Nous sommes dans notre lit, la porte grande ouverte sur l’océan. L’horizon est encore plongé dans la pénombre. Ève, très excitée, nous a réveillés tôt. Elle doit pressentir l’orage, ou peut-être autre chose. Elle est déjà partie jouer avec son frère dans la chambre de ce dernier.
Le “ding” familier de Sarah retentit, annonçant que Lepte cherche à entrer en communication. Nous nous redressons lentement, encore engourdis, et l’hologramme de Lepte se matérialise au pied du lit. Elle semble rayonnante, comme toujours.
« Bonjour Perthie, bonjour Yves.
— Bonjour Lepte. Que nous vaut cet honneur ? demande Yves intrigué.
— Je vous ai laissé dormir, vous êtes les derniers à être avertis.
— Avertis ? De quoi ? Qu’est-ce qui s’passe ?
— Le moment que vous attendiez… est enfin arrivé. Vous rentrez à la base ! Lewis, ou Anna, viendra vous chercher, alors préparez vos affaires.
— Nos affaires ? Quelles affaires ?
— Ce que vous souhaitez emporter. Vous ne reviendrez pas.
— Oh ! Et nous irons où ?
— Je vous l’expliquerai lorsque vous serez tous réunis. Donc, ne tardez pas. À très bientôt, à la base. »
L’hologramme disparaît, nous laissant dans une totale perplexité. Ce moment, que nous avons tant attendu, semblait éloigné, presque abstrait. Et maintenant qu’il se réalise, tout paraît brusque, presque brutal. Je me suis tellement habituée à cette existence paisible, à ce cocon de tranquillité, que l’idée d’un bouleversement me noue l’estomac. Une vague d’amertume m’envahit, mêlée à une appréhension sourde. Tout recommencer… Qu’est-ce qui nous attend vraiment ?
« Mince, dit Yves. Thomas est prêt. Ça devait arriver.
— Oui. J’le pressentais. Mais j’préférais éviter d’y penser. J’l’aime bien, ce p’tit coin d’paradis.
— Moi aussi, ma chérie. On a pourtant tellement attendu ce moment !
— Eh oui… On contacte la base ? Autant en finir au plus vite. Sarah ? Tu nous mets en relation avec Taranis, s’il te plaît.
— Tout de suite, Yves. » J’ai à peine le temps d’enfiler un vêtement, que l’écran s’allume. Anna et Lewis apparaissent, le sourire aux lèvres.
« Bonjour ! Alors ça y est, vous êtes au courant ? demande Lewis.
— Bonjour, répond Yves. Ben… au courant d’pas grand-chose. Tu peux p’t-être nous éclairer ?
— Bonjour ! dit Anna. En fait, nous savons seulement que nous devons passer vous chercher. Lepte nous expliquera après. C’est c’qu’elle nous a dit.
— Pouvez-vous être prêts… rapidement ? s’enquiert Lewis. Chez vous, la météo prévoit l’arrivée d’un cyclone d’ici une douzaine d’heures. »
Prise de court, je regarde Yves qui hoche la tête en signe d’assentiment.
« On vous attend !
— Oh ! lâche-t-il, l’air surpris. Donnez-moi deux heures. Commencez à vous préparer, j’arrive !
— C’est parti ! répond Yves. À tout à l’heure !
— C’est une affaire qui marche, reprend Anna, alors que Lewis quitte l’écran. Je suis ravie d’vous retrouver !
— Nous aussi, Anna. Bon, c’est pas que, mais on a d’quoi faire !
— Je devine. Allez ! Bon courage ! » L’écran s’éteint. Je me lève pour prévenir les enfants. J’ai à peine ouvert la porte de la chambre de Thomas, qu’il m’interpelle : « Maman ! C’est vrai qu’on va voir Mel, Adam, et Jade ?
— Les nouvelles vont vite ! C’est vrai, on rentre à Taranis. »
Ils crient, de concert : « Ouais ! Super !
— Ève, c’est toi la grande, alors tu t’occupes de tes affaires, et de celles de Thomas. Tout c’que vous souhaitez emporter, vous le mettez sur la terrasse. D’accord ?
— D’accord, Maman ! » répond Ève, qui se met aussitôt au travail.
Je sais déjà ce que je vais emporter : mes habits préférés et l’incroyable appareil que Lepte a mis à ma disposition. Yves, de son côté, sort positionner l’hydrogyre, les deux speedglides et Orthos au sommet du rocher. Il prend ses pierres précieuses, puis, avec mes conseils, choisit quelques habits.
Nous sommes prêts lorsque Sarah annonce, à 10 h 7, l’arrivée d’Héliantis. La navette se pose face à l’est. Cela fait presque deux ans, depuis juillet 92, que nous n’avons pas vu Lewis de nos propres yeux ! Le hayon s’abaisse. Il porte toujours la combinaison gris-vert à l’effigie de la Confédération.
« Bonjour Lewis ! Bienvenue sur Baïamé ! lance Yves.
— Vous avez l’air en pleine forme ! » Son sourire est éclatant. Il semble sincèrement ravi de nous retrouver. Il descend de la navette, s’avance, et nous embrasse.
« Deux ans déjà ! Ça passe à une vitesse !
— Oui ! Presque deux ans. T’as pas changé.
— Waouh ! s’exclame-t-il en apercevant Ève et Thomas. Eux, si ! » Il s’accroupit devant eux. « Vous poussez comme des champignons, dites donc ! Et vous allez voir comme Adam et Jade ont aussi grandi ! Ils ont l’air adorables ! » ajoute-t-il avec un sourire chaleureux.
Nos bagages sont vite embarqués. Lorsque Lewis demande à visiter notre logement, c’est avec grand plaisir que nous descendons tous les cinq. Les enfants sont fiers et excités de faire visiter leurs chambres. Je pense qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils quittent ce lieu définitivement. Nous profitons de ce dernier passage pour ajouter quelques affaires. La navette semble tellement vide.
Sous notre insistance, Lewis prend deux sacs et les bourre de quelques vêtements pour Jade, Adam, Anna et lui.
Comme Yves, je quitte à regret cet appartement à la vue imprenable, et cette région côtière paradisiaque. Nous y avons passé deux années enchantées, et je n’ai aucune idée de ce qui nous attend. Nous terminons par la terrasse. L’horizon, gris noir, est zébré d’éclairs. Le ciel, opaque et gris sale, se charge de nuages menaçants. Le vent se lève et commence à souffler en rafales. La houle devient de plus en plus puissante, et de petites crêtes blanches apparaissent à la surface. Le cyclone approche.
« Je crois qu’la tempête arrive plus tôt que prévu, dit Lewis, le regard sombre. Mieux vaut ne pas traîner.
— Allons-y ! Montons ! »
La terrasse s’élève… Yves et Lewis s’activent pour installer Ève et Thomas à l’avant. Une première pour notre fils, qui, lors de notre dernier voyage en navette, était encore blotti dans son berceau.
Les premières gouttes commencent à tomber alors que nous décollons. Je ne pense pas revoir un jour Baïamé.
