Descendre cette butte rocheuse est encore dans mes cordes… mais dix-huit kilomètres, vraiment ? Je sens déjà le poids de la décision. Peut-être que je me suis laissé emporter par l’enthousiasme… ou par la fierté. Arrivé en bas, je me rends compte que le plus dur ne fait que commencer : le sable sec absorbe chaque pas, rendant la progression laborieuse, presque pénible. En d’autres circonstances, marcher ici aurait pu sembler agréable. Mais après une vingtaine de kilomètres déjà dans les jambes, tout devient un défi.
Enfin, près de la rivière, le sable change. Humide, il offre une prise plus ferme, presque réconfortante. Nous sommes à environ huit cents mètres de l’embouchure. Le lit de la rivière, peu profond, s’étend sur une centaine de mètres de largeur. Le courant, à peine perceptible, glisse doucement, paisible. Je note qu’il serait facile de traverser ici si nécessaire…
Les berges, elles, regorgent de vie. En amont, une végétation dense s’accumule, masquant le bassin. Mais nous savons déjà à quoi il ressemble grâce aux images satellites. Ces clichés, constellés de repères verts, nous indiquent une concentration impressionnante d’animaux détectés.
« Vous avez vos armes paralysantes ? » chuchote soudain Lewis, brisant le murmure naturel de l’endroit. La question me ramène brutalement à la réalité. Instantanément, l’image des vers surgit dans mon esprit, cette attaque imprévisible et violente… J’écarte les mains dans un geste d’impuissance. Ni Yves ni moi n’avons pensé à prendre une arme. Une erreur évidente, maintenant que nous sommes ici. Mais au moins, Sphinx est avec nous. Et Sarah veille…
« Tant pis », murmure Lewis, fataliste. Il hausse les épaules, puis ajoute à voix basse : « On avance doucement. En silence. »
Sphinx ouvre la marche, s’approchant prudemment d’un fourré avant de s’immobiliser brusquement. Son attitude met instantanément tous mes sens en alerte. Lewis s’accroupit près de lui, les yeux fixés sur un point invisible à mes yeux. Yves et moi imitons son geste, retenant presque notre souffle.
Je remarque alors l’arbuste qui nous sert de couvert. Il porte des fruits ovales, d’un orange vif. Une plante que je reconnais immédiatement : une espèce que les Wa’ Dans cultivent. Je me rappelle le goût de ces fruits, à la chair sucrée et à la saveur délicatement proche de l’abricot. Une saveur qui, pour l’instant, ne fait qu’ajouter une touche d’étrangeté au silence pesant qui nous entoure.
Lewis me tend les jumelles. À travers le verre, un tableau fascinant se déploie. Sous l’ombre dense de grands arbres au tronc ventru et aux palmes larges qui retombent en cascade, je distingue des créatures semblables à des okapis, leur pelage rouille zébré de jaune et de brun. Paisibles, elles semblent savourer cette sérénité ombragée. Plus loin, des molosses massifs, au pelage ras d’un fauve profond, se prélassent dans un recoin boueux. Leur apparence sauvage, accentuée par la boue sèche craquelée sur leur corps, leur confère une allure de survivants des temps anciens. Pourtant, l’ensemble des espèces semble cohabiter sans heurt.
Mon regard glisse ensuite vers le bassin, où des formes plus massives s’agitent. Des créatures imposantes, des sortes d’hippopotames aux nuances rosées, nagent avec une aisance surprenante. Elles s’arrosent en projetant de puissants jets d’eau depuis leurs larges museaux. L’une d’elles attire mon attention : elle nage droit vers nous. Je rends instinctivement les jumelles à Lewis, l’estomac légèrement noué.
La créature s’immobilise près de la berge, redressant sa tête massive. Ses yeux noirs, globuleux, scrutent les environs avec une attention troublante. Puis, soudain, elle barrit d’un cri rauque et retentissant. Le signal est clair : nous sommes repérés ! Les muscles de mes compagnons se tendent, un instant de doute flottant dans l’air. Mais, à ma grande surprise, l’animal tourne tranquillement les talons… ou plutôt les nageoires… et retourne à ses ébats aquatiques, indifférent. L’aurait-elle compris, cette créature immense et énigmatique ? Compris que nous ne sommes pas une menace ?
« On continue ? » propose Lewis, son ton calme en contraste avec la tension encore palpable.
J’acquiesce et me redresse lentement, sentant mes genoux protester après l’immobilité prolongée. À peine ai-je retrouvé mon équilibre que je me retourne… et mon cœur… manque un battement ! Là, à moins de deux mètres, une créature inconnue se tient debout sur ses pattes arrière. Elle m’observe avec un mélange de curiosité et de perplexité.
Haut d’environ quatre-vingts centimètres, cet animal velu, gris et brun, dodeline doucement de la tête. Ses grands yeux verts à pupille verticale me fixent avec une intensité presque déconcertante. Sa tête féline, fine, est encadrée de longues moustaches vibrantes, et il plisse légèrement son museau, comme pour mieux capter mon odeur. Il semble tout sauf agressif, mais un détail capte mon attention : ses pattes antérieures, pourtant immobiles, sont pourvues de griffes acérées, dignes de prédateurs…
Je jette un coup d’œil à Sphinx. Fidèle à lui-même, il n’a pas bougé d’un millimètre. Flegmatique, comme si la présence de cet étrange visiteur n’avait aucune importance. Mais moi, je reste figé, partagé entre fascination et prudence.
« Bonjour, toi ! » Mon ton se veut léger, presque complice. L’animal incline légèrement la tête, un geste qui pourrait presque passer pour une réponse. Une lueur d’intelligence éclaire ses grands yeux verts, et un instant, je me demande ce qui se passe dans son esprit.
Avec une agilité surprenante, il bondit, se déplaçant à la manière d’un kangourou. Il nous suit pendant un moment, s’arrêtant de temps à autre pour observer nos mouvements, avant de s’éclipser dans les fourrés, aussi furtivement qu’il était apparu. Je reste un instant à fixer l’endroit où il a disparu, curieux et un peu frustré de ne pas en savoir plus sur cette étrange créature.
À l’horizon, Héliantis étincelle sous la lumière du soleil, sa présence familière évoquant un refuge protecteur.
« Les gars ! Je vous laisse », déclare Yves en levant une main dans un geste qui signifie clairement qu’il en a terminé pour aujourd’hui. « Je rentre. À tout à l’heure ! »
Lewis acquiesce, un brin sérieux. « Sphinx va surveiller tes arrières, mais reste prudent. »
Yves hoche la tête, un sourire entendu sur les lèvres, et me lance un dernier signe avant de s’éloigner. Une partie de moi hésite à le suivre… Après tout, je ressens déjà les effets de la fatigue, et cette chaleur pesante n’aide en rien. Mais je me reprends. Non ! Je suis venu pour cette randonnée, et je compte bien aller jusqu’au bout…
Nous entamons une longue ascension dans un sable fin et traître, qui ralentit nos pas et use nos forces… Le soleil tape fort, et je sens mes muscles protester. Yves, lui, a sans doute déjà regagné Héliantis, et une pointe d’envie me traverse en imaginant le confort qu’il doit retrouver…
Puis, soudain, le paysage change. À distance, rien ne laissait présager l’immensité qui s’étale maintenant devant nous. Les gorges sont titanesques, sculptées par des millénaires d’érosion en une œuvre d’art naturelle. Le dédale des canyons évoque une ville fantôme, avec ses rues et ruelles sinueuses, ses places dégagées, ses cirques majestueux.
Le sol au centre des défilés est plat, recouvert d’un sable doux qui amortit nos pas. Mais à mesure que nous approchons des parois escarpées, le terrain devient plus rugueux, parsemé de rocailles aux teintes de beige, de rouille et de noir profond. Le tout est baigné dans une lumière dorée qui semble magnifier chaque détail.
Nos pas, pourtant feutrés par le sable, résonnent en échos étranges, comme amplifiés par l’acoustique particulière de ces gorges. Et ce n’est pas tout. Le vent s’infiltre dans les passages étroits, produisant un sifflement continu qui ressemble au murmure d’une mer lointaine. Ce son hypnotique, semblable au flux et reflux des vagues, donne à cet endroit une ambiance presque irréelle.
Il faudrait des heures, peut-être même des jours, pour explorer ce dédale dans son intégralité… Je laisse mon regard errer, absorbant la grandeur brute de ces lieux, tout en me demandant quels secrets ils peuvent bien dissimuler.
Nous progressons vers l’ouest-nord-ouest, en direction de la sortie du canyon. Vingt minutes plus tard, nous débouchons enfin devant la “chaussée de géant”, cette formation rocheuse naturelle qui s’étire vers Héliantis, scintillant comme un point minuscule à cinq kilomètres en contrebas. Une promesse de repos et de répit.
Je porte les jumelles à mes yeux et balaye le paysage. Éria n’est plus là. Elle a sans doute regagné l’astronef pour se reposer. Un geste prudent que je devrais peut-être imiter la prochaine fois…
Le retour me donne tout le loisir de me perdre dans mes pensées. L’immensité de cet environnement, sauvage et brut, s’impose à moi, presque écrasante. Chaque détail, des roches fracturées aux cris lointains des animaux, me rappelle que cet endroit n’est pas fait pour nous. Il y a une hostilité latente, une inquiétude sourde, comme si tout ici conspirait à nous rappeler notre fragilité.
Et puis, il y a l’avenir… Je ne peux m’empêcher d’y penser. Comment Éria, avec sa vitalité débordante, supportera-t-elle cet isolement prolongé ? Et Mel, privé de ses camarades, plongé dans un quotidien sans distractions familières ? Sommes-nous réellement taillés pour une vie de Robinsons ? Ces questions tournent en boucle dans mon esprit, accompagnées d’une certitude glaçante : ce n’est qu’une épreuve parmi d’autres, et je sens confusément que le pire reste à venir.
Le poids de cette réflexion se fait plus lourd à chaque pas, mais il s’allège enfin lorsque nous entamons le dernier kilomètre. La vue du promontoire, notre point de départ comme notre point d’arrivée, me redonne un peu de courage. Arrivé en haut, je m’arrête, les mains sur les hanches, et me retourne pour contempler le chemin parcouru. Le fil de notre randonnée serpente au loin, chaque détour gravé dans ma mémoire. Je suis à la fois épuisé et impressionné par ce que nous venons d’accomplir.
Lewis m’attend sur le hayon de la navette, assis tranquillement, un sourire fatigué aux lèvres. Devant lui, un casse-croûte sommaire déployé. Un tableau simple, presque banal, qui contraste avec la grandeur du paysage environnant. Mais pour moi, à cet instant, c’est un véritable festin.
« Je crois qu’ça suffira pour aujourd’hui ! » Je m’assois lourdement, laissant échapper un long soupir de fatigue. Lewis, assis en face de moi, esquisse un sourire, son visage luisant de sueur et ses traits marqués par l’effort.
« Pour moi aussi. J’ai eu mon compte ! Il est… 14 heures. Ça nous fait… 3 h 20 à la base. Sacrée journée !
— On n’a pas perdu not’ temps… et c’est déjà ça ! Perthie et Yves ont trouvé leur bonheur, et je crois bien qu’Éria a déniché le nôtre. Mais ça va nous faire drôle de nous retrouver seuls ici. Et Mel… il va s’ennuyer, c’est sûr. J’espère que vous viendrez souvent nous voir.
— Je l’espère aussi. Tout ça n’est que provisoire », répond Lewis, presque distrait. Mais son ton me laisse sceptique. Ce provisoire dont il parle a peut-être un goût de longue durée.
Je détourne le regard vers Perthie et Yves, endormis l’un à côté de l’autre, leurs respirations régulières formant un contraste apaisant avec mes pensées agitées. Je profite du calme pour rejoindre Éria. Elle ouvre un œil lorsqu’elle sent ma présence et me fait une place près d’elle. À voix basse, elle m’explique qu’elle est rentrée se reposer lors du retour d’Yves.
Je l’observe un instant avant de poser la question qui me brûle les lèvres. « Cet endroit te plaît vraiment ? »
Sa réponse, directe et sans hésitation, me rassure. Éria a ce don de rendre supportable ce qui me semble insurmontable.
Lewis enclenche le départ. Le vrombissement doux du moteur annonce un dernier trajet en pilote automatique. La remontée du hayon finit par réveiller Perthie et Yves, encore engourdis par leur sommeil. Je me blottis contre Éria, cherchant un peu de chaleur dans sa présence.
Je redresse légèrement la tête pour voir les premières lueurs de l’aube teinter les plateaux désertiques de Taranis, de nuances d’or et de rose. Le spectacle est sublime, mais mon corps épuisé réclame autre chose. Lorsque les moteurs s’éteignent enfin à 4 h 57, je frissonne, autant de fatigue que de froid. À cet instant précis, une seule pensée m’habite : retrouver mon lit.
