Chapitre 2-14

Perthie

Quel choc ! Je n’arrive toujours pas à réaliser. Ce que j’ai vu me hante encore, et je ne peux nier l’évidence. Aucun doute n’est possible. Je sens le poids de cette certitude, écrasante, inexplicable.

Ève se retourne vers moi, ses grands yeux sombres pétillant d’une étrange intensité. Un sourire énigmatique étire ses lèvres, à la fois enfantin et troublant.

« C’est là qu’on va habiter, Maman. »

Sa pensée, douce et cristalline, résonne en moi avec une familiarité glaçante. La tonalité me rappelle celle de Lepte… Et cette simple association me fait frissonner. Un malaise fugace s’insinue en moi, me poussant à un léger recul instinctif. Ce n’était pas une question. C’était une affirmation, une certitude absolue, qu’elle énonçait comme si elle connaissait déjà l’avenir. Stupéfiée, je lui réponds par un faible hochement de tête, incapable de briser le silence qui s’installe.

Depuis notre première approche du cap, un sentiment étrange ne cesse de me troubler. Un déjà-vu, puissant, dérangeant. Ce n’est pas une de ces impressions fugaces qu’on balaye d’un revers de pensée. Non. Celui-ci est lourd, viscéral, profondément ancré. Tandis que la navette rasait les plages de sable blanc bordées de roseaux, l’image m’a frappée comme une claque. D’où cela pouvait-il venir ? Un dysfonctionnement momentané du cortex rhinal ? Une attention divisée ? Ou peut-être simplement… la fatigue, le stress accumulé ? Mais je sais, au fond de moi, qu’il ne s’agit pas de ça.

Je revois Lewis manœuvrant habilement la navette, survolant l’archipel, serpentant entre les îles sauvages avant de revenir longer la côte. Chaque mouvement, chaque détail de ce lieu, semblait venir de plus loin que ma simple mémoire.

Une longue première plage. Une embouchure de rivière scintillante, s’élargissant gracieusement après des cascades éphémères. Puis une seconde plage… et soudain, trois rochers stupéfiants au large. Alignés, comme surgis d’un songe ! Ces formes si particulières, ciselées par le temps et les éléments, sont inoubliables. Je les ai vues, détaillées, scrutées… mais pas aujourd’hui. Non. C’était dans mon rêve… Un rêve que j’avais noté avec une précision presque maniaque il y a près de quatre ans.

Trois îlots élancés, dressés telles des fourches menaçantes, les dents d’un trident pointées vers le ciel, comme si une divinité marine avait voulu marquer ce territoire de son sceau. Tout correspond. Absolument tout. Et cela dépasse largement le cadre d’un simple rêve prémonitoire. Non, c’était bien plus… un transfert, une projection à travers le temps.

Alors, Ève. Thomas. Et maintenant, ce lieu. Les pièces du puzzle commencent doucement à s’assembler, révélant un tableau plus vaste que je ne l’aurais imaginé. Mais une chose est certaine : le hasard n’a pas sa place ici. Il n’a jamais eu sa place dans cette suite d’événements.

C’est ici. C’est cet endroit que nous cherchions, celui qui nous attendait. Là où tout doit commencer…

Mathias et Éria s’équipent de leurs sacs à dos, ajustant soigneusement les sangles avant de descendre main dans la main, comme des explorateurs enthousiastes. Lewis, déjà harnaché de notre porte-bébé dorsal, sort avec Sphinx qui s’élance, prêt à examiner chaque recoin du terrain… Pendant ce temps, je termine d’habiller Thomas, concentrée sur les détails, lorsqu’Yves, accompagné d’Ève, me frôle en passant.

D’un geste léger, il m’adresse un baiser simulé, accompagné d’un clin d’œil complice, mais je l’arrête doucement en posant une main sur son bras.

« Chéri… c’est ici que nous habiterons. »

Ma voix est calme, mais l’intensité de mes mots le fait tiquer. Yves se retourne, surpris.

« Hein ? Attends, tu n’es même pas descendue », répond-il avec un sourire en coin, mi-amusé, mi-incrédule.

Je soutiens son regard, ferme, résolue.

« J’ai fait un rêve. Il y a presque quatre ans. Un rêve que je n’ai jamais pu oublier. Tellement puissant que je l’ai même retranscrit. Nous étions là, tous les quatre : toi, moi, les enfants. Nous vivions ici. J’ai formellement reconnu les lieux, Yves. Chaque détail. »

Son expression change légèrement, oscillant entre la curiosité et le scepticisme.

« Oh ? » murmure-t-il, presque pour lui-même, ses yeux sondant les miens comme pour y trouver une preuve supplémentaire.

« On s’ra bien ici. »

Ma voix tremble à peine, mais mes mots résonnent avec la force d’une certitude intérieure inébranlable.

Il marque une pause, puis hausse les épaules, toujours souriant.

« Bon. Ben très bien. Ça me va », conclut-il avec cette légèreté qui le caractérise, presque désinvolte, mais sans jamais être vraiment contrariant.

Il se tourne ensuite vers Ève, qui lève les yeux vers lui avec impatience.

« Tu viens, ma chérie ? On va choisir où installer notre future maison. »

Sa main se referme sur celle de sa fille, et je les regarde s’éloigner, l’esprit encore traversé par les éclats de mon rêve…

Équipée de mon sac à dos, je serre Thomas contre moi et sors rejoindre Éria et Mathias, qui scrutent déjà les alentours avec cet air curieux d’explorateurs avides de découvrir chaque détail. Mais je dois leur parler. Ils doivent savoir ! Maintenant !

« Mathias ! Éria ! Je dois vous parler. » Mon ton est sans appel, et ils se tournent aussitôt vers moi.

« C’est nous… qui nous installons dans le secteur ! »

Mathias plisse les yeux, surpris, presque décontenancé.

« Vous avez déjà choisi ? » demande-t-il avec une pointe d’étonnement.

Je prends une inspiration, posant un instant mon regard sur le rivage lointain avant de répondre.

« En fait… j’ai plutôt l’impression que c’est ce lieu qui nous a choisis. »

Mathias hausse un sourcil, mais c’est Éria qui réagit en premier, croisant les bras tout en réfléchissant à voix haute :

« J’te comprends. Et c’est bizarre, parce que moi, c’est Pangou qui m’attire… Et ne m’demande pas pourquoi. C’est comme ça. » Elle hausse les épaules avec son naturel désarmant, esquissant un sourire en coin.

« En tout cas, tant mieux. Comme ça, au moins, on n’va pas s’crêper l’chignon ! ajoute-t-elle en riant légèrement. Et vous allez habiter où, exactement ? »

Je secoue doucement la tête, un léger soupir dans la voix.

« J’n’en sais encore rien. Je sais juste que c’est… quelque part par ici. »

Mes mots flottent dans l’air tandis que je tourne lentement sur moi-même, Thomas niché dans mes bras. Mon regard parcourt les environs, attentif à chaque détail. À un kilomètre du rivage, l’air marin mêlé à l’odeur de la végétation m’enveloppe. Le ciel se dégage peu à peu, dévoilant une lumière douce et dorée. Au large, une île abrupte se dresse comme un bastion sauvage, baignée par les rayons obliques du soleil.

Le paysage est dominé par deux espèces végétales qui contrastent harmonieusement. La première arbore un feuillage vert sombre, parsemé de petites fleurs rose violacé en grappes délicates. La seconde est buissonnante, éclatante, recouverte d’une multitude de fleurs jaune doré qui semblent capturer la lumière. L’herbe, d’un gris-vert argenté, ondule sous la brise légère, tandis que les roches, d’un gris clair presque blanc, scintillent comme si elles portaient en elles l’écho des vagues. Elles doivent être faites de grès, ou d’un équivalent local…

C’est alors que la voix de Lewis interrompt mes pensées.

« Hé, les amis ! » appelle-t-il, son ton résonnant avec une familiarité rassurante.

Son bracelet projette l’image satellite de notre position avec une netteté impeccable.

« Voilà ce que je vous propose. Direction nord-ouest jusqu’à la côte. Ça va nous prendre une petite demi-heure. Ensuite, on longe le rivage par l’ouest, jusqu’à la plage. Une petite heure. Après, nous avons six kilomètres de plage. La plage ? Ça te dit, Ève ?

 Ouiiii ! Super ! s’écrie-t-elle en battant des mains, ses yeux brillants d’enthousiasme enfantin.

 Tu s’ras pas trop fatiguée ? demande Lewis qui, le sourire en coin, devine la réponse.

 Ben non ! réplique-t-elle sur le ton de l’évidence, en relevant son petit menton avec aplomb.

 Alors parfait. On va compter… allez, une heure trente. La demi-heure d’après, on remonte vers la rivière, et on retourne au vaisseau. Ça vous va ? »

Nous n’avons pas d’objection ; Ève est la première à acquiescer avec énergie, ses bouclettes rousses dansant autour de son visage.

« Avant de démarrer, ajoute Lewis à mon intention, tu m’installes Thomas dans le porte-bébé. » Il se retourne et je dépose Thomas dans son siège dorsal. Lui non plus ne fait pas d’objection. Même lorsque je lui mets ses lunettes de soleil rondes et sa petite casquette bleu ciel.

Et nous partons à la queue leu leu… Précédés par Sphinx, qui fend la lande en traçant un chemin étroit à travers les arbrisseaux. Chaque pas du robot broie des tiges fragiles, libérant des effluves puissants qui s’élèvent autour de nous. Ces senteurs végétales, crues et vivifiantes, s’entremêlent aux embruns salins de l’océan tout proche, créant une symphonie olfactive envoûtante. Mais cette harmonie est ponctuée par une autre, plus discordante : celle du broyage mécanique des végétaux, brutale et répétitive, qui contraste avec la douceur sauvage de l’air.

Je marche derrière Lewis, ce qui me permet de garder Thomas dans mon champ de vision. Lovée dans le porte-bébé dorsal, sa petite silhouette semble paisible, bercée par les mouvements réguliers de Lewis. Ève trottine derrière moi, tout sourire, avec un enthousiasme débordant, sous le regard attentif de son papa.

Éria et Mathias ferment la marche, discrets, et visiblement absorbés par les paysages qui nous entourent. Avec nos casquettes de camouflage et nos combinaisons gris-vert, nous nous fondons presque dans cette nature immaculée, comme si nous appartenions déjà à cet endroit.

Yves, toujours prompt à partager ses connaissances, m’assure que les sols siliceux sont composés de grès, plus précisément de grès quartzeux. Je m’attarde sur les arbrisseaux environnants. Ceux aux fleurs violacées ressemblent véritablement à de la bruyère : leurs feuilles minuscules, opposées et en forme d’écailles sessiles, évoquent sans équivoque le genre Calluna. Un parfum sucré émane de leurs calices pétaloïdes, mêlant des notes de réglisse et de caramel, léger, mais tenace. Les feuilles, en revanche, sont dépourvues d’odeur.

L’autre espèce, aux fleurs jaunes, éclatantes, capte également mon attention. Ses feuilles longues, au bord légèrement enroulé, sont d’un vert sombre, lustrées sur le dessus et blanchâtres en dessous, rappelant vaguement celles du romarin. Cependant, leur odeur est bien moins agréable : âcre, presque médicinale, avec des relents camphrés qui piquent légèrement les narines. Les fleurs, quant à elles, évoquent les pois de senteur par leur forme papilionacée, mais leur parfum sucré mêlé d’arômes de miel et de noix de coco est bien plus puissant, presque entêtant.

Chaque détail de cette nature semble parler une langue ancienne et mystérieuse, une langue que je m’efforce de décrypter, comme si elle contenait déjà les secrets de notre avenir ici.

Avec le vacarme infernal de Sphinx, le risque de croiser une créature sauvage est réduit à néant. Lorsqu’il s’arrête enfin sur un terre-plein herbeux qui domine l’océan, je pousse un soupir de soulagement. Le calme retrouvé me semble presque irréel, comme si un voile étouffant avait été levé.

« Petite pause avant de longer la côte, annonce Lewis en essuyant son front. Ça va taper ! Heureusement qu’y a la brise ! »

Le spectacle devant nous est à couper le souffle. Une mer d’un turquoise éclatant s’étend à perte de vue, ses eaux limpides semblant absorber la lumière du soleil pour la renvoyer en mille éclats scintillants. Profitant de ce répit, je m’active : je donne à boire aux enfants, puis les tartine généreusement de crème solaire, avant d’en appliquer sur mon propre visage. La brise marine, fraîche et salée, apaise légèrement la chaleur qui commence à s’installer.

Après cette courte halte, nous reprenons notre marche en longeant la côte. Sur notre droite, l’île dévoile des falaises et des promontoires escarpés ; l’océan s’étale une quarantaine de mètres plus bas, calme et majestueux.

Sphinx, toujours aussi imperturbable… et bruyant… poursuit son travail inlassable, dégageant un chemin que je sais déjà précieux pour l’avenir. Les bruits de broyage rythment nos pas, créant une sorte de cadence désordonnée qui s’intègre malgré tout à l’environnement.

Lorsque la plage apparaît enfin, je ne suis pas étonnée de découvrir des dunes couvertes de roseaux et un estran jonché de débris végétaux : des troncs blanchis par le soleil, des branchages emmêlés, vestiges de la mer et du vent. Une large anfractuosité naturelle dans la falaise nous permet de descendre en sécurité. Ève, fidèle à son énergie débordante, me dépasse rapidement, puis double Lewis à son tour. Sa détermination de petite exploratrice est presque touchante.

« C’est moi la première ! » s’écrie-t-elle, déjà loin devant nous.

À peine arrivée sur le sable, elle s’attaque à ses chaussures, qu’elle enlève maladroitement, mais avec une détermination sans faille. Puis, pieds nus, elle s’élance en direction du rivage, ses pas hésitants sur le sable mou. Elle court, éclatante de joie, vers l’eau, ignorant mes avertissements :

« Ève ! Regarde où tu mets les pieds ! »

Mais rien ne l’arrête. Tandis que je ramasse ses chaussures abandonnées, négligemment jetées sur le sable, je m’accroupis un instant. Face à l’immensité de l’océan, le tumulte de mes pensées s’apaise. Des traits d’écume blanche marquent l’horizon, traçant une ligne floue entre le bleu profond des flots et l’azur du ciel. Tout est si vaste, si paisible.

Dans mon immobilité, j’observe les oiseaux marins qui s’envolent en cercles désordonnés, effarouchés par notre fille qui bondit le long de la plage. Puis, instinctivement, je plonge la main dans le sable blanc et immaculé. Sa texture est chaude et douce, semblable à celle du sucre, mélange délicat de grains de quartz et de fragments calcaires. Ce simple geste, ce contact avec le sable, me ramène à l’essentiel.

Nous rejoignons Ève, le bas de sa combinaison trempé, un sourire radieux aux lèvres. Yves, toujours prévoyant, s’active à la déshabiller pour éviter qu’elle ne prenne froid, avant de la couvrir généreusement de crème solaire. Ne restent sur elle que sa casquette et ses lunettes, qu’elle arbore fièrement, comme une petite aventurière prête à conquérir ce nouveau monde.

Au bord de l’eau, une myriade de coquillages épars attire mon attention. Leurs formes et couleurs me sont totalement inconnues, éclats de vie et d’histoire que j’aimerais un jour examiner de plus près. Mais pas maintenant. Pas encore. Devant nous, l’enfilade des trois rochers, à peine visible dans la brume, trace une ligne d’horizon intrigante, comme une invitation discrète à avancer.

Sans tarder, nous nous déchaussons. Le contact de l’eau, douce et limpide, est un pur régal. À environ 25 degrés, elle caresse nos pieds avec une délicatesse presque irréelle. Pas de baignade pourtant, notre programme du jour est chargé. Nous poursuivons notre marche le long de la plage, chacun absorbé par ses pensées, jusqu’à ce que les rochers se dressent devant nous, marquant la fin de cette portion de sable.

Il est temps de rhabiller Ève, toujours pleine d’énergie, et de rechausser nos bottes. L’escalade qui nous attend est une formalité : des rochers arrondis par l’érosion, leur surface rugueuse offrant une prise facile pour nos mains et nos pieds. Une trentaine de mètres plus haut, nous marquons une pause, profitant d’une vue imprenable sur l’océan et les dunes en contrebas.

Lewis, toujours soucieux de nos forces, propose un arrêt repas. Je refuse poliment, avec un sourire. L’excitation me pousse à continuer. Une sensation, presque viscérale, monte en moi : l’intuition que nous approchons… Une petite voix intérieure, insistante, murmure à mon esprit comme un jeu d’enfant : « Tu chauffes, tu chauffes… »

Je scrute l’horizon, mes yeux attirés par une pointe rocheuse qui s’avance, solitaire, dans l’océan. Elle semble presque m’appeler. Je la désigne à Lewis et lance d’un ton résolu :

« On fera notre pause là-bas ! » Mes propres mots résonnent en moi comme une promesse, un pressentiment. Quelques minutes de marche supplémentaires, accompagnées par le souffle léger de la brise marine, suffisent à intensifier l’excitation. Chaque pas me rapproche de quelque chose d’invisible, mais certain, comme si ce lieu nous appelait, nous attendait, depuis toujours…

Nous atteignons enfin la pointe rocheuse. Et là, tout s’impose : c’est ici que nous allons vivre ! L’évidence me frappe avec une force tranquille, telle une vérité ancienne, gravée dans la roche et portée par l’écume des vagues.

Je m’avance, le cœur battant, comme si je pénétrais dans un sanctuaire. À droite, la plage blanche que nous venons de longer s’étire avec une douceur apaisante, tandis qu’à gauche, une autre étendue immaculée se dévoile, mystérieuse et irrésistible, appelant à l’exploration.

Je m’approche du bord, portée par une curiosité tranquille. Le clapotis des vagues contre la pierre rythme mes pensées, et je me penche pour observer les flots caresser le rocher, comme un murmure infini.

Je me retourne et embrasse du regard un panorama saisissant : des collines boisées qui s’élèvent en une mer de verts variés, profonds et vivants. J’entrevois la rivière, ses méandres scintillants, et, plus haut, ses cascades qui semblent jaillir d’un autre monde…

Derrière moi, Thomas s’est endormi paisiblement, bercé par les pas réguliers de Lewis qui le garde sur son dos.

Je m’assois près d’Yves, savourant le calme et cette étrange certitude. À quelques mètres, Ève est allongée dans l’herbe, les bras écartés comme pour enlacer le ciel.

« Maman ! Tu vois ? Tu sais où j’suis ? me lance-t-elle d’un ton espiègle, un sourire malicieux au coin des lèvres. Là, j’suis dans l’salon ! »

Yves grimace, visiblement pris de court. Il me jette un regard interrogateur, comme pour vérifier qu’il a bien entendu. Je lui souris en réponse, amusée, avant de lui demander doucement :

« Que penses-tu de l’endroit ? »

Il se redresse lentement, les yeux écarquillés par une prise de conscience soudaine.

« Alors… c’est ici ?

 Ben oui ! » intervient Ève avec l’assurance imperturbable des enfants. Pour elle, l’évidence est déjà scellée.

Yves esquisse un sourire, hausse les épaules et déclare en s’inclinant avec exagération :

« Bien, bien. Je m’incline devant la majorité. »

Il se lève, observe les alentours, sa tête oscillant en une moue répétée d’approbation.

« C’est chouette ! Ça me va ! »

Ève, ravie, se redresse d’un bond et trottine jusqu’au bord du promontoire rocheux, s’approchant dangereusement du vide…

« Attention ! » lancé-je, ma voix un peu plus ferme.

Elle se retourne, les sourcils froncés, puis lâche avec un haussement d’épaules :

« Ben quoi ? J’vais dans ma chambre. »

Sans attendre, elle s’assoit, ses petites jambes pendantes au-dessus du vide, l’air parfaitement à l’aise.

Lewis, attiré par mon éclat de voix, nous rejoint rapidement.

« Ça va ? » demande-t-il, son regard balayant la scène.

Yves, un sourire malicieux au coin des lèvres, lui répond :

« Ça y est ! On a trouvé notre… p’tit coin tranquille. Notre p’tit coin d’paradis. »

Lewis balaye rapidement le paysage du regard, haussant légèrement un sourcil avant de répondre sur un ton égal :

« Ah ? Ouais… Pas mal. »

Puis, une lueur d’amusement dans les yeux, il ajoute :

« Si Anna voit ça, elle vous échange la base contre… votre p’tit coin d’paradis ! »

Nous éclatons de rire, la tension s’évaporant dans cette légèreté partagée.

Mais Lewis reprend vite son sérieux, claquant doucement des mains pour capter notre attention.

« Allez ! On poursuit ! » lance-t-il d’un ton ferme, nous ramenant à notre mission.

Il me semble reconnaître les bancs de roseaux qui ont traversé mes rêves, familiers et pourtant si lointains. Les trois rochers, la forêt proche… tout concorde. Je serais prête à parier qu’une clairière se niche entre les roseaux et les bois, mais il n’est pas encore temps de vérifier. Nous passons près d’une cascade d’une élégance rare, ses eaux scintillantes jouant avec la lumière, mais nous n’avons pas le luxe de nous attarder.

À midi, nous reprenons le chemin vers le vaisseau. Sphinx, infatigable, s’y remet avec la rigueur d’un forçat…

Les derniers kilomètres sont réputés être les plus difficiles, et je ne peux qu’approuver… Le sentier, caillouteux et irrégulier, met ma patience et mes muscles à rude épreuve. Je me rends compte que je manque cruellement de pratique : je ne marche plus assez. Yves et Éria entament des chansons légères pour motiver Ève, leur bonne humeur contrastant avec ma fatigue croissante.

Peu à peu, une gêne s’installe dans ma hanche gauche. Je serre les dents et me tais, refusant de ralentir le groupe. Mais la douleur devient bientôt une présence insistante, s’étendant jusqu’à mon genou droit, où elle prend la forme d’une lancinante brûlure. Le fossé entre Lewis et moi se creuse inexorablement. Juste au moment où je commence à redouter que le reste du chemin ne soit insurmontable, la voix d’Ève me sort de mes pensées :

« Maman ! J’ai mal aux pieds ! »

Je me retourne. La pauvre marche péniblement, ses petits bras ballants, la tête inclinée, l’air d’un oisillon épuisé. Son regard triste me touche en plein cœur, et je m’efforce de lui offrir un sourire rassurant. « Lewis ! On fait une pause ! »

Ève s’écroule sur un rocher, et je m’assois à ses côtés. Ma combinaison thermorégulée n’empêche pas la chaleur de m’accabler, et je sens ma sueur couler, poisseuse. Yves pousse un soupir long et résigné, ses traits tirés par la fatigue. Quatre kilomètres… quatre kilomètres nous séparent encore du vaisseau !

Après cette pause salvatrice, Lewis et Mathias reprennent la tête. Yves, fidèle à lui-même, hisse Ève sur ses épaules pour alléger son effort. Mais pour moi, le redémarrage est un calvaire… Chaque pas exacerbe la douleur qui gagne maintenant mes deux chevilles. À chaque irrégularité de ce chemin rugueux, j’ai l’impression que mes pieds pourraient céder…

Heureusement, le vaisseau apparaît enfin au loin, silhouette salvatrice.

À l’arrivée, je lutte pour gravir le hayon et, une fois à l’intérieur, je m’effondre sur mon siège, incapable de prononcer un mot. Lewis, avec l’aide de Mathias, a déjà allongé Thomas dans sa couchette. Ève, sans réclamer sa place de copilote, se glisse dans sa couchette et s’endort presque instantanément, vaincue par l’épuisement.

Lewis redécolle pour Pangou, laissant derrière nous le relief implacable de cette journée. Il est 14 h 3, heure locale, et 26 h 33 à la base. Nous reviendrons bientôt, cette fois avec tout le temps nécessaire pour explorer les environs et apprivoiser ce nouveau territoire…