Héliantis se pose après une heure douze de vol sans encombre. Il est 23 h 35. Ici, le ciel est limpide et pas un souffle de vent ne trouble la nuit. Les portes du hangar se referment alors que le hayon s’abaisse. Les enfants, débordant d’énergie, trépignent d’impatience à l’idée de sortir. Anna nous attend avec Adam et Jade, qui ne sont pas encore couchés.
« Bienvenue chez vous ! s’exclame Anna avec enthousiasme. Ça faisait si longtemps ! Je suis vraiment contente de vous voir rentrer !
— Merci, Anna », répond Perthie en l’embrassant. Les deux femmes s’étreignent avec chaleur. Perthie se penche ensuite vers Adam et Jade, accroupie à leur hauteur.
« Comme vous avez grandi ! Vous êtes adorables !
— Bonsoir, Anna. Content de te revoir, dit Yves, qui l’embrasse à son tour avant de se baisser face aux enfants. Bonsoir, vous deux. Adam, tu te souviens d’Ève ? et de Thomas ?
— Oui, murmure Adam timidement.
— Et toi, Jade ? Je m’appelle Yves. Je suis le papa d’Ève et de Thomas. Thomas, voici Adam… et Jade !
— Elle est où, l’eau ? » demande Thomas avec une moue contrariée en scrutant les environs.
Perthie sourit. « C’est notre poisson. Il va falloir lui aménager un bassin.
— Excellente idée ! Les enfants, vous pourrez vous en occuper dès demain ! Mais pour l’instant, il serait peut-être temps d’aller dormir dans vos nouvelles chambres.
— Nous avons pensé à vous ramener quelques habits, ajoute Perthie. Vous pourrez renouveler votre garde-robe.
— Merci.
— Et si jamais vous voulez essayer autre chose que ces… combinaisons, plaisante Yves, faites gaffe ! On y prend goût ! »
Anna a eu le temps de finaliser notre réinstallation dans nos anciens quartiers, libérant ainsi les appartements sud-ouest. Nous allons devoir nous réhabituer à la vie en communauté, ce qui, avec nos compagnons, ne devrait pas poser de problème.
« Vous retrouvez vos appartements. Faites comme chez vous. Mais ça, pas besoin de vous le préciser : vous êtes chez vous ! »
Anna s’éclipse pour coucher Adam et Jade. Pendant ce temps, Ève, prenant son rôle de maîtresse de maison très à cœur, fait visiter les lieux à Thomas. Ces deux-là sont bien loin d’être fatigués. Les 12 h 30 de décalage horaire ne vont pas disparaître en un clin d’œil. Yves, Perthie et moi, nous nous retrouvons à discuter tranquillement sous la clarté des lunes, assis sur la terrasse. Une famille réintégrée à la base ! Bilan satisfaisant pour cette première journée.
21 juin 2394
Un grand jour pour l’équipe, qui va enfin être réunie ! Pendant que Perthie et Yves se remettent doucement du décalage horaire, Ève et Thomas jouent avec Adam et Jade. Ensemble, et avec mon aide, ils ont construit un bassin près des serres ouest.
Perthie et Yves ont été stupéfaits par les progrès d’Adam. Depuis qu’il s’entraîne, ses pouvoirs se sont non seulement perfectionnés, mais aussi étrangement développés après la maladie de Jade. Ses créations sont désormais plus précises, plus élaborées. Et il ne s’arrête plus aux sculptures éphémères : avec l’aide probable de sa sœur, il parvient à solidifier ses œuvres, transformant le sable en verre. Grâce à lui, notre bestiaire s’enrichit d’incroyables chimères qui ornent maintenant le parcours tout-terrain.
En prévision de l’arrivée d’Éria, de Mathias et de Mel, Yves et moi avons réorganisé les appartements. La prochaine réunion Wa’ Dan est fixée au 25 ; il nous reste quatre jours pour trouver une solution alternative pour l’accueil de nos invités.
*
7 h 34. Les côtes de Pangou se dessinent à l’horizon. Je demande à Sarah de baisser la musique. Ici, l’après-midi est déjà bien entamé. Quelques cirrus effleurent le ciel, mais la zone reste parfaitement dégagée.
Éria et Mathias m’attendent au sommet de leur rocher. Éria arbore une tenue qui, à mon humble avis, détonne complètement avec le lieu et le moment : une robe rouge grenat asymétrique accompagnée d’escarpins assortis. Mathias, plus en phase avec l’environnement, porte une chemisette bleue sur un pantalon beige. Leurs bagages sont soigneusement empilés, prêts pour l’embarquement.
Je me pose près d’eux, ouvre le hayon et suis immédiatement enveloppé par de puissantes odeurs marines. Après avoir décroché mon harnais, je descends les rejoindre. Tous deux semblent en pleine forme.
Éria se précipite vers moi et m’enlace avec enthousiasme. Son parfum sucré et capiteux envahit mes sens.
« Aaahh ! Je suis trop contente de te retrouver ! s’écrie-t-elle en me serrant contre sa poitrine généreuse.
— Bonjour Éria ! Moi aussi, je suis vraiment ravi de te revoir !
— Presque deux ans ! ajoute-t-elle en resserrant son étreinte.
— Tu vas m’étouffer !
— J’espère que tu survivras ! » rétorque-t-elle avec un clin d’œil avant de me repousser, tout en me pinçant les biceps.
Je me tourne vers Mathias.
« Bonjour Mathias. Toi aussi, t’as l’air en pleine forme !
— Bonjour Lewis. Toi, t’as pas changé, répond-il en me détaillant de haut en bas.
— Je vois que tout est prêt. Mais… où est Mel ?
— Ah ! souffle Mathias, visiblement embarrassé. Il est parti ce matin vers le bassin. Il voulait faire ses adieux… à ses animaux. Il ne devrait pas tarder.
— Bon. En attendant, on peut déjà commencer à embarquer vos affaires. »
Quelques minutes suffisent pour ranger toutes les affaires dans le vaisseau. Mel n’étant toujours pas en vue, Éria et Mathias me proposent de visiter leur appartement… Je comprends alors pourquoi leur garçon rechigne à quitter cet endroit de son plein gré. Nous attendons Mel dans le salon. Je discute peinture avec Éria, mais je ne découvrirai ses toiles, déjà emballées et embarquées, qu’une fois de retour à la base. Mathias aborde mes deux livres :
« Essai transformé ! J’ai aimé le premier, j’ai adoré le second ! Tu m’as bluffé jusqu’à la dernière page !
— “Une Saison à Dana Point”, “Les Canyons de Corona”… Le prochain se déroulera aussi en Californie ? demande Éria.
— Je ne sais pas encore s’il y aura un prochain.
— Oh ! s’exclame Mathias. Tu n’vas quand même pas t’arrêter en si bon chemin !
— Ethan ne va pas prendre sa retraite ! Pas déjà ! s’étonne Éria.
— Pour l’instant, je n’y pense pas. J’attends de voir ce que Lepte nous réserve. Après… j’aviserai. Et si je continue les aventures d’Ethan, je ne sais pas encore dans quel décor elles se dérouleront.
— Nos aventures sur Ir’ Dan ? Ça ferait un excellent cadre ! propose Éria avec enthousiasme.
— Je n’en suis pas là.
— Et si on remontait ? suggère Mathias. Mel est peut-être arrivé ? »
Aucune trace de Mel au sommet du rocher. Je demande à ses parents s’il existe un moyen de le localiser, un bracelet ou autre dispositif, mais leur réponse, accompagnée d’un regard désabusé, est sans appel.
Mel, la plupart du temps, ne porte rien. L’idée de faire intervenir Ève me traverse l’esprit. Je prie Éria et Mathias de me suivre à bord d’Héliantis. Au poste de pilotage, je contacte la base. L’écran s’allume et révèle Anna, vêtue d’une robe sans manche bleu pétrole.
« Chéri ? T’es encore sur Pangou ? Tout va bien ?
— Oui, oui. Je suis avec Éria et Mathias. Jolie, ta robe !
— Merci ! » Elle sourit, radieuse.
« Je t’appelle… parce qu’on a un souci.
— Un souci ? Qu’est-ce qui s’passe ?
— Nous sommes prêts à partir, mais…
— Mais, quoi ?
— Mel est parti c’matin… et il n’est toujours pas rentré. Et je doute qu’il en ait l’intention.
— Mince ! Vous pouvez le localiser ? Il est à pied ?
— J’ai une meilleure idée. Pourrais-tu, s’il te plaît, aller chercher Ève ?
— Pigé ! J’y vais ! Ils doivent être en train de jouer tous les quatre. À tout de suite.
— Pigé aussi, lance Éria en tendant l’index droit près de son nez. On va voir ce que peut faire la demoiselle. »
Anna revient avec Ève. Ses couettes, attachées par des nœuds blancs, encadrent son visage, et elle porte une robe vert kaki aux manches bouffantes.
« Voilà la demoiselle ! dit Anna en la désignant.
— Bonjour, Ève. Je t’appelle de Pangou. J’ai besoin de toi.
— Bonjour, Lewis. Je sais, répond-elle d’un ton désabusé.
— Tu sais quoi ? Anna t’a déjà raconté ?
— Je n’lui ai rien dit, intervient Anna, visiblement perplexe.
— Non. Mel veut rester à Pangou, précise Ève, en penchant la tête sur le côté, un air tranquille sur le visage.
— Ben oui ! T’as deviné ! Et tu devines aussi qu’on ne partira pas sans lui ! Donc, ça n’sert à rien qu’il s’entête. Peux-tu nous aider, s’il te plaît ?
— Oui. Je vais lui demander de rentrer. »
Ève s’assoit calmement sur une chaise, ferme les yeux, et inspire profondément. Elle reste immobile un instant, avant de pencher légèrement le cou, puis rouvre les paupières.
« Il est dans la forêt… loin. Il se cachait, mais il revient, avec Ryah…
— Ève ! s’exclame Éria, les yeux brillants. Merci, ma chérie ! Merci !
— Merci infiniment, ajoute Mathias avec chaleur.
— J’te remercie aussi ! J’te tire mon chapeau, même si j’n’en ai pas.
— De rien.
— À tout à l’heure. Et bon vol ! nous lance Anna.
— Bisous ! » Je me tourne vers Éria, intrigué. « Ryah ? Qui est Ryah ?
— Un rorh. Tu verras », répond-elle avec un sourire énigmatique.
Nous sortons avec les jumelles pour scruter l’horizon, espérant enfin voir Mel.
Ce n’est qu’après un bon quart d’heure que j’aperçois du mouvement au loin. Une quinzaine de silhouettes surgissent, courant dans notre direction. Leurs queues battent l’air frénétiquement, leurs langues pendantes témoignent de leur vitesse effrénée. Je plisse les yeux, incrédule : Mel est là, entièrement nu, allongé à plat ventre sur l’animal en tête de la meute.
Je peine à le reconnaître. Son corps est recouvert de ce qui semble être la même teinte fauve que le pelage des créatures. Un frisson me parcourt. Plus ils se rapprochent, plus mon inquiétude grandit. Ce n’est pas une simple course ; c’est une charge. Ils ne sont pas quinze, comme je l’avais cru au début, mais dix-sept… et leur allure est alarmante. Une énergie sauvage se dégage d’eux, presque menaçante.
Je les observe longer les falaises, prenant de l’élan avant de s’engager sur la chaussée des géants, cette avancée naturelle qui mène droit sur nous. Mon cœur s’accélère malgré moi.
Ils ne ralentissent qu’au dernier moment. Mel glisse de sa monture avec une agilité étonnante, puis entoure le cou de l’animal de ses bras, l’étreignant avec une tendresse désespérée. Des sanglots secouent son corps, et ses larmes mêlées à la boue ont transformé son maquillage en traînées sombres qui zèbrent son torse. Sans un mot, sans un regard, il se dirige vers le hayon. Ses pas sont lourds, comme si chaque mouvement lui coûtait une lutte intérieure.
Nous restons figés, incapables d’intervenir, à quelques mètres de l’astronef. Autour de nous, les créatures se mettent à tourner. Leur présence est oppressante. Elles reniflent nos vêtements, nos mains, comme pour s’imprégner de notre odeur. Une tension palpable monte à chaque instant, et je ne peux m’empêcher de penser qu’elles évaluent quelque festin invisible.
Mel, pourtant, se retourne brièvement. Un simple hochement de tête, presque imperceptible, suffit. Les fauves s’immobilisent, puis s’écartent, obéissant docilement. L’accès au hayon est dégagé. Soulagé, je monte sans demander mon reste, suivant Éria et Mathias. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur, le hayon refermé, que je relâche enfin la pression dans un soupir.
Mel s’est retranché dans un coin, recroquevillé sur lui-même, la tête enfouie dans ses bras, ses genoux ramenés contre sa poitrine. La douleur qui émane de lui est presque tangible. Je m’approche doucement, mais il ne lève pas les yeux.
« Je suis désolé, Mel, mais on ne peut pas te laisser ici tout seul. Et nous ne pouvons pas rester. Ce n’est pas moi qui décide… Je n’ai pas le choix, et toi non plus. »
Il hausse les épaules, un geste mécanique, sans véritable réaction. Je n’insiste pas. Peut-être que les mots n’ont plus de prise sur lui. Je le laisse et gagne le poste de pilotage, où Éria et Mathias ont déjà bouclé leurs harnais.
« Laisse-lui le temps de décompresser, murmure Mathias avec une nuance de douceur dans la voix.
— T’inquiète. S’il ne s’est pas calmé d’ici notre arrivée, Ève saura quoi faire. » Je prends une profonde inspiration avant d’ajouter : « Sarah ? Retour à la base. C’est parti. »
La navette s’élève dans un grondement sourd, tandis que les hurlements déchirants de la meute retentissent derrière nous. Ces cris, à la fois plaintifs et furieux, nous accompagnent longtemps, résonnant encore dans mon esprit bien après qu’ils aient disparu de l’horizon.
*
Il est 11 h 23 lorsque le vaisseau se pose enfin, en douceur, au centre du hangar. Le silence a dominé tout le trajet. Mel n’a pas soufflé un mot, et nous avons tous respecté cet espace d’absence qu’il semblait nécessiter. Éria se lève, direction l’arrière pour s’assurer qu’il va bien, et revient presque aussitôt. « Il n’a pas bougé, » me dit-elle, son visage marqué par la préoccupation.
Je déclenche l’ouverture arrière du vaisseau, me lève, et me dirige vers la sortie. Le comité d’accueil a pris de l’ampleur : trois adultes, quatre enfants, prêts à nous accueillir comme on retrouve une famille après une longue absence. Et je réalise alors, avec une certaine émotion, que nous voilà à nouveau réunis, après presque deux ans. Le vide laissé par cette séparation semble enfin se refermer.
« Les enfants ! Mel est triste d’avoir quitté ses amis. Venez le consoler. »
Ils ne se font pas prier. Avec une simplicité touchante, les enfants montent dans la navette, leurs pas légers, mais leurs regards lourds d’inquiétude. Silencieux, ils s’avancent vers Mel, toujours recroquevillé, la tête enfoncée dans ses bras, comme une chrysalide qui hésite à se déployer. À ma grande surprise, c’est Jade qui prend la tête. Elle s’approche de lui avec douceur, sa frêle silhouette contrastant avec la stature de Mel.
« Mel… on t’aime, » dit-elle d’une voix d’une douceur infinie. Elle effleure son épaule d’une main délicate. Ce simple contact suffit à le faire frissonner. Mel relève lentement la tête, ses yeux, rougis et gonflés de pleurs. Ève lui sourit, ses yeux brillants d’une affection tranquille, d’une lumière paisible, et elle pose une main douce sur son épaule.
« Bienvenue à la maison, Mel. Tu te rappelles où sont les douches ? »
Un simple hochement de tête, presque imperceptible, est la seule réponse qu’il me donne. Il se lève alors, lentement, comme s’il renaissait doucement de ses larmes et de son absence.
Ma mission s’achève. Le vaisseau est enfin au hangar. Il ne reste plus qu’à vider les derniers équipements. Splash retrouve sa place habituelle, près de l’hydrogyre, à l’ouest du hangar, tandis que les deux derniers speedglides s’alignent à la suite des autres.
Je laisse Sphinx dans le vaisseau, les affaires d’Éria et de Mathias à leurs bons soins, et sors rejoindre les compagnons sur la terrasse. Maintenant, il me tarde de recevoir la communication de Lepte.
