Chapitre 48

Lewis

Vodan nous a confié la raison de son déplacement : une inspection d’un complexe chimique autour duquel se manifestent des pollutions inquiétantes. Selon lui, ce site n’a pas été surveillé depuis seize années d’Ir’ Dan… Un laps de temps qui dépasse l’entendement pour ce genre d’infrastructure. Des containers, remplis de produits toxiques datant d’il y a plus d’un millénaire, menacent désormais de céder. Pas vraiment une surprise…

Sarah avait déjà repéré cette zone comme l’une des plus radioactives. Et ses analyses confirment ce que nous redoutions : des fuites de sous-produits contaminent l’environnement… La végétation au-dessus du complexe est chlorosée, ses feuillages jaunis. Certains arbres semblent littéralement se dessécher sur pied. Des carcasses d’animaux mutants jonchent le terrain alentour, sinistres témoins d’une contamination avancée…

Le problème, c’est que nous ne sommes pas équipés pour neutraliser la radioactivité. La meilleure chose que nous puissions faire, c’est tenter de circonscrire les fuites et stopper l’hémorragie. Simple sur le papier, mais complexe dans l’exécution. Sphinx, avec ses capacités hors normes, devrait nous être d’un grand secours. Ce sera, d’ailleurs, notre première vraie confrontation avec une technologie alien ; une mise à l’épreuve que j’attends avec un mélange d’appréhension et de curiosité.

Grâce aux relevés satellites, nous avons scruté l’ensemble du trajet. A priori, la voie est dégagée, mais j’ai préféré prendre une marge de sécurité. Je suis conscient de ma prudence, parfois excessive, mais cette mission continue de m’inquiéter.

Initialement, je ne prévoyais qu’une seule pause à mi-chemin. Mais, face aux insistances d’Anna, Perthie et Éria, j’ai fini par céder : nous marquerons une halte tous les cent kilomètres.

Le départ est fixé à 7 heures. Vodan, lui, n’a rendez-vous qu’en début d’après-midi. Ce décalage joue en notre faveur : il nous laissera le temps de réagir à d’éventuels imprévus.

Nous avons présenté nos speedglides à Vodan. La démonstration, qui devait être succincte, a vite tourné à l’attraction locale. Les enfants du village, fascinés par nos machines, se sont rassemblés en masse, leurs yeux brillants de curiosité et d’émerveillement. Je ne suis pas du genre à m’attendrir, mais leur enthousiasme était presque contagieux.

Le plan est simple : je partirai en éclaireur, avec Vodan assis derrière moi. Anna et Tchéa suivront, puis Yves et Perthie, ensuite Mathias et Éria. Enfin, Sphinx, à l’arrière du dernier speed, fermera la colonne, une assurance discrète, mais nécessaire.

Je piloterai à vue, avec le radar anticollision activé. Ce genre de terrain inconnu exige une vigilance constante, et je ne suis pas du genre à laisser quoi que ce soit au hasard.

La route sera longue, mais c’est dans ces moments-là que l’expérience se forge, que le mental se solidifie. Si tout se passe bien, ce sera peut-être une avancée significative dans notre coopération avec les Wa’ Dans. Mais si quelque chose déraille… mieux vaut ne pas y penser.

*

Vodan me tapote l’épaule, me signalant qu’il est prêt à partir. Un hochement de tête de ma part, et je referme l’habitacle. Le claquement mécanique résonne dans l’air calme, coupant le dernier lien avec l’extérieur. Je vérifie les voyants : trois signaux verts confirment que tous les speedglides sont opérationnels. Je serre légèrement les commandes, inspire, puis enclenche le démarrage.

Nous nous lançons dans un slalom de plus de 300 kilomètres à travers une forêt dense, aux troncs innombrables et menaçants. La trajectoire idéale, calculée et ajustée en temps réel, s’affiche sur la coque transparente de l’habitacle, une fine ligne bleue serpentant à travers un monde d’ombres brunes et de reflets verts. Le contraste entre la perfection numérique de cette ligne et le chaos organique du terrain me rappelle à quel point la nature et la technologie, si différentes, peuvent coexister dans une étrange harmonie.

Après 112 kilomètres de paysages presque figés, une répétition sans fin de troncs imposants, de frondaisons hautes et d’ombres changeantes, je décide qu’un premier arrêt s’impose. Une rivière, repérée à quelques mètres sur notre droite, semble parfaite pour une pause rapide. Je coupe les moteurs et ouvre l’habitacle.

Vodan, fidèle à son rôle d’observateur attentif, m’appuie aussitôt sur les épaules, comme pour m’empêcher de bouger. Intrigué, je me retourne et je le vois, immobile, les sourcils froncés, la tête légèrement inclinée. Il est à l’écoute de la forêt, attentif à des signaux imperceptibles pour moi. Les bruits de mes compagnons s’échappant de leurs engins couvrent presque tout : des éclats de voix, des craquements métalliques. Pourtant, Vodan semble capter autre chose.

Enfin, il hoche la tête, l’air rassuré, et d’un geste fluide de la main, m’indique que je peux descendre. Je suis son mouvement, glissant lentement au sol.

« On pourrait croire qu’on a tourné en rond », fait remarquer Anna, laconique, en jetant un coup d’œil circulaire. Son observation est juste : cette portion de forêt, avec ses troncs massifs et son feuillage dense, pourrait être identique à celle que nous avons traversée cent kilomètres plus tôt. Un décor figé dans le temps, où chaque arbre se fond dans le suivant.

La pause est brève, quelques minutes à peine. Juste assez pour se dégourdir les jambes, vérifier que tout est en ordre, et répondre aux nécessités incontournables du voyage…

Nous reprenons la route. Le parcours demeure inchangé : un défilé de grosses barres brunes verticales, qui tanguent en se rapprochant puis s’effacent derrière nous. Un ballet hypnotique, où le moindre dérapage pourrait être fatal. Mais dans cet environnement oppressant, le bourdonnement familier des moteurs et la lueur rassurante de la trajectoire projetée suffisent à maintenir ma concentration.

Pour l’instant, tout va bien. Mais je reste sur mes gardes.

Je suis forcé de ralentir sérieusement après la seconde pause. La forêt semble se refermer sur nous, les troncs se resserrent, et les écarts, tout comme la visibilité, se réduisent dangereusement. Les hautes frondaisons filtrent la lumière naturelle, plongeant notre progression dans une pénombre oppressante. Chaque virage exige une attention totale. Je garde les yeux rivés sur l’écran, m’efforçant de suivre les indications de trajectoire, mes mains crispées sur les commandes.

Les trente derniers kilomètres sont une véritable épreuve. Nous quittons l’impressionnante forêt des arbres géants pour nous retrouver au cœur d’une végétation basse et touffue, presque labyrinthique. Le sol, que je pouvais entrevoir entre les racines massives des colosses précédents, disparaît maintenant sous un enchevêtrement de branchages pourris, d’épiphytes rampants, et d’amas d’arbres morts recouverts de fougères et de mousses. L’air semble encore plus lourd, chargé de cette odeur caractéristique d’humus et de décomposition, un parfum de vie et de mort mêlées.

Enfin, après ce qui m’a paru une éternité, je stoppe au cœur d’un espace dégagé. L’endroit est à près d’un kilomètre de notre destination, mais c’est ici que nous devons nous arrêter. Je déverrouille l’habitacle, et Vodan me fait signe, de la tête et des mains, que nous pouvons descendre. J’inspire profondément avant de sortir.

L’obscurité ambiante me prend de court. J’ai l’impression que la journée touche à sa fin, mais une rapide vérification de l’heure m’indique qu’il est à peine 13 h 35. Ce contraste déstabilisant amplifie l’atmosphère déjà pesante de cet endroit.

Un hurlement lointain déchire le silence, suivi d’un craquement sinistre quelque part dans la forêt. Mon instinct se tend, chaque muscle prêt à réagir. Le bruit s’estompe, mais son écho semble encore vibrer dans mes oreilles. Tout autour de nous, la vie grouille discrètement : un battement d’ailes, le froissement d’un feuillage, des cliquetis étranges, impossibles à identifier.

L’air est moite, presque immobile, saturé de ces odeurs de bois pourri, de feuilles en décomposition et de mousse humide. Une chaleur lourde colle à ma peau, amplifiant l’impression d’être pris au piège. Chaque respiration me rappelle où je suis : loin de toute zone de confort, au cœur d’un territoire hostile où la nature reprend toujours ses droits.

Vodan, calme comme à son habitude, observe les environs avec la même intensité que dans la forêt plus tôt. Une part de moi envie cette sérénité presque surnaturelle, mais je ne peux m’empêcher de rester sur mes gardes. Le rendez-vous avec l’inconnu nous attend, à moins d’un kilomètre de là.

D’un geste précis, Vodan extrait de sa poche intérieure un boîtier semblable à celui que Riden avait brandi lors de notre arrivée. Il le contemple un instant, les sourcils légèrement froncés, comme s’il vérifiait son bon fonctionnement. Puis, d’un signe de la main, il nous intime de le suivre. Nos regards perplexes se croisent, mais avant que nous puissions poser la moindre question, Tchéa, attentive à nos réactions, murmure :

«C’est un lecteur de plaques d’identification Wa’ Dan.»

Cette explication, bien qu’éclairante, ne dissipe pas totalement l’étrangeté de la scène. Nous progressons à travers une végétation dense et indisciplinée. Les broussailles épaisses freinent notre avancée, et chaque pas semble une lutte contre les lianes entortillées et les branches basses. Le sol, irrégulier et gorgé d’humidité, menace à tout moment de nous faire glisser.

Après quelques minutes de cette marche éprouvante, Vodan s’immobilise brusquement. Il se tourne vers nous, un doigt sur ses lèvres, pour nous intimer le silence. L’atmosphère se charge d’une tension palpable. Puis, joignant ses mains en porte-voix, il lance un “Ho ! Ho !” net et bref, dont l’écho se répercute à travers les feuillages.

À peine quelques secondes s’écoulent avant qu’un cri identique ne lui réponde, comme un miroir sonore. Vodan incline légèrement la tête, satisfait, avant de nous adresser un regard grave. Ses gestes précis et insistants nous ordonnent de rester sur place. Il s’éloigne alors, ses mouvements calculés, jusqu’à disparaître derrière un rideau épais de lianes et de plantes aux larges feuilles luisantes, semblables à du cuir poli.

Le temps s’étire dans un silence chargé d’incertitude, uniquement troublé par le bruissement discret de la forêt. Puis, enfin, Vodan réapparaît, accompagné d’une silhouette frêle, mais imposante à sa manière. L’individu qui l’accompagne est plus petit, plus âgé, et ses épaules voûtées trahissent une vie marquée par le poids des ans. Pourtant, il dégage une aura indéniable de calme et de sagesse.

«Voici Xadan, annonce Vodan d’une voix posée. Le représentant d’Ehlin.»

Xadan s’avance avec une dignité sobre. Ses petits yeux vifs, à peine accentués par de discrètes lunettes rondes, nous scrutent avec une curiosité mesurée, mais sans aucune trace de panique. Il ne semble nullement décontenancé par notre apparence singulière. Il devait être préparé à notre venue.

Sa longue chevelure blanche, soignée, tombe en cascade sur une cape de cuir couleur fauve, ornant ses épaules avec simplicité et élégance. Sur sa tunique noire, un motif intrigant attire immédiatement mon attention : un V inversé, entouré de six croissants d’or brodés avec une précision remarquable. Le symbole, tout en sobriété, semble empreint d’un sens profond, un écho de traditions que nous ignorons.

Xadan incline doucement la tête en guise de salut, son regard perçant balayant l’assemblée. Sa présence impose naturellement le respect, comme si l’”homme” incarnait à lui seul l’histoire et la sagesse de son peuple.

Après de brèves présentations, Xadan, avec un sourire empreint d’amusement, nous informe qu’ils ont remarqué la présence de nos satellites bien avant notre arrivée. Sa remarque, subtilement ironique, me confirme une nouvelle fois que ce peuple, malgré son apparente simplicité, témoigne d’une avancée technologique remarquable, qui transcende les attentes et force l’admiration.

Nous reprenons la piste, suivant de près nos deux guides, tandis que Tchéa marche à leurs côtés, échangeant avec eux dans un enthousiasme qui tranche avec l’atmosphère pesante de la forêt. Le trio avance d’un pas sûr, leurs voix se mêlant aux bruits feutrés de la végétation.

Soudain, un double cri résonne dans l’air lourd. Le son, bref, mais puissant, semble se fondre avec les ombres mouvantes de la jungle. Xadan et Vodan s’arrêtent net, échangent un regard furtif, puis accélèrent le pas. Nous nous efforçons de les suivre, bien que l’urgence imprévue alourdisse l’ambiance.

Nous arrivons bientôt face à une silhouette immobile. Planté devant une colonne sombre envahie de lianes épaisses, un jeune Wa’ Dan nous attend. Sa stature imposante et son expression fermée me frappent immédiatement. Il est grand, avec un visage carré marqué par un large front et une mâchoire affirmée, traits qui évoquent à la fois force et autorité.

Ses longs cheveux noirs, épais et lustrés, sont rassemblés en une simple queue-de-cheval, révélant un maintien impeccable. Une veste de cuir brune, soigneusement ajustée, recouvre son torse, tandis qu’un large ceinturon maintient un pantalon à la coupe fonctionnelle. Malgré l’austérité de sa tenue, il dégage une présence magnétique, presque intimidante.

Son regard, perçant, oscille entre nous et Sphinx, puis glisse vers nos traducteurs automatiques avec une méfiance à peine voilée. Son attitude, raide et défensive, trahit une fierté farouche, comme si l’idée même d’une intrusion étrangère heurtait son sens profond des traditions.

Vodan prend les devants, brisant un silence tendu. Il le présente :

«Kidan, le tout nouveau représentant de Talin, le village le plus proche.»

Une nuance d’amertume perce dans la suite des explications : Kidan a récemment succédé à son père, dont le décès reste entouré de mystères troublants. Cette information ajoute une note sombre à sa présence déjà imposante.

Kidan ne fait aucun effort pour masquer son scepticisme à notre égard. Je perçois dans son regard une lutte intérieure : la curiosité face à l’étrange, mais aussi une défiance naturelle envers ce qui pourrait menacer l’équilibre fragile de son monde.

Vodan et Xadan entament une discussion serrée avec lui, leurs voix calmes, mais insistantes tentant de désamorcer sa réticence. Nous restons en arrière, spectateurs silencieux d’un échange qui semble interminable. Les minutes s’étirent, la tension reste palpable.

Finalement, après ce qui me paraît être une éternité, Kidan incline légèrement la tête, dans un geste plus poli que convaincu. Il accepte que nous l’accompagnions, bien que son regard, froid et perçant, laisse clairement entendre que sa vigilance ne faiblira pas d’un pouce.

Yves, intrigué, s’approche de la colonne noire. Il écarte avec précaution les lianes et feuillages épais qui dissimulent une partie de la structure, révélant une surface noire et vitreuse, semblable à de l’obsidienne. Il nous fait signe de le rejoindre. Lorsque nous nous approchons, le caractère sinistre de l’objet se dévoile pleinement : des caractères Wa’ Dans gravés profondément sur sa surface, avec une sculpture saisissante au sommet. La tête hideuse et squelettique d’un dragon domine la colonne, ses mâchoires béantes hérissées de longs crocs menaçants. Le museau proéminent, percé de larges ouvertures nasales, ajoute à l’aspect terrifiant, tandis que deux orbites oculaires vides semblent nous fixer, comme pour nous jauger. Une aura oppressante émane de l’ensemble, comme si la sculpture elle-même mettait quiconque au défi de continuer.

Anna, qui semble légèrement crispée, se tourne vers Tchéa.

«Tu peux nous traduire ça?» demande-t-elle d’une voix plus tendue qu’elle ne l’aurait voulu.

Tchéa acquiesce et lit les inscriptions d’un ton calme, presque détaché : «Tu pénètres, au péril de ta vie, le repaire d’un monstre endormi… Ne te fie pas à tes sens… Des forces invisibles règnent ici-bas… Leur puissance est destructrice et engendre un chaos irréversible… Toi l’inconscient, toi l’imprudent, toi l’écervelé, qui brûle de poursuivre ta quête, sache que ton destin est scellé… Ton chemin sera un calvaire, un terrible cortège de châtiments, de supplices, de tortures… Tu connaîtras les tourments, les douleurs… La souffrance sera ta punition… Tes gémissements seront vains, nul ne viendra à ton secours… Tes paupières se refermeront et cette terre sera ta tombe… L’enfer sera ta prochaine demeure.»

Un silence pesant s’installe.

« Waouh… Ah oui quand même ! Charmant », grimace Éria après quelques secondes, son enthousiasme refroidi d’un coup.

Tchéa esquisse un sourire presque moqueur. «Vous voulez entendre la suite?» demande-t-elle innocemment.

Éria secoue la tête, les mains levées en signe de reddition. « Non merci, Tchéa, ça ira comme ça. »

Vodan, qui observait la scène sans mot dire, intervient d’un ton posé, presque serein : «Ce n’est qu’une simple mise en garde. Pour celui qui s’aventure sans savoir où il met les pieds.»

Éria éclate d’un rire nerveux, son sourire se crispant en une sorte de grimace. « Une simple mise en garde ? Sérieusement ? Et… c’est bien par là qu’on doit passer, je suppose ? »

Tchéa, sans se départir de son sourire légèrement forcé, répond avec une ironie appuyée : « Ben oui. »

L’atmosphère se charge d’une tension palpable. Personne n’ose faire un pas en avant, comme si même s’approcher davantage de la colonne pouvait provoquer une réaction invisible, mais irréversible.

Et pourtant, nous avançons… en pleine jungle…

S’il avait existé un chemin autrefois, il a depuis longtemps été avalé par cette végétation dévorante. Je jette un coup d’œil agacé à l’écran de mon bracelet droit. Six kilomètres encore à parcourir. Six interminables kilomètres dans cet enfer vert !

Anna marche à mes côtés. Ensemble, nous nous frayons un passage à travers un enchevêtrement presque impossible de lianes et de fougères qui semblent vouloir nous retenir prisonniers. Chaque pas exige un effort acharné. Nos gants glissent sur des tiges humides, collantes, tandis que des végétaux inconnus s’agrippent à nos combinaisons comme des mains avides. Par moments, nous devons escalader des troncs massifs, morts et pourrissants, qui cèdent parfois sous notre poids. D’autres fois, nous nous retrouvons enlisés dans une boue noire et visqueuse qui aspire nos bottes avec une ténacité inquiétante, comme si cette terre elle-même tentait de nous engloutir.

La moiteur est étouffante. Chaque respiration est un combat. La sueur, froide et collante, ruisselle dans mon dos, tandis que l’air saturé d’humidité semble alourdir mes poumons. Tout ici sent le piège, le danger latent. Autour de moi, les ombres s’étirent et se mêlent à la végétation, donnant vie à des silhouettes imaginaires qui m’observent. Une sensation sourde me ronge : la jungle n’est pas seulement un lieu, elle est une entité vivante, tapie et prête à nous dévorer. Elle se referme sur nous, lentement, mais inexorablement.

Enfin, nous débouchons sur une clairière oppressante où une deuxième colonne surgit de la végétation, noire et austère. Comme la première, elle est couverte de caractères Wa’ Dans, gravés profondément dans la pierre sombre. Beaucoup sont désormais illisibles, engloutis par des couches de mousses épaisses, des lianes torsadées et des épiphytes voraces. Mais c’est la sculpture à son sommet qui capte immédiatement mon attention, glaçant mon souffle.

Elle représente une créature cauchemardesque, une chimère monstrueuse, recroquevillée sur elle-même. Sa posture tendue, presque prédatrice, suggère qu’elle n’attend qu’un mouvement imprudent de notre part pour bondir. Penchée au-dessus de nous, elle semble nous surveiller, ses griffes figées prêtes à frapper, sa gueule béante prête à dévorer. Même figée dans la pierre, cette abomination semble animée d’une intention sinistre, comme un avertissement muet, mais brutal : seuls les inconscients peuvent s’aventurer jusqu’ici… et ils le paieront.

Un kilomètre plus loin, notre progression est brusquement interrompue par un profond fossé, envahi d’un enchevêtrement de buissons hérissés de longues épines. L’obstacle est aussi inhospitalier que le reste de cette jungle impitoyable. Les Wa’ Dans, bien plus à l’aise dans cet environnement hostile, empruntent la voie aérienne. Ils s’élancent avec agilité, utilisant des lianes pour grimper, se balancer et sauter d’arbre en arbre, tels des acrobates maîtrisant parfaitement leur domaine. Nous, en revanche, devons faire appel à Sphinx.

Le robot se met en action avec une précision implacable, ouvrant un passage étroit au cœur du buisson défensif. Son intervention dévoile une pente abrupte qui plonge sur près de quatre mètres avant de remonter de l’autre côté. Je m’avance le premier. La descente est lente et malaisée. Je me laisse glisser sur le flanc, mais mon élan m’entraîne jusqu’à un sol mou et spongieux, où mes bottes s’enfoncent dangereusement… La sensation est presque organique, comme si la terre elle-même tentait de m’engloutir.

Je commence l’escalade de l’autre versant en rampant, mes gants glissant sur des racines glissantes et une terre humide. L’effort est harassant, mais j’atteins finalement le sommet. Là, je me redresse sur un sol dégagé, bien que l’atmosphère soit étrangement pesante. Le terrain est recouvert de mousses brunies et de feuilles mortes dont les teintes oscillent entre le pourpre, l’écarlate et le mordoré, comme si la végétation portait les stigmates d’une lutte silencieuse.

Je tends la main pour aider mes compagnons à gravir la pente, un à un. Une fois regroupés, Mathias nous fait signe de nous arrêter. L’index posé sur ses lèvres, il tapote doucement le pavillon de son oreille, nous intimant de prêter attention. C’est alors que je remarque ce qui m’avait échappé jusque-là : le silence…

Les sons habituels de la jungle, cris d’animaux, bruissements de feuilles, craquements de branches, se sont tus. Tout ici semble enveloppé d’un silence lourd, oppressant, presque surnaturel. Les bruits de la forêt sont comme étouffés, écrasés par une force invisible. Ce n’est pas un simple silence ; c’est une absence, un vide inquiétant qui me donne l’impression que nous avons franchi une barrière invisible, une frontière.

Un autre monde s’étend devant nous. Un monde figé hors du temps, où le paysage se mue en un tableau irréel. Des bois torturés se dressent, leurs troncs tordus et brisés en des postures qui évoquent la souffrance et le désespoir. Arc-boutés, momifiés, ils semblent livrer un ultime combat pour survivre. La végétation est anémiée, fragile, ses feuilles réduites à des formes malingres et maladives.

L’air, lourd et immobile, charrie une odeur écœurante, mélange de pourriture et de moisi, qui colle à la gorge. Ici, tout respire la fin, une lente agonie que rien ne vient troubler. Nous avançons avec prudence, chacun de nos pas troublant à peine ce silence irréel, comme si nous étions devenus des intrus dans un sanctuaire maudit.

Une demi-heure plus tard, notre progression est à nouveau interrompue, cette fois par une imposante muraille qui se dresse devant nous, massive et menaçante. Sa surface sombre, striée de veines minérales scintillantes, semble absorber la lumière, accentuant encore sa stature monumentale. Mon bracelet vibre doucement pour signaler notre arrivée.

«Voilà! annonce Vodan en posant son sac à terre avec un soupçon de fierté. Nous y sommes.

 Et… comment va-t-on entrer ? » demande Anna, les sourcils froncés, observant la muraille comme si elle cherchait un passage invisible.

Vodan lève les mains, un sourire mystérieux étirant ses lèvres. «Attends… Patience.»

Avec un calme presque cérémonial, Vodan s’agenouille près de son sac et ouvre la fermeture d’une poche latérale. Ce qu’il en sort attire immédiatement notre attention : une sphère de métal brillant, de la taille d’un poing. Sa surface est lisse, polie, et reflète la lumière d’une manière presque hypnotique.

Vodan la manipule avec précaution, imprimant à l’objet un mouvement de rotation entre ses paumes. Sous nos regards intrigués, un sifflement aigu et discret se fait entendre, comme si la sphère respirait. Lentement, ses deux moitiés s’écartent, dévoilant un cœur lumineux. Une lueur bleutée jaillit, projetant un écran holographique en suspension dans l’air !

Des caractères Wa’ Dans s’affichent, complexes et élégants, entrelacés de chiffres étranges. L’écriture, dansante et fluide, semble vivante, pulsant légèrement comme un organisme. Tout autour, un silence respectueux s’installe, à peine troublé par la respiration de chacun.

Vodan, le visage grave, se redresse et tend la sphère devant lui. «Humains, déclare-t-il d’un ton solennel, voici un aperçu de l’Histoire de notre peuple.»