11 mars 2394 – 20 h 30
Rapport destiné à Perthie.
La matinée a été particulièrement étouffante. Lorsque Lewis et Adam sont rentrés, à 11 heures, la chaleur, à l’ombre, frôlait les 40 degrés. J’étais avec Jade, absorbée dans notre jeu de construction Wa’ Dan. Elle prend un malin plaisir à voir les pièces s’écrouler sous ses petites mains. Chaque fois qu’elle empile un peu trop haut, elle balance d’un geste brusque tout ce qu’elle a construit, et éclate de rire, comme si l’effondrement était la plus grande des victoires.
Après le déjeuner, une sieste collective s’est imposée. Nous avons tous suivi le même rituel, et même Jade, bien que récalcitrante au début, s’est endormie. Lewis, quant à lui, s’est levé le premier, s’éclipsant vers son “bureau d’écriture”, un petit sanctuaire où il se réfugie dès que l’inspiration le prend. Il attendait qu’Adam se réveille. Quant à moi, j’avais déjà imaginé le programme de l’après-midi : une séance de dessin avec Jade, suivie, en soirée, d’une balade à quatre lorsque la chaleur se serait enfin apaisée.
Accoutumée à ses deux bonnes heures de sieste quotidiennes, je ne me suis pas inquiétée avant 17 h 30. Pourtant, un pressentiment m’a poussée à me rendre dans sa chambre. Elle était profondément endormie, son petit corps parfaitement immobile. Je suis ressortie sans bruit, comme un fantôme, ne voulant pas la déranger. À 18 heures, j’y suis retournée. Elle n’avait pas bougé. Elle dormait toujours sur le côté droit, aussi calme que la mer avant une tempête.
L’angoisse a commencé à m’envahir, mais je me suis efforcée de rester rationnelle. J’ai attendu encore un peu, cinq minutes de plus. À 18 h 30, l’inquiétude a pris le dessus. J’ai franchi la porte, prête à la réveiller si nécessaire. Mais elle était toujours dans la même position, les traits détendus, comme dans un sommeil trop profond. Je me suis approchée, caressant son visage avec douceur, lui murmurant des mots tendres, espérant qu’elle se réveillerait d’un simple souffle. Mais rien. Pas le moindre mouvement.
À ce moment-là, une intuition m’a traversée, une lourde certitude. Je l’ai prise délicatement dans mes bras et l’ai emmenée jusqu’au labo médical. Là, sans attendre, nous avons entamé les analyses. Je joins à ce rapport l’électroencéphalogramme et la courbe de température. Je suis en train de chercher la confirmation de nos soupçons, et je t’enverrai les résultats dès que possible.
*
Nous sommes tous les trois dans le labo médical, au chevet de Jade, lorsque le “ding” familier de Sarah résonne. Il est 20 h 37. La voix de l’IA, calme et précise, interrompt le silence pesant qui s’est installé autour de la chambre : une nouvelle communication avec Baïamé.
« Anna, Lewis, Adam ! Bonjour vous trois, ou plutôt bonsoir. »
Perthie apparaît sur l’écran. Les cheveux maintenus d’un côté dans un chignon désinvolte, elle porte une chemise de nuit légère, d’un vert pâle presque translucide, qui contraste avec l’intensité de la situation.
« Bonjour, Perthie. Merci d’avoir rappelé si vite, dis-je, m’efforçant de garder un ton calme.
— Bonsoir à tous ! » intervient Yves, dont la voix trahit un léger relâchement, assis à côté de Perthie, torse nu, les cheveux en bataille comme s’il venait tout juste de se lever.
« Bonjour Yves ! » nous répondons en chœur, le ton un peu plus léger.
Perthie prend la parole à nouveau, ses yeux fixant l’écran avec une intensité qui nous fait sentir qu’elle est déjà en mode analyse. « Anna, j’ai lu ton rapport en direct pendant le petit déjeuner. Bon… L’électroencéphalogramme ne laisse aucune place au doute. Les similitudes avec les symptômes des aînés sont évidentes. Jade est bien en narcolepsie. Sa température va continuer d’augmenter, et vous allez devoir la placer sous perfusion. Je ne peux pas te le certifier à 100 %, mais elle en a certainement pour plusieurs jours. Tu te souviens des aînés ? Ève, Adam et Mel sont restés inconscients six jours…
— J’me souviens, bien sûr, dis-je, un frisson traversant ma colonne vertébrale à l’évocation de ces jours sombres.
— Pour confirmer le diagnostic, j’aimerais avoir les résultats d’un scanner et d’une prise de sang. Disons… demain, même heure ?
— D’accord, on fera ça, acquiesce Lewis d’un ton posé, bien que je perçoive une pointe d’inquiétude dans sa voix.
— Parfait. Si vous remarquez quoi que ce soit d’inhabituel d’ici là, contactez-moi immédiatement.
— D’accord, Perthie. Je la laisse sous monitoring, et tu pourras suivre son état en temps réel.
— C’est parfait comme ça. Ça devait arriver un jour, de toute façon. Thomas est probablement le suivant. Bon courage pour les jours à venir.
— Merci, Perthie. Tu recevras les résultats du scanner et de la prise de sang demain. Bonne journée à vous tous.
— Et si j’ose dire… bonne nuit à vous ! N’oubliez pas de vous relayer à son chevet, et essayez de dormir un peu. » Son sourire presque imperceptible nous parvient, un peu de réconfort pour alléger l’atmosphère.
Les analyses confirment rapidement ce que nous craignions : la présence du virus éthaïre. Il attaque le système limbique de Jade, exactement comme il l’avait fait avec les aînés.
*
Les jours passent lentement. Son état se dégrade comme prévu, mais sans surprises majeures. Le 17 mars, en milieu de matinée, Jade se réveille enfin, son regard brillant de curiosité, et un appétit qui semble inépuisable.
Ce qui m’étonne, c’est la réaction d’Adam. Lui qui, parfois, reste réservé, distant, semble subitement être la personne la plus joyeuse de la pièce. Il déborde de joie en retrouvant sa petite sœur. Nous n’avions jamais vu une telle proximité entre eux. C’était comme si, en un instant, une barrière invisible avait disparu.
Je me surprends moi-même à me dire que c’est peut-être ça, la vraie magie : voir deux enfants se retrouver, non seulement après une épreuve, mais aussi dans un instant de pure complicité.
