Aujourd’hui est un jour unique, de ceux qui s’impriment dans la mémoire comme une pierre angulaire. Anna et moi nous apprêtons à vivre une expérience hors du commun : notre tout premier vol à bord d’un vaisseau extraterrestre. Une perspective vertigineuse, où l’excitation se mêle à une pointe d’appréhension.
Tchéa sera aux commandes. Tchéa… une pilote improvisée, dont l’expérience est aussi inexistante que la nôtre en la matière. Autant dire que notre aventure repose autant sur la curiosité que sur une bonne dose d’audace. Nos bracelets, censés assurer la communication avec nos compagnons restés au sol et avec Sarah, notre IA, nous offriront un semblant de sécurité. Sarah, d’ailleurs, veillera à enregistrer minutieusement chaque détail du vol.
Mais la prudence s’impose. Hors de question de pousser la machine dans ses retranchements aujourd’hui. Notre objectif est simple : identifier la nature du vaisseau. Est-il conçu pour des trajets atmosphériques ou pour s’aventurer dans l’espace ? Un premier vol mesuré, mais porteur de promesses pour de futures explorations.
Et pourtant, malgré toutes ces précautions, l’excitation est là, indomptable. L’idée de franchir l’inconnu, de repousser cette frontière entre le familier et l’inexploré, entre le possible et l’inimaginable, me fait frissonner. Anna, elle, reste calme, concentrée. Mais, dans son regard brille la même étincelle.
Nous sommes prêts.
*
J’ai scruté le fauteuil de pilotage sous toutes ses coutures, littéralement. Je l’ai examiné sous tous les angles, glissant les doigts sur sa matière souple et lisse, couleur havane, en quête du moindre indice : un bouton dissimulé, une commande cachée, une irrégularité trahissant un mécanisme… Rien. Aucune particularité visible, ni sur les accoudoirs ni aux abords du siège.
« Je n’vois rien, je n’sens rien. Assois-toi. »
Tchéa s’installe avec une tranquillité presque solennelle. Elle inspire profondément, ferme un instant les paupières, puis expire lentement. Et à cet instant précis, comme si sa respiration avait suffi à enclencher une réaction, l’hologramme s’anime. Devant elle, une sphère de repères bleus se déploie, flottant dans l’air.
Accroupi à proximité, je poursuis mon examen avec encore plus de minutie, veillant à ne pas perturber Tchéa. Puis, un détail nouveau attire mon attention : une fine fente circulaire, discrètement gravée, est apparue à l’extrémité gauche de l’un des accoudoirs, juste sous ses doigts.
« Je crois qu’j’ai trouvé ! Descends tes doigts… et appuie. »
Tchéa obéit sans hésitation. Instantanément, la grande sphère holographique se contracte, changeant d’échelle pour révéler deux nouvelles sphères distinctes : les lunes d’Ir’ Dan.
« Neïmah !? Orshah !? » s’exclame Tchéa, stupéfaite. Un sourire satisfait m’échappe.
« Bien ! Voilà une réponse. C’est un vaisseau spatial que vous avez dégoté ! »
Anna, qui suit la scène avec attention, fronce soudain les sourcils. Elle s’approche de la grande sphère holographique et désigne les deux lunes.
« Regardez ces points bleus ! Sur les deux lunes ! »
Sa voix trahit un mélange d’étonnement et de perplexité.
« Vous aviez des bases sur vos lunes ? » demande-t-elle en fixant Tchéa.
Tchéa hausse les épaules, visiblement sincère dans son ignorance.
« Quelle question ! Je n’en sais rien. »
En retrait, Kidan semble totalement dépassé par la tournure des événements. Anna, elle, plonge dans l’examen des lunes avec une concentration palpable. Elle se rapproche encore de l’hologramme, scrute chaque détail, puis plisse les lèvres, l’air sceptique.
« Alors là… J’pige pas. »
La phrase me fait tiquer, et avant même d’y réfléchir, la question fuse :
« Comment ça, tu piges pas ?
Anna reste plongée dans son observation, son ton rapide trahissant un mélange d’excitation et d’hésitation : « Il y avait déjà quéqu’chose qui m’chiffonnait… Mais alors là ! Qu’Ir’ Dan soit représenté avec ces repères, ces points d’atterrissage un peu partout, bon, admettons. Ce pourrait être une vieille base de données encore en mémoire. Mais depuis quand ? Depuis la dernière utilisation du vaisseau ? Ça remonterait à plus de mille ans ? Mmh… Étrange. »
Elle marque une pause, plisse les yeux et pointe à nouveau les lunes.
« Qu’il y ait des bases sur les deux lunes, passe encore. Pourtant, on n’a jamais rien détecté ! Mais ça… ! »
Sa voix s’étrangle presque sur ces derniers mots, comme si l’évidence qui lui saute aux yeux défiait toute logique.
Son index se tend, désignant quatre points verts en orbite autour d’Ir’ Dan. Un silence s’installe, alourdi par une tension grandissante. Mes yeux restent rivés sur ces marques lumineuses énigmatiques.
« Ça veut dire quoi ? » demande Anna, les paupières plissées, son ton chargé d’une méfiance presque instinctive.
D’un geste précis, elle pointe l’hologramme où un point rouge marque notre base, notre position actuelle.
« Ici, la base, représentée par le point rouge. Notre position. Alpha Cent, en orbite géostationnaire au-dessus de la base… jusque-là, logique. Et notre premier satellite… ici ! »
Elle désigne l’un des points en orbite.
« Et le second, à l’opposé, en orbite polaire. »
Un instant de réflexion, puis elle se tourne vers Sarah.
« Sarah ? Notre satellite polaire survole quelle zone en ce moment ? »
La voix calme de Sarah s’élève aussitôt :
« Le sud de Baïamé. Latitude 40° 23’ Sud, longitude 36° 68’ Ouest. »
Anna hoche la tête rapidement.
« Merci, Sarah. C’est bien lui. »
Son regard revient aussitôt sur l’hologramme, scrutant les repères lumineux.
« Bon… ben la furtivité, on peut l’oublier. Les Wa’ Dans avaient déjà repéré les satellites. Alors, maintenant, avec un vaisseau et deux satellites, ça nous fait trois marqueurs bien visibles. Et celui-là, là ? »
Elle désigne un point vert situé pile sur l’équateur.
« C’est quoi ? »
Ses yeux se plissent, ses sourcils se froncent légèrement. On dirait qu’elle dissèque une énigme à l’intérieur même de son esprit. Puis, soudain, son visage s’illumine. Une étincelle d’intuition traverse son regard.
Je souris malgré moi. J’adore quand elle fait cette tête, cette expression typique qui signifie qu’elle vient de comprendre quelque chose.
Elle parle avant même que je puisse le formuler :
« Au-dessus de l’océan Téthys. Ça colle ! »
J’acquiesce lentement, suivant son raisonnement.
« Je parie qu’c’est pile au-dessus de la structure sous-marine.
— Sarah ? Recherche un éventuel objet en orbite au-dessus de l’océan Téthys. »
Un court silence s’installe, puis la réponse tombe, limpide, implacable : « Je ne détecte rien, Anna. »
Les sourcils d’Anna se froncent davantage, une lueur de frustration traversant son regard. L’agacement monte en moi, et ma réponse claque, plus sèche que je ne l’aurais voulu :
« Recherche sur toutes les fréquences ! Il doit bien y avoir quelque chose !
— Désolé, Lewis. Je ne perçois rien. »
Anna laisse échapper un soupir, un mélange d’agacement et de doute.
« Mouais… »
Elle tapote son menton du bout des doigts, les yeux fixés sur l’hologramme, puis reprend, pensant tout haut :
« Et comment c’vaisseau peut-il connaître nos positions en temps réel ? Y a pas cinquante possibilités. Il doit être relié à un ou plusieurs postes d’observation. »
Elle pivote brusquement vers Tchéa, l’intensité dans son regard trahissant l’urgence de la situation.
« Tchéa, dans les infos que t’as reçues, est-ce qu’il est question de postes d’observation ou de systèmes similaires ? »
Tchéa hésite, le front plissé, cherchant une réponse dans ses souvenirs.
« Les sites… ils ont tous plusieurs salles de contrôle.
— Parfait. Alors, essaie de te concentrer sur ce point vert, celui-là ! »
Je désigne précisément l’orbe qui, pour une raison obscure, échappe aux capteurs de Sarah.
Un silence lourd s’installe, vibrant d’une tension presque tangible. Les pièces du puzzle commencent à s’assembler, mais certaines restent encore insaisissables, comme flottant juste hors d’atteinte.
Tchéa inspire profondément, sa bouche entrouverte, comme si elle se préparait à une révélation.
« O.K. ! » souffle-t-elle enfin, la voix vibrante d’une résolution nouvelle.
Sous nos yeux, l’hologramme s’anime avec une fluidité fascinante. Les projections réagissent presque instinctivement, comme si elles répondaient directement à la volonté de Tchéa.
Ir’ Dan se rapproche, grandissant progressivement, tandis que ses deux lunes s’estompent dans une lueur diffuse, reléguées à l’arrière-plan. Les repères bleus, ainsi que les trois points verts symbolisant nos engins, pâlissent peu à peu, leur éclat s’effaçant au profit d’un unique marqueur. Celui-là. Celui que nous avons désigné.
Soudain, il s’élargit, sa lumière s’intensifiant jusqu’à presque égaler l’éclat du point rouge signalant notre position actuelle.
Et puis…
Un frisson collectif semble parcourir la pièce. Devant Tchéa, une liste déroulante vient d’apparaître, projetée dans l’air, composée de caractères Wa’ Dans.
« Ça alors ! s’exclame Tchéa, les yeux écarquillés. Je n’avais pas vu ça la dernière fois ! »
Anna, toujours aussi pragmatique, ne tarde pas à poser la question qui nous brûle les lèvres :
« Et ça veut dire quoi ? »
Tchéa penche légèrement la tête, le regard fixé sur les inscriptions lumineuses, déchiffrant lentement les lignes d’un savoir ancien. Une lueur d’excitation traverse son visage.
« C’est énorme ! »
Elle marque une pause, comme pour mieux savourer sa découverte.
« Ça doit indiquer la distance… Et là, ces chiffres… Ce sont des indications temporelles ! Je crois que je peux choisir la durée du trajet. La plus courte… quatre minutes.
— Quatre minutes ? » répète Anna, incrédule.
Son regard passe de l’hologramme à Tchéa, puis elle lève brusquement la main, paume ouverte, comme pour arrêter net toute précipitation.
« Attends-tends-tends ! Quatre minutes, pour eux, ça fait… quatre fois 106… 424. Sept minutes ? Non, c’est absurde ! Si rapide ? »
Kidan, toujours d’un calme inébranlable, intervient avec la voix de la raison :
« Je crois qu’on ferait bien de s’asseoir.
— T’as raison », approuvé-je en hochant la tête.
Je me tourne vers Tchéa, le ton ferme :
« Tu attends. On s’installe d’abord. »
Dans le compartiment, Kidan tend les bras dans un geste théâtral, nous invitant à choisir librement nos places.
Anna s’installe sans hésiter sur le premier siège à droite. Je prends place à ses côtés, tandis que Kidan s’assoit derrière nous, observant la scène avec son calme habituel.
Les sièges baquets, malgré leur apparente simplicité, sont étonnamment confortables. Dès que je m’appuie contre le dossier, une sensation étrange me parcourt : la matière souple épouse parfaitement mon corps, s’adaptant à ma posture comme si le siège avait été conçu sur mesure.
Intrigué, je balaye du regard les contours du siège, cherchant instinctivement une ceinture de sécurité ou un harnais. Rien.
« Vous avez trouvé quelque chose ? » demandé-je, un peu perplexe, en scrutant mes deux compagnons.
Anna et Kidan secouent la tête en guise de réponse. Rien de leur côté non plus.
Mon esprit vagabonde un instant, happé par une pensée troublante : ces sièges, cette cabine… Des Wa’ Dans se sont assis ici, exactement où nous sommes, il y a plus d’un millénaire. Pourtant, tout est intact. Pas une trace d’usure, pas un grain de poussière. Comme si le temps lui-même n’avait aucune emprise sur ce vaisseau.
Un frisson me parcourt.
Ce n’est pas juste une machine. C’est une énigme. Une anomalie figée hors du temps.
« Tchéa ! avertit Anna d’un ton oscillant entre encouragement et prudence. On est prêts ! Concentre-toi, tu peux y aller. Et tâche de nous ramener en un seul morceau. »
Elle m’adresse un regard furtif, où perce une inquiétude à peine contenue.
« Je fais ce que je peux, réplique Tchéa, les mâchoires serrées. Je choisis le temps le plus court. Accrochez-vous ! »
Mais avant qu’elle ne valide, une nouvelle liste déroulante apparaît devant elle. Son regard papillonne sur les termes inconnus.
« Ah… attendez ! Une autre liste… Je ne sais pas ce que ça veut dire… Correction orbitale ? Propulsion antigravitationnelle ? Compensation d’accélération angulaire ? Concentration de trajectoire ? Ça vous parle ? »
Anna se penche en avant, plissant les yeux pour déchiffrer les hologrammes.
« Presque, murmure-t-elle. Ce sont des termes techniques… »
Tchéa inspire profondément.
« Et je fais quoi ?
— Accepte ce qu’on te propose, tranche Anna.
— D’accord ! »
Et d’un geste, Tchéa valide l’inconnu.
À peine Tchéa a-t-elle confirmé son choix qu’un bruit sourd envahit la cabine, profond, presque caverneux. Une vibration grave et rythmique s’amorce, résonnant jusque dans nos os. Ce battement, d’abord lent, s’accélère peu à peu, évoquant le martèlement lointain d’un cœur gigantesque ou le vrombissement des pales d’un hélicoptère… mais avec une intensité inouïe, comme si l’air lui-même se contractait autour de nous.
Le rythme se mue en un bourdonnement continu, sa tonalité grimpant progressivement dans les aigus, jusqu’à frôler l’inaudible. Mon corps se tend, s’attendant à une poussée brutale, à ce vertige caractéristique d’une montée en puissance… mais rien. Aucune sensation d’accélération, aucun choc, rien d’autre que cette étrange pulsation vibrante qui semble nous traverser.
Intrigué, je me penche vers l’avant, cherchant à comprendre ce qui est en train de se produire. Et là, mon souffle se suspend. Mon esprit peine à assimiler ce que mes yeux découvrent.
Je reste figé, incapable de détourner le regard de la vision qui s’offre à moi.
Moi qui croyais que nous étions encore au sol…
L’horizon d’Ir’ Dan s’efface déjà, avalé par les dernières strates atmosphériques. En un battement de cils, l’obscurité de l’espace prend possession du cockpit, un voile d’étoiles scintillantes s’étalant devant nous avec une netteté irréelle.
« Mince alors… » souffle Anna, hypnotisée par le spectacle. Ses yeux brillent d’un éclat mêlant émerveillement et incrédulité.
« Tchéa, ton joujou est bien plus avancé que le nôtre ! »
Elle se redresse brusquement, animée par une excitation soudaine. « J’arrive, Tchéa. Tu viens ? » me lance-t-elle déjà en mouvement.
Je me lève à mon tour et comprends enfin pourquoi ces sièges n’ont ni ceintures ni harnais. Ils ne sont là que pour patienter, rien de plus. Et pourtant, nous ne flottons pas. Le vaisseau maîtrise la gravité artificielle avec une telle perfection que cela en devient presque irréel. Aucune transition, aucune poussée, aucun flottement.
Devant nous, à travers les parois transparentes du cockpit, l’univers s’étire dans toute sa démesure, infini et vertigineux. Un océan d’étoiles, scintillant dans un silence absolu.
Anna s’avance vers la cloison tribord, son regard absorbé par l’immensité.
« Alpha Cent, notre vaisseau-mère, ne doit pas être loin… murmure-t-elle, presque pour elle-même. Mais on ne le voit pas. Sa coque ne réfléchit pas la lumière. »
Sur l’hologramme suspendu devant nous, le point rouge de notre position ralentit peu à peu, inexorablement attiré par l’éclat du repère vert.
Le silence nous enveloppe, seulement troublé par le bourdonnement feutré de l’appareil. Un silence chargé de questions… et pourtant étrangement apaisant. Nous avançons vers l’inconnu, portés par une technologie qui défie tout ce que nous croyions possible.
« Vous voyez quelque chose ? demandé-je, scrutant l’obscurité étoilée qui nous englobe.
— Non… Rien », réplique Tchéa, son ton trahissant une tension qu’elle ne cherche même plus à dissimuler. Ses doigts s’agitent nerveusement tandis qu’une nouvelle série de caractères Wa’ Dans défile devant elle. Elle plisse les yeux pour en déchiffrer le sens avant de lâcher, hésitante :
« Euh… Nous sommes arrivés. »
Je fronce les sourcils.
« Arrivés ? Mais… y a rien ? Je n’vois rien !
— Moi non plus, je ne vois rien… » murmure Tchéa, visiblement aussi perplexe que moi. Elle désigne l’écran d’un geste frustré.
« Pourtant, c’est bien ce qui est écrit. » Elle s’interrompt, les yeux rivés sur une nouvelle liste qui vient d’apparaître. « Attendez… J’ai des options. »
Un silence tendu s’installe tandis qu’elle énumère :
« Abordage ? Accostage ? Arrimage ? Débarquement ? Transfert ? Je prends quoi ? »
Je tourne instinctivement les yeux vers Anna, espérant qu’elle ait une réponse. Mais son expression, oscillant entre perplexité et anticipation, reflète exactement ce que je ressens.
« Essaie… débarquement », finit-elle par proposer, presque au hasard.
Le résultat nous fige sur place.
Devant nous, le vide sidéral se froisse, comme si une force invisible plissait l’espace lui-même. Puis, lentement, l’obscurité se métamorphose, cédant la place à une surface organique, luisante et mouvante. Des teintes ocres et brunes s’y répandent, s’enchevêtrent dans une danse hypnotique, presque vivante.
Je m’approche instinctivement de la paroi transparente du cockpit, captivé par ce spectacle irréel. Les couleurs ne sont pas statiques : elles ondulent, fusionnent, se fragmentent avec une harmonie troublante, comme si cette masse respirait.
Je plisse les yeux, tentant de distinguer une forme, un contour… mais nous sommes bien trop proches. Seule une certitude s’impose : c’est immense.
Au-delà de cette structure, l’océan Téthys s’étire à perte de vue, d’un bleu profond, à des milliers de kilomètres sous nos pieds. Ce contraste saisissant, entre l’immensité organique qui nous fait face et la planète familière en arrière-plan, amplifie l’irréalité de la scène, comme si nous flottions entre deux mondes.
« Sarah ? lance Anna, brisant le silence presque religieux qui s’était installé. Alors ? Qu’est-ce que tu détectes devant nous ? »
La voix neutre de l’IA nous répond, aussi impassible qu’à son habitude :
« Rien de particulier, Anna. »
Anna fronce les sourcils.
« Oh ! Ben voyons ! » Son irritation perce dans son ton.
« Votre astronef est seul. »
Elle cligne des yeux, incrédule.
« Tu reçois nos images ?
— Oui, Anna.
— Alors tu vois bien c’qu’y a juste devant nous ? »
Un silence. Une fraction de seconde trop longue.
Puis, toujours imperturbable :
« Je n’ai aucun écho. Pour moi, il n’y a rien. »
Anna échange un regard incrédule avec Tchéa, puis avec moi.
« Rien ?! » Sa voix monte d’un cran. « Un engin furtif gigantesque, une base spatiale… ou peut-être un vaisseau-mère ! Et toi, tu nous dis qu’il n’y a rien ?! »
Avant que Sarah ne puisse répondre, Tchéa s’exclame brusquement : « Débarquement imminent ! C’est écrit ! »
Sous nos yeux, les ondulations brunâtres se resserrent, convergeant lentement vers une ligne sombre et sinueuse. Une faille. Elle s’élargit en son centre, s’ouvrant comme une plaie béante.
Puis, sans avertissement, un faisceau bleu d’une intensité fulgurante jaillit de l’obscurité. Il grandit, s’étire, son éclat surnaturel projetant des reflets irréels sur les parois du cockpit. La lumière sculpte un passage, une ouverture titanesque, semblable à une bouche démesurée prête à nous engloutir.
Nous restons figés, hypnotisés par la lumière irréelle qui nous engloutit. Lentement, inexorablement, notre petit vaisseau avance, comme aspiré par une force invisible. Impossible de résister.
L’éclat bleu devient aveuglant, inondant chaque recoin du cockpit. Instinctivement, nous détournons les yeux. Puis, soudain… plus rien.
L’intensité s’efface d’un coup, nous laissant désorientés. Les hologrammes s’éteignent un à un, et la douce lueur rougeâtre des systèmes internes reprend possession de la cabine, ramenant une normalité trompeuse.
Nous sommes arrivés !
Tchéa bondit sur ses pieds. Un bruit sec retentit, suivi d’un glissement mécanique. La trappe du vaisseau vient de s’ouvrir…
Un frisson me parcourt l’échine. Aucun de nous ne porte de combinaison. Si l’air extérieur était toxique… nous serions déjà morts. Pourtant, nous sommes toujours là. Debout.
Ce qui signifie une seule chose : ce… lieu où nous avons atterri est pressurisé.
Soudain, une étrange sensation nous envahit : la pesanteur diminue nettement. Un allègement subtil, mais suffisant pour troubler Kidan, qui vacille légèrement. Pour lui, c’est une expérience totalement inédite.
Anna tend instinctivement la main et pose un geste rassurant sur son bras. Une tendresse spontanée, presque protectrice. Mais son attention se détourne aussitôt vers son bracelet.
« Sarah ? Tu me reçois ? »
Silence. L’écran reste désespérément noir.
« Sarah ? Sarah ? »
Aucune réponse. Aucune liaison.
Je secoue la tête, pragmatique. « Te fatigue pas. On est coupés du réseau. Cette fois, on est vraiment seuls. »
Anna relève les yeux, les sourcils froncés. Irritation ? Inquiétude ? Peut-être un mélange des deux.
Un court silence s’installe, jusqu’à ce que Tchéa, plus impatiente, rompe l’attente :
« Qu’est-ce qu’on fait ? On y va ? »
Je fixe la trappe béante, d’où filtre une lumière bleutée, presque irréelle. Une invitation muette. Rester ici, figés dans l’attente, n’a rien d’attrayant.
« On nous a laissés entrer, non ? Quelqu’un, ou quelque chose, nous attend. Alors… on va voir qui c’est ? Ou ce que c’est ? »
La vérité, c’est que l’inconnu m’aimante. L’idée de percer le secret de cet engin furtif l’emporte sur la prudence qui murmure de ne pas franchir cette limite invisible.
Contre toute attente, c’est Kidan qui bouge en premier. Plus audacieux que je ne l’aurais cru, il s’avance vers l’ouverture et descend les marches, lentement, prudemment. En bas, il s’arrête, son regard absorbé par l’immensité qui s’offre à lui.
« C’est vaste… et vide ! » Son affirmation résonne dans l’air, immédiatement traduite.
Je plisse les yeux, intrigué. Comment l’interface fonctionne-t-elle encore alors que toute connexion semble rompue ? Mais je n’ai pas le temps de m’attarder sur cette énigme.
J’inspire profondément. L’air remplit mes poumons, inodore, ni chaud, ni froid, étrangement neutre. Au moins, nous pouvons respirer.
Rassuré, je m’élance à mon tour derrière Kidan.
Nous avons atterri dans un hangar colossal, à en couper le souffle. Les parois, d’une perfection troublante, sont lisses comme du verre, sans la moindre aspérité. Le plafond, haut d’une quarantaine de mètres, semble défier toute logique, accentuant la démesure du lieu. L’espace ovoïde qui nous entoure est si vaste qu’il pourrait aisément contenir huit astronefs de la taille de celui des Wa’ Dans… et pourtant, il règne ici un silence oppressant, presque solennel.
Mais ce qui me frappe le plus, c’est la lumière. Elle n’a pas de source visible. Aucune lampe, aucun panneau, aucune projection apparente. Elle émane de partout à la fois, diffuse, enveloppante, baignant l’ensemble d’une lueur bleutée irréelle, comme si le vide lui-même était lumineux.
Je pivote sur moi-même, cherchant l’ouverture par laquelle nous sommes entrés. Rien. Aucune porte, aucun passage, pas même une trace. La trappe a disparu, gommée comme si elle n’avait jamais existé.
Un frisson me parcourt l’échine. Instinctivement, je jette un œil à mon bracelet. Son écran reste obstinément noir.
Mes yeux se posent sur le sol. Métallique, mat, il capte la lumière d’une façon presque hypnotique. Aucune soudure, aucune jointure, pas la moindre irrégularité. Une surface parfaite, comme coulée d’un seul bloc. Mais le plus troublant, c’est son silence. Nos pas, pourtant bien réels, ne produisent aucun bruit. Pas d’écho, pas de résonance. Comme si ce sol absorbait jusqu’à l’existence même du son.
Ce silence absolu, combiné à l’immensité du lieu, crée une impression vertigineuse. Nous avançons dans un vide artificiel, conçu par une intelligence dont les intentions restent un mystère.
Puis, à une cinquantaine de mètres, une ouverture se dessine, cernée d’une lumière blanche éclatante. Un halo tranchant l’ombre environnante avec une netteté presque irréelle. La clarté qui s’en dégage n’éclaire pas seulement l’espace… Elle semble nous appeler. Une invitation muette, mais indéniable, à avancer.
« Vous avez vu ? » demande Tchéa en pointant du doigt le passage.
Sa voix me parvient, étouffée, comme si l’air lui-même absorbait le son. Une sensation étrange, presque irréelle. Pourtant, la traduction automatique résonne avec une netteté parfaite, comme si elle échappait à cette distorsion acoustique. Je fronce les sourcils, troublé, mais je n’ai pas le temps d’analyser ce phénomène.
« J’ai vu ! dis-je, forçant instinctivement ma voix pour contrer cet effet oppressant.
— On y va ! » tranche Anna, son regard ardent balayant nos hésitations. Sans attendre, elle s’élance.
Je lui emboîte le pas, mais mes gestes restent prudents, presque furtifs. Chaque pas résonne dans mon esprit malgré l’absence de son. Nous avançons comme des intrus sur un territoire qui ne nous appartient pas, happés par l’inconnu qui nous attend de l’autre côté.
Le passage débouche sur un couloir étroit, d’une blancheur uniforme, profond d’à peine trois mètres. Tout, du sol au plafond, semble fait d’une matière étrange, autoluminescente, qui diffuse une clarté parfaite. Pas d’ombres. Aucune aspérité. Comme si la lumière émanait de l’espace lui-même, abolissant toute notion de relief. L’endroit semble irréel, figé hors du temps.
Je m’engouffre derrière Anna et Tchéa, tandis que Kidan ferme la marche. À peine avons-nous franchi l’entrée qu’un souffle mécanique s’élève derrière nous. La porte vient de se refermer.
Un bruit discret. Et pourtant, dans ce silence absolu, il explose comme un coup de tonnerre.
Pris au piège.
Mon esprit s’emballe. Sommes-nous prisonniers ? Isolés dans un sas hermétique, livrés à une intelligence inconnue dont nous ignorons les intentions ? L’air est respirable. Mais pour combien de temps ?
Puis, devant nous, la cloison frémit. Sans un bruit, elle s’étire, s’écarte lentement, révélant ce qui se cachait de l’autre côté.
Nous avançons, encore…
La pièce dans laquelle nous pénétrons est d’un blanc immaculé, presque clinique. Le plafond, plus bas que dans le hangar, renforce cette sensation d’enfermement. Chaque surface est recouverte de cette même matière autoluminescente, diffusant une clarté parfaite, irréelle. Aucune source lumineuse identifiable. Aucune technologie apparente. Tout semble lisse, sans jointures, sans marques, comme si cet espace avait été façonné d’un seul bloc.
Au centre, seuls quelques sièges rompent l’uniformité glaciale : deux banquettes et trois fauteuils, d’un blanc uniforme, aux lignes droites et épurées. Aucun coussin, aucune courbure accueillante. Rien qui évoque le confort ou la chaleur d’un lieu pensé pour des êtres vivants.
Un silence pesant s’installe. Oppressant. Ici, pas d’échos, pas de bruits parasites, pas même le souffle discret d’un système d’aération. Juste nous… et cette pièce d’une perfection inhumaine.
Une invitation ? Ou un avertissement ?
« Bon, dit Anna en balayant la pièce du regard, je suppose qu’on est censés s’asseoir. Tu viens ? »
Nous nous installons sur l’une des banquettes. Le matériau, froid et rigide sous mes doigts, accentue le caractère impersonnel du lieu. Rien n’accroche la peau, aucune aspérité, aucune couture. Juste une surface lisse, indifférente.
Tchéa et Kidan prennent place sur l’autre banquette, un peu en retrait. Le silence pèse.
« Qu’est-ce que vous en pensez ? » demande Kidan, visiblement nerveux. Son regard passe de l’un à l’autre, cherchant un repère, une explication rassurante.
Anna se penche légèrement en avant, ses coudes sur ses genoux. Son ton est calme, mais sous le contrôle perce une tension sous-jacente.
« Si je n’me trompe pas, et j’espère bien que c’est l’cas, on est dans un vaisseau éthaïre. Tout pointe dans cette direction. »
Kidan fronce les sourcils. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Anna croise les bras, son regard fixé sur un point invisible devant elle, rassemblant ses pensées.
« Le vaisseau est stationné juste au-dessus d’une structure sous-marine qu’on a repérée plus tôt. Une installation qu’on pense être liée à un dispositif éthaïre. C’est une hypothèse… mais elle fait sens. »
Un léger sourire éclaire le visage de Tchéa, étrangement détendue malgré l’atmosphère lourde qui pèse sur nous.
« T’inquiète pas, Kidan. Franchement, y’a pire comme accueil. » Elle glisse une main sur la banquette, testant la texture. « Bon, c’est un peu raide, mais pas plus que les sièges de vos vaisseaux. »
Son ton léger me prend au dépourvu, un contraste saisissant avec la tension qui serre encore mon ventre. Mais avant que je n’aie le temps d’y réfléchir, Anna secoue la tête en souriant, presque amusée.
« Éria aurait dû venir avec un de ses tableaux… »
Elle n’a pas le temps de finir.
Un bruissement léger, presque imperceptible, trouble le silence. Le sas s’ouvre à nouveau…
Par réflexe, Anna et moi nous retournons d’un même mouvement.
L’Éthaïre Lepte !
Elle se tient dans l’encadrement, et je la reconnais aussitôt. Pourtant… quelque chose a changé.
Ses traits, plus doux, presque délicats, ont gagné en féminité. La combinaison blanche à manches longues qu’elle porte souligne des courbes discrètes, mais indéniables. Dans ses mains, un plateau métallique reflète la lumière uniforme de la pièce. Cinq verres y sont alignés avec une précision presque clinique, accompagnés d’une carafe remplie d’un liquide jaune ambré, dont l’éclat semble légèrement fluctuer.
Nous nous levons d’un même mouvement, un réflexe instinctif face à une présence qui défie l’ordinaire.
« Bonjour, Lepte, » dit Anna, maîtrisant parfaitement le calme de sa voix.
« Bonjour à vous quatre. »
Ses lèvres ne bougent pas. Les mots résonnent directement dans mon esprit, une communication silencieuse, intime, presque intrusive.
Je frémis.
Ses grands yeux vert émeraude parcourent la pièce, nous observant tour à tour. Ce regard… insondable, captivant. Il ne se contente pas de nous scruter. Il pénètre, fouille, effleure l’essence même de ce que nous sommes.
Et, l’espace d’un instant, j’ai la désagréable impression d’être entièrement mis à nu.
« Oui, c’est bien moi, poursuit-elle, comme si elle avait lu nos pensées. Comme vous vous en doutiez. Et cette fois, en chair et en os. »
Une pause. Presque théâtrale. Son regard glisse sur nous, impénétrable, avant de s’arrêter sur Kidan.
« Kidan, tu ne connaissais pas les Éthaïres ? Eh bien, voilà. J’en suis une représentante. Mais assoyez-vous, je vous en prie. »
Je tends la main vers le plateau qu’elle porte, un réflexe naturel, presque inconscient.
« Permettez ? »
Un sourire illumine son visage. Large, sincère. Presque désarmant. Une humanité troublante dans cette simple expression, qui balaye d’un coup toute étrangeté. Le sourire, semble-t-il, transcende les espèces.
« Merci, Lewis. Mais oublie le vouvoiement, répond-elle, un éclat de malice dans les yeux. Nous sommes, comme les Wa’ Dans, adeptes du tutoiement. Pose-le là, au milieu. »
Je m’apprête à déposer le plateau… mais, dans un silence absolu, une colonne basse surgit du sol, s’élevant avec une fluidité irréelle, comme si la matière elle-même s’était modelée à notre besoin. Une table. Surgie de nulle part. Ajustée à la perfection.
Je retiens un frisson. Ici, même les objets semblent dotés d’une conscience.
Lepte s’installe dans l’un des fauteuils avec une aisance déconcertante, une fluidité qui tranche avec la rigidité glaciale de la pièce. « J’attendais votre visite, déclare-t-elle, ses mains croisées délicatement sur ses genoux. Vous devinez qu’ici, ce n’est pas quelque chose qui arrive tous les jours. »
Anna, toujours sur ses gardes, mais intriguée, répond sans détour : « On n’aurait jamais atteint cet endroit sans l’astronef Wa’ Dan. Notre propre vaisseau ne vous perçoit même pas. »
Lepte incline légèrement la tête, un éclat amusé dans le regard. « Je sais. Simple camouflage élémentaire. »
Elle se redresse alors, un léger frémissement dans son attitude, oscillant entre chaleur et une autorité indiscutable.
Anna ne laisse pas le silence s’installer, poursuivant sur le même ton incisif : « Mais comment se fait-il que votre vaisseau apparaisse sur les hologrammes Wa’ Dans, alors que notre Sarah, l’intelligence artificielle de notre propre astronef… »
Lepte la coupe d’un geste léger, comme si l’énigme n’avait que peu d’importance pour elle. « Je connais votre Sarah. Mais chaque chose en son temps. »
Lepte se penche avec une grâce presque surnaturelle pour saisir la carafe. Ses gestes, fluides et maîtrisés, révèlent une sérénité étrange, comme si elle était en harmonie avec cet environnement mystérieux.
« Vous n’étiez pas prêts. »
Elle verse lentement le liquide doré, presque hypnotique, dans chacun des verres, son regard s’attardant un instant sur nous, comme pour mesurer nos réactions à cette scène inhabituelle.
« Je vous en prie… » Sa “voix”, calme et posée, résonne dans mon esprit avec une douceur presque apaisante. « Ce n’est ni du poison ni une drogue, ajoute-t-elle en me fixant, ses yeux d’une intensité qui me cloue sur place. C’est une boisson à base de plantes, désaltérante, sans alcool. Oui, Anna, je sais ce que tu pensais. »
Anna arque un sourcil, un sourire en coin, mais la curiosité se lit dans ses yeux. « On ne peut vraiment rien te cacher, alors ? »
Lepte esquisse un sourire énigmatique, presque malicieux. « Pas vraiment.
— Tu ne communiques que par télépathie ? intervient Kidan, ses sourcils froncés, visiblement intrigué.
— Oui. Exclusivement. »
Sa réponse tombe comme une vérité irréfutable, tranchant l’air avec une évidence difficile à concevoir.
« Vous avez cette capacité, mais bien c’est dommage que vos lois, du moins pour l’instant, en restreignent l’usage. » Elle marque une pause, son regard s’évadant un instant, comme si elle cherchait à plonger dans une autre dimension. « C’est regrettable. La maîtrise de cette faculté se forge dans l’expérience, et cette maîtrise est cruciale pour assurer la sécurité des échanges. Si nos ancêtres, les vôtres comme les miens, avaient fait preuve de plus de prudence, nous n’en serions pas là. Ce fut un terrible échec… pour vous, comme pour nous. »
Sa “voix”, bien que calme, porte le poids d’un constat accablant.
« Votre peuple avait sa place à nos côtés. Il l’a toujours, en vérité. Tout n’est pas perdu. Nous devons donner leur chance aux générations futures. »
Un silence pesant s’installe, mais Tchéa brise l’immobilité d’une question directe : « Mais… aurait-on quelque chose à gagner ? »
Lepte redresse légèrement la tête, son regard brillant d’une conviction inébranlable. « Une dépollution totale de votre planète, pour commencer. Une neutralisation de la radioactivité artificielle. Ce ne serait qu’un premier pas. La suite, ce sera à vous de la définir. Après tout, on ne trouve que ce que l’on cherche. »
Anna se frotte le menton, réfléchissant, les yeux mi-clos. « Mmh… » murmure-t-elle, visiblement sceptique, mais troublée par la promesse implicite.
« Pourquoi la télépathie, Anna ? » Les mots de Lepte résonnent en nous, aussi clairs qu’un cristal vibrant. « Tes pensées sont traduites par des mots, et ces mots, parfois maladroits, sont retranscrits puis interprétés par tes interlocuteurs. Une perte de temps, d’énergie… Et que d’ambiguïtés, que de malentendus ! Avec la télépathie, mon cerveau communique directement avec le tien, avec le vôtre, au niveau optimal de l’intuition. Plus besoin de traduction, qu’elle soit habile ou maladroite. Nos langages deviennent inutiles. Imaginez le champ des possibles pour la communication interespèce ! »
Un silence admiratif s’installe. La puissance et la simplicité de ses propos frappent juste.
« Je suppose que c’est à toi que je dois la liste des sites ? » intervient Tchéa, la voix tremblante d’une émotion contenue.
« Oui. » Le regard de Lepte se fait plus doux, presque maternel. « Je te l’ai transmise pour que tu l’utilises à bon escient. Comme tu viens de le faire en me rendant visite avec les Humains. »
Les yeux de Tchéa s’écarquillent, la surprise déformant légèrement ses traits. Puis, comme prise d’un doute vertigineux, elle baisse la tête et fixe le sol avec une expression indéchiffrable, oscillant entre confusion et embarras.
« Aie confiance. » Les mots de Lepte glissent dans l’air comme une mélodie apaisante. « Ton cœur te guidera. Tu sauras ce que tu dois faire. Tu es l’élue. »
À ces mots, le corps de Tchéa semble s’alourdir, ses épaules s’affaissant sous le poids invisible des responsabilités.
Lepte se tourne soudain vers moi, un sourire énigmatique étirant ses lèvres. « Alors, Lewis ? N’est-elle pas à ton goût, cette boisson ? »
Je viens à peine de goûter au breuvage. Une fraîcheur délicate, un goût fruité légèrement sucré, avec une pointe d’agrumes macérés dans de la menthe poivrée. Je me contente de hocher la tête en silence, conscient qu’elle perçoit mes pensées sans que je prononce un mot.
Anna reprend la parole, son regard rivé sur Lepte. « Sur les hologrammes du vaisseau Wa’ Dan, nous avons remarqué des repères sur Neïmah et Orshah. Y a-t-il vraiment des bases lunaires ? »
Lepte incline légèrement la tête. « Tout à fait. Les deux lunes d’Ir’ Dan abritaient plusieurs bases. Leurs fonctions étaient variées : recherches sensibles, extraction minière, métallurgie, astronautique. Et certaines sont encore opérationnelles, bien qu’évidemment désertes. Les Wa’ Dans présents au moment du conflit ont rejoint leur planète mère. »
Anna hoche la tête, absorbant cette révélation. Une tension subtile s’installe, comme si elle cherchait à formuler une question qui la taraude depuis longtemps.
« Nous nous interrogeons… sur une certaine planète… qui orbite autour d’Ob’ Is, le second soleil.
— Ob’ Dan ! Planète interdite ! Pourquoi ? La réponse ne peut être donnée sans un retour en arrière, une plongée dans l’Histoire. Et pour comprendre, il faut remonter très loin… Nous, les Éthaïres, sommes les héritiers d’une civilisation ancienne, une civilisation qui observe, analyse, guide l’évolution de nombreux peuples… y compris ceux de ce secteur galactique, une parcelle du quadrant delta d’Émi Wahé. Les Wa’ Dans en font partie. Belliqueux par nature… Comme tant d’autres. Comme vous, humains. Oui, comme la plupart des espèces conscientes. Mais il fut un temps où les Wa’ Dans avaient transcendé cette violence primitive. Leur sagesse égalait leur technologie. Ils avaient même abandonné leur planète d’origine, colonisant un monde de l’étoile voisine, qu’ils avaient su modeler à leur image. Des conquérants devenus créateurs…
En cela, les Wa’ Dans ne sont pas si différents de vous… de votre propre Histoire. Vous aussi, nous vous observons. Depuis l’aube de votre espèce.
C’est pour leur évolution que nous avions choisi de leur proposer une alliance. Une offre qu’ils acceptèrent avec enthousiasme. Ainsi, nous sommes arrivés sur Ir’ Dan… Et ce fut le début d’une cohabitation harmonieuse, fondée sur des échanges réciproques et fructueux. Huit années d’entente sans nuage… Une belle histoire. Une histoire de confiance mutuelle. Mais l’Histoire enseigne une leçon implacable : la confiance aveugle est toujours une erreur.
Nous avons baissé la garde. Et nous avons négligé un détail fatal : l’olonigal. Une plante unique en son genre, qui ne pousse que sur Ob’ Dan. Illustration parfaite de la dualité qui régit les univers… Oui, les univers. Car ici, Humains, vous ne vous tenez pas simplement sur une autre planète. Vous êtes dans un autre univers que celui de vos origines… D’ailleurs, tout comme moi.
L’olonigal… Une plante aux propriétés fascinantes. Et terribles.
Sa toxine annihile ce qui fait l’essence même de notre civilisation. Vous le savez déjà : nous, les Éthaïres, ne sommes pas seuls en nous-mêmes. Notre espèce cohabite avec un virus. Un virus ancien, qui altère notre système nerveux central, amplifie nos perceptions, élargit notre conscience. Il nous offre une synergie unique, facilite la télépathie… et bien plus encore. Mais ce virus n’est pas éthaïre d’origine. Il est bien plus ancien que nous. Et il aurait pu vous contaminer. Comme il a contaminé la plupart des espèces vivant sur Ir’ Dan. Vous l’auriez contracté… si vous n’aviez pas été immunisés à temps. Perthie l’a découvert. Elle a agi.
Mais revenons à l’olonigal. Cette plante d’Ob’ Dan… un psychotrope puissant. Addictif. Ses effets sont multiples : analgésiques, euphorisants… et bien plus insidieux. Les colons en consommaient régulièrement. Et sans le savoir, ils s’immunisaient. Contre le virus. Comme vous. Mais aussi contre autre chose. Notre télépathie ! Leur esprit devenait un sanctuaire. Un lieu où nous ne pouvions plus pénétrer. Ils pouvaient nous mentir. Nous manipuler. Nous faire croire ce qu’ils voulaient.
Vous pensez sans doute que nous, Éthaïres, sommes manipulateurs par nature. Je ne le nierai pas. Mais toujours dans un but supérieur… Quoi qu’il en soit, cette immunité conférait aux colons un avantage stratégique décisif. Et ce n’était que le début…
Ceux qui consommaient l’olonigal devenaient contagieux. À leur contact, tout Wa’ Dan d’Ir’ Dan perdait peu à peu les effets du virus. Leur télépathie s’atrophiait. Leur synergie s’effondrait. Leur esprit redevenait une forteresse imprenable… Et nous ? Nous étions totalement aveugles.
Forts de cet atout, les colons d’Ob’ Dan ont formé une coalition. Une rébellion silencieuse. Ils ont infiltré les cercles de pouvoir. Instillé le doute. Semé la discorde. Trois factions sont nées de leur manipulation : Les Galads. Les Nourhs. Les Libars. Trois clans dressés les uns contre les autres. Et nous ? Nous n’avons rien vu venir. Trop sûrs de nous. Trop confiants. Quand nous avons enfin tenté d’agir… il était déjà trop tard…
Le conflit a éclaté. Dévastateur. Irréversible. Les Wa’ Dans d’Ir’ Dan… anéantis. Nos semblables… anéantis. La planète elle-même ? Dévastée. Ob’ Dan, en revanche, est restée intacte. Mais verrouillée. Sous haute surveillance. Aucun vaisseau n’a le droit d’en franchir l’atmosphère. Aucun. Voilà, Humains, la raison de mon avertissement. Vous comprenez maintenant. Pourquoi Ob’ Dan est une planète interdite. Pourquoi vous ne devez jamais, jamais y poser les pieds. »
Un silence pesant.
Anna plisse le front, son regard dur.
« Mais pourquoi Ir’ Dan ? » Sa voix tranche l’espace comme une lame. « Pourquoi nous avoir conduits jusqu’ici ? »
Un battement. Puis : « J’imagine que ce n’était pas pour nous contaminer… Sinon, Perthie aurait été empêchée de nous immuniser, non ?
— Pourquoi Ir’ Dan ? »
Lepte répète la question, son ton empreint d’une étrange douceur. Trop douce, peut-être.
« Parce que cette planète… » Elle marque une légère pause, avant d’ajouter, presque avec tendresse : « … est incroyablement similaire à la vôtre. »
Son regard glisse sur nous, cherchant nos réactions.
« Parce que la vie, ici comme sur Terre, a suivi un chemin presque identique. Vous le savez déjà : dans les différents univers, l’évolution obéit souvent aux mêmes lois. »
Elle s’interrompt. Laisse les mots s’imprégner. Nous jauger.
Puis, avec une insistance feutrée :
« Et les Wa’ Dans ? Ne sont-ils pas, eux aussi, accueillants ? »
Nos regards se croisent. Un sourire discret effleure nos lèvres… mais il n’efface pas l’incertitude.
Je finis par briser le silence, un éclat ironique dans la voix :
« Mais tu as bien une autre idée en tête… »
Mon regard s’accroche au sien. Fugitivement.
« On n’est quand même pas là pour faire du tourisme ? »
Lepte esquisse un sourire énigmatique.
« Bien entendu.
— Alors, pourquoi ? » Mon ton se fait plus direct. « Pour aider les Wa’ Dans dans leur… évolution ? Leur révolution ? Peu importe comment ils l’appellent ? »
Je marque une pause. Je vois où tout cela nous mène.
« On a bien vu qu’on représente un élément déclencheur pour leur jeune génération. »
Un battement de cœur.
« C’est ça, notre mission ? »
Lepte secoue doucement la tête, un éclat amusé dans les yeux. Un amusement subtil. Fugace. Mais son ton, lui, reste sérieux.
« Alors là, Lewis, je peux te répondre sans détour : tu fais totalement fausse route. »
Elle s’interrompt une fraction de seconde, puis ajoute, avec une insistance qui ne laisse aucune place au doute :
« Vous n’êtes pas ici pour servir de catalyseur à une quelconque révolution. Vous n’êtes pas des pions ni des figurants. »
Son regard s’ancre au mien. Plus perçant. Plus troublant.
« Et encore moins des seconds rôles. »
Le silence qui suit est volontaire. Chargé. Comme si elle pesait l’instant. Comme si elle savait que nous étions au bord de comprendre… mais qu’elle refusait encore de nous livrer la clé.
Puis, simplement :
« Mais… chaque chose en son temps. »
J’inspire légèrement, repoussant la frustration qui monte.
« J’ai une autre question, si tu permets. » Je prends un ton plus affirmé. « À quoi servent les… atertex ? C’est bien ça ? »
Lepte hoche lentement la tête. Son calme est absolu.
« Je suppose qu’ils sont liés à la structure sous-marine… juste sous notre position ?
— Tout à fait. »
Lepte marque une brève pause, comme pour nous laisser assimiler l’information avant de poursuivre d’un ton mesuré :
« Les atertex servent de générateurs. L’élemtex, la structure sous-marine, de concentrateur. Et ce vaisseau, sur lequel nous nous trouvons, le zendemtex, de transmetteur. »
Son regard glisse sur chacun de nous, pesant nos réactions.
« Toutes ces structures font partie d’un dispositif… très spécial. »
Anna croise les bras, son regard aiguisé : « J’imagine. Et il sert à quoi ? »
Un sourire imperceptible effleure les lèvres de Lepte.
« Vous le verrez bientôt en action. Mais, encore une fois, je vous demande… de faire preuve de patience. »
Elle s’interrompt, son ton se fait plus grave, plus posé.
« Tout comme vous, j’attends. Je vous attends. Seule. Et loin, très loin, des miens. »
Tchéa fronce les sourcils, troublée.
« Tu es seule ?
— Oui. » Son regard se fixe sur moi. « Oui, Lewis, je suis vulnérable. Mais nos rapports doivent s’établir sur la confiance. Et je comprends que vous soyez méfiants. »
Un silence plane. Puis Tchéa, d’une voix presque suppliante :
« Alors, viens avec nous ! »
Lepte incline légèrement la tête, une ombre de tendresse dans les yeux.
« Merci pour ta proposition, Tchéa. Mais ce serait un bien mauvais service à te rendre. La présence d’une Éthaïre à vos côtés serait très mal perçue. »
Elle marque un temps.
« Il y a encore des Wa’ Dans qui nous tiennent pour responsables des malheurs qui les ont frappés. »
Kidan lâche un souffle, son ton glacial :
« Ils n’ont pas tout à fait tort. »
Lepte soutient son regard, sans colère, sans animosité. Juste une gravité contenue.
« Pas tout à fait… concède-t-elle. Mais ils n’ont pas non plus entièrement raison.
— Et si tu venais avec nous ? » Anna insiste, sa voix plus douce, tentant de réduire la distance entre elles. « Ce serait l’occasion de mieux te connaître. »
Lepte esquisse un sourire presque mélancolique.
« Merci, Anna, mais je vais me répéter : chaque chose en son temps. »
Son regard se pose tour à tour sur chacun de nous, pesant ses mots.
« Sachez simplement que je suis ici… pour votre bien… et celui de vos semblables… Nous veillons… à la survie de votre monde. »
Un silence. Puis Anna, plus tranchante, l’inquiétude affleurant dans sa voix :
« Comment ça, “la survie” ? »
Lepte ne cille pas.
« Vous comprendrez bientôt. »
Sa voix est calme, presque trop.
« Vous avez encore tant de choses à apprendre, à découvrir. Mais souvenez-vous de mes conseils : savourez ces moments d’innocence tant qu’ils vous sont encore donnés. »
Anna plisse les yeux, soupçonneuse.
« Alors quoi, tu attends que nos enfants soient contaminés ? C’est ça, ton plan ? »
Lepte ne réagit pas tout de suite. Puis, avec la même sérénité implacable :
« Vous comprendrez bientôt. »
Elle marque une pause, laissant ses paroles s’ancrer en nous avant d’ajouter, presque solennelle :
« Mais surtout… ne tentez pas de les vacciner. Le remède serait pire que le mal. »
Lepte fait un signe de tête… et nos bracelets bipent ! Notre vision augmentée se remet à fonctionner.
« Je viens de désactiver le camouflage. Vos semblables s’inquiètent. »
Un grésillement, puis une voix éclate dans la pièce.
« Anna ? Lewis ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
C’est Éria. Sa voix, plus stridente qu’à l’accoutumée, trahit son anxiété.
« Tout va bien, nous sommes avec Lepte, répond Anna, mesurant ses mots.
— Vous aviez disparu ! On vous croyait perdus ! intervient Mathias, soulagé.
— Nous sommes à bord de son vaisseau. Il dispose d’un… camouflage optique. Et sans doute d’autres subtilités, précise Anna. Mais ne vous inquiétez pas, tout va bien. »
Un silence. Puis Éria reprend, mi-soulagée, mi-taquine :
« On commençait sérieusement à gamberger ici-bas… Alors pas de bêtises, hein ! Soyez sages !
— Promis ! », répliqué-je, un sourire nerveux aux lèvres avant de couper la communication.
Lepte se tourne alors vers Tchéa, son regard insondable.
« Je sais, Tchéa. Ta tâche n’est pas des plus aisées, et tu l’as déjà deviné. »
Elle marque une pause.
« Pars, toi et Kidan. Allez à la rencontre de votre peuple. Rassurez-les. »
Son regard s’adoucit à peine.
« Je suis convaincue que le bon sens et l’honnêteté finiront par triompher. »
Un battement.
« Je vous accompagnerai dans vos pérégrinations, à ma manière. Ne perdez pas courage. Et si vous avez besoin de conseils… revenez. »
Un léger sourire effleure ses lèvres.
« Vous serez toujours les bienvenus. »
Elle se lève avec une grâce inattendue, son regard vert intense s’accrochant au mien. La porte s’ouvre dans un souffle. Nous nous redressons à notre tour.
« Je suis avec vous. Vous tous. Et vos chers petits… Ève, Adam, Mel… et ceux à venir. »
Sa main potelée se tend, paume ouverte. Un geste simple, mais empreint d’une solennité troublante. J’hésite une fraction de seconde avant de la saisir. Sa chaleur me surprend. Ferme, franche… si vivante, en contraste avec son apparente fragilité. Ses yeux fouillent les miens, comme pour s’y ancrer, comme pour y graver une certitude.
Nous quittons la salle. Derrière nous, la porte glisse lentement dans son encadrement, scellant une étrange promesse.
« À très bientôt. »
Le sas s’ouvre sur le hangar. Devant nous, l’astronef Wa’ Dan nous attend. Tchéa, silencieuse, regagne son poste, ses gestes précis et maîtrisés. Elle sélectionne le repère correspondant à la base.
Un frémissement. Lentement, le cockpit s’illumine, retrouvant sa transparence caractéristique.
Sur la cloison du vaisseau, un cordon lumineux se matérialise. Il s’élargit, s’étire, jusqu’à ce que la coque elle-même s’écarte dans un mouvement fluide, nous ouvrant la voie vers l’immensité.
Le silence nous enveloppe un instant tandis que nous quittons le vaisseau éthaïre… Ce n’est qu’une fois hors de son aura que la voix d’Anna rompt l’accalmie, posant sa question rituelle :
« Qu’en penses-tu ? »
Je prends une inspiration, cherchant mes mots.
« Que tout ça confirme nos hypothèses. Mais… j’ai un goût d’inachevé. Le sens de ses questions m’a échappé. »
Anna hoche doucement la tête.
« Elle n’aurait pas répondu. »
Un frisson me parcourt.
« ”La survie de notre monde”… La Terre serait menacée ? »
Elle marque une pause, pensive.
« En tout cas, je devine ce qu’elle attend. Et ce que nous attendons. »
Nos regards se croisent. L’évidence nous frappe en même temps.
« Les enfants ? Le virus ?
— Oui. Les enfants… et le virus. »
*
Le retour est rapide, et l’engin se pose en douceur près de la base. À voir la précision de Tchéa, je lui décernerais volontiers un diplôme de pilote… si seulement cela avait la moindre utilité ici.
À peine descendus, nous sommes accueillis comme des miraculés. L’appareil Wa’ Dan ayant disparu des radars, nos compagnons, rongés d’inquiétude, avaient redouté le pire…
Installés sur la terrasse, nous relatons les détails de notre aventure, tandis que les enfants, insouciants, s’affairent autour d’un jeu simple, mais fascinant : empiler les pièces de bois Wa’ Dans. Un passe-temps qui semble universel. Tous rivalisent d’ingéniosité pour bâtir la tour la plus haute. Lorsqu’un édifice vacille, puis s’effondre dans un fracas, des éclats de rire fusent. Et déjà, ils recommencent, infatigables.
À quelques mètres, Tchéa, les épaules voûtées, semble écrasée par l’immensité de sa tâche.
« Je n’y arriverai jamais, murmure-t-elle, la voix lourde de découragement. Une vie entière ne suffirait pas… Convaincre tout le monde, sur toute la planète…
— Je serai là pour t’aider ! » s’empresse de répondre Kidan, lui prenant la main avec une douceur instinctive.
Mais Tchéa secoue la tête, le regard noyé d’ombres.
« Même pour toi et moi, soupire-t-elle, c’est une montagne infranchissable.
— Allez, l’Élue ! intervient Éria, les sourcils froncés, les poings serrés. C’est pas le moment d’te laisser aller. Y a deux jours, t’avais la rage au ventre. »
Tchéa esquisse un sourire sans joie, un souffle amer lui échappant.
« L’Élue, l’Élue… répète-t-elle, presque pour elle-même. Si seulement j’avais eu le choix… »
Anna, qui observe la scène avec son calme habituel, prend la parole d’un ton posé, mais ferme :
« Tu as raison, Tchéa. Tu n’y arriveras pas seule. Mais c’est ici que tout commence. Il faut élargir ton cercle, rassembler des alliés, des camarades, des partisans. Trouvez un point de ralliement où vous pourrez vous retrouver, réfléchir et planifier. Bâtir une véritable stratégie. »
Elle marque une pause, scrutant les visages de Tchéa et Kidan, encore empreints de doute.
« Définissez des objectifs clairs, poursuit-elle. Organisez-vous. Coordonnez vos actions. Faites le point sur vos avancées. »
Devant leurs mines déconcertées, elle esquisse un sourire léger, teinté d’assurance :
« Oui, tout ça peut sembler énorme. Mais vous y arriverez, j’en suis certaine. Et pourquoi ne pas commencer ici ? Cette base pourrait devenir votre premier bastion. »
Tchéa et Kidan échangent un regard surpris, haussant doucement les épaules. Je devine que l’idée fera son chemin.
« Et vous ne devez pas perdre de temps en déplacements, poursuit Anna, son regard balayant tour à tour nos visages. Il vous faut d’autres astronefs comme celui-ci. Et des engins plus petits, comme nos speeds. Tu saurais où en trouver ? »
Tchéa réfléchit un instant, puis une lueur s’allume dans ses yeux.
« J’ai une idée. Je repense à ce que Lepte a dit à propos des bases lunaires : recherches sensibles, extraction minière, métallurgie… et astronautique ! Elle n’a pas mentionné ça par hasard. Certaines bases sont encore opérationnelles. »
Elle marque une pause, comme si elle rassemblait ses pensées.
« J’ai reçu un tas d’informations sur des sites précis d’Ir’ Dan, mais rien sur Neïmah ni sur Orshah. J’irais bien explorer ces endroits. Avec un peu de chance, on pourrait y trouver un autre vaisseau. Vous viendriez avec moi ? Avec nous ? »
Je souris.
« Avec grand plaisir ! Il paraît qu’on a tout notre temps. »
Anna, toujours pragmatique, ajoute :
« On aura besoin de combinaisons spatiales pressurisées et du matériel d’exploration. On a toujours la tienne, Tchéa, mais il faudra en adapter une pour Kidan. »
Tchéa secoue la tête.
« Pas la peine. Il y en a dans la soute. Mais vous pourriez peut-être amener un robot ? Je me souviens de l’aide précieuse que Sphinx nous avait apportée. »
Anna approuve d’un hochement de tête.
« Excellente idée ! As-tu une idée du nombre de sites répertoriés ?
— Ep’, répond Kidan avec assurance. Sept sur Neïmah, onze sur Orshah.
— Bon ! Neïmah pour demain ? propose Anna avec un air résolu.
— Va pour Neïmah », acquiesce Tchéa, un léger sourire aux lèvres. Puis, se tournant vers Kidan : « Demain, c’est toi le pilote ! »
Kidan sursaute, reculant instinctivement.
« Woh ! s’exclame-t-il, visiblement pris au dépourvu.
— Si, si ! Tu dois te lancer ! Et qui vient tester les talents de Kidan ?
— Moi ! dis-je aussitôt.
— Et moi ! » renchérit Anna, déjà prête à s’embarquer dans l’aventure.
Je me tourne vers elle, plus sérieux :
« Désolé, ma chérie… mais c’est plus prudent que tu restes avec Perthie et les enfants. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver. »
Elle fronce les sourcils, boude un instant, puis finit par soupirer, une moue résignée au bord des lèvres.
« Je viens, intervient Yves d’un ton posé, dissipant la tension.
— Nous aussi ! » ajoutent Éria et Mathias à l’unisson, décidés à se joindre à l’équipe.
Tchéa balaye le groupe du regard, sincèrement émue.
« Merci. L’équipe est au complet. »
Éria lève la main, pensive :
« Si je pouvais transférer tous les repères du vaisseau Wa’ Dan dans notre base de données, on pourrait croiser les informations et obtenir une cartographie plus détaillée. »
Tchéa hoche la tête.
« Pourquoi pas ? Tu peux déjà essayer. »
Nous revenons sur les paroles troublantes de Lepte : sa mise en garde contre la vaccination et son inquiétante allusion à la survie de notre monde. Une question lourde de sous-entendus plane au-dessus de nous : pouvons-nous vraiment aller à l’encontre de sa “recommandation” ?
Le malaise s’installe. Peu à peu, une conclusion glaçante s’impose : Lepte veut que les enfants soient contaminés…
*
Éria passe le reste de la journée à fouiller chaque recoin de l’appareil Wa’ Dan, cherchant désespérément des réponses. Quand elle revient enfin, tard le soir, ses épaules sont basses, son visage fermé.
« Rien… murmure-t-elle d’une voix lasse. Je n’ai rien trouvé. Rien qui puisse nous éclairer. »
Son ton est empreint de déception. Un silence pesant s’abat sur nous, alourdissant encore l’incertitude qui nous étreint.
