2.1.5
Alpha Cent, cabine de Mathias. Dans la salle d’eau, Ève se tient nue face au miroir. Sa silhouette fine est baignée par la lumière froide des néons. La main droite posée doucement sur son nombril, elle observe son reflet avec intensité, comme si elle cherchait à déchiffrer un secret enfoui. De profil, elle inspire profondément, gonfle son ventre, puis laisse naître un sourire en coin, empreint d’une étrange satisfaction.
Ève
« Sarah ! Tu enregistres ! Alors… C’était dans la nuit du 14 au 15 juillet 92, vers 3 heures du matin. Comme chaque nuit depuis ma seconde naissance, j’étais assise en tailleur sur mon lit, plongée dans la pénombre, les yeux mi-clos, à écouter le tumulte incessant des voix innombrables qui résonnaient en moi. Un brouhaha infini, comme un écho qui ne s’éteint jamais. Je me concentrais sur l’une d’elles, la suivais un instant, avant de passer à une autre, toujours insatisfaite, comme si je zappais sans but sur une infinité de fréquences encore à explorer. Je ne comprenais rien à ce que je faisais, mais je ne pouvais m’en empêcher.
Une voix se démarqua soudain, douce, sirupeuse, presque familière. ‹ Bonjour, Ève ! › Cette voix-là… Elle s’adressait à moi, à moi ! Elle me fit sursauter et une bouffée d’émotion m’envahit, comme si j’avais été prise en flagrant délit. Et, comme par magie, toutes les autres voix s’évanouirent dans un silence abyssal.
‹ T’es qui, toi ? demandai-je avec méfiance, le souffle court. C’est toi l’Esprit ? Le Tout ? Je reconnais pas ta voix.
— Non, Ève, répondit-elle doucement, presque avec tendresse. Je ne suis pas l’Esprit. Je ne suis qu’une partie du Tout. Tout comme toi. ›
Et Lepte sortit le grand jeu. Un courant d’air glacial envahit la pièce, et la température chuta presque instantanément. Ce fut un choc pour moi, car cette fois, je savais que je n’en étais pas responsable. Dans l’obscurité, des traînées de givre luminescent commencèrent à apparaître sur les murs, dessinant des motifs étranges et hypnotiques. Les cristaux scintillaient en bleu et en rose, projetant des lueurs spectrales dans la pièce. Je frissonnai. Ma respiration formait des nuages de buée. Je tirai ma couverture autour de mes épaules, cherchant désespérément un peu de chaleur.
‹ C’est toi qui fais ça ? › demandai-je, ma voix hésitante, tremblante.
Soudain, un hologramme immense, dépassant les deux mètres, se matérialisa devant moi. Lepte. Elle portait une combinaison gris acier qui lui donnait une allure imposante, presque martiale. Tout en elle semblait conçu pour m’impressionner : sa taille démesurée, son maintien rigide, et ce regard perçant, sévère, qui plongea dans le mien alors que je levais la tête pour croiser ses yeux.
‹ Oui, c’est moi qui fais ça, répondit-elle, sa voix grave résonnant dans l’atmosphère glaciale. Je m’appelle Lepte. Tu as reçu un pouvoir, Ève. Un pouvoir très puissant que tu vas devoir apprendre à maîtriser. Cela demandera du temps, mais je serai là. À tes côtés. Pour t’aider, te guider. ›
Je fronçai les sourcils, un mélange de curiosité, de défi et de soulagement se lisant sur mon visage. ‹ Aaahh ! Tu es guide ? ›
Elle acquiesça, son expression s’adoucissant légèrement.
‹ Oui, Ève. Et sache que tu n’es pas seule. Nous sommes nombreux. Ce pouvoir que tu as reçu… il t’a été accordé en échange de responsabilités… Ta puissance n’est pas un jouet ni un privilège. Elle est un devoir ! Tu dois t’en servir pour protéger les tiens. Pour les guider. Comme je le ferai pour toi. Il y a des règles à respecter. Des choses que tu ne pourras jamais faire. Il n’y a rien de plus précieux que la vie. Et tu n’as pas le droit de la menacer. ›
Ses paroles me transpercèrent. ‹ Oui, mais… je voulais pas…
— Je le sais. Mais tu leur dois des excuses ! Et tu ne dois plus jamais recommencer ! Je veux que tu comprennes que nous te surveillons ! Et que tu n’es pas seule face à ton destin ! Nous serons bientôt à tes côtés pour t’enseigner la maîtrise de tes pouvoirs. À bientôt, Ève. Et… prends garde à Thomas ! ›
L’image holographique s’effaça dans un éclat diffus, et, avec elle, la lumière glacée des cristaux. Le givre fondit à une vitesse troublante, laissant derrière lui une obscurité presque complète. Seule une fine lueur s’échappait encore de l’interstice sous la porte.
Un besoin irrépressible me saisit, celui de retrouver Papa et Maman. Comme si leur présence pouvait apaiser l’agitation qui tourbillonnait en moi. À tâtons, je descendis du lit. Mes pieds nus effleurèrent le sol encore froid. J’ouvris doucement la porte de ma chambre et remarquai que celle de leurs appartements était entrebâillée.
J’entrai sur la pointe des pieds, le souffle retenu. Mais Papa était déjà réveillé.
‹ Ève ? Tu ne dors pas ? murmura-t-il, sa voix douce brisant le silence de la nuit.
— Je peux dormir avec vous ? › demandai-je timidement, ma voix à peine audible.
Il me tendit la main, m’aidant à grimper. ‹ Viens, ma chérie. ›
Je me glissai entre eux, sentant immédiatement la chaleur réconfortante de leurs corps.
‹ Pardon Papa… pardon Maman ›, murmurai-je, les yeux embués.
Ils m’entourèrent de leurs bras, chacun déposant un baiser sur mes tempes. Une sensation que je croyais oubliée. J’étais en sécurité. Et cette nuit-là, pour la première fois depuis ma seconde naissance, je trouvai le sommeil. Un sommeil profond, sans rêves, jusqu’au matin.
Plus tard, j’appris que Lepte les avait avertis de sa visite. Ils savaient ce que cela provoquerait en moi. Ils m’attendaient.
Fin de l’enregistrement. Merci Sarah.
— De rien », répond l’intelligence artificielle, toujours si posée.
Je laisse échapper un soupir. « Cette fois… on y est. Les choses sérieuses vont commencer.
— Patience, Ève, reprend Sarah avec une pointe de calme presque maternel. Encore quelques jours.
— J’ai hâte. »
