Chapitre 50

Éria

Le conduit d’aération, d’après le plan, comporte plusieurs dérivations. Pourtant, ce qui obstruait son extrémité, et se déplace désormais par à-coups, ne semble pas errer au hasard. Est-il attiré par le bruit ? A-t-il capté notre odeur ? Peu importe, il se rapproche, inexorablement. La présence de Sphinx, immobile, mais prêt à intervenir, m’offre un semblant de réconfort, même si je donnerais tout pour que Mathias soit à mes côtés.

Perthie s’est affaissée sur le plancher, adossée contre une caisse. Ses jambes repliées, ses mains posées sur ses genoux, sa tête renversée en arrière, elle respire difficilement, la bouche ouverte. Son teint, devenant violacé, me glace.

« La bouche d’aération ! » s’alarme Anna.

Je lève les yeux juste à temps pour voir un liquide blanchâtre, gélatineux, commencer à s’égoutter de la grille. Puis, soudain, “Schh… glong !” Un mouvement brusque ! Ce qui approche dans le conduit a bondi !

« C’est quoi ce truc ? » murmuré-je, sans vraiment attendre de réponse.

Le liquide visqueux change d’aspect, dégoulinant désormais en longs filets vert foncé mêlés de brun jaunâtre. Une odeur âcre envahit l’espace.

« Qu’est-ce qu’on fait ? On sort ? » demandé-je d’un ton urgent.

Anna, contre toute attente, fronce les sourcils et rétorque : « T’as pas envie d’voir c’que c’est ?

 Non. »

“Schh… Schh… Plong !”

Un bruit sourd retentit, la masse dans le conduit assène un nouveau coup.

« O.K. ! On sort ! »

Nous aidons Perthie à se relever, son corps fléchissant sous son propre poids. Mais un bruit écœurant attire mon regard. “Schh…” Quelque chose passe à travers la grille, la tordant en un labyrinthe de métal déformé, et tombe sur le plancher dans un bruit mouillé : “Schh… plooshhh !”

Trois flaques de gelée cireuse s’étalent, vibrent, et commencent à se rassembler ! Sous nos yeux horrifiés, elles gonflent, se déforment et se redressent lentement, prenant une forme… vivante !

« Un blob ? » Les mots me viennent malgré moi alors que je vois Sphinx se charger.

« Contre la paroi ! » ordonné-je, d’un ton mécanique.

Une impulsion dirigée traverse l’étrange masse gélatineuse… sans provoquer la moindre réaction ! Rien. Pas même une ondulation notable. Dans mon champ de vision, “SP” s’affiche en violet, accompagné d’un compte à rebours : Sphinx prépare une projection sonore.

La porte s’ouvre brusquement, les renforts surgissent.

« Attention ! hurle Anna. Contre le mur ! Baissez-vous ! Protégez vos oreilles !

 Éparpillez-vous ! rugit Lewis avec une autorité qui tranche. Collez-vous contre une cloison ! Pas un mouvement ! Et les mains sur les oreilles, maintenant ! »

“4… 3…” L’air semble se charger d’électricité. Nous sommes dans un espace clos, une résonance ici pourrait être catastrophique ! “2…” Je comprends que Sphinx va limiter sa puissance, mais… cela suffira-t-il ? “1…”

“Bang !” Le bruit explose comme une onde de choc, mais l’impact sur la masse gélatineuse est dérisoire. Elle oscille à peine, insensible. “Bang !” Nouvel essai, même échec.

Un vertige me saisit, mes oreilles bourdonnent, le son se réverbère dans mon crâne comme un marteau invisible.

« Faut qu’on s’tire de là ! crie Lewis, sa voix étouffée par le sifflement lancinant. C’est quoi ce truc ? » hurle-t-il en direction des Wa’ Dans.

Xadan et Vodan échangent un regard, désemparés.

«Jamais vu. Aucune idée.»

Un frisson glacé me parcourt alors que la masse amorphe commence à changer. Au centre, une lueur s’intensifie, un rougeoiement incandescent qui pulse comme un cœur.

« Attention ! »

“Ploshhh !” Une explosion brutale fend l’air. Le blob éclate, projetant un liquide brûlant dans toutes les directions. Je sens la chaleur envahir mon visage, ferme les yeux par réflexe, et m’essuie avec précipitation. Une sensation saline envahit ma bouche. Je crache, encore et encore, ma gorge en feu. Quand j’ouvre les yeux, le blob a disparu. Tout le monde est là, essoufflé, les vêtements et le visage éclaboussés par une substance volatile qui s’évapore rapidement. Les oreilles encore bourdonnantes, une pensée glaçante me traverse : Est-ce qu’on vient d’être… contaminés ?

« Qu’est-ce qui s’est passé ? demande Lewis, sa voix encore marquée par l’urgence.

 Aucune idée. Sarah, tu nous reçois ? lancé-je, le souffle court.

 Oui, Éria.

 C’était toi ?

 Oui, Éria. Utilisation de maser après analyse de la structure.

 C’était quoi ? interroge Anna, toujours sur ses gardes. Un risque de contagion ? Une contamination ?

 L’analyse est en cours.

 D’autres… trucs dans l’genre, dans l’coin ? renchérit Lewis, les mâchoires serrées.

 Non. Vous êtes seuls.»

Un court silence s’installe, perturbé seulement par nos respirations encore heurtées. Yves, les yeux fixés sur un moniteur portable, annonce soudain : « Le taux d’oxygène remonte ! Et celui des radiations baisse ! C’est l’arrivée d’air frais, ajoute-t-il, surpris.

 Résultat de l’analyse, intervient Sarah. Agrégat d’acaryotes formant une entité macroscopique.

 Un virus, précise Perthie, fronçant les sourcils. Est-ce qu’on était protégés ?

 Oui, Perthie.» Un soupir collectif de soulagement traverse la pièce, mais il est de courte durée.

« Et les Wa’ Dans ? demande Perthie, l’air soucieux.

 Les Wa’ Dans vivent en symbiose avec ce virus.»

La réponse tombe comme une enclume. Nos regards s’échangent, incrédules.

« Tu peux développer, Sarah ? s’enquiert Anna, les sourcils froncés.

 Vodan vous en a parlé.»

Tous les regards se tournent vers lui.

«Virus exogène débarqué avec les Éthaïres, ajoute Sarah.

 Wow… murmure Anna, stupéfaite. C’est ça ?

 Sous une forme macroscopique.»

Lewis passe une main sur son visage, visiblement agacé.

« Bon, et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? »

Xadan, à peine remis, serre les dents et rétorque : «Nous n’avons pas terminé.»

Perthie, adossée à une caisse, souffle doucement, les couleurs revenant sur son visage.

« J’me sens mieux. Vous pouvez retourner là-bas. »

Son ton se veut encourageant, mais le tremblement dans sa voix trahit une fragilité qu’elle ne peut dissimuler.