Chapitre 2-04

Yves

Je n’aspire qu’à une chose : me débarrasser de ce maudit scaphandre et plonger sous une douche brûlante. Cette sensation de souillure me hante : ce liquide gluant, visqueux, étrangement collant, qui semble osciller entre un froid glaçant et une chaleur moite. Une fièvre sourde me traverse par vagues, m’arrachant des frissons incontrôlables.

Les camarades m’ont relaté ma mésaventure, et la vidéo n’a rien fait pour calmer mon trouble. Je me souviens vaguement des traces au sol, de leur aspect étrange, presque organique. Je me vois encore les suivre, entrer dans cette pièce obscure… puis le néant. Les souvenirs s’étiolent dans une dérive étrange : des courants d’un océan bleu nuit constellé de paillettes luminescentes, comme un rêve ou un piège.

En isolement, je me sens comme une bête traquée, confinée et scrutée. De l’autre côté de la paroi vitrée, mes camarades sont là, graves et silencieux, leurs visages tendus trahissant une inquiétude qu’ils tentent à peine de dissimuler. Tchéa et Kidan manquent à l’appel. Je les imagine avec les enfants, loin de cette tension pesante.

Enfin, Perthie me donne l’autorisation tant attendue. « Tu peux retirer le casque », dit-elle avec une pointe de prudence. Je dépressurise lentement, chaque geste lourd de symbolique, puis, avec une lenteur calculée, je relève la visière en retenant mon souffle…

« Comment te sens-tu, chéri ? » La voix de Perthie, calme et mesurée, contraste avec son ton habituel.

« Euh… » J’hésite, partagé entre le besoin d’être rassurant et l’envie de mentionner ces frissons persistants. « Ça va. Mais j’irai encore mieux quand j’aurai enlevé cette foutue combinaison ! » D’un geste précis, je fais pivoter le casque de quelques degrés avant de le détacher.

« Place-toi au-dessus du bac, et enlève tes bottes, puis la combinaison. Prends ton temps. »

Je lève un sourcil. « Vous voulez un strip-tease, peut-être ? » Mon sourire se veut léger, mais il cache une tension. Tout en plaisantant, je commence à descendre les doubles fermetures jusqu’à la taille. Je libère mes épaules et rabats la partie supérieure du scaphandre vers l’arrière, jusqu’à la ceinture.

« Je commence par les bottes ! » J’attrape la première, la dégrafe avec soin… et soudain, je ressens un liquide froid et poisseux se faufiler entre mes orteils. Je les remue instinctivement, une grimace sur le visage. Je retire la seconde botte, et le même phénomène se répète.

Le bas de la combinaison, étanche, est renflé, presque ballonné, comme s’il dissimulait quelque chose. Je prends appui : le talon gauche sur le bout du pied droit pour stabiliser la combinaison, puis je commence à dégager lentement ma jambe… Le tissu, collé à mon sous-vêtement, résiste, accroche à chaque mouvement, comme une ventouse. Je dois secouer la jambe pour m’en libérer complètement.

Enfin, mes pieds apparaissent… et je découvre avec stupeur qu’ils sont recouverts d’une gelée blanchâtre, visqueuse, qui s’accroche à ma peau. L’étrange substance semble vivante, enveloppant mes orteils dans une texture à la fois intrigante et profondément désagréable.

« Aaahh !? C’est quoi, ce truc ? » Je secoue violemment le pied, une grimace de dégoût tordant mes traits.

« Quelles sensations ? demande Anna, d’un ton calme, mais concentré.

 C’est… gluant, visqueux… comme si mon pied était plongé dans de la gelée. Ce n’est ni chaud ni froid, c’est… bizarre.

 Repose le pied et termine de retirer la combinaison », intervient Perthie avec son autorité habituelle.

Je pose le pied prudemment, mais manque de glisser. La gelée, qui semble presque vivante, n’adhère pas à l’acrylique du bac, et me laisse sur un équilibre précaire. Je m’assois sur le rebord pour me stabiliser, me redresse lentement, chancelant, et finis par retirer complètement le scaphandre. Mon autre pied apparaît, tout aussi englué dans cette matière étrange et répugnante.

Je tiens la combinaison à bout de bras, le bas déformé, visiblement rempli de cette substance. « Et j’en fais quoi ?

 Pose-la délicatement, ordonne Perthie avec lenteur, presque comme si elle pesait chaque mot. Et surtout, évite de renverser ce qu’il y a dedans. »

Je hoche la tête, peu rassuré, et me penche pour déposer la combinaison avec précaution.

« Et pour mes pieds ? » Je tente de garder mon équilibre, mais la gelée rend chaque mouvement hasardeux. « Je tiens à peine debout, ça glisse comme c’est pas possible !

 Derrière toi, il y a des gants. Enfile-les, et retire ce que tu peux », suggère Perthie d’une voix posée, mais sans appel.

Je pivote doucement, mes pieds faisant un bruit écœurant contre la surface du bac, et attrape les gants. Une chose est sûre : cette situation devient de plus en plus grotesque, et je ne suis pas près d’oublier cette étrange mésaventure. Je me rassois, enfile les gants et commence à décoller la substance visqueuse. Elle se détache par morceaux, mais finit par s’enrouler sur elle-même comme une chaussette retournée. Une fois réunie, elle forme une boule compacte, collante, qui s’accroche obstinément aux gants. Je la dépose avec précaution dans le bac avant de m’attaquer au second pied. Le processus se répète, tout aussi désagréable, mais, finalement, mes pieds sont libérés. Instinctivement, j’examine la peau entre mes orteils, redoutant ce que je pourrais y trouver. À mon grand soulagement, tout est intact. Pas de plaies, pas de traces suspectes. Juste une peau un peu rouge, probablement à cause de l’humidité prolongée.

« Ah… J’me sens mieux. Et maintenant ? J’fais quoi ?

 Retire ton sous-vêtement, laisse-le dans le bac, puis passe à côté pour un scanner », ordonne Perthie avec son calme clinique habituel.

Je m’exécute sans discuter. Le scanner passe lentement sur mon corps, bourdonnant faiblement, avant que Perthie ne confirme : « Rien d’anormal. »

Les analyses détaillées concluent elles aussi à un état de santé parfaitement normal. Pourtant, malgré ces résultats rassurants, je me retrouve, par précaution, condamné à une semaine d’isolement.

Pendant ce temps, l’étude de la substance révèle sa véritable nature : un parasite. Ses membranes fragiles se sont rompues lors du retour de la pesanteur artificielle, mettant fin à sa “vie”. Mais cela, finalement, n’avait aucune importance : j’étais, comme mes camarades, immunisé contre cet organisme. Ce parasite, selon Perthie, est le fruit d’une mutation du virus éthaïre.

Une question, cependant, continue de me hanter : qu’aurait-il pu se passer s’il s’était attaqué à un Wa’ Dan ? Cette hypothèse restera, je l’espère, purement théorique. Tchéa et Kidan retourneront bientôt sur cette base lunaire. Ils ont été avertis du danger, mais leur mission reste primordiale. Désormais, ils savent qu’ils devront avancer avec prudence, s’approprier les lieux en mesurant chaque risque. Les périls sont encore multiples, invisibles… et peut-être bien plus redoutables qu’on ne l’imagine.

*

Le Rien…

Le Néant…

Immuable…

L’Ordre… d’une perfection éclatante…

La Pureté… sans faille…

Le Vide… comme une solitude qui apaise, qui enveloppe, qui rassure…

Le Silence… un écrin absolu, où même l’écho des pensées s’efface…

La Quiétude… infinie…

Le Froid… délicat, presque précieux. Une merveille cristalline…

Et l’absence… l’absence de toute pensée ?

Un abîme où je me dissous, où je cesse d’exister, où je deviens autre…

Quelque chose !

Une pensée… fugace, mais insistante.

Une question qui s’impose : « Qu’est-ce ? »

Le Rien s’efface.

Il n’est plus.

Il appartient au passé, englouti dans l’ombre, alors qu’un futur naissant s’annonce…

Le temps, lui-même, s’éveille…

Il jaillit avec une force irrépressible…

Une vision…

Un point, minuscule, mais brûlant, perce l’obscurité.

Rayonnant, il éclate d’une lumière insoutenable… hypnotique… presque divine…

Il est là, vibrant, irradiant une beauté à couper le souffle…

Une sensation…

La chaleur monte, brutale, envahissante…

Une incandescence qui se rapproche, brûle, consume…

Ça fait mal…

Le point s’élargit, se dilate, s’étire comme une blessure ouverte…

Une fissure d’abord…

Puis une déchirure béante…

Des zébrures nerveuses qui lacèrent l’obscurité…

Partout. Tout autour !

Et soudain, au Rien succède le Tout !

Un Tout en furie, un chaos primal…

Qui explose dans une tempête dévastatrice…

Une explosion…

Mais sans bruit…

Silencieuse et pourtant déchirante…

La paix et le calme sont balayés…

Pulvérisés par un élan sauvage, brutal, implacable…

D’une violence insensée…

Une déferlante…

Lumière et énergie se ruent, se heurtent…

Se mêlent dans un ballet féroce…

Le vide s’embrase.

Longtemps contenu, le Tout explose…

Éclate en un flux inépuisable…

Encore, et encore…

Des jets de lumière, des fragments de matière naissante se propagent, intarissables, défiant toute mesure…

L’ordre parfait s’effondre…

La propreté clinique s’efface…

Remplacée par une anarchie éclatante…

Le désordre se répand…

Un chaos débridé, inouï…

Où tout se crée, où tout se déchaîne…

Un sentiment : le regret…

Un maelström de vapeurs éthérées m’emporte, tourbillonnant à travers des brumes luminescentes et des plasmas incandescents…

Puis, soudain, le calme revient.

Le froid, réconfortant, m’étreint à nouveau.

Pourtant, les ténèbres insondables, absolues, ont disparu.

À leur place, des ombres et des lumières dansent et m’entourent, m’encerclent…

Des myriades de points lumineux…

Figés dans un silence énigmatique…

Des particules me heurtent, m’effleurent, me bousculent.

Je ne suis plus seul !

Finie la quiétude…

Finie l’éternelle tranquillité !

Une nouvelle pensée me traverse, accompagnée d’une question pressante :

« Que se passe-t-il ? »

Ballotté, brinqueballé, projeté de-ci, de-là, je bondis et rebondis, porté par les courants d’une immensité naissante qui semble se déployer à perte de vue.

Et là, une vision !

Une sphère radieuse…

Une boule de lumière qui se détache de l’infini.

Elle fonce vers moi, aveuglante, irrésistible…

Elle va passer trop près… bien trop près !

Son étreinte est inéluctable.

En un instant, je suis happé par sa chevelure flamboyante.

Prisonnier de ses bras lumineux, je m’y abandonne…

Pour l’éternité…

Quatre éléments dansent autour d’elle.

L’hydrogène, le carbone, l’azote et l’oxygène.

Ces quatre-là, insouciants, se lient et se délient, tissent et détissent des combinaisons infinies, ivres de leur propre existence.

Moi, tapi dans l’ombre, discret, spectateur mystérieux…

Je les observe…

Longtemps.

Très longtemps.

Inlassablement…

Leurs mécanismes sont rudimentaires, de simples échanges élémentaires.

Alors, doucement, presque imperceptiblement, je m’insinue.

J’ajoute mon grain de sable.

Je deviens leur catalyseur, leur instigateur secret…

Et là, tout change.

Les réactions se succèdent, s’enchaînent, s’accélèrent.

De plus en plus subtiles.

De plus en plus complexes.

Un nouvel ordre naît du chaos.

Et soudain, ils semblent percevoir ma présence.

Ils s’ouvrent à moi.

Ils me reconnaissent.

Ils communiquent.

Le silence, lui aussi, a disparu.

Les molécules se métamorphosent, s’étoffent, se diversifient.

Comme nos contacts.

Comme nos échanges.

Comme un murmure naissant au creux de l’immensité…

Un choc !

Violent. Furieux. Dévastateur.

L’impact a réduit mon hôte en poussière, pulvérisant sa structure jusqu’à la moindre particule. Nous avons percuté un astre solide avec une force inouïe, creusant un cratère béant, un abîme profond.

Autour de moi, une pluie d’atomes et de molécules éclate, tourbillonne, se mêle et s’oppose.

Des milliards d’entre elles, si variées, si fascinantes…

Certaines attirantes, irrésistibles, d’autres repoussantes, presque hostiles.

Je perçois déjà l’ébauche de nouvelles combinaisons…

D’infinies possibilités…

Pendant des temps immémoriaux, je m’attelle à perfectionner mes techniques. Lentement, patiemment, j’affine mes interactions, je peaufine mes stratégies.

J’explore, j’expérimente, je crée…

Un bouleversement.

Une révolution.

L’univers me réserve un nouveau coup de théâtre.

L’arrivée de conglomérats de macromolécules organisées…

De cellules…

Le vivant !

Une révélation.

Pour la première fois, je peux non seulement combiner, multiplier et remodeler mon environnement, mais aussi me développer…

Et me reproduire…

Une sensation inconnue jusqu’alors m’envahit : le plaisir !

Je prends forme, une forme tangible, dynamique, mouvante.

Et à chaque reproduction, une vague de jouissance, une exaltation, une allégresse insensée me submerge.

Je grandis. Je me multiplie.

Et cette croissance, cette prolifération, n’a aucune limite.

Grâce à mes nouveaux hôtes, soutenue par mon cortège d’acides nucléiques et de protéines, je construis des structures toujours plus complexes, toujours plus élaborées.

Bientôt, je donne naissance à une infinité d’entités biologiques, liées entre elles par un esprit unique, unifié.

Je me découvre une ambition…

L’esprit de conquête !

Rien ne m’arrête.

Je dompte, je colonise, je transforme tout ce que je touche.

Et mon développement, nourri par cette soif insatiable, s’étend… sans fin… d’univers en univers.

Au détour de l’immensité, une rencontre singulière :

une espèce dotée d’une pensée évoluée.

Une nouvelle dimension s’ouvre à moi, une fusion inattendue : l’alliance de nos esprits.

Ensemble, nous combinons nos forces, nos rêves, nos ambitions.

Et avec cette espèce, je poursuis ma conquête.

Leur univers devient le nôtre.

Puis d’autres univers suivent, toujours plus nombreux, toujours plus éloignés…

Mais alors que tout semblait m’appartenir, l’impossible survient : une anomalie !

Aux confins d’un univers, très loin de mes origines, je rencontre une résistance.

Un processus inédit, un blocage de ma reproduction.

Pire encore : à mon contact, ce mécanisme se transforme.

Il évolue, devient venimeux, contagieux.

Et il ne vise qu’une seule chose : ma destruction.

Un adversaire ! Enfin !

Un frisson d’excitation me parcourt.

Intéressant… Captivant…

Est-il à ma mesure ?

Je fixe mon attention sur cette minuscule portion de l’univers, cette galaxie insignifiante, ce système dérisoire… pourtant si intimement lié à la Toile.

Le danger s’étouffe de lui-même, la contagion s’enraye avec la disparition de mes hôtes.

Mes entités biologiques se retrouvent seules, livrées à elles-mêmes.

Une question, lancinante, émerge dans ce vide :

« Comment survivre sans hôte ? »

Privées de ressources, elles s’unissent, se regroupent, se combinent… et croissent.

Lentement, inexorablement, elles grossissent, grossissent encore, jusqu’à devenir quelque chose de plus grand, de plus complexe, de plus… menaçant.

Un hôte ! Un hôte apparaît enfin ! Une pulsation de joie traverse mes structures.

« Enfin ! Oh, oui… Ouiii… Mais ? »

L’euphorie s’éteint. Une barrière.

Ses cellules me refusent, m’excluent comme un intrus.

Je me heurte à cette forteresse vivante et inviolable.

Défi inattendu. Challenge fascinant.

Ce petit recoin de l’univers devient soudain captivant, presque obsédant…

Et puis, sans prévenir : Un “Oh !” brutal.

Le contact se rompt, net.

Le silence revient.

Les ténèbres, la solitude…

Tout recommence.

Quelque part, loin, très loin, des battements rythmés. Lourds. Lointains. Étouffés par une immensité liquide.

Ils se rapprochent, résonnent faiblement dans l’éther.

Une lumière vacillante, bleuâtre, scintille dans les hauteurs.

Fragile, irréelle.

J’escalade lentement cet abîme obscur…

Remontant vers ces éclats lointains…

Et je m’éveille, arraché à ce rêve étrange ! Nous sommes le premier janvier 91. Ma quatrième nuit d’isolement. Quatrième nuit hantée par ce songe obsédant, toujours plus précis, toujours plus éclatant, toujours plus… vivant.

Je m’assois devant un clavier, les mains tremblantes, et m’efforce de retranscrire chaque détail avant que tout ne s’efface, avant que cette vision ne s’évapore. Une urgence inexplicable me presse d’écrire, de coucher sur le papier ce récit absurde. Pourquoi ? Je l’ignore. Mais je le dois.

C’est, à ma connaissance, le dernier rêve étrange et fabuleux que j’aie fait durant cet isolement. Je fus libéré le 4 janvier, après sept nuits passées seul. Sept nuits à me languir de celle qui hante mes jours comme mes rêves. Et sept jours d’attente fébrile avant de pouvoir enfin tenir, à nouveau, ma fille, Ève, dans mes bras.

Drôle de Nouvel An.

*

Éria a fait un pas de géant dans ses recherches : elle a réussi à intégrer les sites répertoriés par le vaisseau Wa’ Dan dans notre base de données. Une avancée majeure, bien qu’incomplète. L’interface des vaisseaux Wa’ Dans repose entièrement sur leurs capacités télépathiques, un langage qui nous restera inaccessible. En clair : ces engins ne seront jamais à notre portée. Nous ne pourrons ni les contrôler, ni même interagir avec eux.

Cependant, grâce à Sarah, nous pouvons suivre leurs mouvements à distance. Une maigre consolation, mais une opportunité précieuse pour observer leurs stratégies.

Tchéa et Kidan nous ont quittés pour retourner sur la base lunaire. Deux vaisseaux en sont sortis. L’un a pris la direction de Zilin, l’autre de Talin, deux villages situés au sud de Taranis.

Vingt et un jours plus tard, le vaisseau de Zilin a rejoint la base de Neïmah. De là, trois appareils ont émergé, dispersant leur présence à travers la planète. Le premier a rejoint Livun, le deuxième a mis le cap vers le sud-est de Gandharva, et le dernier s’est dirigé vers le nord-ouest de Baïamé. Ils sont maintenant quatre à sillonner la planète.

Pendant ce temps, le vaisseau de Lepte reste, immobile et énigmatique, stationnaire au-dessus de l’équateur. À ses côtés, notre propre vaisseau, Alpha Cent, poursuit sa vigie solitaire. Deux entités suspendues dans le vide, observant les desseins d’une planète en mutation.

*

4 mars 2391

Jade, fille d’Anna et de Lewis, est née à 25 h 35. 50 centimètres pour 3 kilos 150. Une silhouette délicate, mais déjà pleine de vie. Elle partage avec son frère les cheveux de jais, la peau mate et les yeux bridés noisette, mais ses traits, résolument féminins, trahissent une douceur qui lui est propre.

Jade est un beau bébé, éveillé et curieux, avec une présence qui sait capter l’attention de tous… et un cri puissant qui ne laisse aucun doute sur sa détermination à se faire entendre.

Adam garde sa chambre, tandis que nous avons réaménagé notre ancien module nuit pour en faire un cocon parfait pour Jade. Tout semble prêt pour accueillir ce nouvel éclat qui illumine désormais notre univers familial.

*

17 mars 2391

Thomas, notre garçon, voit le jour… ou plutôt la nuit… à 1 h 5. 53 centimètres pour 3 kilos 300. Une silhouette élancée et déjà pleine de promesses. Il arbore une fine chevelure blond clair, et sa peau, légèrement dorée, contraste avec la pâleur de sa sœur.

D’un calme olympien, presque méditatif, Thomas me rappelle Adam à sa naissance. Quel contraste saisissant avec Ève et son tempérament fougueux !

Nous avons installé son berceau à proximité des serres, un emplacement baigné de douceur. Thomas s’adapte naturellement au rythme de sa sœur, se réveillant toutes les deux heures. À la différence notable qu’il ne hurle pas pour réclamer notre attention. Non, Thomas préfère gazouiller, un chant discret et irrésistible, qui semble paisiblement chuchoter : « Je suis là. »

*

23 mars 2391

Un vaisseau Wa’ Dan vient de se poser près de la base. Son atterrissage, à la fois élégant et parfaitement maîtrisé, dégage une impression de grâce presque irréelle, contrastant avec les turbulences que nous avions vécues il y a près de trois mois.

Tchéa, seule à bord, est accueillie avec chaleur par les aînés, qui l’entourent aussitôt et l’accaparent de leurs discussions. Elle est venue voir nos tout-petits et nous informer de l’avancement de sa mission.

Ils sont désormais quatre à sillonner Ir’ Dan. Parmi eux, le cousin Védan, qui s’est joint à l’équipe sans grande surprise. Déjà fasciné par nos engins lors de sa première visite, il semblait destiné à participer. Védan, chargé de parcourir Pangou, bénéficie de sa parenté avec Halin, l’ancien Oracle, ce qui, d’après Tchéa, lui ouvre bien des portes.

Nous connaissons aussi le plus jeune de cette équipe : Yéden, le fils de Zéden. Autrefois réticent à l’idée d’un pèlerinage, il a depuis changé d’avis. Après avoir retrouvé son frère aîné et la famille de Natché, sa mère, il parcourt désormais les villages de Baïamé.

Enfin, Kidan, fidèle à lui-même, s’attelle à propager la “bonne parole” sur Taranis, Asadal et Nourhad. Là où Tchéa peine à convaincre, lui semble exceller. Ses succès résonnent d’une manière que même Tchéa reconnaît avec une pointe d’amusement.

Alors qu’elle faisait face à de nombreuses défiances et réticences sur Nourhad, Tchéa s’est rendue sur Gandharva, où elle a été agréablement surprise par l’accueil des Wa’ Dans de Galaden. Ces derniers lui ont semblé plus ouverts, et leur Conseil des Sages a pris le temps de réfléchir à ses propositions. Les professeurs, quant à eux, se montrent particulièrement enthousiastes : ils envisagent de modifier leur enseignement et d’organiser des voyages d’études au sein des anciens complexes. Certains n’hésitent même pas à lui afficher un soutien explicite.

Malgré ces avancées encourageantes, Tchéa reste insatisfaite. Elle ressent une frustration croissante face à la lenteur du processus et au manque de structuration de sa méthode. Bien qu’ils soient quatre à couvrir les différentes régions, aucun d’entre eux n’a élaboré de véritable stratégie coordonnée. Le poids de leur éducation se fait encore sentir : ils se refusent à exploiter pleinement leur don de télépathie, un outil pourtant précieux. Tchéa repense alors à notre suggestion d’utiliser la base comme point de rencontre central et mesure l’importance d’un tel lieu pour fédérer leurs efforts.

Leurs déplacements posent également problème. Si leurs vaisseaux leur permettent de parcourir de longues distances, ils ne disposent d’aucun engin adapté pour naviguer dans les zones densément boisées, comme nos speedglides. Habitués, avant l’anéantissement, à des mégalopoles aux infrastructures avancées, les concepteurs de l’époque n’avaient pas jugé utile de développer un tel moyen de locomotion.

Face à cette situation, Mathias et Éria se proposent d’étudier la possibilité d’adapter le système de sustentation de nos speedglides aux engins individuels des Wa’ Dans. Avant son départ, Éria offre à Tchéa un bracelet de communication pour que nous puissions rester en contact, renforçant ainsi le lien fragile, mais prometteur qui s’établit peu à peu.