’ensemble, bien que d’apparence rustique, témoigne d’une compréhension fine des lois de la mécanique.
Tchéa lève les yeux vers la structure hexagonale, et un sourire discret traverse son visage. Il y a quelque chose de profondément intime dans cette ascension, comme si ce retour à ses racines résonnait en elle d’une manière qui nous échappe encore.
Nous restons quelques minutes à observer les déplacements souples et félins des Wa’ Dans, qui ont déjà repris leurs activités comme si notre présence ne représentait qu’un détail insignifiant. Leurs gestes, précis et harmonieux, trahissent une familiarité absolue avec cet environnement aérien. Pourtant, l’absence d’enfants continue de me troubler. Pas un rire, pas un cri, pas un jeu. Ce silence particulier me laisse une étrange impression, comme une pièce manquante dans un tableau autrement idyllique.
Quelques rayons de soleil filtrent à travers la canopée, dessinant des faisceaux lumineux qui dansent dans les volutes de fumée. Les reflets bleutés sur la brume ajoutent une touche d’irréalité à la scène, comme si nous évoluions dans un rêve. Le temps, comme prévu, s’améliore, et l’air se charge d’une légère odeur de bois humide mêlée à celle des grillades.
Tchéa apparaît bientôt sur la terrasse, le buste penché en avant, son visage radieux éclairé par un éclat de soleil :
« Ohé ! Vous pouvez monter ! Chacun votre tour ! »
Elle enclenche aussitôt la descente de la plateforme avec une aisance presque nonchalante.
« On arrive ! » répond Lewis.
Tchéa ajoute, sa voix claire résonnant entre les troncs :
« Tirez sur le câble du milieu pour monter. Une fois là-haut, vous faites la même chose pour redescendre l’ascenseur. »
“Tire la chevillette, et la bobinette cherra” me vient instinctivement à l’esprit. Cette étrange invitation au cœur du bois réveille en moi le souvenir des contes de l’enfance. Le sésame pour entrer chez la grand-mère… mais aussi l’avertissement d’un piège qui se referme sur l’innocence. Une sueur froide me traverse, fugace, mais tenace, avant que je ne secoue la tête pour chasser cette pensée absurde. Gloups…
Je monte la première, la main serrée sur le câble, mon regard captant les détails ingénieux du mécanisme. La plateforme s’élève doucement, et la forêt semble se resserrer autour de moi à mesure que je m’élève. Derrière moi, Perthie, Éria, Yves, Mathias et enfin, Lewis suivent à tour de rôle, leurs silhouettes se détachant sur la lumière diffuse du sous-bois.
De la terrasse, la vue panoramique sur le village forestier me coupe littéralement le souffle. Merveilleuse, féerique… aucun mot ne semble suffisant pour décrire l’enchantement qui m’envahit. Je suis perchée au cœur d’un décor de rêve, entourée de cabanes titanesques, comme suspendue entre ciel et terre. Une délicieuse sensation de domination, mêlée à un vertige grisant, me submerge. Les constructions, avec leurs bardages et couvertures de bois patinées par le temps, semblent avoir poussé naturellement de cette forêt, dans une symbiose parfaite.
L’odeur des grillades, bien plus intense à cette hauteur, me rappelle que mon estomac vide n’a pas oublié son dû. Un gargouillis trahit mes pensées et me tire un sourire amusé. Tout autour de l’habitation s’étend une superbe terrasse couverte, large d’au moins quatre mètres. Elle semble envelopper la structure comme un écrin, et je me demande combien de vies ont pu y passer des heures à contempler ce panorama hypnotique.
Trois passerelles suspendues relient cette maison perchée aux constructions voisines, leurs cordages balancés par la brise ajoutant une note de poésie à ce tableau aérien. Plus loin, la terrasse s’élargit pour accueillir un escalier hélicoïdal, une œuvre de pure élégance, qui serpente vers l’habitation supérieure…
De larges banquettes en bois, taillées dans la même essence que le bardage des murs, sont disposées le long de la balustrade. Elles invitent à la contemplation ou peut-être à des discussions feutrées sous le couvert des étoiles. Entre elles, de charmants claustras forment des alcôves intimes, comme des refuges secrets propices à la rêverie ou à des confidences chuchotées.
Un léger souffle de vent agite les feuillages, et je me prends à penser que cet endroit est presque irréel, comme tiré des pages d’un conte ancien. Pourtant, chaque détail, du bois usé aux odeurs enivrantes, crie une authenticité brute, une existence profondément enracinée dans ce lieu unique.
Intriguée par l’étrange matière vert olive qui recouvre les banquettes, je m’approche et enfonce la main dans sa surface douce et malléable. Un sourire amusé étire mes lèvres alors que je sens la texture viscoélastique céder sous mes doigts. Un souvenir surgit, et je me retourne vers les autres : « Ça n’vous rappelle rien ? »
Ils se rapprochent, intrigués, et Perthie est la première à réagir. Elle s’installe sur l’une des banquettes et s’étire avec un soupir satisfait : « Oh ! Génial ! La même matière que dans les cavernes. »
Éria, déjà conquise, se laisse tomber sur une autre banquette. Elle s’y tasse, les bras derrière la tête, avec un sourire espiègle : « Mmm… Continuez sans moi, j’reste ici ! Mathias, tu viens ? »
Mathias, tout en observant la surface, laisse courir sa main sur la texture en un geste de scientifique curieux. Il hoche la tête, pensif : « La même matière viscoélastique. C’est fascinant… On va enfin pouvoir demander c’que c’est ! »
À ma grande surprise, c’est Tchéa qui prend la parole. Sa voix trahit un mélange d’évidence et de léger étonnement, comme si notre ignorance lui paraissait étrange : « De l’oatui.
— Et ça vient d’où ? » s’empresse de demander Yves, dont la curiosité est désormais piquée.
Tchéa explique avec naturel, comme si elle nous parlait d’une évidence du quotidien : « Du latex de l’oatu ! Un arbre que l’on cultive pour ses fruits, son bois, et bien sûr son latex. On le récolte, on le chauffe, il gonfle. Ensuite, on y souffle de l’air, il gonfle encore plus… Puis on le laisse refroidir. Et c’est tout. C’est chouette, hein ? »
Je suis impressionnée par la simplicité de leur procédé et par l’efficacité de ce matériau. Yves, toujours analytique, commente en hochant la tête : « Oui, c’est super confortable. »
Tchéa, avec son éternel enthousiasme, nous fait signe de la suivre : « Venez ! Je vais vous présenter ma grand-mère. »
Avant que nous ne bougions, elle s’arrête brusquement, comme si une idée importante venait de lui traverser l’esprit. Elle se tourne vers nous avec sérieux : « Petite précision : oubliez le vouvoiement. Chez nous, c’est une impolitesse, un manque de respect. »
Je lève un sourcil, surprise par cette inversion de nos codes sociaux, mais je me contente d’acquiescer. Encore une particularité de ce peuple que nous devrons intégrer rapidement.
Nous suivons Tchéa vers le seuil d’une pièce de vie d’une beauté apaisante. La lumière naturelle, filtrée par les feuillages, inonde l’espace à travers de larges ouvertures en arc, laissant deviner une symbiose parfaite entre la nature et l’architecture. Le parfum boisé de la pièce, subtil, mais présent, semble envelopper chaque recoin.
Dans un angle, sur une banquette moelleuse tapissée de la même matière viscoélastique que nous avons découverte à l’extérieur, une vieille “femme” est assise, plongée dans une discussion animée avec Riden. Elle tourne la tête à notre arrivée, et son regard perçant, encadré par des rides profondes, semble nous évaluer en silence.
Le mobilier, d’une simplicité étudiée, évoque un savoir-faire ancestral. Les lignes épurées et les teintes miel doré et acajou du bois confèrent à l’ensemble une élégance sobre et chaleureuse. Le parquet, un véritable chef-d’œuvre avec sa bordure en marqueterie complexe, disparaît par endroits sous de somptueux tapis aux motifs géométriques. Chaque élément semble raconter une histoire, témoignant d’un lien intime avec les ressources locales.
Au centre, une table ronde imposante attire immédiatement le regard. Elle est munie de deux plateaux tournants, probablement conçus pour faciliter le partage des repas. Quatre bancs en arc de cercle l’entourent, leurs dossiers sculptés d’entrelacs rappelant les feuillages de la canopée.
Un autre coin de la pièce, plus fonctionnel, est tout aussi fascinant. Une batterie de cuisine suspendue au-dessus d’un plan de travail chargé d’ustensiles témoigne d’une activité récente. Toga, la grand-mère, semble avoir été interrompue en plein travail culinaire. Une large cuisinière, installée sur une estrade en métal et équipée de portes et tiroirs minutieusement agencés, est reliée à une cheminée. Une odeur de mets mijotés flotte dans l’air, réchauffant instantanément nos sens.
Tout dans cette pièce respire la fonctionnalité et le bien-être, une harmonie parfaite entre utilité et esthétique. Je m’efforce de ne pas m’attarder trop longtemps sur les détails pour éviter d’être impolie, mais je ne peux m’empêcher d’admirer le soin apporté à chaque objet.
Tchéa nous fait signe d’entrer, et la vieille “femme”, avec un léger effort, se lève lentement. Son visage, bien que marqué par les années, dégage une dignité tranquille. Elle nous salue d’un hochement de tête avant d’esquisser un sourire énigmatique.
« Grand-mère, voici les étrangers dont je t’ai parlé. Leur chef, Anna. Lewis, son compagnon. Perthie, leur médecin, c’est elle qui m’a soignée. Yves, son compagnon, et enfin Éria et Mathias. »
Nous inclinons légèrement la tête à l’annonce de chaque prénom, un geste pour exprimer respect et reconnaissance.
Toga, bien que ne dépassant pas un mètre quarante, dégage une présence imposante empreinte de dignité.
Sa silhouette robuste est enveloppée d’une robe fluide d’un vert éclatant, brodée de motifs floraux blancs. Sa chevelure noire et crépue forme une couronne qui accentue son regard vif et pénétrant.
« Eh bien, bonjour à tous ! » Sa voix, grave et chaleureuse, remplit la pièce. « Comment pourrais-je vous remercier de nous avoir ramené notre petite fille saine et sauve ? Nous vous en sommes infiniment reconnaissants. Vous êtes ici chez vous, et je veux que vous vous sentiez comme tels.
— Madame, nous vous… nous te remercions pour ton hospitalité et… » Je cherche mes mots, mais elle me coupe doucement.
« Appelle-moi Toga ! »
Je ris, légèrement nerveuse, mais son sourire bienveillant m’apaise. « Bien, Mad’… Toga ! » Je souffle discrètement, détendant l’atmosphère.
« Tchéa, je compte sur toi pour leur faire visiter les lieux. Et guide-les vers leurs chambres à l’étage. Je vous retrouve tout à l’heure. » Toga s’assoit à nouveau, le regard tranquille, mais ferme.
« Bien, grand-mère. Venez, suivez-moi. »
Alors que nous nous apprêtons à quitter la pièce, Éria nous arrête : « Attendez », chuchote-t-elle. Elle se dirige vers la cuisinière, ses gestes empreints d’une curiosité presque enfantine. Elle attrape un chiffon posé à proximité, ouvre prudemment la porte de droite, et dévoile des brochettes grillées, encore fumantes.
« Je n’sais pas ce que c’est, mais ça a l’air délicieux », commente-t-elle en scrutant les morceaux juteux avec un sourire malicieux.
« Éria, tu n’vas peut-être pas abuser, non ? » s’exclame Mathias avec un mélange d’amusement et d’exaspération.
« T’inquiète. Toga a dit qu’on devait se sentir chez nous, alors je vais faire comme chez moi. Ça fait sens, non ? » Elle se tourne vers Tchéa avec un clin d’œil complice.
Tchéa hoche la tête, amusée, l’air de dire : “Elle n’a pas tort.” Puis, elle reprend son rôle de guide. « Venez, suivez-moi, je vais vous faire découvrir les lieux. »
Nous empruntons un petit couloir bordé de panneaux en bois, où une lumière tamisée filtre à travers des claustras ajourés. Tchéa nous présente deux ensembles de toilettes sèches, parfaitement intégrés au décor. Puis, elle ouvre les portes de deux salles d’eau.
L’endroit respire la simplicité et le soin du détail. Chaque salle est équipée d’un ingénieux dispositif de douche : il suffit de poser un pied sur un caillebotis en bois pour déclencher un délicat ciel de pluie. L’eau tombe en un flux léger, presque hypnotique.
« Impressionnant », murmure Yves en observant le mécanisme.
Sur une étagère, des crèmes et des savons aux parfums floraux occupent un espace soigneusement organisé. Les senteurs qui s’en dégagent emplissent la pièce, évoquant un jardin en pleine floraison.
« Ils n’ont pas à rougir de leur confort », glisse Perthie en effleurant l’un des flacons d’un geste admiratif.
Tchéa nous rappelle que les eaux de pluie, précieusement récoltées sur les toitures-terrasses, sont filtrées avec soin. Elle nous explique que les évacuations descendent discrètement le long des piliers de soutènement, serpentent le long des troncs massifs et se connectent à un réseau souterrain. Une ingéniosité écologique qui témoigne de leur harmonie avec la forêt.
La baie vitrée de la chambre des grands-parents est entrouverte. Un doux rideau beige, aussi léger qu’une caresse, danse doucement sous l’effet d’une brise tiède. La lumière naturelle, tamisée par cette fine étoffe, baigne la pièce d’une sérénité presque irréelle.
Le mobilier, d’une élégante sobriété, attire immédiatement le regard : un grand lit, imposant et accueillant, est flanqué de deux tables de nuit aux courbes adoucies. Une armoire singulière, en forme de cœur, se dresse fièrement, accompagnée d’une petite commode qui semble tout droit issue d’un atelier d’artisanat ancestral.
Sur cette commode, un contraste surprenant retient mon attention : d’anciens grimoires à la reliure usée partagent l’espace avec des appareils aux lignes futuristes, presque incongrus dans ce décor. Je perçois ici une nouvelle manifestation de cette fascinante dualité chez les Wa’ Dans : l’alliance subtile de la rusticité apparente et d’une modernité bien maîtrisée.
Au sol, un tapis aux motifs géométriques complexes, inspirés de l’écriture Wa’ Dan, étend ses teintes chaudes de beige et de bordeaux. Il semble presque raconter une histoire, un message codé, tissé au fil des générations.
De retour dans la salle, Mathias s’approche de l’énorme collier métallique qui enserre le tronc porteur. Son regard curieux s’attarde sur les détails de l’ingénieux système. Riden le rejoint avec enthousiasme, pointant du doigt les ressorts robustes intégrés dans la structure.
« Ce collier est ajusté une fois par an, explique-t-il fièrement. C’est essentiel pour permettre à l’arbre de continuer à croître sans être étouffé. Un équilibre vital entre soutien et liberté. »
L’émerveillement de Mathias est palpable. Il effleure doucement le métal, comme pour mieux en comprendre la mécanique.
Tchéa, un sourire ravi aux lèvres, attend patiemment que nous finissions d’inspecter les lieux. « Prêts à voir vos chambres ? Alors, suivez-moi ! »
À la queue leu leu, nous grimpons derrière Tchéa dans l’escalier hélicoïdal, dont les marches légères, d’un métal délicatement martelé, vibrent sous nos pas. En atteignant le toit, un véritable jardin suspendu s’offre à nous : un vaste toit-terrasse équipé d’un système ingénieux de récupération des eaux de pluie. Au centre, un grand bassin parsemé de granulés noirs abrite des plantes aquatiques aux fleurs jaunes éclatantes, semblables à des éclats de soleil. La cheminée exhale une fumée fine, paisible, évoquant la chaleur d’un foyer toujours actif.
Un second escalier monte vers l’habitation supérieure, conduisant à une terrasse circulaire entourée de six portes identiques. La vue depuis cet étage, vertigineuse, dévoile l’étendue du village forestier dans toute sa splendeur ! Des passerelles suspendues s’étirent comme des rubans gracieux, reliant les habitations disséminées dans la canopée… Tchéa désigne une construction isolée, dépourvue de ces passerelles : c’est l’Arbre du Conseil, le numéro 24 du plan que je garde en tête. Sa silhouette massive se détache, solitaire et majestueuse, contre l’horizon.
« Six chambres, annonce fièrement Tchéa. Celle-ci, dit-elle en pointant une porte du doigt, est occupée par Védan, un cousin que je ne connais pas encore. »
Je fronce les sourcils, intriguée. « Ah ? Et où est-il ? »
Tchéa cligne des yeux, comme si la question était inattendue. « Védan ? En ce moment ? Je ne sais pas. Peut-être à la salle commune.
— La salle commune ? s’étonne Yves, intéressé.
— Oui, là où sont les jeunes.
— Les jeunes ? Tu veux dire… les enfants ?
— Ben oui ! Ils y sont pour l’apprentissage. »
Perthie sourit, amusée. « Ah, je vois ! Nous, on dit “à l’école”. On se demandait justement où étaient les enfants. »
Tchéa acquiesce, l’air un peu perplexe devant notre réaction.
« D’accord, “à l’école”. Vous les verrez tout à l’heure. Mais d’abord, grand-mère met quatre chambres à votre disposition. À vous de choisir. »
Chaque chambre est aménagée avec simplicité, mais raffinement. Une grande méridienne aux formes arrondies trône au centre, flanquée de deux petites commodes ovales finement sculptées. Le matelas, recouvert d’un tissu en oatui d’un vert tendre, semble appeler à la détente. Une envie irrépressible de m’y jeter à corps perdu me traverse, mais je réprime un soupir et me promets d’attendre. Une fois les chambres réparties et nos affaires déposées, nous redescendons pour retrouver Toga.
Déjà absorbée par son travail en cuisine, elle nous accueille d’un regard pétillant et d’un geste chaleureux. Lorsque je lui propose mon aide, elle ne se fait pas prier et me tend un tablier de cuir souple brun, semblable à celui qu’elle porte noué élégamment sur sa robe. Avec une précision naturelle, elle me montre comment décortiquer d’étranges noix, de la taille d’un petit poing, qu’elle appelle azarins. Sous leur coque coriace se nichent des graines en forme de croissant, luisantes et odorantes.
Toga, visiblement aussi patiente que pédagogue, m’explique que ces graines, une fois pilées, libèrent une huile jaune orangé au parfum subtil d’amande. Cette huile, précieuse, est utilisée aussi bien pour la cuisson que pour l’éclairage. Le reste de la pulpe, me dit-elle, est séché, grillé et transformé en faré, une infusion typique aux arômes robustes et réconfortants.
Tout en travaillant, elle me décrit leurs techniques culinaires, variées et étonnamment proches de certaines méthodes anciennes de notre monde. Selon l’aliment ou l’inspiration du moment, ils cuisinent à la vapeur, à l’eau, au bouillon, sautés ou frits, en papillote, grillés ou rôtis. Loin des préoccupations diététiques modernes, les Wa’ Dans semblent célébrer la cuisine comme un art de vivre, hédoniste et généreux.
Notre travail est interrompu par une série de visites impromptues. Des voisins défilent, portant avec eux des offrandes : légumes, fruits colorés, graines mystérieuses, morceaux de viande parfumée ou encore des plats cuisinés qui embaument la pièce. L’atmosphère devient un joyeux ballet d’échanges et de conversations animées.
À ma grande surprise, notre présence ne semble déranger personne. Au contraire, leur curiosité à notre égard se mêle à une hospitalité sincère. Aucun visiteur ne repart les mains vides : Toga leur offre toujours quelque chose en retour, un fruit, une poignée de graines, ou même une part du plat en cours de préparation.
Avec un sourire empreint de fierté, elle me glisse doucement à l’oreille des mots qui me sont traduits : « Ici, l’entraide, les échanges et le partage ne sont pas qu’un mode de vie, c’est l’essence même de notre culture. »
En fin de matinée, des éclats de rire et des voix enthousiastes, provenant de la terrasse, attirent mon attention. Curieuse, je m’interromps. Toga, qui a remarqué mon hésitation, m’adresse un sourire bienveillant et m’invite à la suivre.
Deux silhouettes rondes se dessinent parmi les visiteurs, accompagnées de ce qui me semble être… des enfants ? Mon cœur fait un bond. Des enfants ! Enfin ! Et qui semblent en parfaite santé. Leur énergie communicative emplit l’air, et je ne peux m’empêcher de sourire en voyant Tchéa, tout sourire, plongée dans une grande discussion avec eux.
La “femme” parmi les adultes s’avance vers Toga et l’interpelle joyeusement : « Bonjour, Maman ! On est venu dès qu’on a su que Tchéa était arrivée ! »
Toga, un éclat de tendresse dans le regard, laisse à Tchéa le soin des présentations. Elle nous les désigne tour à tour : Yubi, sa tante, Rixel, le compagnon de celle-ci, et leurs deux enfants, Tiahé, treize ans, et Coden, dix ans.
Yubi capte immédiatement mon attention. Son visage, ovale et fin, est illuminé par un sourire franc qui respire la chaleur humaine. Sa robe-tunique bleu nuit, échancrée et rehaussée d’un décolleté audacieux, met en valeur sa silhouette généreuse. Elle arbore la même coiffure que sa mère, avec une tresse délicatement roulée autour de sa tête.
Rixel, quant à lui, a des allures plus rustiques. Menuisier originaire d’Asadal, son visage anguleux, dominé par une mâchoire carrée et des pommettes saillantes, dégage une dureté adoucie par une certaine retenue dans ses gestes. Ses longs cheveux noirs, rassemblés en un chignon hâtif, s’échappent en une queue-de-cheval négligée. Sa tenue, une longue veste de cuir brun sur un pantalon ample, témoigne d’un style pratique, mais non dénué de caractère.
Tiahé, leur fille aînée, semble fascinée par le maquillage de Tchéa. Elle ne quitte pas sa cousine des yeux, un mélange de curiosité et d’admiration dans le regard. Son visage reflète parfaitement l’alliance de ses deux parents : la mâchoire carrée de son père et les traits délicats de sa mère. Ses cheveux, attachés en deux couettes épaisses et désordonnées, encadrent son visage avec un charme juvénile.
Coden, lui, reste en retrait, visiblement intimidé. Ses grands yeux, qui rappellent ceux de sa mère, m’observent avec une certaine appréhension. Ses cheveux mi-longs, fraîchement coupés, retombent librement autour de son visage encore poupin.
La scène respire la simplicité et la chaleur familiale, une douceur qui tranche agréablement avec l’austérité de notre mission. Je me surprends à m’attarder sur ces détails, comme pour capturer un moment de normalité dans un monde qui nous échappe encore en partie.
Ils repartent avant le déjeuner, non sans nous souhaiter un bon après-midi et en promettant que nous dînerons ensemble ce soir. Le déjeuner, quant à lui, est simple, mais savoureux. Sur la table, des plats et des corbeilles débordant de légumes croquants et de fruits mûrs invitent à une dégustation décontractée, à même les doigts, sans fioritures. Chez les Wa’ Dans, les repas principaux sont le petit déjeuner et le dîner, où ils se rassemblent pour partager des moments plus consistants. Les grillades sont au programme du soir…
L’après-midi débute par une nouvelle visite : celle de Zéden, l’oncle de Tchéa, accompagné de sa compagne, Natché, originaire de Baïamé, et de leurs deux enfants : Yéden, quatorze ans, et Zija, treize ans.
Zéden est difficile à manquer. Sa stature imposante et sa carrure robuste en font une figure bienveillante, mais impressionnante. Son visage, rond et jovial, est illuminé par un sourire désarmant. Ses bajoues pleines et son double menton ajoutent une touche de bonhomie à son apparence. Ses cheveux noirs, coiffés en un topknot qui libère ses oreilles, mettent en valeur une boucle dorée scintillante. Il porte une longue tunique brune qui tombe élégamment sur un pantalon de toile beige, mélange d’austérité et de confort.
À ses côtés, Natché forme un contraste saisissant. Petite et frêle, elle dégage une aura captivante grâce à ses yeux vert sombre au regard profond, presque hypnotique, et sa bouche pulpeuse qui ajoute une sensualité naturelle à son visage. Sa robe courte, aux motifs floraux beiges et rouges, cintrée à la taille, met en valeur sa silhouette délicate. Le large décolleté carré de son vêtement accentue son élégance discrète.
Leur fils, Yéden, semble déjà destiné à marcher dans les pas de son père. Malgré ses quatorze ans, il a presque atteint sa taille et affiche déjà les prémices de la carrure imposante qui caractérise Zéden. Quant à Zija, elle possède les yeux envoûtants de sa mère et un visage qui évoque étrangement celui de Tchéa, avec des traits similaires qui ne laissent aucun doute sur leur lien de parenté.
Ces visites successives, marquées par des retrouvailles et des sourires, dévoilent un peu plus l’âme chaleureuse et profondément ancrée dans la tradition des Wa’ Dans. Leur sens du partage et de la famille est palpable à chaque instant, transformant notre découverte de leur quotidien en une expérience presque intime.
Zéden et Natché nous proposent de les accompagner pour l’après-midi dans une excursion à la fois agréable et utile : un ramassage de légumes et une cueillette de fruits. L’idée fait mouche, et nous acceptons avec enthousiasme. Tchéa choisit de rester au village avec les enfants, les invitant à participer à ce qui semble être une de leurs activités préférées : l’apprentissage collectif.
Chacun muni d’un panier dans chaque main, nous nous mettons en route vers le nord, quittant les sentiers battus pour pénétrer dans l’épaisseur de la forêt… La marche s’avère plus sportive qu’anticipé, ponctuée de montées abruptes et de passages où nous devons zigzaguer entre des troncs massifs ou contourner des ruisseaux sinueux. Nous progressons au rythme des arrêts, car il semble impossible à Zéden de croiser un Wa’ Dan sans échanger quelques mots. Ces rencontres informelles, presque rituelles, sont souvent accompagnées d’éclats de rire ou de salutations enthousiastes.
Après environ quarante minutes de marche, un changement subtil dans l’air se fait sentir : une lumière plus vive, un souffle différent, et l’odeur enivrante de feuilles mêlée à celle, sucrée, des fruits mûrs. Devant nous, un tertre se dessine, émergeant au milieu de la végétation comme une île verdoyante dans une mer de bruns et de verts sombres. Mais ce qui frappe surtout, c’est la différence éclatante de ce lieu par rapport à tout ce que nous avons traversé. Les teintes de vert semblent infinies : vives, presque fluorescentes, elles scintillent sous une lumière naturelle, mais amplifiée, comme si ce tertre concentrait une énergie particulière.
D’un geste théâtral, Zéden tend un doigt vers la butte. Son insistance et l’éclat dans ses yeux suffisent à comprendre que cet endroit revêt une importance particulière.
« Nous y voilà ! », déclare-t-il avec un large sourire.
Il nous explique que cette butte, loin d’être naturelle, a été entièrement aménagée par les Wa’ Dans. Les essences de plantes qui la recouvrent ont été choisies avec soin et plantées ici pour créer un véritable écosystème cultivé. Il ajoute, avec une pointe de fierté, que toutes les clairières environnantes ont bénéficié d’un traitement similaire. Ces lieux, dit-il, sont plus que des jardins : ils sont des sanctuaires de vie et de ressources, capables de subvenir largement aux besoins de la communauté tout en respectant l’équilibre fragile de leur environnement.
Face à cette vision d’harmonie entre nature et culture, un sentiment de respect silencieux nous gagne. Le tertre semble presque murmurer, comme si chaque feuille et chaque branche racontaient l’histoire de ce peuple ingénieux et profondément lié à sa terre.
Après une première impression de nature sauvage et inviolée, je réalise peu à peu que cet endroit est en réalité un chef-d’œuvre d’équilibre et de savoir-faire. Potagers et vergers s’entrelacent dans une harmonie si parfaite qu’il est difficile de distinguer où finit l’œuvre Wa’ Dan et où commence celle de la nature. Les espèces végétales, d’une luxuriance fascinante, semblent s’épanouir ici comme dans un paradis oublié.
L’air, saturé de parfums, semble presque palpable. Des fragrances entêtantes se mêlent en un cocktail enivrant : sucrées, épicées, fruitées, fleuries. Chaque inspiration est une aventure, chaque effluve une promesse. Perthie, visiblement en effervescence, écoute Natché détailler les propriétés médicinales et culinaires des plantes. Ses yeux brillent d’un enthousiasme contagieux, et je me surprends à suivre ses gestes avec la même attention, impatiente de participer à la récolte.
Guidée par les explications de Natché, je commence par déterrer des légumes racines jaunes, à la texture singulière : une racine principale ornée de nodules charnus, semblables à des patates douces. Leur feuillage fin et duveteux me chatouille les doigts alors que je les arrache délicatement de la terre fertile. Plus loin, j’aperçois des légumes verts pendants, d’une dizaine de centimètres, formant des grappes élégantes semblables à des haricots. Leurs lianes s’accrochent à des branches d’arbustes aux feuilles ovales, lustrées et épaisses, où éclatent de délicates fleurs étoilées, blanches teintées de pourpre.
Je reconnais bientôt les imposants “azarins”, leurs larges feuilles découpées et vernissées brillant sous la lumière diffuse. Ces arbres portent les noix que j’avais cassées et décortiquées ce matin. La familiarité de ce détail me fait sourire, comme si un fil invisible reliait chaque moment de cette journée.
Notre cueillette se poursuit avec des fruits ronds et velus, d’un violet profond, qui poussent sur des rameaux de petits arbustes buissonnants. Leur saveur éclate en bouche : une combinaison étonnante de framboise et de figue de barbarie, à la fois sucrée et rafraîchissante. Puis, Natché nous guide vers des arbres majestueux aux branches chargées de fruits orangés, lourds comme des melons, qui plient sous leur propre poids. Suivant ses instructions, nous ne cueillons que ceux qui touchent le sol, en veillant à préserver les arbres.
Lorsque nos paniers débordent de cette opulente récolte, Lewis et Mathias, fidèles à leur habitude, improvisent. Avec une habileté presque désinvolte, ils tressent des branchages pour confectionner un traîneau sommaire. Chargé des imposants fruits orangés, il glisse aisément sur le sol forestier, tiré par leurs bras robustes.
Alors que nous rebroussons chemin, la lumière filtrée à travers le feuillage danse autour de nous, et je ne peux m’empêcher de sentir que cet instant, pourtant simple, est empreint d’une beauté rare. Nous ne rapportons pas seulement des fruits et des légumes : nous ramenons un peu de cette harmonie, de ce lien profond qui unit les Wa’ Dans à leur environnement.
À notre arrivée, une scène vivante et touchante nous accueille. Tchéa surgit à notre rencontre, le sourire éclatant, suivie par une ribambelle d’enfants débordant de curiosité. Une vingtaine de petits visages émergent autour d’elle, leurs yeux brillants fixés sur nous avec une fascination teintée de timidité. Leur enthousiasme est contagieux, et je ne peux m’empêcher de leur adresser un sourire. Ce sont leurs rires, cristallins et spontanés, qui semblent briser les dernières barrières.
Parmi cette agitation joyeuse, Tchéa nous présente son cousin Védan. Dès qu’il s’avance, sa silhouette se distingue nettement dans la foule. À seize ans, il dégage déjà une prestance étonnante. Mesurant près d’un mètre soixante, une stature impressionnante pour un Wa’ Dan, il impose par ses larges épaules et sa carrure athlétique, tout en conservant une douceur étonnante dans ses traits. Son visage ovale, parfaitement proportionné, porte une expression à la fois sereine et attentive.
Il porte une tenue d’une simplicité élégante : une veste ajustée et un pantalon ample, tous deux d’un vert sombre qui semble presque se fondre dans les feuillages alentour. Ses longs cheveux noirs sont rassemblés en une queue-de-cheval sobre, qui dégage son visage et accentue l’intensité de son regard. On devine, à travers son allure discrète, mais assurée, une personnalité marquée par un équilibre entre force et humilité.
Né à Livun, un village de Libarad, Védan partage avec Tchéa cette histoire commune de longues traversées pour rejoindre Zilin. Le village natal de son père, Lodan, l’oncle de Tchéa. Il a parcouru des milliers de kilomètres, non sans effort, pour retrouver ces racines profondes qui semblent tisser une identité commune aux Wa’ Dans.
Après quelques instants d’échanges où Tchéa traduit les regards intrigués des enfants par des mots légers, nous montons vers la maison de Toga, nos bras chargés d’une partie de notre récolte. Les fruits et légumes, encore gorgés de lumière et d’arômes, dégagent une odeur fraîche et terreuse qui se mêle à celle, boisée et apaisante, de l’environnement.
Alors que nous progressons vers la maison, je ne peux m’empêcher d’admirer l’élégance discrète de ce peuple, leurs gestes mesurés, leur lien évident avec leur terre. Chaque pas semble s’inscrire dans une harmonie invisible, et je me demande quel genre de leçon nous, étrangers, pourrions tirer d’un tel mode de vie.
*
À la nuit tombante, Toga illumine la salle et la terrasse d’une myriade de lueurs dansantes. Elle utilise un petit appareil ingénieux, un briquet à piézoélectricité renfermant des cristaux verts… des tourmalines, d’après Yves, qui observe l’objet avec un intérêt presque scientifique. À chaque étincelle bleutée, un photophore s’allume, projetant des ombres mouvantes sur les parois. Ces flammes vacillantes, enveloppées d’une lumière chaude et douce, créent une atmosphère intime, presque féerique, où les visages des convives prennent une teinte ambrée.
Nous sommes dix-sept autour de la table, un cercle vivant réunissant la maîtresse de maison, Tchéa, son cousin Védan, la tante Yubi, l’oncle Zéden, leurs conjoints respectifs et leurs enfants. Le repas est servi avec une simplicité élégante qui reflète l’esprit des Wa’ Dans. Chaque convive dispose d’une large assiette rectangulaire en bois clair, et d’un ustensile hybride, une cuillère-fourchette en métal argenté, aux quatre doigts courts et évasés. L’absence de couteau n’est pas un inconvénient : la cuisinière a minutieusement découpé chaque aliment en morceaux prêts à déguster.
Devant chaque place, deux gobelets en verre trônent. Le plus grand, robuste, est destiné à l’eau fraîche, pure et sans arrière-goût, tandis que le plus petit, délicatement ciselé, accueille des jus de fruits aux saveurs originales. Des pichets en verre coloré circulent de main en main, emplis de boissons aux teintes éclatantes, et des carafes aux formes insolites révèlent des breuvages plus élaborés : fermentés, légèrement pétillants, certains même subtilement alcoolisés. Ces boissons, aux parfums exotiques et aux goûts à la fois familiers et surprenants, éveillent notre curiosité.
La table, par sa disposition et son contenu, révèle des similitudes frappantes avec notre propre culture. Pourtant, chaque détail, la texture des matériaux, la sobriété des ustensiles, les saveurs inédites, nous rappelle que nous sommes ailleurs, plongés dans un univers à la fois proche et infiniment singulier.
Tout au long du repas, Toga, animée par une énergie bienveillante, retrace l’histoire de sa famille. Son récit, ponctué d’anecdotes vibrantes, capte l’attention de tous. Les enfants écoutent, fascinés, tandis que les adultes échangent des sourires ou acquiescent à ses souvenirs. Cette transmission orale, empreinte d’émotion, semble être une tradition précieuse pour les Wa’ Dans.
En observant cette scène, je me surprends à penser à la profondeur de leurs liens. Ici, chaque repas semble une célébration, un moment de communion entre générations, un instant suspendu où le passé rencontre le présent, et où nous, étrangers, avons le privilège d’être accueillis comme des témoins silencieux de leur histoire.
Toga, née à Livun comme le jeune Védan, avait un jour entrepris un voyage important, un pèlerinage personnel vers Zilin, pour rencontrer son arrière-grand-père. Ce voyage, empreint de curiosité et de respect pour ses racines, avait marqué un tournant dans sa vie. À Zilin, elle s’était liée d’amitié avec Vodan. Leur complicité s’était peu à peu transformée en une relation plus profonde, et ensemble, ils avaient fondé une famille, élevant quatre enfants dans ce village empreint d’histoire.
L’aîné, Lodan, avait quitté Zilin pour retourner à Livun, renouant avec la terre natale de sa mère. Son fils, Védan, avait suivi un chemin inverse, revenant à Zilin sur les traces de son père, comme un écho générationnel, une sorte de dialogue à travers le temps entre Livun et Zilin.
Désa, la deuxième enfant de Toga et Vodan, avait également suivi un parcours d’exploration personnelle. Elle avait marché sur les traces de ses arrière-grands-parents jusqu’à Valène, où elle avait rencontré celui qui deviendrait le père de Tchéa. La famille s’était ainsi enrichie de nouvelles connexions, d’histoires entremêlées entre villages et continents.
Tante Yubi, leur troisième fille, avait choisi de rester fidèle à Zilin. Mariée à Rixel, originaire d’Asadal, elle avait construit sa vie dans le village familial. Leur union avait donné naissance à quatre enfants. Les deux aînées, suivant la tradition des Wa’ Dans de voyager pour explorer leurs origines ou chercher leur voie, étaient parties pour Asadal. Tiahé, leur troisième enfant, hésitait encore sur la route qu’elle emprunterait, tandis que le benjamin, Coden, était encore trop jeune pour envisager un tel choix.
Quant au dernier de la fratrie, l’oncle Zéden, il était lui aussi resté à Zilin. Sa rencontre avec Natché, venue de Baïamé, avait scellé un nouvel échange entre villages. Ensemble, ils avaient élevé leurs enfants. Leur fils aîné, fidèle à cette tradition de voyage, était parti pour Baïamé, tandis que Yéden et Zija semblaient pour l’instant attachés à Zilin, bien qu’ils n’excluent pas un départ futur.
En écoutant ces récits de migrations familiales, nous percevons une sorte de danse générationnelle, un va-et-vient perpétuel entre les villages, un cycle où chaque individu trace son propre chemin tout en tissant les liens d’une histoire commune. Étant nous-mêmes enfants de plusieurs continents, ces traditions nous parlent, résonnent avec nos propres expériences et nos racines éparpillées.
La conversation glisse ensuite vers la vie quotidienne des Wa’ Dans. Avec une générosité évidente, ils nous décrivent le déroulement de leur semaine, marquée par un équilibre entre travail, partage et temps de repos. Ils détaillent leurs habitudes alimentaires, où le petit déjeuner et le dîner jouent un rôle central, et leurs rythmes de vie qui semblent suivre une cadence apaisée, en harmonie avec leur environnement. Ces échanges, bien que pour nous des rappels de ce que Tchéa nous avait déjà enseigné, enrichissent notre compréhension de leur culture et renforcent notre admiration pour ce mode de vie à la fois simple et profondément réfléchi.
La semaine Wa’ Dan est composée de dix jours, structurée selon une alternance harmonieuse de travail et de repos. Le premier jour est dédié au repos, suivi de trois journées de labeur, puis de deux nouvelles journées de détente. Ce rythme se poursuit avec trois autres jours de travail, avant de conclure par une dernière journée libre. Une cadence qui, à nos yeux, semble équilibrée et propice à une vie en harmonie avec leur environnement.
Chaque Wa’ Dan excelle dans une spécialité particulière, mais leur organisation privilégie avant tout les travaux d’intérêt général. Ces tâches collectives, indispensables à la communauté, sont réparties en fonction des âges et des capacités de chacun. Les activités principales, bien que classiques, s’avèrent essentielles : la recherche et la préparation de nourriture, l’entretien et les réparations du village, l’enseignement, le partage des savoirs, sans oublier… l’organisation des festivités ! Une structure simple, mais d’une efficacité indéniable.
Le régime alimentaire des Wa’ Dans reflète leur lien étroit avec la nature. Il repose sur une abondance de légumes, fruits, champignons, graines et œufs d’oiseaux qui nichent sur les toits des habitations. Ces œufs, récoltés avec soin, sont un véritable trésor pour les repas. Deux jours particuliers marquent leur alimentation : les cinquième et dernier jours de la semaine, où le poisson occupe une place de choix. À Zilin, ce poisson est pêché en rivière, tandis que les Wa’ Dans vivant près des côtes maîtrisent également les techniques de pêche en mer, leurs petits bateaux étant visibles non loin des rivages.
La consommation de viande est, quant à elle, limitée aux troisième et huitième jours de la semaine. Cette viande provient exclusivement de la chasse, qui est perçue non comme un simple moyen de subsistance, mais comme un acte de régulation des populations animales. Rien n’est laissé au hasard : les espèces ciblées, le nombre de prises autorisées, ainsi que l’âge du gibier, sont déterminés lors de réunions du Conseil des Sages. Cette assemblée, ouverte à tous, illustre la sagesse collective des Wa’ Dans.
Le Conseil des Sages joue également un rôle crucial dans l’organisation sociale du village. C’est cette assemblée qui désigne le “chef” du village, une figure d’autorité chargée de représenter les intérêts des habitants lors des échanges avec les autres cités. Fait rare dans cette société à dominante patriarcale, il arrive que le chef soit une “femme”, une exception notable et porteuse d’une forme d’égalité inattendue.
Une fois par an, les chefs de chaque continent se réunissent lors d’une assemblée majeure, un évènement qui dépasse les frontières locales pour tisser des liens entre les différentes communautés Wa’ Dans. Cette réunion témoigne de leur capacité à conjuguer traditions locales et vision globale, renforçant ainsi leur cohésion en tant que peuple.
Yubi, Zéden et leurs familles nous quittent après le repas, nous laissant en petit comité avec Toga et ses deux petits-enfants. Une tasse d’infusion chaude entre les mains, nous rejoignons la terrasse pour nous détendre. Les lumières jaune orangé illuminent doucement chaque maison, enveloppant le village d’une atmosphère onirique, presque irréelle. C’est un tableau digne d’un royaume oublié, baigné de magie. Des lucioles, innombrables et éclatantes, volettent tels de minuscules lampions mouvants, leurs éclats jaune verdâtre dansant au gré du vent.
La symphonie nocturne s’éveille. Les chants des oiseaux s’effacent pour laisser place à un concert d’insectes : stridulations aiguës, cymbalisations rythmées et bourdonnements lointains s’entrelacent. Je m’allonge, la tête posée contre la poitrine de Lewis, mes paupières se fermant sous le charme de cette sérénité. Bercée par ce moment suspendu, je perçois les mouvements doux et réguliers du bébé…
Lorsqu’un son inattendu traverse l’air. La sonorité pure et mélancolique d’une flûte indienne s’élève, hypnotique et enivrante, comme une liqueur pénétrante qui coulerait jusqu’à l’âme. La mélopée est bientôt enrichie par le tintement léger de clochettes, puis le rythme profond de tambourins. Des descentes élégantes d’instruments à cordes se joignent à l’ensemble, ajoutant une texture vibrante à l’harmonie.
À ce moment, Védan se lève sans un mot et disparaît dans la salle. Il revient presque aussitôt, une boîte ronde à la main qu’il tend à Tchéa, et un coffret plat qu’il ouvre avec soin. À l’intérieur, plusieurs pièces s’emboîtent pour former une flûte traversière étincelante. Une fois la flûte assemblée, il rejoint les musiciens invisibles, reprenant la mélodie avec une précision captivante. À ses côtés, Tchéa agite la boîte rythmique, qui libère le son feutré de graines ou de sable roulant.
Toga, sourire aux lèvres, nous informe qu’une grande fête est prévue dans quatre jours, et que les musiciens répètent chaque soir. La musique, déjà envoûtante, prend un nouvel élan. La flûte et les tambourins s’entrelacent, les cordes s’élèvent dans une envolée presque mystique. L’atmosphère devient irréelle, primordiale, comme si nous étions transportés au cœur d’un rite ancestral…
Et soudain, un grondement inattendu déchire cette harmonie délicate. Une sonorité saturée, distordue, se mêle à la mélodie, semblable à un cri électrique ! Une guitare électrique, viscérale et puissante, s’intègre au rythme, bientôt suivie d’un déchaînement de batterie ! Les percussions résonnent, frénétiques, mêlant tradition et modernité dans une fusion déconcertante et exaltante.
Je redresse la tête, intriguée, cherchant les réactions de mes compagnons. Tous sourient, l’air complice, comme s’ils attendaient cette surprise. Encore une fois, les Wa’ Dans nous prouvent qu’ils ne sont ni figés dans leurs traditions ni dominés par leur technologie. Cette dualité, qu’ils manient avec une aisance fascinante, confère à leur culture une identité unique, un équilibre troublant entre l’ancien et l’avant-garde.
« Comment se fait-il que nous puissions entendre une telle musique ? » Ma voix doit couvrir les vibrations de la mélodie.
« Comment ça ? » Toga semble réellement surprise par ma question.
« D’où provient l’énergie ? Cette puissance sonore ? »
Un sourire éclaire son visage. « Oh ! D’un générateur !
— Pourrions-nous voir… cet appareil ? insiste Mathias, curieux.
— Bien sûr ! Vodan revient demain, il se fera un plaisir de vous le montrer.
— En tout cas, ça déchire ! » s’exclame Éria avec enthousiasme, mais son expression change soudain. Elle pose les deux mains sur son ventre, les yeux écarquillés. « Les filles ! Je crois que j’viens de sentir le bébé ! »
Mathias hausse un sourcil, sceptique. « Les vibrations de la musique.
— Non, non ! Éria secoue la tête, catégorique. C’est l’bébé !
— La musique l’a réveillé, plaisante Yves, amusé.
— Je n’pense pas, c’est encore trop tôt, intervient Perthie, toujours pragmatique.
— En tout cas, tu devrais continuer à lui faire écouter de la musique, reprend Yves avec un sourire. Qui sait, tu en feras peut-être un mélomane averti… ou même un virtuose. »
La conversation est interrompue par un changement soudain : les sonorités électroacoustiques s’éteignent, laissant place à la cacophonie familière des animaux nocturnes. Ils reprennent leur chant strident, bientôt rejoints par les appels graves et intermittents de créatures invisibles.
Après avoir remercié nos hôtes pour cette soirée unique, nous montons rejoindre nos chambres. Avant de nous coucher, nous décidons de nous réunir pour faire le point sur cette première journée chez les Wa’ Dans.
Les discussions s’orientent naturellement vers des sujets plus philosophiques. Le résumé de notre journée, entre traditions et surprises technologiques, nous amène à nous interroger sur le mot “humain”. Les Wa’ Dans, avec leurs valeurs communautaires, leur harmonie avec la nature et leur respect du vivant, remettent en question nos idées reçues. Sur bien des aspects, ils nous paraissent bien plus “humains” que certains de nos semblables.
Sarah intervient, rompant le fil de nos pensées. « Rien de spécial à signaler sur le plateau de la base », annonce-t-elle, dans son ton neutre habituel. Ce constat clôt notre discussion, mais l’écho de nos réflexions persiste. Qu’est-ce que cela signifie vraiment, être humain ? Peut-être que cette question trouvera sa réponse au fil de nos découvertes ici, chez les Wa’ Dans…
*
Mercredi 13, début d’après-midi.
En compagnie de Tchéa et Védan, nous consultons les derniers relevés satellites de Sarah, scrutant les données projetées en hologramme. L’air est studieux, presque suspendu, lorsqu’une silhouette apparaît dans le contre-jour de la baie sud-ouest.
C’est une figure trapue, un peu voûtée, dont la chevelure grisonnante est soigneusement remontée au sommet du crâne. Un large sac en bandoulière pend lourdement à son épaule. À travers la lumière tamisée, on distingue de petites lunettes rondes qui reflètent un éclat furtif.
« Grand-père ! » s’écrie Védan avec une chaleur surprenante dans la voix.
L’”homme” s’arrête, comme pris de court, et répond d’un ton las :
« Bonjour à vous tous. »
Mais à peine a-t-il prononcé ces mots que Tchéa bondit de son siège.
« Grand-père ! » répète-t-elle, les bras tendus, avant de se jeter sur lui. L’impact le déséquilibre légèrement. Il esquisse un pas en arrière, une main instinctivement posée sur son sac pour en stabiliser le poids.
« Tchéa ! Ma petite Tchéa ! » souffle-t-il, sa voix marquée d’un mélange de soulagement et de reproche affectueux. Il l’écarte doucement, ses mains sur ses épaules, et plonge son regard fatigué dans le sien. « Tu nous as fait une belle frayeur… »
Il se redresse, rassemblant ce qu’il lui reste de contenance, et se tourne vers nous avec une lente inclinaison de la tête.
« Merci, étrangers, d’avoir pris soin de notre petite. Oui, oui, je suis au courant des évènements. »
Alors qu’il s’avance, il dépose son sac avec précaution, comme si ce simple geste pesait plus lourd que le contenu. À ce moment, Toga entre dans la pièce, attirée par l’agitation. Elle sourit en le voyant et commence les présentations :
« Vodan, voici Anna.
— Em’ Tah, Vodan. » Je réponds en le fixant brièvement.
« Et voici Lewis, son compagnon, ainsi que Mathias, Éria, Yves, et Perthie », poursuit Toga.
Les yeux fatigués de Vodan parcourent chacun de nous avec une lenteur qui semble calculée, comme pour imprimer nos visages dans sa mémoire.
« Tu m’as l’air bien fatigué ! » ajoute Toga avec une pointe d’inquiétude.
Sans répondre, il s’approche d’une banquette et s’y laisse tomber lourdement, dans un soupir qui résonne comme un aveu. La fatigue est inscrite sur son visage, un visage large et buriné, où un front dégarni accentue l’austérité de ses traits. Ses joues creusées trahissent des nuits sans sommeil.
Sa veste de cuir, usée, mais soigneusement entretenue, arbore un symbole distinctif : un V inversé encadré par deux colonnes de trois étoiles d’or, chacune à cinq branches. Ce détail attire mon regard, et un léger frisson parcourt mon échine, comme si cet insigne portait en lui le poids d’histoires que nous ignorons encore.
« Excusez ma fatigue, mais je suis très sollicité ces temps-ci. » Vodan retire ses lunettes et se masse lentement la racine du nez, ses doigts glissant sur une peau marquée par les années. Son regard, lorsqu’il revient à nous, est à la fois perçant et empreint de lassitude. « Ingénieux, votre système de traduction. Je reconnais là un savoir-faire remarquable. »
Un silence s’installe, pesant, mais non dénué d’intérêt. Enfin, il reprend, sa voix légèrement rauque : « À part votre bienveillance à l’égard de notre Tchéa, qu’est-ce qui nous vaut votre visite ? Je suppose que ce n’est pas le hasard qui vous amène… »
Je prends une inspiration, cherchant à formuler une réponse à la fois concise et complète. « Eh bien, en fait… même si cela peut sembler invraisemblable, nous venons d’un autre monde, par-delà les étoiles. »
Son expression ne cille pas, mais une étincelle fugace traverse ses yeux fatigués.
« Nous avons été contactés par un peuple que nous ne connaissons pas, et qui nous a incités à construire un vaisseau interstellaire pour aller à leur rencontre. Ce que nous avons fait. »
Lewis, à mes côtés, acquiesce doucement, silencieux, mais attentif. Je poursuis :
« Cependant, un imprévu est survenu durant le voyage, et notre vaisseau s’est retrouvé en approche de votre système stellaire. Nous avons débarqué sur Ir’ Dan il y a maintenant 107 jours. Nous ne sommes que six scientifiques… plus les bébés que nous portons. » Je désigne nos ventres, un sourire fugace adoucissant mes traits.
Vodan hoche lentement la tête, mais reste silencieux, m’incitant à continuer.
« Nous avons établi notre campement à une centaine de jours de marche au nord-est, dans le désert. Nous sommes arrivés à Zilin avec un vaisseau spatial que nous avons laissé stationné à une demi-journée de marche d’ici. Et… le hasard a voulu que nous rencontrions Tchéa et que…
— Pardon de vous interrompre, dit-il en levant une main apaisante, mais son ton est ferme. Je doute fortement que ce soit le hasard. »
Ses mots tombent comme une pierre dans un lac tranquille, provoquant un trouble subtil.
« Je pense connaître, de nom, le peuple qui vous a contactés… et qui est très certainement responsable de la suite des évènements. Les Éthaïres. » Il prononce ce nom avec une gravité particulière, comme s’il pesait dans l’air, lourd d’implications. « Des maîtres dans l’art de la manipulation. »
Son regard se fait plus insistant, presque accusateur, mais sans animosité.
« Ce dont je ne doute pas, ajoute-t-il en se redressant légèrement, c’est que tout soit déjà organisé, prévu. Votre arrivée sur Ir’ Dan, votre rencontre avec Tchéa, votre venue ici même, à Zilin, et même… notre conversation actuelle. »
Un silence s’installe, chargé de significations que je ne peux encore saisir pleinement. Puis il esquisse un geste de la main.
« Mais je vous en prie, poursuivez.
— Notre planète d’origine présente de nombreuses similitudes avec Ir’ Dan. Elle se nomme la Terre. Et nous, les humains, sommes génétiquement très proches de vous, les Wa’ Dans. » Ma voix est calme, presque solennelle, tandis que je vois Vodan incliner légèrement la tête, signe qu’il suit avec attention.
« Notre civilisation, nos cultures, se sont développées sur plus de cinq millénaires. » Une pause, le temps de capter pleinement leur regard. « Nous avons présenté à Tchéa des séquences vidéo, des images animées, retraçant notre histoire, depuis nos origines. »
Le visage de Vodan, fatigué, mais curieux, s’éclaire d’un intérêt sincère.
« Souhaitez-vous les visionner ?
— Avec grand plaisir ! Et grand intérêt ! » répond-il aussitôt, réajustant ses lunettes d’un geste précis. Puis, d’un ton presque paternel, il ajoute : « Mais ne restons pas là. Allons nous installer sur la terrasse. Prenez vos verres. Toga, je veux bien un jus de fruits. Et viens donc nous rejoindre. »
Nous nous levons, nos mouvements accompagnés par le crissement doux des chaises sur le sol. Une brise fraîche glisse entre les claustras, apportant avec elle les parfums légers de la végétation.
La vidéo débute, projetée sur une surface lisse improvisée. Les images défilent : les vastes étendues du néolithique, les premières traces de la maîtrise de l’agriculture, les villages se transformant peu à peu en cités. Une voix off, calme et didactique, guide le récit.
L’écran s’illumine des merveilles de nos civilisations : la splendeur des pyramides, l’éclat des grandes découvertes, les fracas des révolutions. Vodan, absorbé, ne quitte pas les images des yeux, ses doigts tambourinant par moments contre son genou, signe d’une réflexion intense.
L’histoire avance, passant par l’affranchissement de notre planète, la naissance de la Confédération, et, enfin, notre conquête de Mars. Les images de la planète rouge, désormais verdoyante et habitable, semblent captiver tout particulièrement. Tchéa, les yeux brillants, murmure quelque chose à Védan, qui opine en silence.
Lorsque la vidéo se termine, un silence presque solennel s’installe.
« Merci pour cet exposé passionnant », dit Vodan en retirant ses lunettes d’un geste mesuré. Il reste un instant silencieux, comme pour choisir ses mots avec soin, puis poursuit : « Je pense avoir une idée du pourquoi de votre débarquement sur Ir’ Dan. Les Éthaïres souhaitent vous donner une leçon. »
Sa voix grave résonne dans l’air tranquille de la terrasse, et il s’enfonce lentement dans le fauteuil, ses traits marqués par une gravité soudaine.
« L’histoire, notre histoire, ne doit pas se répéter. »
Le silence qui suit est presque pesant, et lorsqu’il reprend, sa voix est teintée d’un mélange de respect et de mise en garde : « J’en déduis, de ce que j’ai vu dans votre vidéo — sans vouloir vous offenser — que vous êtes belliqueux par nature. »
Le mot “belliqueux” fait froncer les sourcils à Lewis, mais il ne l’interrompt pas. Vodan continue, imperturbable : « Votre histoire regorge d’épisodes de guerres, de trahisons, de massacres. Tout comme la nôtre. Nous ne sommes pas les “primitifs” que nous pourrions paraître à première vue, et je suppose que les Éthaïres souhaitent que vous preniez conscience des risques encourus.
— Des risques ? Mais de quels risques parlez-vous ? » demande Lewis, l’étonnement marquant sa voix.
Vodan se redresse légèrement, l’air plus sévère : « Parles-tu, Lewis ! S’il te plaît, ici, nous avons banni le vouvoiement. »
Lewis cligne des yeux, surpris, puis réalise son erreur. « C’est vrai, j’oubliais. Pardon ! Excuse-moi », ajoute-t-il rapidement, l’air contrit.
La tension retombe légèrement, mais Vodan ne perd pas son sérieux.
« Les risques de destruction de votre civilisation ! déclare-t-il, avec une intensité qui nous fait tous frissonner. Comme mon peuple l’a vécu il y a près de onze siècles ! »
Nous nous redressons instinctivement, captivés par ses mots. Il marque une pause, puis continue, la voix plus grave encore : « Oui, plus d’un millénaire. À l’époque, nous étions à votre niveau technologique. Comme vous, nous avions évolué, et comme vous, nous nous étions affranchis de notre planète. »
Son regard se perd un instant dans le vide, peut-être dans des souvenirs transmis par ses ancêtres. « Vous avez dû remarquer, en arrivant, que notre système stellaire est binaire ?
— Ep’. » Mathias acquiesce doucement, comme s’il attendait la suite.
Vodan hoche la tête, satisfait de la réponse, et reprend d’un ton presque professoral : « Il se compose de notre étoile, Ir’ Is, et d’une seconde, plus petite, Ob’ Is, autour de laquelle gravitent trois planètes. Nous avions conquis la plus proche, Ob’ Dan, lorsque… » Il marque un nouveau temps, comme si le souvenir était trop lourd à évoquer. « … lorsqu’un peuple de l’espace nous a contactés : les Éthaïres.
— Ob’ Dan ! intervient Éria d’un ton vif. Nous avons remarqué cette planète. Nous avions même décidé de nous dérouter pour la rejoindre. Mais… nous avons dû renoncer.
— Renoncer ? Pourquoi ? » Vodan se penche légèrement en avant, le regard perçant.
« Nous faisions d’étranges cauchemars. » Éria marque une pause, son visage se crispant légèrement à ce souvenir. « Et nous nous sentions vraiment mal. Une angoisse sourde, inexplicable… Nous avons fini par reprendre notre trajectoire initiale vers Ir’ Dan. »
Vodan opine, comme s’il savait déjà. « Et tout est rentré dans l’ordre lorsque vous avez repris votre route, n’est-ce pas ?
— Tout à fait. »
Il pousse un soupir profond, presque las, avant d’affirmer : « Les Éthaïres sont derrière tout ça. En vous détournant vers Ob’ Dan, vous contrecarriez leurs projets, et ils n’aiment pas ça. Ces cauchemars, ce mal-être… c’est leur œuvre. Ils vous manipulent, tout comme ils nous ont manipulés autrefois. »
Sa voix s’assombrit, et son regard se perd brièvement dans le vide, comme s’il cherchait les mots justes pour décrire ce qu’il s’apprête à raconter.
« Les Éthaïres ont débarqué sur Ir’ Dan il y a onze siècles. Au début, c’était une cohabitation cordiale. Pendant huit ans, ils nous ont aidés, partageant avec nous des connaissances inimaginables. Grâce à leur concours, nous avons fait un prodigieux bond technologique. Mais nous n’étions pas prêts ! »
Sa main tremble légèrement alors qu’il retire ses lunettes, le regard dur. « Nous venions tout juste de parvenir à une harmonie fragile, après des siècles de guerres incessantes. Un peu comme vous en ce moment, si j’ai bien compris votre évolution ? »
Mathias intervient, sérieux : « Tout à fait. »
Vodan hoche la tête, presque tristement. « Eh bien… plusieurs conflits d’intérêts sont apparus, comme si la discorde elle-même était programmée. Trois clans se sont formés, chacun armé jusqu’aux dents de puissantes armes de destruction massive améliorées par des procédés dérivés de technologies éthaïres. »
Il inspire profondément, son ton devenant solennel : « Et le pire des scénarios s’est mis en œuvre, inexorablement, comme s’assembleraient les pièces d’un funeste puzzle. Nos villes, nos industries, nos infrastructures furent entièrement anéanties. Toute la surface de la planète a été désintégrée, réduite à un désert de cendres. »
Un silence s’abat, pesant comme un linceul. Vodan lève alors un doigt, comme pour rappeler que tout n’a pas été perdu. « Seules quelques constructions souterraines, et leurs habitants, échappèrent au souffle destructeur. »
Il marque une pause, cherchant nos regards tour à tour, pour s’assurer que nous mesurons la gravité de ses paroles. « Nous étions quelque 920 millions d’individus. Et seuls 100 000 ont survécu. »
L’atmosphère se fige sous le poids de cette révélation. D’une voix plus basse, presque douloureuse, il conclut : « Nous sommes leurs descendants.
— Une civilisation postapocalyptique, résume Mathias, d’un ton pensif, en croisant les bras. C’est ainsi qu’on nomme ce genre de civilisation. »
Vodan incline la tête, un sourire amer au coin des lèvres.
« Exactement. Notre calendrier a été réajusté à l’an zéro, l’année du cataclysme. Aujourd’hui, nous sommes en l’an 1094. » Il marque une pause, comme pour laisser le poids du temps s’installer. « Notre peuple compte quelque 850 000 individus, disséminés autour de la ceinture équatoriale. Des groupes ethniques qui, grâce aux migrations de notre jeunesse, ne forment plus qu’une seule et même famille. »
Il esquisse un geste de la main, comme pour balayer une pensée sombre. « Bien sûr, il y a encore des tensions, des rivalités. C’est inévitable. Mais jamais de guerre. Nous espérons avoir appris des erreurs du passé. Et c’est aussi pour cette raison que nous avons choisi un mode de vie en harmonie avec la nature. En évitant, autant que possible, de nous replonger dans les pièges des anciennes technologies.
— Pardon, mais qu’est-il advenu d’Ob’ Dan ? » interrompt Lewis, une note de curiosité dans la voix.
Vodan hausse les épaules, visiblement décontenancé.
« C’est une bonne question, mais je n’ai pas la réponse. Personne ne sait ce qu’il est advenu d’Ob’ Dan après notre déroute. »
Un silence s’installe, troublé uniquement par le bruissement du vent qui caresse la terrasse. Perthie finit par le briser. « Vodan, commence-t-elle prudemment, qui sont les Éthaïres ? À quoi ou à qui ressemblent-ils ? Physiquement, je veux dire. Et que voulaient-ils ? D’où venaient-ils ? »
Le visage de Vodan se ferme légèrement, comme s’il pesait chaque mot avant de répondre. « Beaucoup de questions… soupire-t-il, avec une lassitude qu’il ne cherche pas à cacher. Je n’ai jamais vu d’Éthaïre. Personne, à ma connaissance, ne les a réellement rencontrés. Du moins, pas depuis des générations. »
Il croise les bras, s’adossant au fauteuil comme s’il cherchait du soutien dans sa propre mémoire. « Je ne peux que rapporter les légendes. Et les légendes, comme vous le savez, contiennent toujours une part de vérité. »
Son regard se perd dans le lointain, une lueur énigmatique au fond des yeux. « Jusqu’à aujourd’hui, j’aurais répondu que les Éthaïres nous ressemblent. Que, comme nous, ils sont des êtres de chair et de sang, faits à notre image. »
Il marque une pause, laissant son audience suspendue à ses lèvres. Puis, il nous fixe, un éclat presque troublant dans ses yeux.
« Mais maintenant… je répondrais différemment.
— C’est-à-dire ? » demande Mathias, rompant le silence, son regard captivé par les paroles énigmatiques de Vodan.
Ce dernier hésite un instant avant de répondre, comme s’il cherchait à assembler les morceaux épars d’un puzzle ancien.
« Nous avons une taille moyenne en commun, et une bipédie », finit-il par dire, ses yeux se posant sur nos jambes, nos pieds. « Encore que leurs membres postérieurs soient légèrement différents des nôtres. »
Il marque une pause, comme pour peser ses mots.
« Aujourd’hui, je dirais qu’ils vous ressemblent… ou que vous leur ressemblez. »
Un frisson parcourt l’assemblée. Nos regards se croisent, hantés par une même pensée : l’adolescent aperçu dans les cauchemars serait-il… un Éthaïre ?
Vodan poursuit, insensible à notre trouble : « Certes, vous êtes plus grands qu’eux en moyenne. Vous vous différenciez également par votre pilosité… ils n’ont aucun système pileux. Leur peau est… particulière. Diaphane, dépourvue de pigments, presque translucide. Une complexion qui contraste avec vos teints variés. »
Il marque une pause, comme s’il voulait nous laisser digérer ces révélations. Puis, il reprend, son ton légèrement distant, comme perdu dans des souvenirs qui ne lui appartiennent pas vraiment : « D’où venaient-ils ? D’une planète lointaine nommée Éthaï. C’est tout ce que je sais. Que voulaient-ils ? Là encore, je ne peux que vous rapporter les légendes. Certains disent qu’ils souhaitaient former une alliance, nous “élever au rang de dieux”, si l’on en croit les récits anciens. »
Il fronce les sourcils, manifestement perplexe. « Pourtant… leurs intentions, bien que nobles, ont engendré le chaos. »
Perthie, les sourcils froncés, ne se laisse pas distraire. « Tu disais qu’ils nous manipulent. Mais comment ? »
Vodan lève les yeux, et, cette fois, son regard se fait plus intense. « Par télépathie. »
Le mot résonne dans l’air, laissant un silence lourd de sens avant que Perthie ne réagisse. « Mais… vous êtes également télépathes, non ?
— Certes, concède Vodan. Mais nous ne souhaitons pas utiliser ce moyen de communication, sauf en dernier recours. Vous voyez, nous ne naissons pas télépathes. Nous le devenons à la suite d’une maladie contractée dans notre petite enfance. »
Il marque une pause, les traits assombris. « Cette maladie… c’est un virus. Un virus exogène qui a débarqué avec les Éthaïres. L’un de leurs “cadeaux”, si l’on peut dire. Ce virus a provoqué une pandémie, touchant tous les êtres vivants d’Ir’ Dan à des degrés divers. Mais je tiens à préciser : les Éthaïres ne souhaitaient pas nous nuire. Bien au contraire. Les évènements les ont dépassés, et ils ont payé un lourd tribut lors de l’anéantissement d’Ir’ Dan. Beaucoup des leurs sont morts, comme les nôtres. Pour eux, ce fut un échec cuisant. »
Il se redresse légèrement dans son fauteuil, et son regard balaie l’assemblée. « Et c’est pour cela que je pense que vous êtes ici… » Un léger sourire se dessine sur ses lèvres, triste, presque fataliste. « … Pour tirer les leçons du passé.
— Je suppose que les équipements sophistiqués que nous avons vus proviennent de vos ancêtres ? » demande Lewis, les bras croisés, l’air intrigué.
Vodan acquiesce lentement, ses traits se durcissant légèrement.
« Absolument. Ce que nos ancêtres nous ont légué en héritage… et ce dont nous nous serions bien passés. J’occupe le plus clair de mon temps à tenter de résoudre les problèmes écologiques qu’ils ont laissés derrière eux. »
Il marque un temps d’arrêt, comme si une idée venait de surgir. Puis, levant les yeux vers nous, il déclare : « Je vous ai raconté notre histoire… Mais souhaitez-vous la vivre ?
— C’est-à-dire ? » interroge Mathias, son ton mêlant curiosité et prudence.
Vodan esquisse un sourire énigmatique. « Je dois partir pour une nouvelle mission après-demain. Une destination à cinq journées et demie de marche de Zilin. Souhaitez-vous m’accompagner ?
— Volontiers ! » s’empresse de répondre Lewis. Il active son bracelet, et une carte holographique de Zilin apparaît, flottant dans les airs entre nous. Il s’approche de Vodan, le regard concentré. « C’est où, exactement ? »
Vodan pointe du doigt un secteur isolé de la carte.
« Là. »
Lewis dézoome, analysant rapidement les distances.
« 330 kilomètres. Avec nos speeds, cinq heures, cinq heures et demie tout au plus. Nous pouvons vous y emmener. »
Tchéa bondit presque sur place, ses yeux brillant d’enthousiasme. « Oh oui, grand-père ! Tu verras, c’est super ! »
Vodan observe la fillette un moment, puis soupire. « Ce sont les engins que j’ai aperçus à l’entrée du village ?
— Ep’. »
Un silence tendu s’installe avant qu’il ne déclare, d’une voix plus sombre : « Je n’aime pas les engins motorisés.
— Grand-père ? » insiste doucement Tchéa, les yeux suppliants, son ton presque implorant.
Après un instant d’hésitation, Vodan finit par céder, un sourire las se dessinant sur ses lèvres. « Bon. Mais c’est bien pour toi que j’accepte. Nous partirons dans sept jours. »
Lewis fronce les sourcils. « Si vous le souhaitez, nous pouvons partir plus tôt.
— Merci, mais le jour est déjà fixé. J’ai rendez-vous avec deux confrères des villages voisins. Nous les retrouverons à l’entrée de la forêt interdite. »
Un frisson parcourt l’assemblée à l’évocation du nom.
« La forêt interdite ? » murmure Perthie, comme si le simple fait de prononcer ces mots portait en soi un poids particulier.
« Oui, interdite, confirme Vodan, son ton laissant entendre qu’il n’ajoutera rien pour l’instant. Vous comprendrez pourquoi. »
Tchéa s’agite à nouveau, l’air déterminée. « Je peux venir avec vous ? s’il vous plaît, insiste-t-elle, son regard s’accrochant désespérément à celui de son grand-père.
— Moi, je n’y vois aucun inconvénient », répond le grand-père avec un sourire mesuré.
Lewis et Éria échangent un clin d’œil complice avec Tchéa, qui lève les poings dans un geste de triomphe.
« Yess ! »
Un instant de flottement suit, jusqu’à ce que Lewis change de ton, plus grave.
« Il y a autre chose… Sur votre planète, nous avons repéré trois structures intrigantes. Trois longues traces noires… obscures. »
Toga réagit aussitôt, les yeux plissés.
« Je vois très bien de quoi vous parlez.
— Moi aussi, ajoute Védan en se redressant. À dix jours de Livun. »
Vodan hoche lentement la tête, un voile de gravité assombrissant son visage.
« Ces structures ont été édifiées par les Éthaïres. Elles n’ont pas bougé depuis leur départ. La guerre a tout dévasté, sauf… ces étranges élévations. »
Yves, qui observait silencieusement, se redresse à son tour.
« Elles absorbent tout rayonnement. C’est de l’absence même de données que nous en avons déduit leur présence. À quoi ressemblent-elles, exactement ? »
Toga secoue la tête.
« Elles se trouvent dans une zone interdite. Je ne les ai jamais vues moi-même. Mais les récits abondent. On dit que la terre gronde autour d’elles, que le sol se fissure, que d’immenses nuages tourbillonnent sans fin… et que des éclairs jaillissent du néant. »
Yves fait apparaître une carte holographique d’un geste, dessinant un triangle avec ses doigts.
« Ces trois structures forment un triangle parfait. Et en son centre, sur l’équateur, il y a une autre structure… sous-marine. »
Vodan cligne des yeux, visiblement pris au dépourvu.
« Sous-marine ? Je l’ignorais. Nos récits n’en parlent pas. »
Védan hésite, jetant un coup d’œil furtif à Vodan avant de se lancer.
« La zone est interdite, oui… Mais… ce qui est interdit… est tentant, très tentant… Et j’y suis allé… Avec des camarades. »
Le regard de Vodan se fige, incrédule.
« Vous êtes allés là-bas ? Vous n’avez pas… non ? »
Védan hoche la tête, visiblement nerveux, mais décidé à poursuivre.
« C’est comme un horizon… d’une noirceur impossible à décrire. Une muraille, très, très haute, qu’on aperçoit de très loin. Elle est complètement lisse, et semble… vivante. Rien ne pousse à moins de mille pas. Les arbres qui s’en approchent sont rabougris, tordus, comme attirés ou repoussés par elle. »
Le silence est pesant, presque tangible. Vodan inspire profondément.
« Et vous vous en êtes approchés ?
— Oui. Jusqu’à environ trente pas. On a voulu tester quelque chose… alors on a ramassé des cailloux et on les a jetés. »
Védan se penche légèrement en avant, tout comme le grand-père, tendus.
« Et alors ? » s’impatiente ce dernier, la voix rauque.
Védan marque une pause, comme s’il peinait à mettre des mots sur ce qu’il a vu.
« Il y a eu un bruit, un claquement sec, comme une étincelle, juste avant que le caillou n’atteigne le mur. Et quand il l’a touché, ça a fait un drôle de bruit. On aurait dit qu’il tombait dans de la boue. Ça a fait “splotch !” avant que le caillou ne disparaisse, comme avalé. Il n’y avait plus rien, comme s’il n’avait jamais existé. »
Un frisson parcourt l’assemblée. Vodan brise le silence, sa voix plus grave.
« Et vous avez continué d’avancer ? Vous êtes allés plus près ?
— Oh non ! On n’a pas osé, répond Védan avec un rire nerveux.
— Vous avez bien fait ! approuve Toga avec vigueur. Si cette zone est interdite, ce n’est pas sans raison ! Le secteur est dangereux. Vous auriez pu… vous aussi… être aspirés par ce mur.
— Nous devrons pourtant nous en approcher, intervient Yves, calmement, mais avec détermination. Nous devons observer ces structures, les analyser avec nos instruments. Découvrir pourquoi elles sont là, ce qu’elles signifient. »
Il se tourne vers Védan, une lueur de sérieux dans le regard.
« Si nous allons à Livun, pourrons-nous rencontrer des membres du Conseil des Sages ? Ou peut-être tes parents ? »
Védan paraît surpris, mais il acquiesce.
« Bien sûr ! Cela ne devrait poser aucun problème. »
Toga intervient alors, ses yeux pétillants de mystère.
« Si vous cherchez des réponses… vous devrez parler à Maman. Elle est… spéciale. Très spéciale. »
Tous les regards convergent vers Toga, intrigués. Elle marque une pause, comme pour laisser le poids de ses mots s’installer.
« Elle a des dons exceptionnels. Un pouvoir de guérison hors du commun, et… la faculté de prédire l’avenir. On la surnomme l’Oracle de Livun. Sa renommée dépasse les frontières. Et même si elle ne l’a jamais dit… je suis convaincue qu’elle a, un jour, croisé le chemin des Éthaïres. »
Un silence respectueux accueille cette révélation. Vodan hoche lentement la tête.
« Alors, ce sera avec le plus grand honneur que nous irons à sa rencontre. »
*
Nous voici en ce soir du 16, le cœur des festivités Wa’ Dans. En compagnie de Toga, Vodan, Tchéa et Védan, nous pénétrons sous le vaste chapiteau de la salle commune. L’ambiance est effervescente. Plus de deux cents Wa’ Dans, installés sur les cinq rangées de gradins étagés, discutent dans un brouhaha mêlant éclats de rire cristallins et murmures complices. Le village tout entier semble s’être rassemblé.
Au centre, l’estrade attire le regard : un espace mystérieux, encombré d’instruments dont les contours imprécis se devinent sous des pans de tissu rouge tombant en cascades depuis le sommet de la structure. Ces voiles dansent doucement au gré d’un courant d’air imperceptible, accentuant l’aura énigmatique de la scène.
Les familles de Yubi et de Zéden nous attendent déjà. Nos places, soigneusement réservées, nous attendent au premier rang. Mathias prend place près de Natché, suivi d’Éria qui s’installe à sa droite. Yves, Perthie et Lewis viennent ensuite. Je m’assois à mon tour, Tchéa s’installant à ma droite avec son enthousiasme habituel. Védan, Toga et Vodan complètent la rangée, Vodan fermant le cercle avec une certaine solennité.
L’effervescence ambiante s’apaise légèrement tandis que nous nous installons. Les chuchotements perdurent, mais une attente palpable flotte dans l’air. Après quelques minutes de patience, Vodan se lève avec assurance. Tous les regards convergent instantanément vers lui.
D’un pas assuré, il se dirige vers l’estrade, gravissant les trois marches avec la prestance d’un meneur. À son arrivée, la tribune amorce un lent pivot, révélant graduellement les cinq Wa’ Dans qui viennent le rejoindre, leurs silhouettes imposantes émergeant des ombres tamisées.
Vodan s’éclaircit la gorge, son regard balayant l’assemblée avec une gravité qui impose le silence. Comme un écho de son autorité, les murmures s’estompent, jusqu’à disparaître. L’assemblée tout entière se fige, suspendue à ses premières paroles.
« Bonsoir à tous ! Merci d’être venus si nombreux ce soir, lance Vodan d’une voix vibrante, qui résonne sous le chapiteau. Je dédie le divertissement de cette soirée à nos six invités. Des invités extraordinaires, que beaucoup d’entre vous ont déjà croisés dans le village. Éria et Mathias, Perthie et Yves, Anna et Lewis. »
À l’annonce de nos prénoms, nous nous levons tour à tour. Une ovation éclate immédiatement : l’assemblée, debout comme un seul être, salue, applaudit avec un enthousiasme débordant, certains tapant des pieds pour ajouter au tumulte joyeux. La chaleur de cet accueil fait vibrer l’air tout entier, et un sourire discret, mais sincère se dessine sur mon visage.
Vodan attend patiemment que l’effervescence se calme avant de reprendre : « Et maintenant, place au spectacle ! Nous avons l’honneur d’ouvrir la soirée avec un numéro exceptionnel d’acrobatie. Ces artistes viennent de Julin, où ils ont émerveillé les foules, et ont conquis le public exigeant de Nourhad. Vous les connaissez déjà : ils ont été accueillis ici avec un triomphe lors de leur dernière visite. Ce soir, ils reviennent, accompagnés de nos chers Zigour. Voici… les inimitables “Néarad” ! »
L’annonce est ponctuée d’une salve d’applaudissements et de cris d’encouragement.
Vodan regagne sa place alors que les musiciens entament leur partition. La mélodie envoûtante de la flûte s’élève, légère comme un murmure, bientôt soutenue par les frappes feutrées des tambourins et les vibrations cristallines d’une harpe horizontale. À peine la musique commence-t-elle que des nuées de lucioles, venues des quatre entrées, envahissent majestueusement la salle. Elles tournoient dans une danse effervescente au-dessus de nos têtes, leurs lueurs jaune verdâtre palpitant en parfaite harmonie avec le rythme de la mélodie.
La cadence hypnotique s’intensifie. Peu à peu, les lucioles se regroupent, formant une spirale lumineuse qui serpente jusqu’à l’avant-scène. À cet instant, elles se fondent en une auréole étonnamment lumineuse, un nimbe éblouissant qui embrasse et sublime les musiciens. Le spectacle semble suspendu dans le temps…
Au moment où les musiciens marquent la fin de leur performance, les lucioles, comme animées d’un mystérieux accord tacite, s’élèvent gracieusement vers les hauteurs, avant de quitter la salle dans un silence empreint de solennité.
C’est alors que surgissent quatre Wa’ Dans vêtus de longues tuniques blanches. Leur entrée précipitée captive aussitôt l’attention. D’une agilité fascinante, ils s’élancent sur l’estrade, s’agrippent aux imposants tissus rouges qui descendent du plafond, et grimpent avec une aisance désarmante jusqu’au sommet. Les musiciens reprennent alors, jouant des airs plus entraînants, presque effrénés.
En osmose parfaite avec la musique, les acrobates débutent leur chorégraphie aérienne. Ils se meuvent avec une grâce presque irréelle, fusionnant contorsions fluides et roulés-boulés vertigineux. Leurs figures s’entrelacent et se déploient comme des œuvres d’art vivantes, jouant des drapés rouges qui ondulent et se tordent sous leur maîtrise impeccable. Le public, captivé, retient son souffle à chaque volte, chaque figure défiant les lois de la gravité…
Lorsque le numéro s’achève dans un final grandiose, la salle éclate en une véritable explosion de joie. Les acclamations et les applaudissements, amplifiés par les frappes de pieds, créent une clameur effervescente. Les spectateurs, emportés par l’extase du moment, laissent éclater leur admiration sans retenue.
Vodan quitte à nouveau sa place, remonte sur l’estrade et, avec un sourire empreint de fierté, remercie les artistes sous une nouvelle salve d’applaudissements. Tandis que musiciens et acrobates se retirent dans un tourbillon d’ovations, Vodan reprend la parole pour annoncer la suite : un numéro de magie, promettant d’ajouter encore un peu de mystère à cette soirée mémorable. Puis, il regagne tranquillement sa place, laissant l’excitation retomber doucement avant le prochain émerveillement.
Sous les acclamations enthousiastes, trois Wa’ Dans font leur entrée, poussant un chariot débordant d’étranges instruments de verre et de métal. Chaque pièce semble taillée avec précision, scintillant sous les reflets des lumières. Ils s’affairent avec une concentration méthodique, branchant les appareils au gros cube rouge brique déjà installé sur scène. Une vibration profonde, presque imperceptible au début, s’élève, se transformant peu à peu en un son électroacoustique envoûtant.
Deux autres Wa’ Dans arrivent à leur tour, vêtus de noir, salués par une salve d’applaudissements : les magiciens ! Leur entrée est théâtrale, leurs mouvements calculés, presque chorégraphiés. D’un geste fluide, ils brandissent des carrés de tissu qui, sous les yeux ébahis du public, se métamorphosent en oiseaux multicolores. Les créatures, animées d’une vie apparente, s’élancent dans les airs, voletant autour de la scène avec des battements d’ailes fascinants avant de disparaître dans un éclat de lumière…
La salle murmure d’admiration, certains essayant de percer le mystère derrière ces illusions. Des trucages optiques, sans doute, mais magistralement exécutés. La musique change, adoptant un ton plus léger, presque ludique, et les magiciens invitent les enfants à les rejoindre… Une dizaine d’entre eux, tout sourire, montent sur scène avec enthousiasme, leurs pas résonnant sur le plancher.
Et ce qui suit est un savant mélange d’humour et de prestidigitation. Les magiciens jouent avec les enfants, faisant apparaître et disparaître des objets avec une facilité désarmante. Les éclats de rire fusent, tant des petits que des adultes. Les Wa’ Dans, manifestement bon public, participent avec une joie contagieuse, applaudissant chaque tour avec ferveur.
Une fois les enfants retournés à leur place, les deux magiciens redoublent d’inventivité. Dans une série d’apparitions et disparitions successives, ils réapparaissent au milieu du public, à des endroits inattendus. Chaque réapparition est marquée par un changement de tenue, toujours plus burlesque : des costumes aux couleurs vives, agrémentés de chapeaux extravagants et d’accessoires absurdes, provoquant l’hilarité générale.
Le numéro s’achève dans une ovation bruyante. Les magiciens, saluant le public avec un mélange de solennité et d’espièglerie, quittent la scène sous une pluie d’applaudissements. Le brouhaha s’estompe doucement tandis que les musiciens reprennent la main. Une série de morceaux de musique électronique emplit l’espace, les sonorités métalliques et vibrantes s’accordant parfaitement avec l’atmosphère électrisante de la soirée.
Vodan se lève, captant aussitôt l’attention de l’assemblée, et annonce d’une voix solennelle : « Et maintenant, mes amis, pour conclure cette soirée inoubliable, un numéro de dressage… exceptionnel. »
À ces mots, un murmure parcourt la foule, oscillant entre curiosité et appréhension. Des exclamations d’étonnement, et même quelques protestations inquiètes, s’élèvent. L’atmosphère devient soudain plus tendue…
Un Wa’ Dan âgé entre alors dans la salle. Son apparence fragile contraste avec la profondeur de son regard et l’assurance de sa démarche. Derrière lui, trois créatures monstrueuses font irruption ! Un frisson glacé me traverse. Ces bêtes incarnent la sauvagerie brute, la cruauté à l’état pur !
« Ce sont des raggs, murmure Tchéa à mon oreille, le visage fermé. C’est l’un d’eux qui m’a attaquée. »
Mes yeux se rivent aux créatures, reconnaissant les silhouettes furtives que nous avions entrevues près du lac avant de pénétrer dans la caverne des Znäk’ez… Leurs gueules béantes dégoulinent de bave visqueuse, et leurs crocs acérés luisent sous la lumière tremblotante. Leur pelage épais et hirsute ondule sous leur respiration sifflante, entrecoupée d’halètements gutturaux.
Le “dompteur” avance d’un pas sûr, ordonnant aux raggs de faire le tour de la salle… Le public, hypnotisé, les suit du regard, tandis qu’ils frôlent les premiers rangs, leur souffle rauque résonnant tout près des visages pétrifiés. Aucun dispositif de sécurité ne protège les spectateurs !
Un silence de plomb s’abat sur la salle.
Le premier ragg arrive à ma hauteur ! Sa masse imposante semble avaler l’espace autour de moi. Il s’arrête brusquement devant Tchéa. La bête fixe ses yeux injectés de sang sur elle, une haine viscérale émanant de son regard. Je me sens impuissante, envahie par un mélange d’effroi et de fascination.
Puis, le deuxième monstre s’immobilise devant Perthie, ses grognements bas et menaçants vibrant dans l’air. Enfin, le troisième se poste face à Mathias, le scrutant avec une intensité terrifiante.
Nous sommes encerclés !
Le temps semble se figer. Chaque seconde s’étire, alourdie par l’attente insoutenable de ce qui va suivre. Mon souffle s’accélère, mes muscles se tendent, prêts à réagir…
Et soudain, tout bascule.
Dans une synchronisation parfaite, les trois monstres bondissent en avant, un rugissement féroce déchirant l’air. Je hurle, reculant instinctivement, me cognant contre les jambes des Wa’ Dans derrière moi. Tout mon corps tremble, envahi par une peur viscérale.
Et puis… rien.
Les monstres disparaissent dans un éclat, s’évaporant comme des mirages…
Un instant de silence plane, puis l’assemblée éclate de rire, un tumulte de joie et de soulagement. Tchéa est pliée en deux, riant à gorge déployée. Je me redresse, hébétée, croisant les regards incrédules de mes compagnons. Lewis, rouge de honte, rengaine discrètement le poignard qu’il avait dégainé dans un réflexe protecteur.
« Pas mal, hein ? » lance Tchéa, essuyant une larme de rire.
Je tente de retrouver mon souffle. « T’étais au courant ? Vous vous en êtes rendu compte ?
— Facile, lâche-t-elle avec un sourire espiègle. À l’odeur ! Un vrai ragg, ça sent la charogne. Et puis… le ragg ne peut être dompté.
— Bluffant, oui ! » J’admets en secouant la tête. « On s’est bien fait avoir. »
Le tumulte s’apaise peu à peu, et les musiciens entament une dernière mélodie. La soirée se termine dans une ambiance apaisée, sans autre surprise. Pourtant, une part de mon esprit reste suspendue, comme marquée par l’intensité de l’instant.
