À Pangou, le jour où nous avons découvert la future résidence d’Éria, de Mathias et de Mel, un détail précis a ravivé mes souvenirs. Lorsque Mathias a ouvert le premier placard, une image a immédiatement traversé mon esprit : les vêtements de mon rêve du 23 septembre 88. Était-ce un simple hasard ? Ou allais-je réellement retrouver ces tenues à Baïamé ?
Dès notre arrivée, cette idée m’obséda. Je me mis à fouiller, presque fébrile, dans les rangements. Et je les vis, là, bien en évidence, comme s’ils m’attendaient depuis toujours. Le grand chapeau de paille et sa version miniature trônaient fièrement sur une étagère. Ma robe courte, en coton rose pâle à manches longues, était soigneusement accrochée dans le dressing. Non loin d’elle, la petite robe rose à fleurs d’Ève, aux manches courtes, semblait comme faite pour elle. Et puis, il y avait la salopette bleue de Thomas, exactement comme dans mon rêve. Mes sandales plates marron à brides étaient là, à côté des sandalettes roses d’Ève. Tout était parfait, étrangement familier.
Le lendemain de notre arrivée, je proposai une balade en famille pour profiter de notre nouvel environnement. Après la sieste, l’idée d’une promenade jusqu’à la plage sud, en passant par la cascade, s’imposa naturellement. J’avais pris soin de programmer Orthos : il devait tracer un large sentier sinueux jusqu’à la cascade avant notre passage, puis nous attendre calmement devant le plan d’eau. Je voulais que tout soit prêt, harmonieux, propice à la détente.
Il était environ 16 heures. La chaleur restait écrasante, la brise absente. Chapeaux de paille pour les filles, casquettes pour les garçons : un uniforme parfait pour l’expédition. Dans mon sac à dos, tout avait été préparé avec soin, presque avec un rituel : des bouteilles d’eau fraîche, quelques encas pour nous sustenter, des serviettes soigneusement pliées, et, bien entendu, l’indispensable crème solaire. Notre trésor sous ce soleil implacable, gardien silencieux de notre peau face aux brûlures des rayons.
Thomas, installé confortablement dans le porte-bébé sur le dos de son papa, somnolait paisiblement. Quant à Ève, elle marchait joyeusement entre Yves et moi, ses petites mains parfois effleurant les nôtres, tandis que son regard pétillait d’excitation.
Ce moment, aussi simple soit-il, résonnait en moi d’une étrange façon, comme une boucle qui se bouclait.
Comme je l’avais souhaité, le sentier fraîchement tracé serpentait harmonieusement à travers la lande, une étendue de végétation silicicole aux teintes grises et vertes, baignée d’une lumière douce. Peu à peu, il s’inclinait en une pente légère, glissant entre des graminées élancées, semblables aux oyats, et des roseaux, tantôt petits, tantôt majestueux.
Lorsque nous atteignîmes le pied de la descente, le spectacle nous coupa un instant le souffle : le bassin, une piscine naturelle formée par la cascade, s’offrait à nous dans toute sa splendeur. L’eau limpide scintillait sous les rayons du soleil, tandis que les berges, tapissées d’une herbe grasse d’un vert tendre, semblaient inviter à la détente. De hauts bambous entouraient ce sanctuaire, leurs tiges vibrantes émettant de légers grincements sous la brise. Orthos nous attendait là, immobile, son ombre métallique projetée sur le sol humide.
Je déposai mon sac à côté de lui, déroulai les serviettes sous l’abri naturel des bambous, puis installai Thomas sur l’une d’elles. Après m’être déshabillée, je glissai dans l’eau pour en explorer la température et la profondeur. L’eau, presque tiède, caressait ma peau, et je fus rassurée de constater que le bassin ne dépassait pas quatre-vingts centimètres de profondeur. Un endroit parfait pour initier Ève à la natation.
En approchant de la cascade, je me laissai aller à quelques brasses légères, savourant la sérénité du lieu, avant de revenir vers la rive où Ève m’observait avec une curiosité mêlée d’envie. Je l’encourageai doucement à me rejoindre pour patauger à mes côtés, son rire cristallin troublant à peine la tranquillité environnante.
De son côté, Yves programmait Orthos pour la suite des opérations : tracer un chemin jusqu’à la plage sud… Le robot, après un bref détour du bassin, reprit son labeur méthodique, s’éloignant dans un débroussaillage énergique, dont le vacarme s’évanouissait peu à peu dans le lointain. Ce moment de répit fut l’occasion parfaite pour nous imprégner encore un peu de la sérénité du lieu.
Lorsque le sentier fut dégagé, il était temps de reprendre notre promenade. Je passai un tee-shirt vert amande, tandis qu’Yves revêtait sa chemisette jaune safran pour protéger son dos des frottements du porte-bébé. Une fois Thomas installé confortablement, nous nous engageâmes sur le nouveau chemin, d’abord tapissé d’herbes douces, avant de devenir sablonneux à mesure que nous approchions des dunes scintillantes sous la lumière.
Orthos nous attendait au sommet de la dernière dune, silhouette étincelante sous l’azur. À ses pieds, l’océan, d’un vert profond, s’étendait à perte de vue, bordé d’une plage de sable blanc immaculé. L’archipel et les trois rochers, le trident naturel, surgissaient des eaux comme des joyaux bruts, sertis dans l’écrin émeraude d’une perfection presque irréelle.
Ève s’élança soudain, son rire cristallin déchirant le calme ambiant. Elle dévala la dune avec une aisance enfantine, ses petites jambes filant à travers la plage jusqu’à ce que les vagues viennent lécher ses pieds. Une scène si simple, si pure… mais qui laissait un étrange écho en moi, comme un fragment d’un souvenir à peine effleuré.
Je ramassai quelques morceaux de bois, les plantai à la limite du sable sec, et improvisai un abri ombragé pour Thomas à l’aide d’une serviette. Yves, toujours attentif, prit le relais, veillant sur lui tout en jouant avec notre fille. Quant à moi, je pris une grande inspiration, sentant un appel irrésistible, presque viscéral, à m’éloigner.
Orthos et moi longeâmes la plage, le sable mouillé cédant légèrement sous mes pas à chaque avancée. Pendant un bon quart d’heure, je scrutai les dunes, à la recherche obsessionnelle de ce qui me hantait, le cœur battant d’une certitude presque viscérale. Puis je les vis : les deux buttes, surélevées, exactement comme dans mon souvenir. Une décharge électrique traversa mon corps, réveillant chaque fibre de ma mémoire.
Je traversai la plage, mon cœur battant à un rythme étrange, et demandai à Orthos de tracer un sentier entre ces deux tertres. Sans un mot, il s’exécuta, ses mouvements précis et fluides tranchant avec l’apparente désinvolture du décor. À mi-chemin, je m’arrêtai et me retournai. Ce que je vis me coupa le souffle.
Le panorama était identique à celui de ma mémoire : la position, la distance, l’écartement des trois rochers… chaque détail correspondait, comme si le lieu avait été figé dans le temps, en attente de ce moment précis. Je déglutis avec difficulté et ordonnai à Orthos de continuer le sentier en direction de la forêt, sans lui fournir davantage d’instructions.
Il entama la descente, ses gestes précis traçant une voie à travers les herbes hautes et les roseaux. Je suivis, les jambes tremblantes, incapable de détourner mon regard. À mesure qu’il avançait, l’irréel prenait forme. Puis il disparut, au détour d’une courbe familière, derrière les roseaux.
Là où, autrefois, Ève était apparue.
Le silence tomba, si dense qu’il semblait presque palpable. J’étais seule face à l’instant. Le moment de vérité…
Je dévalai la pente à grandes enjambées, le cœur battant à tout rompre, et franchis enfin la courbe. Orthos m’attendait, immobile, à l’entrée de la clairière, comme une sentinelle impassible. C’était bien elle, celle de mon rêve, mais l’atmosphère me parut étrangement dissonante, presque irréelle. J’étais là, au même lieu… mais dans un autre temps.
Autour de moi, pas de plantes fleuries comme je l’avais rêvé. À la place, des tapis de mousses violacées s’étalaient sous mes pieds, parsemés de lichens d’un rouge profond, presque organique, qui semblaient pulser faiblement à la lumière. Au centre de la clairière, la terre elle-même semblait former un ventre, légèrement bombé, avec un nombril sombre qui captait le regard comme un point d’ancrage.
Intriguée, je m’approchai avec précaution, incapable de détourner les yeux de cet étrange nombril. Il paraissait protéger quelque chose. Penchée au-dessus, je distinguai des feuilles aux reflets chatoyants, comme tissées de lumière liquide. Mes mains tremblantes en effleurèrent une. Elle céda sous mes doigts, se brisant en éclats nets, comme du verre.
Sous les feuilles brisées, une surface cristalline apparut, irisée de couleurs mouvantes, hypnotiques. Je balayai fébrilement les débris, et ce que je découvris me coupa le souffle : mon propre reflet, démultiplié à l’infini. Mais ce n’était pas tout. Ce que je vis me glaça jusqu’aux os. Dans chaque reflet, je n’étais pas la même. Mon visage changeait imperceptiblement : plus jeune, plus vieux, méconnaissable, comme si chaque fragment racontait une vie parallèle, un autre moi.
Je voulus détourner le regard, mais j’en étais incapable. La respiration me manqua soudain, comme si l’air avait déserté mes poumons. Une douleur foudroyante me traversa les tempes, un mal de crâne insoutenable. Paniquée, je portai les mains à mon visage, cherchant à m’arracher à cette hallucination. J’essayai d’appeler à l’aide, de crier, mais aucun son ne sortit de ma bouche.
Tout autour de moi se mit à tourner, les ombres dansant comme des spectres. Mon équilibre vacilla, puis le noir m’engloutit.
*
« Tutt… Tutt… Tutt… Tutt… » Une alarme stridente, obsédante, comme une lame qui me vrille les tympans. Je suis allongée sur le côté droit, sonnée, le crâne en feu. Impossible d’ouvrir les paupières, comme si mes propres muscles refusaient de m’obéir.
« … Tutt… Tutt… Alerte ! Évacuation immédiate !… Tutt… Tutt… »
La voix synthétique, implacable, se mêle à la pulsation d’une lueur aveuglante. Rouge. Viscérale. Chaque éclat me frappe comme un avertissement silencieux : le temps m’échappe, je dois me lever. Je tends la main à tâtons, mes doigts tremblants rencontrent la surface froide et rugueuse d’un mur tout proche. Avec effort, je m’appuie sur mon avant-bras et parviens à m’asseoir, le dos collé à cette paroi qui semble ma seule ancre dans ce chaos.
Je porte une main tremblante à mon front, là où une douleur sourde m’assaille. Un souffle. Puis un autre. J’essaie d’ouvrir les yeux. Une faible lueur, puis un voile rougeâtre pulse devant moi, rythmée par ce fichu « Tutt » incessant et les mots glaçants : « Alerte ! Évacuation immédiate ! »
Peu à peu, ma vue se stabilise… Le décor se révèle, sinistre et menaçant. Je suis affalée dans un couloir immense et sombre, le dos contre une paroi métallique glacée. Une combinaison claire, légèrement luisante, couvre mon corps. Deux bandes argentées sur les côtés captent fugitivement la lumière rouge intermittente, provenant de rampes au plafond et d’une ligne lumineuse discontinue tracée au sol.
À ma gauche, le couloir plonge dans une obscurité inquiétante, avalé par les ombres. À ma droite, à une dizaine de mètres, une cloison métallique se dresse, brutale. Le corridor bifurque là-bas, disparaissant dans deux nouvelles directions. Le temps presse. Je ne dois pas rester ici.
Je rassemble mes forces, glisse à quatre pattes, puis sur mes genoux, mon souffle haché par l’effort. Je m’agrippe au mur comme à une béquille, mes jambes flageolantes refusant de m’obéir. Tout tangue. Mes pensées sont un chaos indistinct, une tempête dans laquelle se mêlent confusion et angoisse.
Où suis-je ? Pourquoi tout semble si irréel ?
Je cherche désespérément une réponse, un souvenir, une certitude… Mais rien. Absolument rien. Mon esprit est une page blanche, et cette ignorance me terrifie.
Ma combinaison est tachée au niveau de la poitrine. Mes paumes, couvertes d’une substance poisseuse, collent désagréablement. Une odeur âcre, métallique, monte à mes narines. Une odeur de rouille… Non, pas de rouille. Du sang ! Cette prise de conscience me glace. Je suis blessée !
Les jambes ? Je les bouge difficilement, mais elles répondent. Le corps ? Rien d’apparent. Les bras ? Intacts. La tête, alors ? Mon cœur s’emballe. Il me faut un miroir, quelque chose pour voir.
Je me force à avancer, chaque pas résonnant comme une lutte contre l’inconnu. L’embranchement est proche, un panneau se détache dans la lumière rouge intermittente. Je m’approche, le souffle court. Une pancarte. Un plan ! Mes yeux peinent à lire les lettres en capitales gravées en bas : “SECTEUR 4 ASTROPORT DE SYRTIS MAJOR.”
Syrtis Major ? La base martienne ? Un frisson me parcourt l’échine. C’est impossible ! Comment serais-je ici ? Cela n’a aucun sens. Ce n’est qu’un cauchemar, forcément. Je vais me réveiller. Mais comment ? Et surtout… quand ?
Je fixe le plan, mais il refuse de m’aider. Les couloirs s’entrelacent comme un labyrinthe, un piège silencieux. À gauche ou à droite ? Mon hésitation me pèse comme une ancre. À gauche, alors. Tant pis. Mes jambes, encore tremblantes, avancent, traînant presque, tandis que je m’appuie contre le mur froid.
Les alarmes continuent de marteler leur message impitoyable. Tutt… Tutt… Tutt… comme un métronome de panique.
La première porte sur mon chemin refuse de s’ouvrir. Pas de déclic, pas de salut. La deuxième, même échec. Mais la troisième s’écarte dans un léger sifflement, révélant une pièce vitrée qui semble suspendue dans le temps.
C’est un cabinet vitré, attenant à ce qui ressemble à une salle de contrôle. Plusieurs bureaux s’alignent en rangs désordonnés devant une cloison-écran, immense, où douze vidéos s’affichent. Mais onze d’entre elles restent fixes, projetant des couloirs vides battus par l’éclairage rouge, clignotant en cadence avec les alarmes.
Seule une vidéo est animée. Mon regard s’y accroche comme à une bouée. Elle est estampillée IRI, la chaîne internationale d’informations. Tout semble abandonné ici, déserté dans une fuite précipitée. Les bureaux sont en désordre, couverts de documents empilés sans logique. Un fauteuil est renversé, témoin muet de la panique qui a régné.
Je reste immobile, observant cette salle vidée de sa vie, comme si le temps lui-même s’était arrêté ici.
Je m’approche de l’écran et, d’un geste tremblant, j’agrandis la vidéo en écartant le pouce et l’index. Elle envahit toute la surface de la cloison-écran, éclipsant les autres images figées. Un fauteuil à roulettes gît encore au sol. Je le redresse avec difficulté, le pousse au centre de la pièce, et m’y laisse tomber, épuisée, le souffle court.
En haut à droite de l’écran, une information cruciale s’affiche :
“mercredi 25 décembre 2391 – 13 h 23 min 34 s GMT.”
Je cligne des yeux. 2391 ? Noël ? Cela ne colle pas. Quelque chose ne tourne pas rond.
Sur l’écran, une présentatrice apparaît, une jeune femme d’une trentaine d’années. Sa chevelure brune mi-longue encadre un visage calme, presque détaché, malgré le poids évident des nouvelles qu’elle commente. Elle porte un chemisier bleu pâle, d’une élégance simple, laissant entrevoir un large décolleté. En bas de l’écran, son nom s’inscrit : Élona Calvi.
D’une voix rauque, presque brisée par la tension, je murmure :
« Son. »
L’ordre active immédiatement le flux audio. La voix de la présentatrice emplit la salle, chassant le martèlement assourdissant des alarmes en arrière-plan. Elle parle avec une gravité mesurée :
« … alors que nous étions sans nouvelles des colonies martiennes depuis le terrible black-out du 26 septembre, un message nous est enfin parvenu. Diffusé sur tous les canaux de communication il y a un peu plus de six heures, il émanerait du Quartier Général Martien de Syrtis Major. »
Je me redresse imperceptiblement, tendue comme une corde prête à rompre. Syrtis Major ? C’est bien ce qu’indiquait la pancarte dans le couloir.
La voix d’Élona Calvi s’assombrit légèrement :
« Un discours mystérieux, on ne peut plus mystique, que je vous laisse découvrir. »
Mon cœur s’emballe. Mystique ? Syrtis Major ?
Que se passe-t-il ici, sur Mars ?
L’apparition me cloue sur place. Une vague de frissons traverse mon échine, et la chair de poule s’installe sur mes bras. L’image est d’une étrangeté troublante. Une jeune femme se tient debout devant un fond neutre, elle fixe l’objectif avec une intensité déconcertante. Son expression grave semble chargée d’un poids qu’elle peine à contenir.
Elle est vêtue d’une tunique blanche à manches longues, à col cheminée, d’une sobriété presque sacrée. Autour de son cou, un collier de perles noires, serties dans un métal doré, attire le regard. Suspendu à ce bijou, un pendentif d’une pierre noire taillée en étoile scintille d’un éclat inquiétant, presque hypnotique.
Et cette jeune femme… Mon cœur se serre. Non ! Ce n’est pas possible ! Une vingtaine d’années à peine, une silhouette élancée, les longs cheveux roux relevés en un chignon impeccable. Des yeux verts qui semblent transpercer l’écran, une peau d’albâtre constellée de taches de rousseur…
C’est moi !
C’est moi… Je ne peux me tromper ! Mais alors, je perds la tête ? Ce reflet de moi-même appartient à un autre temps, un autre espace. Pourtant, il est là, bien réel, face à moi.
La jeune femme prend la parole, et sa voix résonne dans la pièce, vibrante, assurée, empreinte d’une solennité presque prophétique :
« Je m’adresse à vous, peuples de la Terre ! Vous qui êtes engagés sur la voie de la sagesse… de l’entraide… de l’harmonie. Je viens vous alerter du danger imminent qui vous menace ! Un danger qui nous menace tous ! »
Je retiens mon souffle. Ses mots s’enchaînent, chacun plus lourd que le précédent.
« Un terrible bond en arrière… Le retour… des ténèbres… de l’obscurantisme… de la soumission, de l’esclavage ! Et ce n’est pas pour demain ou après-demain, mais pour tout de suite ! C’est une urgence absolue ! L’invasion a commencé ! »
Son regard transperce l’écran, comme si elle s’adressait directement à moi.
« Délégués des Fédérations, dirigeants du monde entier, votre libre arbitre est menacé. Vous allez… très bientôt, si ce n’est déjà fait, être contactés et certainement menacés… Mais vous devez résister ! »
Je sens mes doigts se crisper sur les accoudoirs du fauteuil.
« Vous ne devez pas céder au chantage ! Ne laissez personne… quel qu’il soit… édicter votre conduite. L’Histoire a montré que la puissance n’est pas dans la compétition, mais dans l’entraide. La force n’est pas dans la division, mais dans l’union. »
Sa voix monte en intensité, comme une vague prête à déferler.
« Votre avenir, notre avenir, et votre survie, la survie de l’espèce humaine, en dépendent… L’Histoire est en marche. Tenez bon ! »
Elle marque une pause, comme pour laisser ces mots s’imprimer dans les esprits.
« Je vous promets de tout mettre en œuvre pour lutter contre l’oppression… et bâtir un nouveau monde de paix, de prospérité, dans lequel l’espèce humaine vivra une ère d’expansion… sans précédent ! À très bientôt. »
Puis, d’un mouvement presque imperceptible, elle incline la tête. L’écran vacille et revient sur la présentatrice.
« Tel est donc le seul et unique message reçu de Mars en trois mois. Un communiqué qui émanerait… du Quartier Général Martien de Syrtis Major. Que penser de cet étrange avertissement ? Peut-on accorder foi aux assertions de cette jeune femme, dont l’identité demeure inconnue ? Professeur Leenmann, un éclairage à ce sujet ? »
Le professeur Leenmann… Mon ancien mentor en neurobiologie. Une bouffée d’incrédulité me saisit. Que fait-il donc sur les plateaux d’IRI ? Je reconnais immédiatement sa silhouette légèrement voûtée, ses épaules affaissées comme écrasées sous le poids des ans, sa raie stricte sur le côté, ses lunettes rondes qui agrandissent des yeux cernés, abrités sous d’épais sourcils en bataille. Ses bajoues flasques tremblent légèrement tandis qu’il prend la parole, d’une voix posée, légèrement teintée d’agacement.
« Bonjour, Mademoiselle Calvi. L’origine de ce message, je tiens à le rappeler, reste incertaine. “Un communiqué qui émanerait”, avez-vous dit. Vous avez raison d’employer le conditionnel. Rien, absolument rien, ne permet de confirmer avec certitude la provenance réelle de ce message. »
La présentatrice se redresse, croise les bras, prête à en découdre. « Le code d’authentification, Professeur ! Il correspond pourtant bien à celui du Quartier Général Martien de Syrtis Major. Un code, je le rappelle, impossible à falsifier. »
Un sourire énigmatique flotte sur les lèvres de Leenmann, un mélange de scepticisme et d’autosatisfaction. « Peut-être… Peut-être, réplique-t-il en hochant légèrement la tête. Si, en effet, ce message provient de Mars, il y a de fortes chances qu’il s’agisse d’un canular. Comme vous le savez, comme nous le savons tous… » Il lève un index dans un geste théâtral, accusateur. « Nous sommes répertoriés dès notre naissance. Alors, expliquez-moi ceci : pourquoi, et surtout comment, cette demoiselle, très charmante au demeurant, pourrait-elle ne figurer dans aucune de nos bases de données ? »
Il se renfonce dans son siège, croisant les bras, savourant visiblement sa propre analyse. « Cette absence d’identification, à mon humble avis, constitue une preuve irréfutable d’un trucage. Une mystification maladroite. Une grossière erreur, oserais-je dire », ajoute-t-il avec un rictus satisfait.
Puis, comme pour enfoncer le clou, il reprend d’un ton condescendant : « Franchement, je doute qu’il s’agisse d’un être de chair et de sang. Et puis, n’oublions pas la date, Mademoiselle Calvi. Nous sommes le 25 décembre. Ce n’est pas la première fois qu’une bande de mystiques chrétiens ou de prophètes autoproclamés nous annoncent la fin du monde. Et, croyez-moi, ce ne sera certainement pas la dernière. »
Il ajuste ses lunettes d’un geste mesuré, avant de conclure d’un ton définitif : « Non, vraiment, je ne vois ici aucune raison de nous inquiéter. Rien de plus qu’un mauvais scénario digne d’un théâtre d’illusion.
— Je vous remercie, Professeur Leenmann.
— Mais je vous en prie », rétorque-t-il en ajustant ses lunettes d’un geste mécanique, son regard chassieux toujours empreint de suffisance.
La présentatrice, Élona Calvi, se tourne à nouveau vers l’objectif, sa voix empreinte d’une gravité étudiée.
« Un message énigmatique qui vient s’ajouter à la liste des événements troublants qui se succèdent depuis ces trois derniers mois. Mais que se passe-t-il donc sur nos colonies martiennes ? »
L’écran change brusquement, dévoilant une série d’images évocatrices. La façade imposante de la résidence Margov, siège austère et monumental du gouvernement martien, apparaît, baignée dans une lumière crépusculaire qui en accentue les contours sévères.
Puis, transition vers une vidéo au cœur du salon Viking, salle emblématique des grandes délibérations. Les visages tendus des administrateurs martiens se succèdent à l’écran : Carol Destees, l’Administrateur Général, incarne une autorité froide et implacable, son regard fixe trahissant une concentration sans faille. À ses côtés, Lorenzo Esteban, le Secrétaire Général, affiche une posture rigide, ses mains croisées devant lui comme pour contenir une tension palpable. Enfin, Willim Brandon, l’administrateur de Nepenthes, dont le visage fermé et la mâchoire crispée témoignent d’une nervosité inhabituelle.
Le reportage s’achève sur un plan majestueux de la tour Kepler, flèche emblématique des colonies martiennes, se découpant sur un ciel incendiaire, saturé des nuances flamboyantes d’un coucher de soleil martien. Une scène d’une beauté troublante, presque irréelle, qui contraste avec le mystère et les inquiétudes planant sur ces territoires.
« Les colons martiens sombreraient-ils dans la folie ? C’est le thème du débat que vous pourrez suivre juste après les actualités. »
L’écran délaisse les colonies martiennes pour s’attarder sur des images apaisantes de Genève. Les allées du parc de l’Ariana défilent sous un ciel limpide, tandis que le palais des Nations, majestueux, domine l’horizon. La caméra s’attarde sur la sphère armillaire, symbole intemporel de collaboration mondiale.
« Le programme de réforme structurelle de notre ancienne Confédération suit son cours. »
Le reportage transporte alors le spectateur à l’intérieur du musée de l’Ariana, dévoilant le vestibule aux imposantes colonnes de marbre rouge, baigné d’une lumière douce et dorée. Les fresques détaillées de la salle Francisco de Vitoria, chargées d’histoire, captivent l’objectif avant de céder la place à la solennité de la Salle du Conseil, où siègent délégués et secrétaires.
« Un simple ajustement, selon les membres du Haut Conseil… du Consortium, qui viennent, cette nuit encore, d’entériner la séparation d’une nouvelle branche de l’ex-Confédération. Après les départements d’Astrophysique en octobre, des Transports et de l’Armement en novembre, voici que le département de l’Énergie échappe à son tour à l’autorité de l’ex-Confédération… »
L’écran s’illumine d’images sublimes : des aurores polaires aux teintes irréelles dansant dans le ciel nocturne. Une voix douce accompagne ces visions presque magiques.
« Un point maintenant sur les phénomènes lumineux qui embellissent nos soirées, mais perturbent nos télécommunications… »
La vidéo passe en revue des scènes spectaculaires : les aurores au-dessus de la pagode Shwedagon de Rangoun, leurs lueurs électriques reflétées sur les dorures de l’édifice ; l’éclat des lumières boréales sur l’astroport ultramoderne d’Addis-Abeba, où les vaisseaux scintillent dans cette symphonie cosmique ; et enfin, les reflets chatoyants des aurores sur les eaux tranquilles du lac Burley Griffin à Canberra, tableau féerique où la nature semble en dialogue direct avec l’univers.
« Depuis maintenant trois mois, des phénomènes inexpliqués se multiplient sur toute la planète, et ce, quelles que soient les latitudes. Vous avez probablement été témoin de ces manifestations spectaculaires d’aurores, qui ne sauraient plus être qualifiées de simples australes ou boréales. Ces éclats lumineux, à couper le souffle, s’intensifient et semblent se généraliser, provoquant des pannes en cascade dans les réseaux de distribution énergétique et perturbant gravement les communications de nos satellites ainsi que celles de nos vaisseaux… »
L’écran diffuse alors des images d’éclats dansants aux teintes surréalistes : des voiles de lumière chatoyant dans l’obscurité, captés au-dessus de différents horizons terrestres.
« D’après les scientifiques, ces aurores seraient la conséquence de violents orages électromagnétiques solaires… »
L’image change pour montrer une impressionnante éjection de masse coronale filmée par un observatoire spatial : une vague de plasma solaire qui semble jaillir avec une puissance cataclysmique, se dirigeant vers la Terre.
« Mais une question persiste : s’agit-il d’un nouveau dérèglement solaire ? Un phénomène naturel ? Ou bien sommes-nous face aux conséquences d’une action humaine ? Pour nous éclairer sur le sujet, j’ai le plaisir d’accueillir le Docteur Harkos, astrophysicien au tout nouveau Centre de Recherches d’Astyra. Bonjour, Docteur Harkos. »
L’image revient dans le studio. Un homme d’une cinquantaine d’années apparaît à l’écran. Son visage rond est encadré par une barbe poivre et sel soignée. Ses cheveux courts, légèrement grisonnants, révèlent un front dégarni. Il porte un sourire qui se veut affable, mais qui semble un peu forcé.
« Bonjour, Mademoiselle Calvi », répond-il, sa voix empreinte d’un mélange de politesse et d’une pointe de nervosité à peine dissimulée.
« Comment expliquez-vous, Docteur Harkos, la multiplication des aurores ? »
Le docteur ajuste ses lunettes d’un geste mal assuré avant de répondre, la voix légèrement tremblante, comme s’il pesait chaque mot :
« Ces phénomènes, bien que saisissants, sont totalement naturels. Ils s’inscrivent dans les cycles connus de notre planète et n’ont aucun lien avec l’activité humaine. Leur intensité actuelle s’explique par les violentes tempêtes solaires qui balayent la surface de notre étoile. Ce n’est pas la première fois que l’humanité assiste à de tels événements, et il n’y a vraiment aucune raison de s’alarmer. » Il esquisse un sourire crispé et ajoute : « Bien au contraire, j’invite nos concitoyens à admirer ce que Dame Nature nous offre… un spectacle aussi magnifique que rare. »
Ses gestes, cependant, trahissent son assurance affichée. Il se tortille sur sa chaise, sa main droite passant nerveusement de la table à son menton, puis à son nez, avant de revenir sur la table.
« Merci de nous rassurer, Docteur Harkos, reprend Élona Calvi avec un sourire aussi poli que tranchant. Vous travaillez au Centre de Recherches d’Astyra, un établissement flambant neuf, créé en octobre dernier suite à la scission de la branche d’Astrophysique de la Confédération. »
L’écran diffuse alors des images d’un bâtiment aux vitres noires et imposantes, qui reflètent un ciel plombé. Un monogramme chromé, intrigant et futuriste, orne la façade. Une légende apparaît : Centre de Recherches d’Astyra – Turquie.
« Docteur Harkos, après deux mois d’activité, seriez-vous en mesure de nous dresser, ou tout au moins d’ébaucher, un premier bilan de vos travaux ? »
L’homme se redresse, visiblement pris de court, son sourire disparaissant brièvement avant qu’il ne se force à le raviver.
« Mademoiselle Calvi ! Deux mois, c’est bien trop court pour établir un bilan significatif. Les recherches prennent du temps, et… »
Mais la journaliste ne le laisse pas terminer. Elle s’avance légèrement, son regard devenant plus perçant, presque accusateur.
« Docteur Harkos, vous êtes, d’après mes sources, membre du Directoire d’Astyra. Est-ce exact ? »
Le silence s’étire un instant, comme si la salle elle-même retenait son souffle.
« Eh bien… oui. C’est vrai », concède-t-il enfin, d’une voix plus basse.
Élona Calvi ne relâche pas la pression : « La création de ce Centre, entourée d’une opacité inhabituelle, a soulevé de nombreuses questions au sein des milieux scientifiques. Aidez-nous à y voir plus clair. Quelles sont les origines des capitaux injectés dans ce projet ? Quels sont vos fonds propres ? Pourquoi une scission si soudaine avec la Confédération ? Et, surtout, quels sont réellement vos domaines de recherche ? À quelles applications pensez-vous aboutir ? »
Le docteur Harkos semble sur le point de répliquer, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Son malaise est palpable, son regard fuyant, et un silence pesant s’installe à nouveau.
« Perthie !… La voilà ! » Une voix jaillit soudain derrière moi, tranchant le silence comme une lame. Je me retourne avec effort et découvre Lewis, debout à l’entrée de la salle, vêtu d’une combinaison identique à la mienne. Il gesticule frénétiquement, l’air affolé : « Elle est ici ! Elle est blessée ! »
Avant même que je ne comprenne, Yves déboule dans la pièce comme un ouragan. Ses yeux, rougis par l’inquiétude, accrochent les miens, et son visage, marqué de fatigue, semble avoir vieilli de plusieurs années. Ses traits sont tirés, comme si chaque ligne de son visage racontait une nuit d’angoisse.
« Oh ma chérie ! J’ai cru t’avoir perdue… » Sa voix tremble, et à cet instant, ma vue se brouille… Les contours de la pièce vacillent, fondent, et les alarmes qui hurlent depuis une éternité s’éteignent… enfin.
« Chérie ! » Yves est penché sur moi, son visage inondé de lumière. Mon esprit embrouillé capte un détail incongru : la chemisette jaune. Oui, ce jaune safran qui lui va si bien. Les lumières rouges oppressantes ont disparu, remplacées par des lueurs dorées, celles d’un coucher de soleil paisible, irréel. Yves me scrute avec une intensité mêlée d’inquiétude et de soulagement. Ses traits semblent s’être adoucis, comme s’il avait retrouvé un souffle d’espoir.
« Ma chérie ! Mais qu’est-ce qui s’est passé ? T’es blessée ? »
Je baisse les yeux. Mon tee-shirt vert amande est taché… de sang. Je fronce les sourcils.
« Je n’sais pas », murmuré-je, presque inaudible.
Son regard descend vers mon visage. « T’as saigné du nez », constate-t-il. Il attrape une serviette et, avec des gestes maladroits, mais d’une infinie tendresse, essuie le bas de mon visage, tamponnant ensuite mon cou, ma poitrine.
« T’as été attaquée ? »
Je secoue faiblement la tête.
« Non.
— T’as eu un malaise ? »
Je lutte pour organiser mes pensées embrouillées. « J’me baladais… J’ai dû faire un faux pas… et tomber. »
Ses mains, chaudes et rassurantes, ne quittent pas mes épaules, comme s’il craignait que je m’évanouisse de nouveau. Yves m’explique alors, d’une voix chargée d’émotion, comment, inquiet de mon absence prolongée, il avait rassemblé les enfants et suivi les traces laissées par Orthos. Ils m’avaient retrouvée, inanimée, étendue au cœur de la clairière, où j’étais restée évanouie pendant près d’une heure.
Ce malaise avait tout du rêve prémonitoire. Une sensation troublante de glissement dans le temps : le futur ? Le passé ? Une illusion, peut-être… ou une vérité enfouie.
Cette étrange aventure s’était déroulée le 19 juillet 2392, selon les normes de notre calendrier d’Ir Dan. Pourtant, une fois transposé au calendrier terrestre, cela équivalait au 5 décembre 2392 ! Comment cela pouvait-il s’articuler avec une scène prétendument située au 25 décembre 2391 ? Une incongruité saisissante, défiant toute logique et impossible à ignorer.
Et cette surface cristalline… Yves n’avait rien vu. Pas un mot, pas un regard intrigué. Pourtant, moi, je savais : je l’avais vue, je l’avais touchée. Le lendemain, pleine de doutes, j’étais retournée sur place. Mais le nombril, cet étrange disque, avait disparu. La terre avait été retournée, le trou soigneusement comblé, recouvert de mousse fraîche. Tout semblait avoir été effacé, comme si ce fragment d’irréel n’avait jamais existé.
Et la jeune femme de la vidéo martienne, alors ? Était-elle censée me représenter ? Ou… représenter Ève ? Mais Ève, avec une vingtaine d’années… l’année dernière ? L’idée me tord l’esprit, défie toute logique.
Plus j’y réfléchis, plus je me perds dans un labyrinthe sans issue. Les pièces du puzzle s’assemblent de manière absurde, formant un tableau qui n’a ni sens ni raison. À chaque pensée, j’ai l’impression de sombrer un peu plus dans un délire, une vérité inaccessible, qui s’accroche à la frontière du réel et du fantastique.
