Nous voilà seuls, dans cette base devenue bien trop vaste pour seulement quatre âmes. Le silence amplifie l’impression d’espace vide, et je ne peux m’empêcher de penser que cette situation ne fera qu’accentuer le caractère timide et introverti d’Adam.
Nous avons choisi de déménager dans les quartiers d’Yves et Perthie, une décision pratique autant que symbolique. Cela permet à Anna de continuer ses gammes dans la serre, où les vibrations de la musique trouvent un écho presque apaisant parmi les plantes. La chambre de Thomas a été transformée en celle de Jade, tandis qu’avec l’aide d’Adam, j’ai réaménagé l’ancienne chambre d’Ève pour qu’elle lui convienne. Il a pris part à cette tâche avec sérieux, un rare moment de collaboration où son regard semblait, pour une fois, s’ouvrir vers le monde.
Quant à moi, je garde mes habitudes d’ermite autodidacte dans notre ancienne chambre, désormais réservée à mes velléités d’écriture. Entre deux phrases griffonnées sur mon carnet, je tends l’oreille, toujours conscient des moindres sons, des moindres pas. Adam, lui, s’éclipse souvent à l’extérieur pour jouer seul. Il paraît s’accommoder de cette solitude qui, pour un enfant de son âge, devrait pourtant peser comme un fardeau.
Lorsqu’il reste à l’intérieur, il grimpe sur un fauteuil et fixe l’écran, absorbé par les vidéos que Sarah sélectionne pour lui. Je m’assois à ses côtés, tentant de briser le mur invisible qui semble le séparer de nous. Je commente les images, essayant d’attirer son attention, d’initier un dialogue…
Mais Adam est un enfant du silence ; il ne se plaint jamais, ne réclame rien. Les mots, rares et hésitants, doivent être tirés de lui comme des secrets jalousement gardés.
Il semble habiter un autre monde, un univers intérieur auquel nous n’avons pas accès. Quand je l’observe, je ressens une étrange mélancolie mêlée de fascination, comme si ce jeune garçon percevait des choses qui nous échappent, des choses que nous, avec nos esprits trop encombrés, sommes incapables de saisir.
*
C’était lors de notre deuxième semaine de vie en solitaires, un soir calme, juste après le dîner. Adam s’était hissé sur son fauteuil habituel, les jambes repliées sous lui, fixant l’écran noir avec cette concentration grave que seuls les enfants savent adopter quand ils attendent. Je me suis assis à ses côtés, guettant une ouverture pour échanger quelques mots :
« Tu ne t’ennuies pas trop, Adam ?
— Ben non. Je joue avec mes copains », répondit-il en me lançant un bref regard en coin.
Je fronçai légèrement les sourcils, intrigué :
« Tes copains ? Quels copains ?
— Ben… mes copains invisibles », précisa-t-il d’un ton si naturel qu’il me désarma, ses yeux toujours rivés sur l’écran noir.
Je me redressai légèrement, tentant de masquer mon trouble.
« Et… ils s’appellent comment, tes copains invisibles ?
— Ben ! Ils s’appellent pas ! Ils sont invisibles. »
Il haussa les épaules, comme si ma question n’avait pas le moindre sens. Sa nonchalance face à l’étrangeté de ses propres propos m’amusait autant qu’elle m’inquiétait.
« C’est vrai. Tu as raison. S’ils sont invisibles… Et à quoi tu joues avec eux ?
— On joue aux cailloux, et au sable, avec le vent », répondit-il, sa voix teintée d’une pointe de rêverie.
Je tentai une approche un peu plus directe :
« Je pourrai jouer avec toi ? Et avec tes copains ?
— Non ! » répliqua-t-il sèchement, coupant court à ma tentative avec un agacement soudain.
Surpris par la brusquerie de sa réponse, je le regardai attentivement.
« Non ? Pourquoi, non ?
— Parce que Ève veut pas ! Papa ! Ça commence. »
Son ton laissait entendre que la conversation était terminée. Et en effet, l’écran s’illumina, marquant le début de la vidéo tant attendue. Reprenant mes habituels commentaires d’images, je laissai passer l’instant, mais une petite alarme venait de s’allumer dans mon esprit. J’étais bien décidé à surveiller, discrètement, les jeux d’Adam et… ses mystérieux copains invisibles.
L’idée que mon fils commence à me cacher des choses m’est insupportable. Pas seulement parce qu’il s’agit de mon propre enfant, mais parce que cette perspective réveille en moi un écho douloureux, profondément enfoui. Mon histoire personnelle.
Fils unique, j’ai grandi sous une étrange chape de plomb, une ombre silencieuse qui enveloppait mes parents. Leur départ soudain, toujours sans prévenir, était une constante de mon enfance. Parfois pour quelques jours, parfois des semaines, et, dans les cas les plus cruels, plusieurs mois. Chaque absence était comme une fissure dans la fragile bulle de sécurité que je tentais désespérément de maintenir autour de moi.
L’angoisse, cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de ma tête, s’abattait à chaque visite de Camilla, notre voisine. Je n’avais besoin que d’un regard pour comprendre. Le sourire gêné qu’elle portait, forcé, presque mécanique, me hurlait ce que je redoutais. Mes parents étaient partis. Encore…
Pourtant, j’aurais pu tomber plus mal. Les Russell, nos voisins, formaient une famille d’accueil d’une gentillesse inégalée. Sans enfants eux-mêmes, ils m’avaient pris sous leur aile comme un trésor fragile. Ils déployaient une énergie presque touchante pour me réconforter, me divertir, me faire oublier. Mais le problème, ce n’était pas tant l’absence de mes parents, quoique déchirante, que cette incertitude permanente. Ne jamais savoir quand ils s’en allaient ni pour combien de temps. Leur départ était une gifle imprévisible, un coup sournois qui me laissait hébété, perdu. Mais, rétrospectivement, savoir aurait-il vraiment atténué la douleur ?
Et puis, un jour, comme si de rien n’était, ils réapparaissaient. Avec leurs sourires tranquilles, leurs gestes familiers, et ces réponses toujours floues, insaisissables, à mes questions. Je n’ai jamais su ce qu’ils faisaient vraiment. Archéologues, disaient-ils. Mais cette archéologie, que je devinais passionnelle, semblait être plus une façade qu’une vocation.
Enfant, je me suis inventé mille histoires. Dans mes rêves, ils étaient agents secrets, des héros opérant dans l’ombre, bien au-delà de ce que mon esprit de gamin pouvait comprendre. Avec le recul, je sais que ces illusions n’étaient qu’un baume sur mes blessures. Une manière de donner un sens à leur absence.
Mais cette imagination galopante, cette quête d’un mystère à résoudre, a sans doute influencé ma propre trajectoire. Aujourd’hui encore, je me demande si ce passé n’a pas fait de moi ce que je suis devenu.
Même notre villa, dans mon souvenir, avait quelque chose d’étrange. Lugubre. Une immense bâtisse nichée au cœur d’une propriété de Torrey Pines, face au Pacifique. Une maison que j’ai longtemps crue hantée. L’aile sud, en particulier, m’inquiétait. On y hébergeait des étrangers de passage, mais personne ne m’expliquait jamais qui ils étaient, ni pourquoi ils étaient là. À l’époque, je n’aurais pas osé poser les bonnes questions. Et maintenant, le regret me ronge. Pourquoi ne leur ai-je jamais parlé franchement avant de partir sur Alpha Cent ?
Un secret, c’est une chose lourde à porter. Ça vous ronge, ça vous oppresse. Une ombre qui vous suit partout, impossible à ignorer. Vivre avec ce poids au quotidien, c’est épuisant. Et il est hors de question que mes enfants ressentent un jour ce que j’ai ressenti. Pour moi, instaurer des liens de confiance, de complicité, avec Adam et Jade n’est pas une simple envie. C’est vital.
Pourtant, quelque chose me tracasse. Adam… Il a cette façon de s’éloigner, toujours dans la même direction. Vers le nord. Là où il est sûr d’être à l’abri des regards. Cette constance m’a poussé à agir. Le lendemain matin, dès l’aube, j’installai discrètement une caméra près de l’entrée du hangar.
L’après-midi venu, après son goûter, il vint comme à son habitude m’embrasser pour me dire qu’il allait jouer dehors. J’ai proposé de l’accompagner, mais il refusa poliment, presque distraitement, avant de disparaître dans la cour.
Je me précipitai alors dans mon ancienne chambre, là où je pouvais surveiller l’écran en toute discrétion. Fidèle à lui-même, il sortit par la terrasse sud et longea les serres à l’ouest. Il fit un signe de la main à Anna en passant, un geste presque machinal. Puis, il s’éloigna, silencieux au début, avant de se mettre à chantonner doucement.
Je reconnus immédiatement l’air. La berceuse. “Usa šanu, usa šanu”. Celle que je lui avais apprise. Celle que me chantaient mes propres parents. Plus il avançait, plus sa voix gagnait en assurance. Et c’est alors que je remarquai quelque chose d’inhabituel.
Un léger voile de sable s’éleva autour de lui, comme si une brise l’accompagnait. Mais rien d’autre, autour, ne bougeait. Instinctivement, je fis un zoom arrière sur la caméra. Rien. Tout était immobile, sauf cette brise qui semblait étrangement… focalisée sur Adam.
Je retins mon souffle en le regardant descendre dans une cuvette naturelle. Lentement, il disparut de mon champ de vision. Juste comme ça. Volatilisé…
Ce fut tout pour cette première journée d’observation.
Le lendemain matin, déterminé à comprendre ce qui se jouait, je repérai la dépression du plateau, à environ quatre cents mètres de la base. Je déplaçai la caméra au sommet des portes du hangar, prenant soin d’ajuster l’angle pour capturer la scène dans son intégralité. Le fossé, une sorte de renfoncement composé de sable et de rocailles, apparaissait désormais parfaitement dans mon champ d’observation.
Comme la veille, Adam se dirigea droit vers cet endroit. Il s’installa en tailleur, légèrement de trois quarts gauche, face au soleil de l’après-midi. Ses gestes étaient d’une sérénité presque déroutante. Il leva doucement la tête et ferma les paupières, comme s’il savourait chaque rayon de lumière, comme si le soleil lui-même avait une connexion privilégiée avec lui.
Et puis, l’inimaginable se produisit.
Le sable autour de lui commença à frémir, comme parcouru par une vibration sourde et chaotique. Au début, cela semblait désordonné, aléatoire. Puis, les particules s’organisèrent, obéissant à un schéma invisible, et un cylindre parfait, d’environ huit mètres de diamètre, se forma autour d’Adam ! Les grains s’élevaient doucement, tourbillonnant jusqu’à la hauteur de ses épaules. C’était fascinant, irréel. Les particules ondulaient à l’unisson, comme bercées par une respiration profonde et régulière, un souffle venu d’ailleurs.
Adam rabaissa lentement la tête et ouvrit les paupières. Ce geste, presque solennel, sembla déclencher quelque chose. Des silhouettes prirent forme dans les particules suspendues. Elles émergèrent avec une lenteur douloureuse, comme si elles luttaient pour s’extraire de leur prison de sable. Ce n’était pas de simples apparitions. Je pouvais percevoir leur grâce, leur vivacité, leur puissance contenue.
Je les reconnus immédiatement : des raies mantas, des requins. Les mêmes animaux que nous avions observés, la veille, sur la vidéo de Sarah. Ils évoluaient autour de lui, majestueux, leurs mouvements si fluides qu’ils semblaient réels. Puis ce fut au tour de dauphins et de phoques, leurs silhouettes dansant avec une légèreté presque hypnotique. Tout cela se déroulait sous mes yeux, comme un spectacle prodigieux orchestré par mon fils.
Et soudain, Adam se releva. Son geste, mesuré et presque solennel, mit fin à l’enchantement. Les animaux s’effacèrent dans une dernière ondulation, et le sable retomba d’un coup, comme une marée subite. Tout redevint immobile, ordinaire.
Mais je ne pouvais plus voir cet endroit ni Adam, comme avant.
Ce phénomène étrange me ramena à l’épisode de la tempête de sable, celle où Yves avait failli s’étouffer. À l’époque, nous avions instinctivement pointé du doigt Ève, la croyant responsable. Mais maintenant… j’en doute. Peut-être n’était-elle pas seule à manipuler ces forces mystérieuses.
Adam, probablement lassé de ses jeux avec le sable, tourna son attention vers les pierres environnantes. D’un simple regard, il les fit léviter, les élevant d’une quarantaine de centimètres avant qu’elles ne suspendent leur ascension, flottant dans l’air. Puis, comme si elles obéissaient à une volonté invisible, elles commencèrent à s’organiser, se rapprochant les unes des autres avec une précision presque surnaturelle, formant lentement une figure géométrique d’une complexité stupéfiante.
Le tableau était irréel, comme si les lois de la nature elles-mêmes se pliaient à sa volonté. Une architecture étrange, née du sable et des pierres, prenait forme sous mes yeux. Une fois la structure apparemment achevée, Adam la fit pivoter dans l’air, l’examinant avec un regard curieux et scrutateur. Il pencha légèrement la tête, comme un artisan en pleine contemplation de son œuvre. Puis, dans un geste brusque, il se redressa. Et les pierres se mirent à virevolter dans toutes les directions, se dispersant comme des éclats de lumière, retombant sur les rebords du fossé.
Adam avait terminé. Il rentrait sans un mot, comme si rien de particulier ne venait de se passer. Je ne me permis pas de l’interroger immédiatement. À la place, je pris la décision de montrer d’abord l’enregistrement à Anna.
Le soir venu, la vidéo que Sarah avait choisie portait sur les oiseaux migrateurs. Assis à ses côtés, j’observais Adam sous un autre regard, perturbé par ce que j’avais vu. Il était là, attentif, captivé. Rien ne semblait pouvoir détourner son attention. Chaque image, chaque mouvement retenaient son regard, et il les scrutait avec une concentration rare.
Je me surpris à imaginer des cigognes de sable, des grues aux ailes d’argile, planant autour de lui, des créatures nées de l’air et de la terre.
Lorsque le moment du coucher arriva, je conduisis Anna dans notre ancienne chambre, mes pensées toujours accrochées à l’étrange scène de l’après-midi.
« Chérie, il faut que je te montre quelque chose.
— Ton bouquin ? T’as bien avancé ? Alors, Ethan va réussir à s’en sortir ?
— Non, c’est pas ça.
— Mmm, mmm ! T’as une idée originale pour ce soir, alors ?
— C’est à propos d’Adam.
— Adam ? Comment ça ?
— Tu sais à quoi il joue, les après-midis, quand il s’éloigne ?
— Pas vraiment. Mais j’imagine que tu vas m’le dire.
— Mieux encore, je vais t’le montrer ! Je l’ai filmé à son insu. Accroche-toi. »
Je lançai la vidéo. Les expressions qui traversèrent le visage d’Anna furent un enchevêtrement de surprise, d’étonnement, d’émerveillement, mais aussi de perplexité, et un léger malaise.
« Waouh… Et qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Lui en parler. Il s’éloigne à chaque fois, comme s’il cherchait à se cacher, comme s’il en avait honte. Mais il n’est pas responsable de ce qui lui arrive. Si ce virus éthaïre lui a offert ce… don, eh bien… c’est comme ça. On n’y peut plus rien. Ce qu’il faut, c’est l’aider à ne pas culpabiliser, et l’accepter. Partager ça avec lui, le déculpabiliser.
— T’as complètement raison. Et si ce pouvoir de télékinésie doit devenir une partie de lui, il va falloir qu’il l’expérimente.
— C’est notre rôle de l’accompagner dans tout ça. Et, pour être honnête… j’en meurs d’envie. Et de curiosité, bien sûr ! Si Perthie ne nous avait pas vaccinés… je n’ose même imaginer ce qu’on serait devenus. »
Au petit déjeuner, le lendemain, tandis que Jade prenait son biberon dans les bras de sa mère et qu’Adam semblait perdu dans ses pensées, je m’éclaircis la voix et pris la parole…
« Quand j’étais petit, comme toi, Adam, mes parents avaient un secret. Ils partaient sans me dire où ni pourquoi… et je me retrouvais tout seul… tout triste. Et ce n’était pas bien, tu sais. Une maman et un papa, ça doit toujours parler avec ses enfants. »
Je marquai une pause, cherchant ses yeux, cherchant à capter son attention.
« Tu vois… comme je le fais maintenant avec toi. Nous avons tant de choses à t’apprendre ! Tout ce qu’on sait, tout ce qu’on a découvert, on veut te le partager. Bientôt, je t’apprendrai le tir à l’arc… Et quand tu seras prêt, ta maman et moi, on t’apprendra à piloter le vaisseau, et bien d’autres choses encore, des choses incroyables… »
Je laissai un sourire se dessiner sur mes lèvres, un sourire un peu espiègle.
« C’est ça, le partage. Comme avec les vidéos de Sarah : tout ce qu’elle connaît, elle te le montre. Le partage, c’est à double sens. Nous partageons avec toi… et toi aussi, tu dois partager avec nous. Même les choses bizarres. Jouer avec le sable, avec les pierres, avec des copains invisibles… Tu sais, tes copains, ce sont aussi nos copains. Et je suis certain qu’Ève comprendra. Si elle a un secret… quand elle le dira, à sa maman ou à son papa, je suis sûr qu’elle se sentira beaucoup mieux… »
Je laissai la fin de ma phrase flotter dans l’air, espérant que mes mots trouveraient leur chemin jusqu’à lui, que la confiance commencerait à se tisser, doucement.
« Tu crois, Papa ? demanda-t-il, l’air perplexe.
— Non, Adam. Je n’crois pas, j’en suis sûr !
— Tu veux voir comment je joue ? »
Je hochai la tête, silencieux, une curiosité grandissante en moi.
« Tu vas pas m’gronder ?
— Oh ! Non ! Bien sûr que non ! Je te l’promets. Croix de bois, croix de fer !
— Maman ? Toi aussi, tu veux voir ?
— Oui, bien sûr, mon chéri ! »
Il se leva d’un coup, déterminé, prêt à nous montrer ce qu’il avait en tête. Adam était décidé, il fallait battre le fer tant qu’il était chaud. Je me redressai à mon tour, tout aussi impatient de le suivre. Mais il s’arrêta net en se retournant, remarquant que sa maman n’avait pas bougé.
Anna, l’air un peu désolée, grimaça. Jade, dans ses bras, semblait avoir tout son temps, tranquille dans son petit univers.
« Maman, tu viens ?
— J’arrive, mon chéri ! »
Elle reposa doucement le biberon de Jade, presque terminé, alors que je lui lançais un regard insistant, espérant qu’elle ne traîne pas trop, au cas où Adam changerait d’avis. Comme à son habitude, il se dirigea d’un pas assuré vers le fossé, sans regarder derrière lui.
« C’est là que je joue, mais vous, vous restez là ! »
Il descendit dans la cuvette, s’assit en tailleur, face au soleil, et ferma les paupières. Un silence lourd et électrique s’installa.
« Ils arrivent ! »
Un grondement sourd se fit entendre, venant du sol, comme un prélude. La terre sembla se réveiller sous lui. Les grains de sable, d’abord immobiles, se mirent à vibrer. Peu à peu, ils s’élevèrent, léger murmure du sable qui se défaisait de sa gravité pour se concentrer autour de son corps, s’amassant autour de ses épaules. La surface du sable ondulait, comme une mer calme, mais il n’y avait pas de vent ! Un frisson me parcourut…
« Ils sont là ! »
À ce moment précis, des formes chimériques émergèrent lentement des grains de sable. Comme des fantômes, elles prenaient forme peu à peu, gagnant en densité. Au début, ce n’étaient que des silhouettes indistinctes, mais, petit à petit, les contours se précisaient. Ce furent des oiseaux, bien sûr. Des hirondelles d’abord, puis des grues et des oies, leurs ailes frémissant dans un vrombissement minéral.
Ce qui me frappa immédiatement, c’était la disproportion étrange : les hirondelles, bien plus petites dans la réalité, étaient devenues plus grandes que les grues. Elles tournaient autour d’Adam, leurs corps frôlant le sable mouvant, avant de s’éloigner en un ballet gracieux. Puis, soudain, comme si un mécanisme secret s’était enclenché, le phénomène cessa net. Le sable retomba dans une tranquillité silencieuse, comme s’il n’avait jamais bougé.
Adam se tourna alors vers nous et nous sourit, serein, comme si tout cela était le plus naturel du monde.
« Adam ! C’était incroyable ! » Je n’arrivais pas à cacher mon étonnement devant ce que je venais de voir. « C’est génial !
— Et comment tu fais ça ? s’exclama Anna, ses yeux brillants d’émerveillement, comme si elle venait d’être témoin d’un tour de magie défiant toute logique.
— Chais pas, répondit simplement Adam, haussant les épaules avec un air de nonchalance.
— Tu vois, Adam, tu as bien regardé la vidéo de Sarah hier soir, hein ? Je suis fier de toi ! Mais une hirondelle, c’est à peu près de cette taille. Une oie, elle est à peu près comme ça. Et une grue… bon, elle est un peu plus grande, comme ça ! » Je mimai les dimensions approximatives, mes gestes plus grands que la réalité, comme pour l’aider à visualiser.
Anna, totalement fascinée, désigna du doigt une grosse pierre qui reposait non loin de nous.
« Tu vois ce gros caillou, là-bas ? Tu peux l’amener… ici, entre Papa et moi ? »
Adam ne répondit pas tout de suite. Il se contenta de fixer la pierre, son regard concentré, et, dans un mouvement presque imperceptible, la roche se souleva et se dirigea lentement vers nous. Il la déposa doucement, exactement où Anna l’avait demandé.
« Là, Maman ? demanda-t-il, comme pour s’assurer qu’il avait bien fait.
— Oui, Adam, c’est parfait ! C’est super ! Tu vois, ce que tu fais là, c’est… assez compliqué pour nous, pour les adultes. Alors, on appelle ça… avec un mot compliqué, télé-ki-né-sie ! Faire bouger des objets avec l’esprit. Et toi… tu es vraiment super doué ! »
Adam, visiblement flatté par nos éloges, sourit d’un air satisfait. Il était ravi de sa petite démonstration, et moi, je voulais absolument l’encourager dans cette direction, cette capacité qu’il commençait à maîtriser.
« Il faut que tu t’exerces encore ! Je suis sûr que tu vas encore progresser. Si tu veux plus de sable, on ira ensemble dans les dunes. Et si tu veux plus de pierres, je t’emmènerai de l’autre côté de la montagne. Là-bas, il y a plein de gros rochers ronds, tu verras. Et si tu as besoin de quelque chose d’autre… tu n’as qu’à demander, d’accord ?
— D’accord, Papa », répondit-il en hochant la tête, tout joyeux de cette promesse.
Le soir venu, je n’avais pas tardé à retranscrire cet événement dans mon rapport. Une petite pierre ajoutée à l’édifice déjà commencé par Mathias, un édifice que je n’hésitais plus à nommer “La liste des pouvoirs extraordinaires de nos enfants”.
- Les capacités télépathiques de Mel, ses prédispositions à apprivoiser les animaux.
- Les capacités télékinésiques d’Adam…
J’avais le sentiment de contribuer à une histoire en devenir, une histoire qui prenait forme, lentement mais sûrement. Et je n’avais aucun doute : cette liste allait bientôt s’allonger. Nous allions, j’en étais certain, découvrir encore bien d’autres surprises.
