Alpha Cent, cabine de Mathias. Ève est affalée dans un fauteuil aux pieds chromés, sa silhouette tranchant avec le décor épuré. Elle porte une combinaison de la Confédération, légèrement trop large, étiquetée au nom de Perthie Anderson. Pensive, elle tourne distraitement ses longs cheveux roux entre ses doigts, son regard perdu dans une réflexion insondable. Nous sommes le 10 décembre 2391. Ève a 21 ans.
Ève
« Sarah ?
— Ève.
— Tu enregistres ! C’est parti ! Aujourd’hui, je reviens sur un moment qui a changé le cours de ma vie… et, sans exagérer, celui de l’Humanité tout entière. Ce jour-là, ma vie n’a pas simplement basculé, non… Dire cela serait tellement réducteur. Ce fut l’aube d’une ère nouvelle, l’avènement de quelque chose de plus grand, de plus vaste, que tout ce que nous avions pu imaginer. Adam, Mel et moi étions en pleine partie de cache-cache dans la clairière de la forêt de pierres, à quelques kilomètres de notre premier campement d’Ir’ Dan. Mel comptait, et je venais de grimper furtivement sur le monticule central pour me dissimuler entre deux rochers. Tapie dans ma cachette, l’oreille aux aguets, je retenais mon souffle, prête à bondir si Mel s’approchait…
Et c’est alors que tout a changé.
Sans prévenir, une voix intérieure retentit. Une voix grave, imposante, d’une puissance qui m’a clouée sur place. Elle n’avait rien d’humain, et pourtant elle résonnait en moi avec une clarté déconcertante. ‹ Monte ! › disait-elle, comme une injonction. Je levai la tête vers le sommet, déconcertée, sans comprendre. ‹ Monte ! › répéta-t-elle, plus insistante. Ce n’était pas une suggestion. C’était un ordre, catégorique et irrévocable !
Je n’avais aucune envie de grimper. Aucun intérêt à aller là-haut. Et pourtant, cette voix… elle s’imposait à moi, irrésistible, comme si chaque fibre de mon être était forcée de lui obéir. Alors j’ai commencé l’ascension, presque contre ma volonté. Chaque prise sur la roche me rapprochait du sommet, chaque pas résonnait comme un défi lancé à moi-même. Lorsque mon pied glissa et que je manquai de chuter, la voix surgit de nouveau, plus impérieuse encore : ‹ Monte ! ›
Et je montai…
La voix ne répétait qu’une seule chose, inlassablement : ‹ Monte ! Monte ! Monte ! › Alors, je continuai. Pas après pas, prise au piège de cette injonction implacable, jusqu’à atteindre le sommet.
Essoufflée, mais exaltée, j’ai tourné sur moi-même, laissant l’euphorie m’envahir. La vue était spectaculaire. De là-haut, je surplombais toute la clairière. Une sensation grisante d’invincibilité s’empara de moi. J’ai continué à tourner, encore et encore, ivre de la hauteur et de la lumière. Mais soudain, la voix brisa mon élan :
‹ Monte ! ›
Je me suis figée.
‹ Plus haut ? › ai-je murmuré, incrédule. Je ne pouvais pas monter davantage, j’étais au sommet.
‹ Monte ! › répéta-t-elle, implacable.
‹ Mais… j’peux pas ! › ai-je protesté, une pointe de panique dans la voix.
‹ Monte !
— Non ! C’est impossible !
— Monte ! ›
Et alors, tout bascula.
Le monde autour de moi commença à tourbillonner. Lentement d’abord, puis de plus en plus vite… Le paysage s’effaçait, emporté dans une spirale démente. Je ne distinguais bientôt plus que deux teintes : un gris-bleu sombre, celui des roches, et un bleu éclatant, celui du ciel. Ces couleurs se fondaient, s’étiraient, jusqu’à se mêler dans une danse hypnotique. L’accélération devenait vertigineuse, et avec elle, la gravité semblait disparaître.
Les deux nuances se confondirent finalement, aspirées dans un mouvement ascendant. Une force invisible m’entraînait à sa suite. Je montais, inexorablement, impuissante à résister. Mon corps flottait, léger comme une plume, fragile comme une lanterne céleste dérivant dans le vent.
Autour de moi, les couleurs explosaient en un ballet irréel. Elles s’irisèrent, se décomposèrent, puis s’assombrirent jusqu’à virer au rouge profond. Ce rouge, d’abord sombre et inquiétant, s’éclaircit peu à peu. Il devint orangé, puis jaune incandescent. La lumière grandissait, sa chaleur m’enveloppait, et sa puissance devenait insoutenable.
Un blanc éclatant s’imposa, écrasant tout. La luminance continuait de croître, implacable, comme si elle voulait me consumer. Mes yeux ne pouvaient plus supporter l’éclat. Alors, j’ai fermé les paupières, submergée.
‹ Mais ? Qui es-tu ? › demanda la voix grave, profonde, avec une étrange combinaison de surprise, de sérieux et de sévérité.
‹ Ève ! › répondis-je spontanément, la voix un peu tremblante.
J’ouvris les paupières, mais la rémanence de la lumière vive m’aveuglait encore. Je clignai plusieurs fois des yeux, tâchant de m’acclimater à l’obscurité environnante. Ce que je découvris alors me coupa le souffle. J’étais plongée en pleine nuit, mais une nuit comme jamais je n’en avais connu. Autour de moi, partout où se posait mon regard, s’étalait un ciel étoilé d’une magnificence éblouissante. C’était comme si j’étais tombée au cœur même d’un rêve cosmique, d’un royaume tissé de lumière et de mystère.
Partout, des myriades d’étoiles, des amas étincelants et des nébuleuses iridescentes scintillaient dans un spectacle hypnotique. J’étais au centre d’un ballet féerique de l’univers, à la fois infiniment petite et inexplicablement connectée à cette immensité.
‹ D’où viens-tu, Ève ? reprit la voix, plus insistante.
— De la base ! lançai-je comme une évidence, presque agacée par la trivialité de la question.
— Où sont tes guides ?
— Qui ça ? répondis-je, interloquée.
— Tes guides ! répéta la voix, cette fois avec une note d’agacement dans le ton.
— J’en sais rien ! › répliquai-je, haussant les épaules.
À cet instant, mon regard fut attiré par une splendeur sous mes pieds. Je n’avais encore jamais rien vu de tel. C’était une vision magique, un spectacle à couper le souffle. Là, sous moi, s’étendait un phénomène d’une beauté surnaturelle. Sans savoir ce que c’était, j’étais fascinée par cet objet gigantesque et lumineux. Une majestueuse galaxie spirale déployait son éclat sous mes yeux.
Son cœur, d’un beige rosé délicat, pulsait doucement, presque comme s’il était vivant. De là, deux immenses bras spiraux bruns s’élançaient dans l’obscurité, ponctués de touches éclatantes de bleu et de rose. Ce spectacle semblait si réel, si proche que je pouvais presque le toucher.
‹ C’est quoi, ça ? › demandai-je, bouche bée, les yeux écarquillés, en désignant la galaxie d’un doigt tremblant.
La voix répondit alors, sur un ton majestueux et solennel :
‹ Émi Wahé. ›
Ce nom résonna en moi comme une formule sacrée, un murmure d’un autre monde. Intriguée, je contemplai la galaxie et, sans savoir comment, je la fis pivoter… Elle bougea, lentement d’abord, puis avec une fluidité déroutante. J’en perdis presque l’équilibre. Elle se rapprocha, monta devant moi, jusqu’à se positionner exactement à ma hauteur. Le vertige me gagna, mais je n’osais détourner les yeux. Cette danse cosmique, à la fois sublime et incompréhensible, m’avait happée.
‹ Ève ! intervint sèchement la voix, interrompant ma fascination. Tu ne dois pas utiliser une telle vibration ! ›
Je sursautai, prise de court.
‹ Une vibration ? C’est quoi… une vibration ? demandai-je, hésitante, le front plissé.
— Une certaine intensité des ondes cérébrales. ›
La réponse me laissa totalement perplexe. Je voulais comprendre, approfondir, mais ces mots étranges s’évaporaient déjà dans mon esprit comme un rêve insaisissable. Incapable de reformuler, je m’accrochai à une question plus simple :
‹ Pourquoi ?
— Elle est trop puissante. Elle va perturber l’Harmonie. ›
L’Harmonie ? Mon incompréhension atteignait son paroxysme. Je sentais les réponses m’échapper, comme si elles flottaient juste hors de ma portée.
‹ C’est quoi… l’Harmonie ?
— L’équilibre de la Nature. ›
Ces mots résonnaient, porteurs d’une gravité que je ne pouvais saisir. Tout cela semblait à la fois immense et impénétrable. Je fronçai les sourcils, secouant légèrement la tête, et lâchai, presque en défi :
‹ Et t’es qui, toi ?
— Je suis Zand. L’Esprit. Le Tout. ›
Cette déclaration, à la fois grandiose et énigmatique, me décontenança encore davantage. Je balayai du regard l’espace, cherchant désespérément un visage, une forme, quelque chose de tangible.
‹ Et t’es où ? J’te vois pas ! ›
Je fis un pas vers le cœur de la galaxie, attirée par la source lumineuse. Là, un jet colossal de lumière jaillissait, puissant et hypnotique, semblable à une gigantesque lampe torche cosmique.
‹ Je suis partout ›, répondit mystérieusement la voix, ses intonations résonnant avec une étrange douceur omniprésente.
Avant que je puisse poser une autre question, une voix familière s’imposa, brutale, ramenant une once de réalité à ma confusion.
‹ Ève ? ›
C’était Adam ! La galaxie, l’univers tout entier autour de moi, sembla vaciller, basculer en arrière. Les éclats de lumière se fondirent dans une immense obscurité, un vide infini que je reconnus comme étant Aïné, cet univers qui, bien plus tard, nous deviendrait si familier.
‹ Ève ? T’es où ? › insistait Adam.
Je l’aperçus émerger du néant, un point infinitésimal qui grossissait à vue d’œil. Il se rapprochait à une vitesse folle, sans qu’aucun mouvement ne soit perceptible.
‹ Adam ! Je suis là ! › lançai-je avec soulagement.
Lorsqu’il m’aperçut, son visage s’illumina d’un mélange d’émerveillement et de confusion.
‹ Aaahh ! Mais on est où, là ? ›
Je haussai les épaules, un sourire malicieux naissant sur mes lèvres.
‹ Chais pas. Mais c’est chouette ! T’as vu ? ›
Son regard s’assombrit légèrement.
‹ Tu bouges pas tes lèvres ›, me dit-il, l’air intrigué.
Je l’observai, déconcertée.
‹ Toi non plus ! › répondis-je en posant machinalement ma main sur ma bouche.
Je poursuivis, presque en chuchotant :
‹ Aaahh… ›
Mes lèvres n’avaient pas bougé. Pourtant, j’avais “entendu” ma propre voix, claire et distincte, mais d’une manière différente. Un son qui n’en était pas vraiment un, une perception qui se passait d’oreilles, qui s’inscrivait directement, naturellement, dans mon esprit. Une sensation étrange, presque organique, comme si les mots n’étaient pas prononcés, mais transmis d’un esprit à un autre.
Je croisai le regard d’Adam, qui semblait partager mon trouble. Nous venions de découvrir un nouveau langage, une nouvelle façon de “parler”.
‹ C’est drôle ! › lançai-je avec un mélange de légèreté et de confusion.
Une autre voix résonna alors, coupant court à mes pensées :
‹ Ève ? Adam ? Hou ! Hou ! ›
C’était Mel ! Son appel semblait surgir de nulle part, une vibration qui flottait dans ce vide infini.
‹ On arrive ! On est là ! › répondis-je instinctivement, attrapant la main d’Adam au moment précis où tout bascula…
Nous fûmes projetés vers le haut, la sensation étrange de se retrouver la tête en bas, comme si l’univers jouait à inverser nos repères. Mel apparut au loin, mais à peine avais-je discerné sa silhouette que la distance s’effaça, avalée dans un instant magique et inexplicable. Sans bouger, sans même y penser, nous étions réunis, tous les trois, flottant au milieu de ce “nulle part” qui semblait être partout à la fois.
Et là, comme par instinct, nous avons commencé à converser, sans ouvrir la bouche.
Mel brisa le silence en premier, sa voix résonnant directement dans mon esprit, teintée d’inquiétude :
‹ Comment on rentre à la maison ? ›
Son ton me prit de court, comme s’il attendait de moi une réponse évidente. Je clignai des yeux, cherchant quoi dire.
‹ Chais pas ›, dis-je, troublée, mon regard cherchant un appui dans le sien.
Je me tournai vers eux, cherchant à comprendre.
‹ Vous avez entendu la voix ? ›
Adam fronça les sourcils, visiblement perdu.
‹ La voix ? Quelle voix ? › demanda-t-il, dubitatif.
Je levai les mains, comme pour appuyer mes propos.
‹ Ben… Une autre voix. Pas la mienne. Une grosse voix. ›
Ils secouèrent la tête en chœur, leurs regards empreints de perplexité.
‹ Non. ›
Alors, dans un mélange d’espoir et de frustration, je tentai à nouveau :
‹ Allô ? La voix ? T’es là ? ›
Et cette fois, la réponse jaillit, claire et impérieuse :
‹ Ève ? ›
Mes camarades sursautèrent légèrement, leurs visages trahissant leur surprise.
‹ Alors ? Vous avez entendu ? › demandai-je, presque triomphante.
Ils acquiescèrent, enfin.
Mel insista, son ton devenant plus pressant :
‹ Comment on rentre à la maison ? ›
Je fronçai les sourcils, exaspérée par leurs attentes.
‹ Comme si j’avais réponse à tout ›, murmurai-je pour moi-même.
Mais avant que je ne puisse dire autre chose, la voix de Zand reprit, grave et majestueuse :
‹ Tu le sais, Ève. Tu es la Guide ! ›
Ces mots résonnèrent en moi, lourds de sens et d’une responsabilité que je ne comprenais pas.
‹ Hein ? La Guide ? bredouillai-je, le souffle court.
— Tu es la première de ton espèce, tu es la Guide ! ›
Je secouai la tête, refusant l’idée. Tout cela semblait trop grand, trop absurde.
‹ Mais comment on rentre à la maison ? › insistai-je, ma patience atteignant ses limites.
Il y eut un bref silence, un moment suspendu, avant que Zand ne prononce doucement, presque comme un murmure cosmique :
‹ Il te suffit… de le désirer. ›
À cet instant, comme un réflexe incontrôlable, je pensai à la base. À Papa, à Maman. Et tout changea !
L’espace autour de nous bascula violemment sur la gauche, une secousse brutale qui nous emporta… J’eus à peine le temps d’entrevoir Ir’ Is et son système stellaire, comme un tableau fugace, avant qu’Ir’ Dan n’emplisse mon champ de vision, immense et imposant.
Puis, tout s’évanouit dans un éclair, un mouvement fulgurant qui m’aspira hors de cet univers étrange. Je fermai les paupières, le souffle coupé, et, en les rouvrant, je découvris… le plafond blanc et impersonnel du labo médical de la base.
Nous étions de retour.
Le chaos s’ensuivit. Notre réveil simultané, après six jours d’inconscience, provoqua une agitation sans précédent. Tout avait changé. Nous avions changé.
Cet intermède venait de redéfinir nos vies, à tout jamais. »
Je conclus, presque solennelle :
« Fin provisoire de l’enregistrement. Merci, Sarah.
— De rien », répond l’IA avec une neutralité familière.
Un sourire étire mes lèvres.
« Suite au prochain épisode. »
