2.1.6
Éria, visiblement enchantée par la perspective d’un déménagement, expose immédiatement ses envies : une région équatoriale, au bord de l’océan, orientée à l’ouest pour admirer les couchers de soleil sur la mer… Des critères précis, auxquels je n’ai aucune raison de m’opposer. L’idée est reprise par Yves, réduisant considérablement le champ des possibilités.
Nous concentrons nos recherches sur trois zones potentielles. La première, située sur Taranis, bien trop proche de la base, est écartée d’emblée. Restent deux secteurs que nous scrutons désormais avec plus d’attention, les images satellites défilant sous nos yeux…
Le deuxième site, sur Pangou, se trouve à environ 17 000 km de la base. C’est une longue bande littorale, presque rectiligne, s’étirant sur 800 km le long de l’océan Téthys, avec des plages qui se déclinent en nuances : dorées au nord, blanches au sud. Des rivières turquoise serpentent jusqu’à la mer, leurs embouchures bordées de bosquets d’un vert grisé. À l’arrière-plan, la forêt équatoriale s’étend à perte de vue, commençant à une dizaine de kilomètres du rivage. Éria semble particulièrement attirée par cette région, qu’elle compare à la côte kényane, mais en miroir, l’orientation inversée. La colonie Wa’ Dan, la plus proche, est à quelque 80 km, une distance raisonnable.
Le dernier secteur, situé sur Baïamé, est très différent. C’est un vaste cap qui s’avance dans l’océan Noun, ses rivages découpés en anses et en criques pittoresques, face à un archipel. Ce triangle isolé de près de 50 000 km² est séparé du reste de Baïamé par d’imposants à-pics dépassant les mille mètres. Une contrée sauvage et solitaire, éloignée de plus de 20 000 km de la base et à plus de 500 km de la colonie Wa’ Dan la plus proche.
Deux choix clairs pour deux zones aux caractères opposés. Nous décidons d’aller voir sur place. Il est déjà 10 heures. Le décalage horaire avec Pangou, positif de 10 h 40, rend la visite impossible pour aujourd’hui : trop tard. Pour Baïamé, en revanche, avec un décalage négatif de 12 h 30, c’est encore trop tôt.
Nous prenons donc le temps d’organiser sereinement notre départ pour Baïamé. Anna reste à la base avec Mel, Adam, Jade et Orthos. Lewis pilotera Héliantis pour le reste du groupe : Perthie, Yves, leurs deux enfants, Éria, et moi. Sphinx nous accompagne également. Au cas où…
Le premier trajet est estimé à 1 h 12 : 19 minutes d’ascension, 11 minutes en vol spatial, et 42 de descente. En quittant la base à 17 heures, nous atteindrons Baïamé au lever du jour. Nous nous laissons huit heures pour explorer et trouver l’endroit idéal, avant de repartir pour Pangou. Le deuxième trajet, plus court, prendra 58 minutes : 18 pour monter et 40 pour descendre. Nous arriverons sur site aux environs de 8 h 20, heure locale. Une fois encore, huit heures seront consacrées à l’exploration, avant le retour à la base. Le dernier trajet, “Pangou-La base”, est estimé à 1 h 10 : 19 minutes de montée, 9 de vol spatial, et 42 de descente. Si tout se passe comme prévu, nous serons de retour vendredi matin, tôt… C’est donc une longue journée qui s’annonce !
Nous embarquons des provisions, et j’installe deux couchettes pour les enfants. Nos adieux se déroulent dans la salle commune. Nous embrassons Mel, en lui arrachant la promesse de rester sage. Comme il dort généralement toute la nuit, nous devrions être de retour à son réveil.
Une fois à bord de la navette, Perthie installe Thomas dans sa couchette, pendant qu’Yves équipe Ève sur le siège rehaussé d’Anna. Éria, quant à elle, s’installe derrière Ève, dans un silence concentré.
« Alors, Mademoiselle, demande Éria avec un sourire en coin, c’est vous qui pilotez aujourd’hui ? »
Ève se retourne, visiblement ravie, et lui adresse un large sourire. Ses yeux verts, brillants de bonheur, trahissent son excitation. Je prends place à côté d’Éria, tandis qu’Yves s’installe derrière moi.
« Ah ? s’étonne Lewis d’un ton faussement surpris. J’ai une nouvelle copilote aujourd’hui ? Enchanté, Mademoiselle ! Tout va bien ? Vous êtes tous confortablement installés ?
— Bien installée, et parfaitement entourée, rétorque Éria, jetant un regard complice à Ève et à moi.
— Parfait ! Alors nous sommes prêts, reprend Lewis avec un clin d’œil. Sarah ? Peux-tu nous donner les prévisions météo de notre destination ? »
Les données apparaissent en temps réel sur le cockpit.
« Quelques nuages bas, explique Sarah, accompagnés d’un faible vent d’ouest à 20 km/h. Des entrées maritimes, mais le ciel devrait se dégager en fin de matinée. »
Lewis acquiesce, l’air satisfait. « Très bien. Sarah, nous sommes prêts. Tu peux y aller. »
Un chuintement feutré retentit alors que les vérins hydrauliques referment le hayon arrière. Les portes massives du hangar glissent lentement, dévoilant l’horizon. Puis la navette s’élève en douceur…
« Tu vois, Ève, lance Lewis avec un ton faussement nonchalant, ça marche tout seul. C’est cool, hein ? Le pilote automatique est activé. Je reprendrai les commandes juste avant l’atterrissage. »
Il consulte rapidement l’horloge du tableau de bord. « 16 h 53. On est même un peu en avance. »
Héliantis s’incline légèrement, prenant la direction ouest-sud-ouest. Très vite, la navette fend les cieux, traversant les différentes couches de l’atmosphère. En quelques minutes, nous voilà en apesanteur, flottant dans l’espace…
C’est alors que Lewis, avec un sourire malicieux, sort de son sac une petite feuille de papier roulée, nouée d’un ruban rouge. Il la tend solennellement à Ève, dont les yeux s’écarquillent de surprise. « Félicitations, Mademoiselle, voici votre baptême de l’espace… et votre certificat de copilote officiel ! »
*
La navette amorce sa descente en vol plané. Ir’ Dan réapparaît dans notre champ de vision. Toute la chaîne montagneuse qui sépare Gandharva de Baïamé s’étire majestueusement devant nous, ses sommets baignés dans les rayons jaune d’or d’un soleil matinal. Quelque part, sur tribord, dissimulé sous l’épaisse canopée de la forêt tropicale, se trouve Valène, le village natal de Tchéa.
Ève sursaute légèrement lorsque les jets de plasma de la rentrée atmosphérique illuminent le hublot d’un éclat incandescent. Lewis, avec son calme habituel, lui explique brièvement le phénomène, ajoutant une touche pédagogique à son ton tranquille. Tandis qu’Ève écoute, avec un air studieux, un profond golfe se dévoile à l’horizon, ses contours noyés dans une lumière brumeuse. L’astronef poursuit sa descente vertigineuse, longeant la côte par bâbord.
Notre destination émerge alors, partiellement voilée par un amas de nuages bas et denses, grisâtres, qui semblent hésiter à s’élever ou à se dissiper. Lewis reprend les commandes avec une précision chirurgicale.
« Premier arrêt au balcon ! » annonce-t-il avec une pointe de malice.
Il incline la navette sur bâbord dans une manœuvre abrupte, freinant sèchement avant de la stabiliser en stationnaire, juste devant l’imposant versant du plateau montagneux. Yves précise que nous avons affaire à une mesa : une montagne tabulaire, faite de grès, son sommet clairsemé d’une maigre végétation. Des arbres rabougris et tordus par les vents s’agrippent au sol avec acharnement, leurs silhouettes déformées donnant une allure presque spectrale au paysage. Plus bas, des mousses grisâtres et des lichens rouge-brun s’étendent en bordure de sombres marécages.
De fines rivières laiteuses serpentent à travers ce décor désolé, jusqu’à atteindre les rebords du plateau, où elles se précipitent dans le vide, donnant naissance à d’impressionnantes chutes d’eau. Les à-pics abrupts s’effondrent sur plus de mille mètres, dévoilant une vallée vertigineuse en contrebas !
Dérangés par l’arrivée de la navette, de grands oiseaux noirs s’envolent…
Lewis pose Héliantis à environ trois cents mètres de la corniche. Au moment où le hayon arrière s’ouvre dans un grincement sourd, une violente rafale de vent s’engouffre dans l’habitacle. Elle transporte avec elle des odeurs puissantes, mêlant l’humidité terreuse du sol à des relents plus étranges, presque sauvages, d’origine animale. Un instant suspendu, où la nature semble vouloir nous défier de mettre pied à terre…
« Yves, fais bien attention à Ève, précise Lewis, le ton sérieux. On est à quinze cents mètres d’altitude ; il fait… 17°, avec des vents tournants dépassant les 60 km/h. Personne ne s’approche du bord ! Je vous préviens, je n’irai pas vous rattraper si vous faites le grand saut ! »
La mise en garde est claire, mais le sourire de Lewis trahit son habitude de gérer des situations similaires. Pendant ce temps, Thomas s’éveille doucement dans sa couchette, perturbé par l’agitation autour de lui. Perthie, attentive, choisit de s’occuper de de lui. Yves, quant à lui, attrape la petite main d’Ève, qui s’empresse de se hisser près de lui, impatiente de découvrir ce nouvel environnement.
Je descends lentement le hayon, mes bottes crissant sur le métal, pour observer les alentours. Le vent me fouette immédiatement le visage, chargé d’humidité et de cette odeur si particulière, mélange d’herbe humide et de roche froide. La mesa est bien loin d’être un plateau uniforme : son paysage accidenté est marqué par des roches noires, un terrain brut et tourmenté, façonné par des siècles de pluies et de bourrasques.
Des canyons aux formes étranges s’étirent autour de nous, comme les vestiges d’une civilisation oubliée. Colonnes, balcons naturels, arches improbables : tout semble taillé dans la pierre par une main capricieuse. Dans ces reliefs déchiquetés, mon imagination me joue des tours. J’entrevois des silhouettes animales, des gargouilles menaçantes aux visages grotesques, grimaçant de douleur ou figées dans des rictus de fureur… C’est un décor à la fois fascinant et oppressant, où chaque crevasse semble murmurer des histoires anciennes.
Le sol détrempé glisse sous mes pas, l’eau ruisselant dans d’innombrables veines qui strient la roche. Une rivière proche, bordée de maigres touffes d’herbe jaunâtre, trace un chemin sinueux, son clapotis résonnant étrangement dans cet espace ouvert. Yves, toujours main dans la main avec Ève, s’oriente instinctivement vers cette rivière, remontant son cours…
Lewis, en tête du groupe, se retourne et les aperçoit s’éloigner. « Yves ! Tu vas où ? » lance-t-il, sa voix portée par le vent.
Yves, sans se retourner, répond avec légèreté : « Je remonte la rivière ! »
Lewis hausse un sourcil, sceptique. « Et si vous tombez sur un… animal ? »
Ève, sans se départir de son aplomb, rétorque d’un ton méprisant qui tranche avec sa petite voix : « On n’a pas peur, nous ! »
Un sourire amusé, mêlé de lassitude, se dessine sur les lèvres de Lewis. « O.K., O.K., comme vous voulez. Allez-y », dit-il en levant les bras au ciel avant de soupirer.
Yves, visiblement décidé, se tourne enfin vers nous, esquissant un salut de la main. « On vous rejoint d’ici… quelques instants ! » ajoute-t-il avec un petit sourire complice. Puis il poursuit son chemin avec Ève, leurs silhouettes s’éloignant progressivement dans cet univers sauvage et indompté.
L’apparition soudaine d’un rayon d’Ir’ Is transforme le paysage d’une manière presque irréelle. Les rocs noirs, sinistres et menaçants quelques instants plus tôt, s’embrasent de teintes d’or et de miel, comme s’ils s’étaient parés d’un voile de lumière divine… Les sculptures naturelles, autrefois sévères, semblent maintenant adoucies, presque vivantes. Mon imagination abandonne les gargouilles tourmentées pour leur prêter des courbes alanguies et sensuelles. Les ombres portées se métamorphosent, et il me semble que ces formes évoquent une langueur érotique, une tendresse presque palpable. Même le bruit de la rivière semble s’être allégé, sa mélodie alternant murmures doux et gargouillis joyeux, comme des éclats de rire qui ricochent sur les parois rocheuses.
« Regardez c’que Papa a trouvé ! » crie soudain Ève, sa voix claire résonnant dans l’air chargé d’humidité. Elle accourt vers nous, ses petites mains jointes en coupe, précieuses et protectrices. Dans ce fragile écrin, elle tient un bloc étincelant de cristaux blancs, lumineux comme une offrande. Yves sourit et s’approche pour expliquer : « Des cristaux de quartzite laiteux, probablement découverts par l’érosion des parois au fil des millénaires. »
Sans perdre de temps, nous reprenons notre marche vers la corniche, où le bruit des chutes d’eau devient de plus en plus assourdissant, comme un rugissement qui emplit l’espace tout entier. Lorsque nous atteignons enfin le bord, le spectacle qui s’offre à nous est à couper le souffle…
Devant nous, dans une exclamation de puissance brute, les eaux se précipitent dans le vide, catapultées avec une telle violence qu’elles semblent vouloir briser les airs eux-mêmes… Les gerbes d’écume scintillent dans la lumière, virevoltant en d’immenses éclats blancs. En contrebas, un territoire mystérieux se déploie, comme une vision d’un autre monde. C’est un écrin isolé, un monde perdu, inaccessible depuis le reste du continent. Un univers verdoyant, jalonné de collines adoucies et d’innombrables lacs scintillants qui attendent d’être explorés… L’horizon, quant à lui, se noie dans des nuages d’un gris laiteux, suspendus comme une barrière entre ce royaume et le ciel.
Nous échangeons un regard, tous frappés d’émerveillement, abasourdis par cette splendeur brute et sublime. Aucun mot ne semble suffisant, mais Ève, dans sa simplicité enfantine, résume ce que nous ressentons tous : « C’est beau ! » crie-t-elle avec une sincérité désarmante, sa voix emportée par le vent.
De retour dans la navette, Perthie, les yeux encore brillants de la vision qu’elle vient de quitter, s’adresse à Lewis : « Tu vas longer la corniche, vers le nord-est, jusqu’à l’océan. Ensuite, tu survoleras le rivage de la péninsule, jusqu’à l’autre extrémité de la mesa. Comme ça, une fois qu’on aura eu une vue d’ensemble, on pourra faire un choix éclairé. » Lewis acquiesce d’un signe de tête, visiblement séduit par l’idée.
Avec un doux ronronnement, la navette redécolle. Lewis avance prudemment jusqu’à dépasser l’à-pic, avant de descendre légèrement pour suivre le tracé des immenses cataractes. Devant nous, les eaux s’élancent en gerbes imposantes, telles de longues mèches blanches, ondulant gracieusement avant de disparaître dans les nuages, comme si elles tombaient dans un abîme sans fond. Le spectacle est hypnotique, un mariage de force brute et de délicatesse.
La côte réapparaît, dessinant à l’horizon un paysage d’une beauté saisissante. Et nous longeons le rivage, sur près de 400 kilomètres, survolant des anses dentelées et des plages en forme de croissant parfait. À mesure que nous progressons, le ciel se fait plus lumineux, et le sable, baigné de cette lumière matinale, change doucement de teinte. L’or profond des premières plages s’efface peu à peu pour révéler un beige clair, avant de devenir, dans les criques les plus reculées de la pointe, un beige pâle presque irréel, flirtant avec le blanc immaculé.
Les roches grises qui bordent ces criques portent les empreintes de leurs habitants ailés : des dépôts blanchâtres et des lichens éclatants, jaunes, rouges et bruns, comme des éclaboussures de vie sur cette toile minérale. Le territoire est un véritable sanctuaire pour les oiseaux marins, dont les cris stridents parviennent jusqu’à nous à travers les interférences du vent.
Lewis dépasse le cap, et l’appareil se dirige vers l’archipel, un enchevêtrement d’îles sauvages aux reliefs accidentés, défiant la gravité avec leurs pentes abruptes et leurs falaises tranchantes. La navette oblique sur bâbord, entamant un nouveau survol de côtes encore plus déchiquetées, découpées en une succession d’anses secrètes et de criques inexplorées. À mesure que nous progressons, le relief se métamorphose, devenant plus escarpé, plus imposant. Puis l’imposante masse rocheuse tabulaire réapparaît, majestueuse, surgissant de l’horizon comme une forteresse médiévale pétrifiée par le temps. Elle semble veiller sur ce territoire depuis des millénaires, gardienne silencieuse d’obscurs secrets que nul n’a encore osé troubler…
Perthie, assise non loin de moi, observe chaque détail avec une attention méticuleuse. Son regard est celui d’une exploratrice prête à trouver le lieu parfait, son lieu. À ses côtés, Éria offre un contraste saisissant, prenant tout cela avec une légèreté presque désinvolte. Je ne peux m’empêcher de sourire en silence : Éria ressemble à une touriste en quête de paysages pittoresques, tandis que Perthie semble déjà habiter ces terres dans son esprit. Et moi ? Je me surprends à imaginer notre vie future sur Pangou, comme si ces lieux nous attendaient depuis toujours.
Le cap est de nouveau en vue, dominant fièrement le paysage avec sa pointe effilée qui fend les eaux. La voix de Lewis résonne dans le cockpit : « Perthie ? Je me pose où ? »
Son ton est pragmatique, mais légèrement teinté d’amusement.
« Là ! Sur la butte, en face ! Ce sera parfait ! De là, on dominera tout le secteur, répond-elle avec une assurance ferme, presque impérieuse.
— Ça marche ! »
Lewis manœuvre avec précision, posant Héliantis sur un monticule herbeux qui surplombe le cap. À travers les hublots, nous pouvons admirer le panorama : une vue imprenable sur la pointe, les criques scintillantes et les eaux infinies qui s’étendent à perte de vue.
« Voilà ! annonce Lewis. 24°. Vent : 20 km/h. On dirait que le ciel s’éclaircit. Tant mieux. Ici, 8 h 40. On a cinq heures devant nous. »
Les mots flottent un instant, mais c’est le silence, empli du souffle du vent et de la promesse de découvertes, qui reprend rapidement le dessus.
