Chapitre 2-08

2.1.2

Galaxie Upèr Igrèn

Système d’Abdès

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Kylèn, troisième planète d’Abdès

Plateau d’Ayet Arès

 

Le soleil, éclatant dans un ciel azur exempt de nuages, baigne un vaste plateau d’altitude d’une lumière douce et dorée. En toile de fond, une cordillère majestueuse se dresse, ses pics enneigés étincelant sous la clarté du jour. Au centre de cette étendue se trouve un lac limpide, miroir paisible reflétant le panorama environnant. La surface de l’eau tremble à peine sous l’effet d’une brise légère, et de fines ondulations viennent mourir sur les rives.

La prairie qui borde le lac est parsemée de puits artificiels, alignés avec une précision mécanique, leurs rebords cerclés d’un matériau sombre et mat qui contraste avec la verdure éclatante. L’atmosphère est étrangement calme, presque trop parfaite.

Le long des berges, une quarantaine de créatures imposantes reposent immobiles, allongées sur des bains de soleil noirs. Leur apparence évoque celle de gigantesques varans de Komodo, mais quelque chose dans leur posture, dans leur immobilité étudiée, trahit une intelligence supérieure. Leur peau écailleuse arbore des teintes qui oscillent entre le rouille et le beige clair, comme si la lumière jouait sur leurs armures naturelles.

Ils sont vêtus de justaucorps tressés dans un camaïeu de verts, qui épousent parfaitement leurs formes massives et confèrent à leur apparence une étrangeté solennelle. Leurs pattes puissantes, dotées de cinq doigts et d’orteils griffus, sont parées de dorures éclatantes : chaque griffe est délicatement peinte d’or pailleté, et chaque doigt est orné d’anneaux dorés, travaillés avec un soin minutieux.

Le temps semble suspendu, et seuls le murmure du vent et le clapotis des vaguelettes troublent ce tableau figé. Puis, soudain, un frisson collectif traverse les créatures. Comme mues par une impulsion unique, leurs paupières se relèvent de concert, révélant des yeux brun profond, aux pupilles circulaires.

Un silence plus pesant s’installe, tandis que leurs regards semblent sonder les environs, captivants et troublants à la fois, chargés d’une intensité qui dépasse la simple observation. Une tension imperceptible sature l’air. Quelque chose s’est produit.

*

Éssip Ésséis, quatrième planète d’Abdès

 

Un ciel d’apocalypse, lourd de présages funestes, s’étend sur la planète. Chargé d’épais nuages gris cendré, il est zébré d’éclairs verdâtres. À chaque fulgurance, le paysage s’illumine brièvement, révélant le déluge implacable qui s’abat sur un plateau déchiqueté. Un plateau, écorché de profondes fissures, envahi par une forêt étrange, mi-minérale, mi-végétale. Les arbres, à la silhouette dégingandée, ont un long feuillage lancéolé qui frémit sous les gouttes. Leurs racines, nerveuses, sinueuses, marbrées comme de la serpentine, s’étalent, avant de plonger vers des rivières qui coulent au fond de gorges abyssales. Des gorges tapissées de filaments blanchâtres luminescents. Comme un réseau mycélien étendu à l’échelle de la planète.

Ces filaments s’enfoncent profondément dans un vaste réseau de cavernes souterraines. Là, des parois vivantes, recouvertes d’arbres vasculaires d’un sang violacé, pulsent faiblement dans l’ombre. Ces ramifications organiques convergent vers un sol vitreux, d’un blanc ivoire dégoulinant, où émergent des bustes de créatures étonnantes et troublantes.

Ces êtres, privés de membres, ne sont qu’un buste lisse surmonté d’une étrange tête. Reliés les uns aux autres par d’invisibles liens, leurs peaux translucides laissent entrevoir un unique tronc sanguin violet sombre qui serpente jusqu’au crâne. Ces créatures semblent à la fois fragiles et indestructibles, comme des vestiges d’une ère oubliée.

Leur apparence est glaçante : ni poils, ni cheveux, ni nez, ni oreilles. Leurs yeux, d’un blanc crème vitreux et opalescents, sont hantés par une tristesse insondable, un vide presque insoutenable. Et soudain, sans prévenir, leurs bouches jusque-là silencieuses se déforment dans une symphonie de douleur ! Elles se tordent et grimacent, comme si une souffrance indicible les noyait de l’intérieur, une agonie muette qui semble résonner jusque dans les entrailles de la planète…